GUSTAVE MATHIEU
lace au printemps ! Si blasé qu'on soit sur les mystères, la résurrection des lilas et des roses ne laisse pas d'émouvoir jusqu'à l'ivresse les plus indifférents et les moins sensibles. L'homme a beau vieillir, cette adorable saison lui fait toujours monter au cerveau comme une poussée de verte sève. Devant l'épanouissement de la nature, il oublie un ins.tant les années qui lui pèsent, les maladies qui l'affligent, les soucis qui le rongent. Il ne connaît plus l'ennui de vivre , cette prostration sacrée, moitié détachement, moitié somnolence, qui procède tout autant du dégoût des hommes et des choses que de la sensation anticipée du dernier sommeil. Mais quoi! le dernier sommeil ? Est-ce l'heure d'y songer ? Que murmurait donc à son oreille, hier encore, la voix grave du bonhomme -Février en lui posant des cendres sur le front ? « Souviens-toi que tout ce qui vit est poussière ! » Mais non ! la joyeuse fanfare d'avril ne lui crie-t-elle pas aujourd'hui par ses mille vocalises : « Souviens-toi que
toute poussière est éternellement vivante ! » Et le voilà ce grand découragé, qui de nouveau s'intéresse au train des choses humaines, aux promesses des saisons, aux sourires du soleil, aux agaceries de la terre. Il s'étonne de retrouver au fond de son vieux cœur un reste de flamme amoureuse, et dans les ténèbres de son âme quelque chose palpite et luit qui ressemble à un acte de foi.
L'a-t-on assez chanté, assez fêté, le beau printemps, le renouveau ? Quel pensionnaire ne l'a pris pour complice de ses premières ivresses ? Quel poète ne lui a demandé ses premières inspirations ? Ne correspond-il pas pour l'un à l'idée d'amour, pour l'autre à l'idée de liberté ?
Et n'est-il pas, pour tous autant que nous sommes, la personnification de ces trois modes délicieux de sentir la vie : parfums, chants et couleurs ?
Parfums, chants et couleurs, tel est le titre d'un recueil de poésies qui vient de paraître, et que nous essayerons d'analyser. L'auteur, Gustave Mathieu, a-t-il compté sur la complicité du printemps pour se concilier les bonnes grâces de ses lecteurs et surtout de ses lectrices ? Il en est bien capable. Avouez au moins qu'on ne pouvait lancer au meilleur moment un livre ayant plus d' à-propos que celui-là.
Mais avant de feuilleter ce volume en gourmet de
poésie, il convient de l'examiner en amateur de belles éditions. Ce n'est rien moins qu'un chefd'œuvre de typographie sorti des presses de Louis Perrin. Dans un splendide format in-40 qui reporte l'esprit à ces époques de loisirs studieux où le pupitre était en honneur, le texte magistralement s'étale en caractères augustaux bien espacés, sur des pages d'une justification méticuleuse encadrées d'une ligne rouge légère dont l'effet est plutôt de rassurer l'œil que de le gêner dans ses curiosités. Caractères, fleurons, bandeaux, culs-de-lampe, majuscules ornées, tout ici rappelle l'art sérieux des maîtres des XVIe et XVIIe siècles; tout, jusqu'au portrait de l'auteur gravé sur bois à la manière vive et sobre d'Albert Durer, dans un cadre flanqué de deux cariatides et surmontant un cartouche où l'auteur, en vers quelque peu macaroniques, paraphrase à son usage le « même adsum qui feci » de Virgile.
Une préface était de rigueur. Par fantaisie, paresse ou calcul, le poète a pris la sienne, de toutes pièces, dans le prologue des satires de Perse. Il n'est aucun lettré qui ne sache par * cœur ce morceau de verve goguenarde où le poète toscan, livrant à ses contemporains les vers de très haute saveur que l'on sait, se défend d'être autre chose qu'un demi-profane. Mais on devine bien ce que
parler veut dire ; modestie de poète et pruderie de coquette, c'est tout un.
Nous allions oublier l'épître dédicatoire. Trouvez donc un livre de la bonne époque sans épître dédicatoire. Ecoutez plutôt :
Grand roi, si, jusqu'ici, par un trait de prudence, J'ai demeuré pour toi dans un humble silence, Ce n'est pas que mon cœur, vainement suspendu, Balance pour t'offrir un encens qui t'est dû; Mais je sais peu louer, et ma muse tremblante Fuit d'un si grand fardeau la charge trop pesante, Et, dans ce haut éclat où tu te viens offrir, Touchant à tes lauriers, craindrait de les flétrir.
Ah ! mon Dieu ! voilà que nous transcrivons du Boileau ! Trompé par une ressemblance d'extérieur, nous avons pris un livre pour l'autre. Pardon de la bévue. Voici la dédicace de G. Mathieu :