TOUR DE L'ILE AUX COUDRES — ANECDOTES—LÉGENDES
Nous nous sommes arrêtés, peutêtre pendant un temps trop long, pour faire connaissance avec la rive sud du fleuve et nous rendre compte des beautés qu’on y aperçoit de Ja Pointe des sapins, où nous sommes.
Occupons-nous maintènant de notre |
Ile aux Coudres, car il semble équitable que, en passant sur son rivage, nous fassions sa connaissauce d’une manière aussi intime que possible,
Le côté sud de l'Ile, où nous sommes, a toujours porté le nom de Côte de la Baleine. Mais pourquoi porte-telle ce singulier nom? C’est qu'autrefois, mais ne me demandez
as à quelle époque, parce que je ne a connais pas, c'est qu’autrefois, dit Ja tradition, il prit fantaisie aux vents ét aux courants de pousser une ba leine morte sur ce rivage.
Je n’ai pas besoin de vous faire remarquer la beauté du chemin où nous passons et cette magnifique pappe d'eau qui vient augmenter encore les agréments de ce rivage. Il suffit d'avoir un peu le goût des belles choses pour en être ravi d’admiration. Jusqu'au bas de l'Ile, vous pourrez contempler le même su.
perbe coup d'œil.
A notre droite, un peu éloignés du rivage où nous passons maintenant, les pics noirs que vous voyez, ont été baptisés du nom de Piliers, je suppos®, parce qu'ils sont assez solidement fixés sur leurs bases pour résister à la fureur des vagues qui viennent s’y égrainer, Entre le ri-
vage et ces rochers que là marée montante ne couvre jamais, sé {roù:
vent de grandes baltures de sable mouvant où les Courants éréusentuf grand nombre de cavités qui restenit pleines d'eau, après que la iniaréé s’en est retirée. On y fait la pêché À la plie, mais d'une manière que vous | ne soupçonneriez pas. Voici comment se fait cette pêche : On atter.d que la |marée soit basse, pour l’exceilente ‘raison qu'on u’a pas les jambes sus- |si longues que le géant de la fable.
| [! est de rigueur que, sauf votre res:
pect, on se déchausse. On prend à sa linain un bâton, dont une des extré- | mités est armée d’un petit dard dont la pointe ressemble à la langue d’un serpent. Ainsi préparé, on avance lentement sur ces battures de sables ayant soin de traîner les pieds, dans les endroits d'où l’eau ne s’est pas retirée, C'est là que les ples qui n'aiment pas à se promener daus la profondeur des grandes eaux du fleuve, sont venues se cacher. Se voyant dérangées de la cachette où lelles s'étaient placées pour attendre le retour de la marée, elles viennent chercher une autre cachette, en se glissant sous les pieds de ceux qui leur font la chasse. Pour les avertir de leur présence, elles ont soin de leur chatouiiler la plante des pieds, que les chasseurs retirent douce:
ment, en arrière, jusqu’à ce qu'ils puissent les darder, sans danger de se blesser eux-mêmes Percées et re- “enues par les oreilles du dard, elles sont mises dans un sac, où elles s'agitent sans pouvoir en sortir. De cette manière, on en prend une trèsgrande quantité. Cette pêche est uu | véritable amusement, surtout pour les jeunes gens. La chair de la plie | est aussi blanche que celle du flétant, dont elle a le goût; elle offre une bonne nourriture,
À notre gauche, est la magnifique terre qui, lors de l’établissement de l'Ile, devait être celle de la fabrique.
Jugez vous-même si on a bien faît de l’échanger pour celle qui lui appartient maintenant, Nous voilà à ka
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clôture où elle devait aboatir, La ligne ht représente sépare les
terres du Cap à Labranche dont la direction est vers l’est, de celles du Cap à la Baleine qui courent vers le nord, Les premières divisions prolongeaient les terres de la Baleine jusqu’au rivage nord de l'Ile pour une certaine partie. Quand la population s’est augmentée, on a coupé cette concession vers le milieu de sa longueur, afin d'établir des habitants sur le côte nord de l'Ile, lorsque les messieurs du séminaire de Québec 5e décidèrent à concéder les terres
du domaine qu’ils s'étaient d'abord réservées.
Vous me permettrez de ne pas vous laisser coniinuer votre prome:
nade, sans vous faire remarquer la côte qui sert de rempart à l’Ile contre le débordement des eaux du fleuve. Examinez la un peu attentivement et vous verrez qu'ici elle est en pente assez douce et s'élève presque imperceptiblement à une très-mé diocre hauteur qu’elle n’atteint qu'assez loin du rivage. Portez main.
tenant vos regards vers l’est, et vous allez voir cette même côte se rapprocher de la rive du fleuve, se dessin.r d'une manière plus tranchée, devenir très-raide et très“haute, puis s’é-
lever toujours jusqu'au Cap-aux-|
Pierres, où elle atteint sa plus grande hauteur. Par une singularité, qui ne se rencontre peut être qu'à l’Île aux Coudres, la côte nord va s’abaissant de l'ouest à l’est, pendant que celle du sud s’abaisse en remontant del l’est à l'ouest, comme vous allez en | juger vous même dans votre prome nade autour de. l'Ile.
Je n'ai pas l'intenti. :n de vous faire l'histoire de toutes Les familles qui habitent les maisons que nous allons apercevoir dans le cours de notre promenade, je vous fatiguerais. Il y en a cependant quelques-unes que je ne puis passer sans vous en dire | quelques mots.
La première maison de la Baleine,
que vous voyez à notre gauche, esi, habité, depuis longtemps, par les
descendants de la famille de Basila Lsclerc. Son fils Joseph, alors que j'étais jeune, avait la charge de lire les prières de la messe, dans l’église, en présence de la paroisse assemblée, pendant l'absence des prêtres qui desservaient l'Ile aux Coudres. Il était le frère ‘du bon Père François Leclerc, que je vous ferai connaître plus tard. Nous, les petits garçons, qui nous mêlions de donner des noms aux autres, nous l'appelions le vicaire de monsieur le curé, mais ce n’était pas pour nous en moquer, nous n'étions pas assez méchants pour cela. Car Joseph Leclerc était un homme grave, sage, prudent et digne, en tout, d'occuper la place d'honneur qu'on lui avait donnée dans la réunion des fidèles à l’église, La terre qu’occupe cette famille avait été concédée, le 22 juillet 1749, par Charles Demeule, dont le garçon du même nom que lui, fut tué par une balle anglaise, au passage des an:
glais à la Baie Saint Paul, dans l'été de 1759.
La maison, devant laquelle nous passons, et qui est la seconde de la Baleine, ‘est la demeure de Eloi Desgagnés qui a été un des meilleurs chantres de l'Ile, C'est son frère, Germain Desgagnés, étudiant en philosophie au coilége de Saint-Anne, qui se noya le premier de juillet 1836, à la Pointe de la Rivière:
Ouelle, comme je l'ai raconté ailleurs.
La demeure que voici, en avant de nous, sert d’habitation aux enfants de Michel Desgagnés, qui avait
!nour femme une des sœurs du Pere ;
François Leclerc, une très-cxcellente créature qui était la bien-aimée de son frère. Michel Desgagnés aëté pen:
dant longtemps l'agent des messieurs du Séminaire de Québec qui, avec raison, avaient une très-grande con:
fiance dans sa probité,
C'est dans la maison, un peu en avant de nous, qu’est née ma bonne mère, Marie Thécle Lajoie. Elle mourut au commencement de novembre 1819, pendant que j'étais au
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séminaire de Québec. Elle n'était
âgée que de 44 ans et quelques mois J'ai encore, dans cette maison, une vieille tante de 88 ans, qui porte le nom de Corneille, oiseau qui, dit-on, vit jusqu'à l’âge de cent ans.
Dans la maison voisine, à l’est, qu'on a rebâtie depuis et qui est remarquable entre toutes les autres de cette partie de l'Ile, a vécu et est mort une espèce de géant dont la grandeur était de six pieds et sept pouces, mesure française. Son nom était Joseph Dufour. On l’appelait vulgairement le Grand Bona. Pour l'honneur de ma petite Ile aux Coudres, je rappellerai qu'il avait été membre du premier parlement Canadien, en l’année 1792 +.
Le colonel Dufour (car il avait ce grade) était surtout remarquable par la connaissance qu'il avait des alliances entre les familles, Il avait une mémoire prodigieuse pour déméler non-seulement les parentés trèsmultipliées entre les familes de l'Ile aux Coudres les unes avec les autres, mais encore à peu près toutes celles entre les familles des Eboulements et de la Bâäie-Saint- Paul. C'était à lui qu’on s’adressail pour pénétrer dans ce labyrinthedont t Il a raconté bien des fois le fait que voici: Ily avait dans le temps en garnison, à Québec, un régiment écossais dont les ofñciers étaient remarquablement grands. Sé-
ance tenante, il s’éleva un débat assez vif
éntre les membres d'origine anglaise et ceux d’origine canadienne, dont les premiers soutenaient que plusieurs des officiers. écossais étaient plus grands que le géant de l'Ile aux Coudres, pendant que les seconds prétendaient que Joseph Dufour l’emportait sur eux en taille. Ce débat ne se serait terminé que par de gros mots, si un des honorables n’eût proposé d'en venir à la preuve, comme seul expédient pour terminer la discussion. A la séance suivante, on fit venir les plus grands d'entre les officiers | écossais dans l'enceinte du parlement ; la | chose en valait certes bien la peine. On fit | appuyer contre le mur du parlement d’a-| bord les officiers écosssais et, en présence | de témoins de chaque parti, on prit leur | mesure. Après eux, on fit placer :e géant de | J'Ile aux Coudres, et, à la grande satisfac- | tion des Canadiens, il fut constaté, par au- | torité compétente, que Joseph Dufour les | surpassait tous en grandeur, |
lui seul connaissait les entrées et les issues. Il ne se trompait jamais.
Tant qu’il a été capable d'agir, il fut l'agent des messieurs du séminaire, leur homme de confiance et celui de tous les habitants de l’Ile qui le respectaient comme leur père, C'était un homme d’une grande foi, d'une parfaite honnêteté, d’une douceur et d'une bonté de cœur incomparables. L’ami constant de ses curés, il leur a rendu tous les services en son pouvoir. Homme vraiment pacifique, il a travaillé pendant tout le temps de sa longue vie à maintenir la paix et l'union entre ses Co-paroissiens. Qui dira combien de différents il a arrangés, combien de divisions il a apaisées, combien d’aigreur il a adoucies, combien | d'exemples de douceur, de charité, |de patience, de foi et de crainte de | Dieu, il a légués à la paroisse de l'Ile aux Coudres, où son rom est | demeuré en bénédiction. Il est mort | à l’âge de plus de quatre-vingts ans, ami de tous, béni de tous, regretté de tous. C'est une des plus belles vies qui se soit passés sur l'Ile aux Coudres. ‘
J'ai très-bien connu le colonel Dufour, que j'ai aimé et vénéré de toute mon âme. Je suis heureux
d’avoir eu l’occasion d'en dire quelques bonnes paroles, et de contribuer ainsi pour quelque chose, à sauver de l'oubli le souvenir d’un de nos | plus dignes compatriotes.
| Cette même maison, où le bon Co- |lonel Dufour est mort dans la paix ide Dieu, semble avoir é6t6 choisie | pour servirde demeure à des hommes | qu’on ne saurait s'empêcher de véné- | rer, Laissez-moi donc raconter encore | quelques traits de la vie de ceux qui
| y ont passé leurs années.
Le colonel Joseph Dufour avait donné son bien à un nommé Joseph Desgagnés, qui avait épousé une de ses filles. Joseph Desgagnss était un de mes vieux amis de l'Ile. Je ne revoyais jamais cet homme sans éprouver un profond sentiment de vénération, et je certifie qu’il en était bien digne,