CHAPITRE SEPTIÈME FIN DE LA PROMENADE AUTOUR DE L'ILR AUX COUDRES
Je vous ai promis de vous inâiquer l'endroit où j'avais passé les premières années de ma jeunesse, je vais remplir ma promesse et je profiterai de l’occasion pour vous dire quelques mots de mes parents.
ôl
Regardez à votre gauche, sur cette | à La Pointe des-Roches, et lui donna pêtite éminence à environ un arpent | une de ses filles en mariage. De ce
au sud du pied de la butte des chas seurs ; c'est là qu'était la maison de mes parents. À un demi arpent, envi ron, au sud de la maison, était le moulin à vent qui servait, en partie. à gagner le pain d’une nombreuse fa.
mille. Mon père était cultivatenr d'a bord, puis ensuite meunier, C2: moulin appirtenait aux Messieurs du Séminaire de Québec. Très-mal placé pour les vents d'est et les vents de nord, qui ne s’y faisaient presque pas sentir, ce moulin ne pouvait ser vir que dans les vents d'ouest ou de sud-ouest,
Mon père, Amable Mailloux, était né à la Basse.ville de Québec, de parents fort à l’aise. Il eût le malheur de perdre sa mère sans avoir eu l'avantage de la connaître. Comme j'en ai fuit la remarque, en parlant du nère Elie Mailloux, oncle de mon père, sa famille perdit tout ce qu’elle possédait, pendant le siège de Québec (1759). Mon grani père Louis Mailloux, qui ne s'était pas remarié, descendit avec sun j'une enfant, âgé seulement de trois ans, à la Petite- Rivière-Saint François, où il avait des prrents. Peu de temps après leur arrivée à la Petite-Rivière, le jeune Amable fut adopté et emmené à l'Ile aux Coudlres par le Colonel Joseph Dufour (Grand Bona), qui se chargea de son avenir. Quant à mon grand père, qui possédait une ins.
truction remarquable pour le temps, il s’'engagea pour faire l’école aux enfanis de la Petite-Rivère.
Après avoir enseigné pendant treize ans, mon grand père se décida à monter aux Trois-Rivières, où il avait deux sœurs (Angélique et Josephte Mailloux) mariées à des bourgeois des forges de Sain'-Maurice,.
Il amena avec lui son fiis Amable, alors âgé de seiza ans. Au bout de quatre ans, mon grand père redes cendit à la Petite-Rivière, et son fils, alors âgé de vingt-ans, revint à l’Ile aux Coudres, dans la maison de son père adoptif, qui lui acheta une terre
mariage naquit une fille, qui fut nommée Marie, La mère mourut quelques mois après la naissance de cette enfant,
Après un an de veuvage, mon père se remaria avec Marie-Thècle Lajoie, dont les parents demeuraient dans la maison voisine de celle où il avait été élevé, comma je vous l'ai dit plus haut.
J'avais quatre ans, m'a-t-on assuré, lorsque mes parents laissèrent la Pointe-des-Roches, pour venir se fixer à l'endroit que je viens de vous indiquer. Notre famille avait pour res:
source les revenus du moulin, après la redevance due aux Seigneurs ; les revenus de la terre de la Pointe-des- Roches ; ceux d’un circuit qui se trouvait près du bas de l'Ile, sur sa partie nord, et ceux de l’emplacement du moulin. Nous avions de quoi vivre à l'aise. Vers l’année 1810, nous prdimes la terre de la Pointe des-Roches par suite d’un jugement de cour qui donna cette terre à l’enfant que mon père avait eue de son premier mariage. Elle était alors mariée avec ua homme du nom de Jean Gagnon. Nous étions un grand nombre d’enfants, et mes parents durent travailler beaucoup pour subvenir aux besoins de leur famille. Ma mère était très industrieuse ; elle travaillait le jour et la nuit, Elle gagnait surtout beaucoup d'argent en faisant de larges et magaifi jues dentelles.
Mon père était un homme d’unsa très-remarquable sagesse ; d’une patience inaltérabie; il parlait peu ; jamais 1l ne disait un mot de blâme de qui que ce fut; il était d’un carac tère grave et sérieux et avait un cœur très compatissant; mon père ne prenait jamais un seul verre de boisson forte, pas même dans ses voyages ; ii aimait ses enfants en père vraiment chrétien; et possédait, ainsi que ma mère, une trèsgrande autorité sur sa famille. Mes parents avaient trouvé le moyen de
nous attacher à la maison, de manière que jamais, à ma connaissance, nous n’allions veiller dans d’autres familles. Pendant les longues soirées d'hiver, nous chantions des can.
tiques de Marseille, chacun à notre tour, ou nous faisions une lecture, et ma mère ne manquait pas de nous donner certains ouvrages que nous pouvions faire. J'ai toujours été convaincu que mon père et ma mère étsient de bons chrétiens, remplissant, avec une rare fidélité, leurs devoirs envers leurs enfants et respectés dans leur paroisse. Ma mère mourut pendant que J'étais encore écolier au Séminaire de Québec. A la mort de mon père, J'é tais à ma première année de soutane, J’eus le bonheur de l’assister à ses derniers moments. Nous étions dix enfants du second mariage de mon père : six garçons et quatre fiiles.
Quant à moi, j'étais le quatrième en âge, de cette nombreuse famille.
Il me semble que ma mère aimait ses enfants sans jamais les ménager quand ils avaient besoin d’une cor rection. E'le était, au reste, douce, bonne, compatissante. Je l’aimais, ce me semble, de toute mon âme. J'ai la co solation de pouvoir dire que je ne me rappelle pas de lui avoir causé volontairement un seul chagrin.
Dans l’automne de 1814, je laissai ja maison de mes parents pour aller au Séminaire de Québec, sur une pension que m’accordèrent les Mes sieurs du Séminaire, mes insigies biénfaiteurs, à qui je dois, après Dieu, tout ce que je suis et le peu que je vaux. Je terminai mon cours d'étude dans l'été où fut bâtie la partie qui sert aujourd’hui de salles aux écoliers pensionnaires. Je pris la soutane et fus ordonné prêtre le 28 de mai, veille de la Trinité, dans l’année 1826. Puis je fus nommé chapelain de l’église de Saint Roch de Québec—puis curé lors de l’érection de cette paroisse—-puis curé de la Rivière-du-Loup, en bas de Québec puis directeur du Collège de
Sainte-Anne—puis curé de cette paroisse, après la murt de M. Painchaud—puis, non pas prédicateur, cela ne serait pas correct, mais précheur de retraites paroissiales—puis précheur de tempérance—puis donneur de missions dans le district de Gaspé et partie du Nouveau Brunswick—puis précheur de tempérance dans le diocèse de Saint-Hvyacinthe et dans celui des Trois-Rivières—puis missionnaire aux Illinois, dans les commencements du schisme de M. Chiniquy—puis curé de Saint-Bonaventure, dans la Baie des Chaleurs—puis de nouveau prêcheur de retraites et de tempérance —puis ce qu'on voudra que je fasse, —Puis après avoir bien des fois placé mes pieds au dessus de la tête du peuple, pour lui parler, dans une chaire, ce même peuple me foulera sous ses pieds, quand je serai dans la terre d’où j'ai été tir°.—Pendant quarante cinq ans, j'ai essayé de tous les genres de ministère, sans avoir jamais rien fait de mieux que d'en changer toujours—Enfin, le monde que J'ai tant fatigué, tant tourmenté, tant harassé, tant ennuyé, tant remué, pourra bien placer sur ma tombe cette épitaphe, faite pour un autre, mais qu’on n'aurait dû ne faire que pour moi:
Cy-git Monsieur—Ol ! qu'il est bien Pour son repos et pour le mien ! !
Je ne puis vous permettre de continuer notre promenade, sans vous parler du voisin que nous avions à l'est de la maison paternelle: son nom était Françris Tremblay. E était le plus grand propriétaire en biensfonds de toute l'Ile aux Coudres, lors de son mariage.
Jamais homme ne fut plus hospitalier, ni ne reçut mieux Ceux qui venaient lui rendre visite. Sa maison, tout ce qu’elle contenait, ses voitures, ses chevaux, étaient à leur service, tout le temps qu'ils étaient chez lui.
Il laissait tout pour leur tenir compagnie et pour les promener autour de l'Ile, et partoutoùils désiraient aller.
Alors sa table était toujours mise et tout ce qu'il avait de meilleur y était placé, sans jamais oublier les carafes qu'on remplissait à mesure qu'elles se vidaient., Soit par l'effet des buveurs qu'il fréquentait, soit par inclination naturelle, François Tremblay buvait des liqueurs fortes, et assez souvent même en buvait beaucoup trop. Il s'ensuivait qu'il négligeait son travail, chaque fois qu’il était dans ses fêtes, et, de temps en temps, un demi arpent, d’autres fois un arpent entier était vendu.
Mais François Tremblay n'avait qu'un seul garçon et trois filles ; il avait toujours assez de terres pour ses enfants, disait 1].
On a dit que les ivrognes avaient un ange tout exprès pour eux. On peut dire que cet homme en avait un qui s'étail fait son protecteur spécial, car sans cela, il eût été en danger de périr bien souvent. Ainsi, on rapporte que, en revenant de la Baie- Saint-Paul, où il avait rencontré des amis fêtants, il avait plus que la tète pesante. Pendant la traversée, s'étant placé sur 18 devant de la chaloupe, il tomba à l’eau, mais n’alla pas au font. On le pêcha au gouveruail où il s'était accroché. Une autre fois, étant encore à la Baie Saint- Paul, dans un temps où l’on travaillait au clocher de l’église, François Tremblay, qui ntétait pas à jeûn, vint à passer auprès: il avait, selon son ordinaire, une bouteille et un verre à la main. Voyant ceux qui travail laient au clocher, il lui pritenvie de leur faire la politesse d'un coup. Tant bien que mal, il réussit à monter sur les échafauds. Par malheur, il n'avait ni les jambes ni la tête très-solides.
Après avoir fait sa politesse, il s’ap procha trop du bord de l’échafaud, perdit l'équilibre et tomba par terre, d’une hauteur de vingt pieds, au moins. On le croyait mort. Mais, François Tremblay était bien encore vivant. Pour le prouver, il se leva subitement. 11 n'avait cassé ni sa bouteille ni son verre, et il eût le plaisir de s’en servir pour verser un
coup et le boire à sa santé, et à cellde tous ceux qui passaient auprès de l'église, car Fra..; 8 Tremblayét:it d’une politesse exquise, quand il avait son verre et sa bouteille dans les maius
Malgré cette graude misère, François Tremblay avait un excellent cœur, beaucoup de foi et une grande charité envers les pauvres. Mais il se faisait déjà vieux et quelques efforts qu’il eût faits jusque là pour se corriger, il ne lui arrivait encore que trop souvent de franchir les bornes de la tempérance chrétienne.
Monsieur Asselin, son curé, le voyait souvent et, chaque fois, lui faisait des avertissements que François Tremblay recevait toujoursleslarmes dans les yeux. (1 allait cependant mieux de jour en jour, mais pas encore comme il eut fallu. Un jour, après être revenu d’un oubli assez grave qu’il avait fait. François Tremblay se décida d'’aller trouver son curé et de le prier de défendre aux paroissiens de le traverser à la Baie, quelques instances qu’il put leur faire. La défense fut faite au prône de la grande messe, mais il avait encore des oublis,
Après tous les moyens qui n’avaient pas réussi, Monsieur Asselin, qui estimait beaucoup cet homme à cause de son bon cœur, se décida de frapper un grand coup pour l’urracher à sa malheureuse habitude. Un jour donc, Monsieur Asselin se rend
chez François Tremblay, et lui adresse de durs et sévères reproches qu’il termine par ces paroles : # J’a- ‘“ vais toujours cru que François ‘“ Tremblay avait du cœur, mais je “ m'aperçois que je me suis trom- “ pé: François Tremblay n’a pas de ‘“ cœur.” Puis en achevant ces dernières paroles, il se lève, se dirige vers la porte de la maison et en sort sans jeter un regard sur celui qu’il n'avait pas jugé digne de saluer.
Le pauvre homme ne pouvait plus tenir contre de telles paroles, et contre un tel départ. Il se lève ; il gagne la porte, la franchit et courant
après M. Asselin, il l’arrîte, le prie, les larmes aux yeux, de lui donner la main. Monsieur Asselin ne pouvait le refuser. Et pendant que le brave homme tenait, dans la sienne, la main de son curé, il lui adressa ces touchantes paroles : “ Monsieur “le curé, François Tremblay avait “ du cœur, et il a encore du cœur.
« Eh ! bien, François Tremblay vous & dit qu'il ne preudra plus jamais “ une seule goutte de boisson eni- “ vrante.”’ Monsieur Asselin s’éloigna en branlant la tête. Son interlocuteur, qui s’aperçut de ce que cela voulait cire, lui dit avec un ton de voix ferme: ‘“* François Tremblay “ viens de dire qu'il ne prendra plus “ une goutte de boissons enivrantes, “ et il n’en prendra plus!”
Depuis ce jour mémorable, Tremblay allait aux noces, dans les repas, dans les réunions, et quand les convives versaient des rondes, il faisait emplir son verre de boissons fortes, puis le prenait dans sa main, l'approchait de ses lèvres pour saluer en même temps que les autres saluaient, mais il n’en buvait pas une seule goutte. Il a vécu encore plusieurs années, priaut et pleurant beaucoup. Cet homme de cœur a vaincu sa mauvaise habitude et a eu Île bonheur, dans l'absence de Monsieur le curé de l’Ile, d’avoir le bon et admirable M. Faucher, mort depuis curé de Lotbinière, pour lui administrer les derniers sacrements qu'ilreçut avec une abondance de larmes extraordinaire, après avoir demandé mille fois pardon, à sa famille et à tous ceux qui étaient présents, du scandale qu'il leur avait donné, pendant le temps qu'il avait
pe dans sa malheureuse habitude.
t François Tremblay a laiss: dans l'Île aux Coudres, la persuasion qu'il a fait une heureuse fin, parce qu'il a réparé sa mauvaise vie, par une autre vie de regret et de pénitence aussi grande que ses fautes l'avaient été.
Me voilà bien sûrement obligé de vous demander mille pardons pour
RS en = AT ——————————————————…——…———————
vous avoir retenu, si longtemps dans le même eudroit, pendant un tour de promenade. Maïs cet endroit de l'Ile aux Coudres, renferme toutes les joies de ma vie de jeunesse. Cette butte des chasseurs où je suis si sou vent monté; cette petite Ilette où j'allais voir et entendre chanter les petits oiseaux du bon Dieu; cette Pointe de l'Ilette, ces roches surtout où j'allais si souvent tendre maligne dans le fleuve pour prendre des poissons par trois, quatre, cinq, six à la fois; cette éminence surtout où j'ai reçu tant de fois les baisers d’une mère bonne et sage, les avis d'un père plus sage encore, que confirmaient les exemples d’une vie sans reproches, des frères et des sœurs si heureux de me revoir quand je veuais en vacances, pendant les dernières années de mes études; et puis cette vue du fleuve, revenant deux fois par jour emplir cette anse de ses eaux, tantôt unies comme la glace d’un miroir, tantôt bouleversées par la violence des vents de l’ouest; puis enfin les souvenirs d’une tranquille enfance: toutes ces choses ont fait une trop profonde impression sur mon Cœur pour que d’autres ne les effacent jamais. Que voulz-vous ! Il fallait bien, en passant ici, jeter quelques regards sur tous ces lieux que je ne revois plus qu’à de longs intervalles, sur ces lieux hélas! qui Sont aujourd’hui si différents de ce qu'ils étaient alors, car, vous le voyez de vos yeux, il n’y reste plus que des souvenirs qui attristent le cœur!
Marche donc, cheval! Tu dois être bien assez reposé. Marche— Nous avons encore d’autres arrêts à faire dans les fonds Marche!
Voyez-vous cette maison que voilà, au sud-:st d'autres bâlisses qui lui servent d’accompagnements ?
Eh! bien c’est là que demeurait un homme que j'ai bien connu. Son nom était François Dufour, son surnom Bédais. Il était, je pense, le plus adroit chasseur de son temps.
C'était le frère d’Alexis Dufour
(Lagarcette) et de la grande Made-|les yeux.
leine que, déjà, je vous ait fait con naître.
Pendant la saison de la chasse, Frarçois Dufour allait avec son long fusil, de bonne heure, chaque matin, faire un tour à l’Ilette que nous venons de passer. En retournant chez lui, il arrêtait ordinairement à la maison de mes parents, Presque toujours il avait fait chasse.
Sans être encore parvenu à un âge avancé, il ne voyait presque plus clair. Cependant, il allait chaque matin faire son tour de chasse. Les
gibiers passaient près de lui, se le-!
vaient de dessous ses pieds, sans qu'il les vit suffisamment pour pouvoir les tirer. Celà ne le rebutait cependant pas; il allait toujours faire son tour de chasse, jusqu’à ce que ne voyant plus assez pour se conduire, il dut renoncer à cette occupation qu'il avait tant aimée, et suspendre, une dernière fois, son fusil à une poutre de sa demeure.
François Dufour se faisait vieux lorsque j'ailai établir la touchante et belle société de la croix à l’Ile aux Coudres. Comme il n’y a point de chaire dans l’église, je prêchais à la balustrade. Tous les chefs de famille, à très-peu d'exception près, étaient venus prendre la croix, J’al.
Jais m'en retourner à la sacristie lorsque François Dufour sortit de son banc pour venir me trouver. Rendu près de moi, il éleva la voix pour me dire : Ecoutez donc, Monsieur 8e
peut-il que j'en prenne une aussi,
moi, une croix? N’y atil que les
ivrognes qui en prennent ? Moi, jene | suis pas un ivrogue!” C'était vrai,
François Dufour n'était pas un ivrogne. Lui eyant répondu que c'était surtout ceux qui n'étaient pas des ivrognes qui devaient la prendre afin de prier pour ceux qui l’étaient; “ C'est bon, me réponditil, je vais en prendre une.” Et François Dufour alla se mettre à genoux au pied de l'autel, prit une croix des mains de son curé, et retourna dans son Danc, ‘ayant de grosses larmes dans
Sans qu'on put l'appeler un homme profondément violent, François Dufour, qui était grand et avait de fort larges épaules, faisa't, parfois, ce que les gens de l'Ile aux Couïres appelaient des tempétes. Et je ne puis dire que le mot m'était pas vrai, parce que j'avais été té.
moin de ce que pouvait cet homme, quand il se mettait en colère.
Mais, du moment que la croix fut entrée dans sa maison, Francois Dufour éprouva ce que je pourrais appeler une métamorphose. Ce ne fut plus le même homme. Il aimait singulièrement sa croix et semblait y avoir puisé toute l'intelligence nécessaire pour comprendre c> qu’elle enseigne à ceux qui ont confiance en elle. Ce qui le prouve, c'est le fait suivant.
Un jour, il entend dire qu'il y avait des personnes qui, ayant cette croix dans leurs maisons, sous leurs veux, osaient encore offenser le bon Dieu, Le voilà tombé dans un chagrin inexprimable. Persuadé que cela était impossible, il crut qu’on voulait le tromper. Voulant enfin connaître la vérité, il part pour aller trouver son curé, Il a le cœur trop chagrin, les prit trop préoccupé, pour faire attention où ilentre, Il ne salue personne et, voyant monsieur le curé, il va tout droit à lui et, sans plus de façon, il lui adresse cette question:
‘“ Est-ce vrai, Monsieur le curé, ‘qu'il y a des personnes qui ont la “croix, dans leurs maisons, et qui ‘“ offensent encore le bon Dieu ? ” Hélas, lui répond son curé, ce n’est malheureusement que trop vrail ‘“ Oh! les misérables ! Oh! les misé- ‘ rables ! ” s’écrie François Dufour, ‘“ Je ne l'aurais jamais cru, si vos ‘ne me le disiez pas ! ” Et Franc is Dufour, les yeux pleins de larmes, retourna chez lui, se mit à genoux an pied de sa croix et répéta ces mots douloureux: ‘“ Ch! les misé- “rables! Oh! les misérables! Ils ‘“ osent otfenser le bon Dieu, en ‘ présence de sa croix | ”
Depuis cette époque et jusqu’à sa |
dont je ne puis passer le nom sous
mort, arrivée plusieurs années après, | silence : c'était le Père Alexis Perron, François Dufour redoubla d'amour, | un des habitants de l’Ile aux Coudres
d’attachement et de vénération pour sa croix. Souvent pendant le jour, plus souvent encore pendant le silence de la nuit, il se levait de son lit, allait se mettre à genoux au pied de sa croix, pour y réciter son chapelet. Cet homme corrigé, devenu doux et paisible, mourut en embrassant sa Croix avec une confiance et un amour incroyables.
“Vive Jésus! Vive sa croix!
“Oh! qu’il est bien juste qu'on l'aime
“ Puisque en expirant sur ce bois,
# I] nous aima plus que lui-même ! ”
Combien d'autres ont aussi trouvé au pied de la croix, un remède à des misères beaucoup plus grandes que celle de ce Frar çois Dufour! Combien ont été transformés en d’autres hommes au moment où ils embrassaient la croix, au pied des autels!
Combien d’autres enfin, après une vie pleine de crimes, de scandales et de désordres de toute espèce, ont trouvé, dans la croix et par la croix, le courage de faire pénitence, de corriger leur vie, et ontautant édifié leurs famiiles, et leurs paroisses, qu’ils les avaient scandalisés, avant d’avoir pris la croix!
Mais pourquoi aije toujours le cœur serré par la crainte, chaque fois que je parle de cette croix de tempérance, que j'ai vu tant d'hommes recevoir au pied des autels, où réside le Dieu crucifié! J’ai peur, oui, j'ai peur, qu’au lieu d’être une protection et une sauve-garde pour les familles qui l'ont sous leurs yeux, elle ne devienne une occasion de ruine et de perdition pour quelques unes d’entre elles, parce qu’elle y sera dédaignée, peut-être insultée et qu'on pourra leur appliquer ces paroles du bon François Dufour! ‘“ Ohlles misérables! Ils “ osent offenser le bon Dieu, en pré- & sence de sa croix. ”
Dans la maison que vous apercevez à l’ouest de celle de François Dufour, vivait un homme de bien
qui a été en grande vénéretion et qui, sous tous les rapports, était digne de la grande estime qu’on avait de lui. Les missionnaires qui desservaient l'Ile, avant qu’il y eût un presbytère, prenaient leur logement chez lui. Plusieurs fois ils y ont dit la Sainte Messe. Une huche servait d’autel pour y appuyer la pierre consacrée, sur laquelle était déposée la victime divine. Depuis qu’elle a servi d’autel, cette huche est devenue comme une relique que l’on conserve, dans la famille, avec une grande vénération.
Voici ce que m'’écrivait Joseph Perron, fils d’Alexis Perron, dont je viens de dire un mot. Je lui avais écrit pour avoir des informetions,.
t« Cette huche dont vous me par & lez est dans notre famille, depuis “un temps immémorial. Mon père “ l’a eue, mon grand père l’a eue, et “ problablement quelques autres de ‘ mes ancêtres. Ce qui fait qu’on la “ conserve avec un soin tout spécial, & c’est que les traditions, conser “ vées dans la famille, ont constam- ‘“ ment dit qu’elle avait servi d’au- “tel, pour dire la messe, aux pre- “ miers missionnaires qui ont des- “ servi l'Ile aux Coudres.
“ Au commencement du présent « siècle, un curé de l'Ile dit à notre « famille de la conserver précieu- “ sement, parce que c'était une vraie “ relique, qui protégerait notre mai- “ son tant que nous la conserverions & avec le respect qu’elle mérite.
“ Quoiqu'il en puisse être de cette “ parole d’un de nos curés, notre famille prétend avoir été préservée “ du feu, à quatre reprises diffé- ‘“ rentes, par la protection de cette « huche. Voici des faits que je me crois en droit de citer pour ex- ‘temple de cette protection :
& Un dimanche, après avoir enten- “ du la messe, j'étais venu diner à “ma maison. Après avoir pris mon “ diner, j'allai, contre ma coutume,
a pas
‘ faire un tour au jardin, et, pen- “ dant que je me promenais, je me “sentais pressé d’aller visiter le ‘ comble de ma maison. Il me sem- ‘Cblait que quelque malheur mena- ‘ çait la famille. J'avais une échelle, “ appuyée sur la couverture. J’y al-
dans un grand nombre d'âmes,
Le père Alexis Perron est morten 1807, le 24 août, à l’âge avancé d’environ 72? ans, comme il avait vécu, dans la paix du Seigneur.Sa mémoire, comme celle du juste, est en vénération dans l'Ile aux Coudres. Ses
“ Jai, et, après avoir jeté mes regards enfants n’ont jamais entendu un ‘ de tous côtés, je m’avisai de regar- | mauvais mot contre leur père!
‘ der dans la dalle et, à ma grande ‘“ surprise, je m'aperçus que le feu y ‘était pris. Je descendis aussitôt ‘“ chercher de l’eau et j'eus le bon “ heur de l’éteindre facilement. Trois ‘autres fois, il y eût des commence- “ ments d'incendie, dans notre mai- “son, et à chaque fois, quelqu'un “ de la famille le découvrit à temps “ pour l’éteindre, sans qu’il eût cau- “ sé des dommages. ”
Ces quatre commencements d’incendie, toujours découverts et arrétés dans le principe, ont fait croire à la famille Perron, que la protection de cette huche y était pour quelque chose, Qui oserait la blâmer de sa pieuse confiance. Et ne serait-ce pas pour le respect et la vénération qu'elle a pour cet autel où l’on a célébré la Sainte Messe, que cette!
huche serait devenue une protection, pour la famille ? Je reviens au Per: !
Alexis Perron.
Par sa sagesse, sa profonde piété, et surtout par sa prudence remar
Joseph Perron, que je crois être le dernier, en âge, des garçons de la nombreuse famille du père Alexis Perron, dont je viens de faire mention, demeura à la maison paternelle, et il sut remplacer dignement son excellent père.
Passablement instruit, sage, prudent, bon, religieux, ami de la paix, doué d’un rare bon sens, Joseph Perron qui était l’ornement de l’lle aux Coudres, a émigré à Saint-Arsène, il n’y a qu’un an. Comme tous les hommes qui ont une foi profonde, une piété éclairée et l'amour vrai de leur religion, ce brave citoyen n’a jamais dévié du chemin de la vertu.
Ia constamment été l’ami de ses curés et il n’a jamais manqué de les appuyer de son influence, dans ‘outes les mesures qui avaient pour but le bien de la paroisse. Comme le hon et vertueux Jean Lapointe, il ne s'est jamais mêlé des affaires pu.
büques de la paroisse, que comme les pacifiques que le Sauveur deshommes
quable, le père Alexis Perron se dis. |à Ücutifiés el qu'il nous a appris a tinguait de tous les autres habitants | désiætier sous Ze glorieux nom d'enfants de l'Ile. Il était et il devait êtrelde Dieu. Il est encore dit de ces l'homme de confiance de tous les|hommes qne les biens (les vertus) missionnaires qui ont desservi l'I1>|qu'ils ont laissés à leur postérité lui de son temps. C'était à lui qu'ils re-|demeureront toujours, et que les en commandaient les malades, pendant |fants de leursenfants sont un peuple
leur absence. Chargé de cette importante mission, il allait les visiter avec une grande charité et quand les malades ne pouvaient se procurer l’assistance d’un prêtre, il leur aidait à se préparer à la mort. Lorsque j'étais jeune on parlait encore du père Alexis Perron comme d’un homme qui avait passé sa vie à faire le bien et dont les exemples avaient été comme une semence précieuse qui avait produit des fruits de salut,
saint, et qu’enfin leur race se conservera dans l’alliance du Seigneur.
Avant de nous rendre vis à-vis la maison voisine, il nous faut encore traverser sur un pont, qui n’a pas la longueur du pont- Victoria, Ce sera le dernier que ous passerons pen.
dant notre promenade. Comme tous ceux que nous avons vus, il porte les marques non douteuses d’une haute antiquité. Comme les autres, il suffira pour vous aider à traverser ce
Lie)
etit cours d'eau, auquel on a donni|ses enfants sur une terre, aux Eboue nom pompeux de rivière. A défaut lements, un autre sur une terre, à
de cours d’eau assez considérables pour avoir le droit de porter ce nom, on a été forcé, pour conserver ce mot dans le langage des insulaires, de changer le nom d’un ruisseau, en celui de rivière. Gela veut dire que, dans le royaume des aveug'es les borgnes sont rois,
Dans la maison, que voilà à notre gauche, la dernière des fonds, a vécu et est mort le père Pierre Boudrault.
A l'Ile, on ne l’appelait jamais autre.
ment que Pierre Laure. Cet homme mérite une mention spéciale, sous un grand nombre de rapports.
Laure n'était pas son nom de famille. Son père s'appelait René Boudreault: Il était né en Acadie.
Ses parents furent du nombre des malheureux qu’on obligea de quitter leur patrie. Pendant leur émigration au Canada, René Boudreault mourut. Sa femme, Marie Judith Pitre, arrivée à Québec, se remaria avec un autre acadien qui portait le nom de Joseph Laure t. Ce second mari, qui était meunier, fut envoyé à l'Ile aux Coudres, par les Messieurs du Séminaire de Québec et placé dans le moulin à vent où, plus tard, mon père le remplaca. Pierre Boudreault se maria en 17174 avec Josephte Tremblay, sœur de François Tremblay, dont j'ai parlé plus haut,
Ce Boudreault eut de son beau-père la terre où est bâtie Ja maison que Je viens de vous indiquer. [l se maria avec une des sœurs de François Tremblay et fut le père d’une nom breuse famille, huit garçons et quatre ou cinq filles. IL n’avait d’abord que cette terre, que ses descendarits possèdent encore.
Ce qui paraîtra étonnant à un grand nombre de personnes, C’est qu'avec les revenus de cette terre, il a élevé convenablement sa nombreuse famille, a pu établir un de
t Ce Joseph Laure;est le même qui se noya le 15 avril 1775...
l'Ile, un troisième sur sa propre terre. Toujours avec les revenus de son bien, il a pu payer, en partie du moins, les dottes de deux de ses filles, religieuses à l'Hôtel Diev, et et d'une demoiselle Caron, de Saint Roch-des-Aulrets, qui était sa cousine, De plus, il a fait faire, au Séminaire de Québec, des cours complets d’études à trois de ses garçons, c’est-à dire, à Thomas qui a eté curé de l'Ile aux Coudres, à Etienne et en partie à Noël, tous deux devenus notaires, enfin à Louis, qui a été médecin. Le cours d’étude de ses quatre enfants terminé, il a fallu payer, pour son fils Thomas, ses années de grani Séminaire, et et pour les trois autres, leur pension et leur entretien, pendant le temps de leurs études professionnelles, toujours avec les revenus de la même terre.
“Ilest peut-être rare, m'écrivait ‘“ quelqu'un, de trouver une farmile ‘“ comme celle du père Pierre Bou- ‘ dreault, simple oabtant. qui ait “eu un prêtre, deux relipieuses, deux ‘notaires et un medecin. ”
Un seul de ses huit garçons. Françons Boudreault, n'ayant pas voulu s'établir, est demeuré avec son père Jean, dans la maison paternelle, où il est mort, dans un âge peu avancé.
Voilà, je crois, un père de famille de l'Ile aux Coudres, qui devait avoir un talent bien extraordinaire, et que je dois citer comme ex emple pour un grand nombre d’autres qui feraient bien d’apprendre à mieux travailler. Puisque l’occasion se présente, je dois ajouter que si nos cultivateurs savaient mieux régler les dépenses de leur maison et surtout la toilette de leurs femmes et de leurs enfants, ils trouveraient bien aussi, à peu d’exceptions près, les moyens qu'il faut, pour pourvoir à leur avenir. Mais comprend-on bien, aujourd’hui, ce que savait le père Boudreault: que les cultivateurs doivent être les
économes intelligents des fruits que
Que s'était-il donc passé dans l’es-
Dieufait pousser dansleurschamps!!}prit et dars le cœ ir de cet homme?
Je crois non seulement ne pas manquer à la mémoire de l’admirable père Boudreault, mais encore ajouter une nouvelle perle à sa couronne, en rapportant le faitsuivant :
Le père Pierre Boudreault faisait usage de boissons fortes, et il lui arrivait parfois d'en prendre trop.
Ba femme, une excellente créature, éprouvait chaque fois un tel chagrin, qu'elle en était inconsolable. Mais, femme chrétienne avant tout, elle se contentait de répandre des larmes sous l’œil de Dieu, dans le silence d’une âme résignée à la volonté de celui qui sait seul consoler les aftigés.
Celui dont la nature est bonté et miséricorde envers ceux qui souf frent sans se plaindre, avait-il eu pitié des larmes de cette femme af figée ? Ou fut-ce un des coups de la grâce, comme Dieu seul peut et sait en faire ? J: n’en puis rien connaître.
Mais Je sais ce qui arriva et je dois le publier à la gloire de Dieu et pour rendre, encore plus vénérable, le souvenir de cet homme de bien.
Le père Boudreault était encore dans la vigueur de l’âge et à l’é
poque où il semblait aimer davan-|
tage ces boissons dont il abusait parfois, lorsque, un matin, il fut à son placage, y prit sa bouteiil: et son verre, selon son invariable coutume, s’approcha de la cheminée de sa cuisine, se versa un verre de boisson,
mais, s’arrêtant tout à-:oup, il pro-|
mena lentement ses regards sur son verre et sur sa bouteille, puis lançant de toute la force de son bras, d'abord son verre ensuite sa bou.
teille, il les brisa en mille morceaux contre les jambages de la cheminée.
Sans paraître troublé le moins du monde, il regagna sa chambre de nuit, s’y mit à genoux pour faire sa prière du matin et s’en alla à son ouvrage. Depuis ce jour, il ne mit jamais dans sa bouche, une seule goutte de boissons enivrantes.
Interro 6 plusieurs fois par ses amis, le père Roudrault a tenu caché le secret du roi jusqu'à sa mort! f
Cette admirable conversion, ar rivée bien longteunps avant l’établissement de notre belle et sainte société de la croix, me suggère les pensées suivantes, que je crois devoir écrire, espérant qu'elles seront utiles à quelques-uns,.
Dieu a fait les peuples et les inüividus gucrissables, mais à une condition qu’on ne doit jamais oublier. IL faut le secours suruaturel de la grâce pour convertir, ou rendre guérissable tout pécheur quelconque et notamment tout homme adonné à la malheureuse habitude de prendre, avec escès, des boissons enivrantes. Ce secours surnaturel, qui rend un ivrogne guérissable, c'est la prière. On comprenait bien, ce me semble, cette vérité fondamentale, lors de l’établissemetit de la societé de la croix. Aussi, une funle de personnes, ayant reçu la croix dns leurs familles, se mettaient devantcette croix, pour demander au ciel, par d’instantes prières, celle grande et puissante grâce de la gu-rison de leur frère intempérant.
Les, pauvres ivrognes étaient touchés, profondément remués, et entraînés vers la croix qui achevait l'œuvre de leur guérisen commencée par la prière, Aussi les auberges, source principale des maux que nous ausail livrognerie, disparaissaient de nos paroisseset, avecles auberges, dsparsssaieut les malheurs et les scandales d'une longue suite d’années,
Aujourd’hui les auberges reviennent dans quelques-unes de nos paroisses de la campagne, et j'en conclus qu'on oublie de prier pour obtenir la continuation de la grâce le la sainte tempérance, pour la guérison de ceux qui sont encore
t Pierre Boudreault était le beau-frère de François Tremblay dont j'ai raconté, plus haut, la conversion et la mort édifiante,
ivrognes, et si nous avons le malheur d: ne plus prier, dans notre grande société, nous verrons revenir encore les scandales que nous avions travaillé à faire disparaître, dans nos belles campagnes du Ca nada.
Tout en vous parlant du généreux Pierre Boudreault, notre cheval, gardant le vrai train de la blanche, nous à entraînés aupres de la de meure d'Antoine Perron, frère d’A:| lexis Perron dont je vous ai parlé plus haut. Sans être aussi remar | quable que son frère, le père Antoine Perron n’en était pas moins un de ces antiques insulaires de ma paroisse natale, dont on aime à se rappeler le souvenir. Comme son frère Alexis, c'était un homme grave, laborieux, paisible, et qui comprenait que la religion, pour être selon Dieu, ne do't pas consister dans de vaines démonstrations extérieures, mais dans une conviction
profonde qui porte à ainer ce que Dieu aine et à pratiquer avec une foi sincère, les devoirs que la foi impose à la conscience, Une manifestation sincère d'un profond respect pour son curé et une grande docilité A ses avis, formaient le caractère distinctif du père Antoine Perron.
Comme son frère Alexis, c'était un homme hospitalier et qui n'avait ja.
mais de plus grand bonheur ue de rendre service à quelqu'un. Il était un de ces hommes intrépid-s toujours prêts à s’exposer aux dangers de la navigation dans de frèles canots pour aller chercher des prêtres ailleurs, pour les malades ou pour les autres besoins de la paroisse, dans le temps que l'Ile aux Coudres n'avait pas encore de curés résidents.
Il est peut-être le seul habitant de l'Ile aux Coudres qui ait eu l’honneur de laisser son nom à an endroit de l'Ile: c’est celui de la pointe où était sa demeure, la Pointe-à-Antoine dont j'ai tant de fois parlé.
Son fils, Christophe Perron, aujourd’hui parvenu à l’âge de quatre-
vingtans, Je pense Ÿ, est encore d’une grande activité pour son âge.
La qualité marquante de Christophe Perron, est une complaisance rare envers les prêtres qui visitent l'Île
jaux Coudres, Qu'un prêtre, débar.
qué sur l’Ile, manifeste la volonté d'aller faire la pittoresque prome-
jnade du tour de l'Ile, Christophe s’offrira de le conduire, et il serait
désolé si on le relusait. Pendant tout le long de la promenade, il saura ne pas laisser s’ennuyer celui qu'il conduira dans sa voiture.
La pointe du milieu de l'Ile, où nous sommes, est remarquable par la quantité d'éperlans que l’on y prend, pendant la saison d'automne, dans des pêches, tendues avec des claies.
Par une singularité dont je ne puis me rendre raison, C’est que dans la pêche tendue devant la demeure de Christophe Perron, sur le côté nord de l'extrémité de cette pointe, on ne prend presqu’exclusivement que de gros éperlans approchant de la grosseur des herengs ordinaires, au lieu que, dans celle tendue sur le côté sud de l'extrémité de la même pointe, l’éperlan que l’on prend est généralement d’une médiocre grosseur.
Ce poisson, surtout celui que l’on prend à l'eau salée, est un des plus délicats que renferme notre fleuve Saint-Laurent. Dans certaines marées, on en prand plusieurs barriques à la fois.
Si les propriétaires de ces riches pèches, trouvaient un moyen de transporter ce délicieux poisson sur les marchés de Québec, ils seraient certains de le vendre pour un haut prix. Pourquoi ne profiteraient-ils pas autrement qu'ils ne font de cette manne que les marées du flsuve amènent dans leurs pêches ?
Vous avez dû remarquer, pendant notre longue promenade, que ma chère petite Ile aux Coudres a conservé, avec un soin tout spécial, l'antique et la sainte tradition cathouque de planter des croix
t Il ost mort en l’année 1874.
sur le bord des grands chemins. Si je ne me trompe, celle que voilà devant nous, doit être la septième ou huitième que nous avons eu le bonheur de saluer depuis notre dé part de l'église. Vous avez dû re.
marquer, avec plaisir, qu’elles sont entourées d’une pet'te palissade et convenablemententretenues.Je vous avoue que Je suis glorieux, chaque fois que je mets le pied sur l'Ile aux Coudres, de rencontrer et de pouvoir saluer la croix. Je le disavec vérité, c’est là un des motifs qui me font aimer Cette petite population d’insulaires. Il me semble qu’elle aime grandement la croix, et comment ne pas aimer ceux qui aiment la croix ! Il y a, au reste, dans cette tradition, des enseignements qui par lent éloquemment à la vue et, par le moyen de la vue, au cœur de tout homme qui a le bonheur d’avoir conservé une foi pleine et entière.
J'aime mon Île aux Coudres, parce que ses habitants ont conservé fidèlement la tradition catholique de la croix au bord des chemins.
J'aime mon Ile aux Coudres, parce qu’en conservant cette tradition catholique, elle a pris le moyen d’être protégée contre l’invasion des mau vais anges. J’aime enfin mon Île aux Coudres, parce qu’elle aime la croix, parce qu’elle aime sa vue, parce qu’elle aime à la saluer, parce qu’elle comprend que la croix est une protection et une sauve-garde.
Je ne puis passer devant la maison un peu éloignée du chemin que voilà à votre gauche, sans vous en dire un mot, parce qu’elle me rappelle une famille très-remarquable. Le chef de la famille actuelle qui habite cette maison, était un des enfants du vénérable père Alexis Perron, que vous connaissez maintenant Celui le ses enfants qui a donné origine à cette famille, portait le nom de Zacharie Perron.
Zacharie Perron était d'une tranquillité et d'une bonté qui rarp-
siens, de ne se mêler des affaires publiques que pour empêcher les divisions, apaiser les querelles et soutenir l’autorité de son curé. Dieu qui dirige les hommes vertueux dans le choix d’une épouse, l'avait conduit aux Eboulements où il rencontra une personne des plus dignes et des plus remarquables par sa haute intelligence, sa vertu et son savoir-vivre. Elle avait reçu une éducation beaucoup plus qu’ordinaire. La femme de Zacharie Perron sut plaire à son mari, bien élever sa famille et conduire admirablement bien sa maison. C'était un vrai modèle de la femme intelligente et de la mère chrétienne.
Séraphin Perron, un deses enfants, chef de la famille actuelle, a eu le bonheur d’héiiter des bonnes qualités et de la piété de ses vertueux parents. C’est un des meilleurs chrétiens et des plus remarquables chefs des familles de l'Ile aux Coudres.
Personne, dans l'Ile, ne contredira le témoignage que je lui rends.
Nous voilà enfin au bout de la Pointe-à-Antoine, à quelques arpents seulement de l’église, que nous n8 faisons qu’apercevoir. On dirait que ceux qui l'ont fixée en cet endroit, voulaient lais-er aux étrangers la peine de chercher leur église et leur Ôter le plaisir de la voir avant d’y arriver. Sous d’autres rapports, je la trouve bien placée. Car vous remarquerez qu’elle est seule, isolée du bruit et bien située pour être la maison du recueillement et de la prière.
Excepté les dimanches, elle conserve toujours cette paix, cette tranquillité. Car la paroisse de l'Ile aux Coudres a le bonheur de n’avoir pas de village, autour de son église.
Vous le savez aussi bien que moi, ces villages sont souvent l’occasion de dangers nombreux pour l’innocence des jeunes enfants. C’est dans ces villages que se concentrent, presque toujours, une partie des quéteurs et des lainéants des paroisses, et où,
pelaient son vénérable père. Il avait | à partd’assez nombreuses exceptions, soin, comme tous les bons parois-|se trouvent les pernicieux exemples
72 PROMENADE AUTOUR du luxe, de l'orgueil et des vaines prétentions, qui font la désolation d’un certain nombre de curés de la campagne |
Voilà notre promenade autour de l'Ile aux Coudres enfin terminée.
Maintenant vos n’avez plus besoin de Cicéroné pour l’apprécier et vous aider à connaître sa beauté, ses charmes et les points de vue remarquables qu’elle cffre à l'œil de l’ob servateur. Vous avez souvent entndu parler de l’Ile aux Coudres, vous pourrez désormais en parler avec connaissance de cause, et juger si on lui rend justice.
Il serait bien temps d'aller nous reposer un peu chez le bon et aimable curé de la paroisse, qui a le talent de si bien recevoir ceux de ses confrères, qui lui font le plaisir d'accepter sa franche et cordiale hos pitalité. Mais ce qui est différé, n’est pas perdu. Nous trouverons, à la
maison de M.le curé, deux vieilles,
créatures, dont la bonté et l’obligeance à rendre service ne peuvent être surpassées. Ce sont des per-| sonnes que j'estime beaucoup, parce qu’elles sont sans prétentions et d’une humeurcharmante.Mais avant d'entrer au presbytère Je veux vous!
conduire à l'endroit, où a si long temps demeuré le bon François Leclere, avec qui je veux vous mettre en connaissance. Ce sera comme le bouquet de notre pro-!
menade, et notre dessert après le repas du soir.