‹ Promenade autour de l'Ile-aux-Coudres [microforme]Chapitre 5 sur 12 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

CONTINUATION DE LA PROMENADE AU- TOUR DE L'ILE AUX COUDRES— ANECDOTES—LÉGENDES

Nous nous sommes arrêtés, peutêtre pendant un temps trop long, pour faire connaissance avec la rive sud du fleuve et nous rendre compte des beautés qu'on y aperçoit de la Pointe des sapins, où nous sommes.

Occupons nous maintenant de notre Ile aux Coudres, car il semble équit:ble que, en passant sur son rivage, nous fassions sa connaissauce d’une manière aussi intime que possible.

Le côté sud de l'Ile, où nous sommes, a toujours porté le nom de Côte de la Baleine. Mais pourquoi porte-telle ce singulier nom ? C’est qu’autrefois, mais ne me demandez

as à quelle époque, parce que je ne a connais pas, c’est qu’autrefois, dit la tradition, il prit fantaisie aux vents et aux courants de pousser une ba leine morte sur ce rivage.

Je n’ai pas besoin de vous faire remarquer la beauté du chemin où nous passons et cette magnifique nappe d'eau qui vient augmenter encore les agréments de ce rivage. Il suffit d'avoir un peu le goût des belles choses pour en être ravi d’admiration. Jusqu'au bas de l'Ile, vous pourrez contempler le même su perbe coup d'œil.

A notre droite, un peu éloignés du rivage où nos passons maintenant, les pics noirs que vous voyez, ont été baptisés du nom de Piliers, je suppose, parce qu'ils sont assez solidement fixés sur leurs bases pour résister à la fureur des vagues qui viennent s'y égrainer. Entre le ri-

vage et ces rochers que la marée montante ne couvre jamais, se trouvent de grandes battures de sable mouvant où les courants creusentun grand nombre de cavités qui restent pleines d’eau, anrès que la marée s'en est retirée. On y fait la pêche à la plie, mais d'une manière que vous ve soupçonneriez pas. Voici comment se fait cette pêche : On atter.d que la marée soit basse, pour l’e:ceilente raison qu'on n’a pas les jambes ussi longues que le géant de la fable.

[! est de rigueur que, sauf votre respect, on se déchausse. On prend à sa inain un bâton, dont une des extrémités est armée d’un p'tit dard dont la pointe ressemble à la langue d’un serpent, Ainsi préparé, on avance lentement sur ces tatiures de sables ayant soin de trainer les pieds, dans les endroits d'où l’eau ne s'est pas retirée, C'est là que les plies qui n'aiment pas à se promener daus la profondeur des grandes eaux du fleuve, sont venues se cacher. Se voyant dérangées de la c.chette où elles s'étaient placées pour attendre le retour de la marée. elles viennent chercher une autre cachette, en se glissant sous les pieds de ceux qui leur font la chasse. Pour les avertir de leur présence, elles ont soin de leur chatouiller la plante des pieds, que les chasseurs retirent douce:

ment, en arrière, jusqu'à ce qu’ils puissent les darder, sans danger de se blesser eux-mêmes Percées et retenues par les oreiiles du dard, elles sont mises dans un sac, où elies s'agitent sans pouvoir en sortir. De cette manière, on en prend uue trèsgrande quantité. Cette pèche est un véritable amusement, surtout pour les jeunes gens. La chair de la plie est aussi blancüe que celle du flétaut, dont elle a le goût; elle offre une bonne nourriture.

A notre gauche, est la magnifique terre qui, lors de l'établissement de l'Ile, devait être celle de la fabrique.

Jugez vous-même si on a bien fait de l’échanger pour celle qui lui appartient maintenant. Nous voilà à la

mr “a

clôture où elle devait aboutir. La ligne de représente sépare Îles terres du Cap à Labranche dont la direction est vers l'est, de celles du Cap à la Baleine qui courent vers le nord, Les premières divisions prolongeaient les terres de la Baleine jusqu’au rivage nord de l'Ile pour une certaine partie. Quand la population s’est augmentée, on a coupé cette concession vers le milieu de sa longueur, afin d'établir des habitants sur le côté nord de l'Île, lorsque les messieurs du séminaire de Québec se décidèrent à concéder les terres du domaine qu'ils s'étaient d’abord réservées,

Vous me permettrez de ne pas vous laisser continuer votre promeuade, sans vous faire remarquer la côte qui sert de rempart à l'Ile contre le débordement des eaux du fleuve.

Examinez la un peu attentivement et vous verrez qu'ici elle est en pente assez douce et s'élève presque imperceptiblement à une très-mé diocre hauteur qu'elle n’atteint qu'assez loin du rivage. Portez main.

tenant vos regards vers l’est, et vous allez voir cette même côte se rapprocher de la rive du fleuve, se dessiner d’une manière plus tranchée, devenir très-raide et très-haute, puis s’élever toujours jusqu’au Cap-aut- Pierres, où elle atteint sa plus grande hauteur. Par une singularité, qui ne sc rencontre peut être qu'à l'Ile aux Coudres, la côte nord va s’abaissant de l’ouest à l’est, pendant que celle du sud s’abaisse en remontant de l’est à l'ouest, comme vous allez en juger vous même dans votre prome.

nade autour de l'Ile.

Je n’ai pas l'intention de vous faire l'histoire de toutes les familles qui habitent les maisons que nous allons apercevoir dans le cours de notre promenade, je vous fatiguerais. Il y en à cependant quelques-unes que Je ne puis passer sans vous en dire quelques mots.

La première maison de la Baleine, que vous voyez à notre gauche, est habité, depuis longtemps, par les

Le

descendants de la famille de Basile Lsclerc. Son fils Joseph, alors que j'étais jeune, avait la charge de lire ies prières de la messe, dans l'église, en présence de !a paroisse assembiée, pendant l'absence des prêtres qui desservaient l'Ile aux Coudres. Il était le frère du bon Père François Leclerc, que je vous ferai connaître plus tard. Nous, les petits garçons, qui nous mêlions de donne: das noms aux autres, nous l'appelions le vicaire de monsieur le curé, mais ce n’était pas pour nous en moquer, nous n’étions pas assez méchants pour cela. Car Joseph Leclerc était un homme grave, sage, prudent et digne, er tout, d'occuper la place d'honneur qu'on lui avait donnéé dans la réunion des fidèles à l'église, La terre qu’occupe cette famille avait été concédée, le 22 juillet 1749, par Charles Demeule, dont le garçon du même nom que lui, fut tué par une balle anglais:, au paissage des anglais à la Biie Saint Paul, dans l'été de 1759,

La maison, devant laquelle nous

assons, et qui est la seconde de la

aleine, est la demeure de E'oi D:sgagnés qui à été un des meilleurs chantres de l'Ile. C’est son frère, Germain Desgagnés, étudiant en philosophie au collége de Saint-Anne, qui se noya le premier de juillet 1836, à la Pointe de la Rivière:

Ouelle, comme je l'ai raconté ailleurs.

La demeure que voici, en avant de nous, sert d'habitation aux enfants de Michel Desgagnés, qui avait pour femme une des sœurs du Pere François Leclerc, une très-excellente créature qui était la bien-aimée de son frère. Michel Desgaganés aété pen:

dant longtemps l'agent des messieurs du Séminaire de Québec qui, avec raison, avaient une très-3rande confiance dans sa probité.

C'est dans la maison, un peu :

avant de nous, qu’est née ma bonne mère, Marie Thécle Lajoie. Ellé mourut au commencement de novembre 1819, pendant que j'étais au

séminaire de Québec. Elle n’était figée que de 44 ans et quelques mois J'ai encore, dans cette maison, une vieille tante de 88 ans, qui porte le nom de Corneille, oiseau qui, dit-on, vit jusqu’à l’âge de cent ans.

Dans la maison voisine, à l’est, qu'on a rebâtie depuis et qui est remarquable entre toutes les autres de cette partie de l'Ile, a vécu et est mort une espèce de géant dont la grandeur était de six pieds et tept pouces, mesure française. Son nom était Joseph Dufour. On l'apnelait vulgairement le Grand Bont. Pour l'honneur de ma petite Ile aux Coudres, je rappellerai qu'il avait été membre du premier parlement Ca nadien, en l’année 1792 f.

Le colonel Dufour (car il avait ce grade) était surtout remarquable par la connaissance qu'il avait des alliances entre les familles, 11 avait une mémoire prodigieuse pour démêler non-seulement les parentés tresmultipliées entre les familles de l'Ile aux Coudres les unes avec l:s autres, mais encore à p'u près toutes celles entre les familles des Etoulements et de la Baie-Saint- Paul. C'était à lui qu’on s’adressait pour pénétrer danscelabyrinthedont

t Il a raconté bien des fois le fait que voici: IlLy avait dans le temps en garnison, à Québec, un régiment écossais dont les officiers étaient remarquablement grands. Sé- | ance tenante, il s'éleva un débat assez vif | entre les membres d’origine anglaise et ceux d’origine canadienne, dont les premiers soutenaient que plusieurs des officiers écossais étaient j'a grands que le géant de | l'Ile aux Coudres, pendant que les seconds prétendaient que Joseph Dufour l'emportait sur eux en taille. Ce débat ne se serait terminé que par de gros mots, si un des bhonorables n’eût proposé d'en venir à la preuve, comme seul expédient pour terminer la discussion. A la séance suivante, on | fit venir les plus grands d’entre les officiers écossais dans l’enceinte du parlement ; la choss en valait certes bien la peine, On fit appuyer contre le mur du parlement d’abord les officiers écosssais et, en présence de témoins de chaque parti, on prit leur mesure. Après eux, on fit placer !e géant de l'Ile aux Coudres, et, à la grande satisfaction des Canadiens, il fut constaté, par autorité compétente, que Joseph Dufour les surpassait tous on grandeur.

lui seul connaissait les entrées et les issues. Il ne se trompait jamais.

Tant qu'il a été capable d'agir, il fut l’agent des messieurs du séminaire, leur homme de confiance et celui de tous les habitants de l'Ile qui le respectaient comme leur père.

C'était un homme d’une grande foi, d'une parfaite honnèteté, d’une douceur et d’une bonté de cœur incomparables. L'ami constant de ses curés, il leur a rendu tous les services en son pouvoir, Homme vraiment pacifique, il a travaillé pendant tout le temps de sa longue vie à maintenir la paix et l'union entre ses co-paroissiens. Qui dira combien de différents il a arrangés, combien de divisions il a apaisées, combien d'aigreur il a adoucies, combien d'exemples de douceur, de charité, de patience, de foi et de crainte de Dieu, il a légués à la paroisse de l'Ile aux Coudres, où son nom est demeuré en bénédiction. Il est mort à l'âge de plus de quatre-vingts ans, ami de tous, béni de tous, regretté de tous. C’est une ces plus belles vies qui se soit passés sur l'Ile aux Coudres.

J'ai très-bien conuu le colonel Dufour, que j'ai aimé et vénéré de toute mon âme. Je suis heureux d’avoir eu l’occasion d'en dire quelques bonnes paroles, et de coutribuer ainsi pour quelque chose, à sauver de l'oubli le souvenir d’un de nos plus dignes compatriotes.

Cette même maison, où le bon Colonel Dufour est mort dans la paix de Dieu, semble avoir été choisie pour servirdedemeure à des hommes qu’on ne saurait s'empêcher de vénérer. Laissez-moi donc raconter encore quelques traits de la vie de ceux qui y ont passé leurs années.

Le colonel Joseph Dufour avait donné son bien à un nommé Joseph Desgagnés, qui avait épousé une de ses filles. Joseph Desgagn:s était un de mes vieux amis de l’Ile.Je ne revoyais jamais cet homme sans éprouver un profond sentiment de vénération, et je certifie qu'il en était bien digne.

Joseph Desgagnés était un homme d'un rare bon sens; d’une a lrmirable et parfaite bonne foi, toujours le premier dans les @ ivres qui regardaient le bien de la religion. D'une régularité exemplaire dans sa con.

duitechrétienne, gardant Li prix avec tous ses co-paroissiens ; ne se mélant jamais dans les partis d'où pouvait naître une querelle ; 1l parlait peu mais toujours à propos, persoune en sa présence, ne se permit junais une parole qui peut blesser la réputa tion du prochain, le premier rendu À l'église, ileu sortait le dernier ; on re pouvait se lasser d'admirer son recueillement p’ndant les oflices divins, auxquels il ne minqua jamais d'assister que lorsque la vieillesse ne lui permit plus de sortir de sa maison ; il n'avait pointd'ennemis et il n’en pouvait avoir: voilà ce qu'a été et ce qu'a fait, pour le bien de son âmeet pour la bonne édification de ses frères, mon bon vieil ami, Joseph Desgagnés.

Mort à un âge très-avancé, il a laissé en ce monde un de ces bons souvenirs qu'on &ime toujours à se rappeler, parce qu’il console le cœur et fait mieux apprécier ce que peut être et ce que peut faire un homme de bier, qui sait allier ensemble ses devoirs d'état et ceux d: la pratique fidèle et persévérante des devoirs re ligieux. De tels hommes, trop rares dans nos campagnes, reud nt aimable la pratique de la vertu et consolent

âge, a été et est bien réellement ce que fut son vertueux père. Comme lui sage. bon, généreux, paisible, ami du bi n, ami du curé, toujours près à rendre service aux autres et à faire des œuvres dignes des regards de Dieu,

Dameuré veuf et sans enfants, il a pris avec lui un jeune homme qui élève une famille, et dont Etienne D:sgay nés est comme le père respe:té et fidèlement obéi. Voici un autre acte de vertu qui se changera un jour eu l'une des plus belles perles de celles que Dieu posera à la cou-

|ronne imunortelle de ce digne chré-

tien.

En prenant la desserte de la cure de Saint-Bonaventure, dans la Baie des Chaleurs, j'avais reçu chez moi un vieil oncle qui depuis de longues anuées avait laissé l'Ile aux Coudres, sa paroisse natale, François d’Assises Lajoie, c'était son nom, avait passé les trois quarts de sa vie dans les durs travaux de la pêche et de la navigation. Mais,comme ditle proverbe, toute roche qui roule ne ramasse pas de mousse, mon vieil oncle n’était pas plus argenté que l’ancien crucifx de Lorette. Le voyant incapable de gagner sa vie, je devais en conscience et en honneur, m'intéresser à son sort ; car il était le frère de de ma mère.

Lorsque, dans l'automne de 1864,

| ie laissais la desserte de la cure de

Saint-Bonaventure pour revenir à

un peu de la conduite de tanl|Québec, j'emmenai avec moi l’héd’autres, qui oublient que la pieté est | ,;jage que le bon Dieu m'avait dou-

utile à tout, et que tous les chefs de famille devraient être des saints.

Heureux les parents qui,en partant de ce monde, laissent des enfants héritiers de leurs biens légitime.

ment acquis! Mais beaucoup plus heureux ceux qui en laissent pour

tre les imitateurs de leurs vertus et des bons exemples dont ils ont jeté les semences dans le cœur des habitants de la paroisse où ils ont

assé leur vie! De ce nombre a été e père Joseph Desgagnés. Son fils Etienne Desgagnés, déjà avancé en

né pendant que j'étais curé. Mais n’étaut plus d'âge à me charger de la conduite d’un autre paroisse, et obligé de me retirer chez quelqu'un de mes confrères, je ne pouvais continuer de garder avec moi celui que j'avais eminené. Mais je connaissais des hommes capables de me remplacer auprès de ce bon vieux, qui désirait ardemment jouir d’un peu de paix pour se préparer à l'éternité.

L'ayant traversé à l'Ile aux Coudres, j'allai offrir au bon Etienne Desgagnés de devenir mon héritier

dans Ja bonne œuvre que j'avais commencée, en lui donnant pour motif que j'avais trouvé, dans la Baie des Chaleurs, une perle d'un grand prix, dont je voulais Jui faire un prént, mais qu'il n'en toucherait la valeur que dans l'autre vie,

Le charitable Etienne Desgagnés accepta l'héritage que je lui ofrais, nvec cette parfaite bonne volonté qu'on ne rencontre que dans ceux qui n'ont, en ce monde, d'autre désir que celui fde faire tout le bien dort la Providence leur offre l'occasion.

Depuis maintenant au delà de six années mon vieil oncle demeure chez le bon Etienne D:sgagnés qui l’a logé dans une bonne chambre où il lui fournit, avec une attenti n pleine de bienveillance, ce dont il a besoin, sans autre réconpense que celle qu'il attend de Dieu.

Voilà ce que j'appelle se montrer l'imitateur d'un père tel qu'était celui d nt le vertueux père KEtienne Des.

gagnés a l'honneur de se dire le fils, Que Dien veuille donner une longue et heureuse vie, en ce monde, à cet hommes vrairent chrétien, et le récompenser avec son protégé et pour son protégé, là où un verre d’eau froide, donné à un enfant de Dieu et pour l’amour de Dieu, ne perdra [as sa récompense.

Ce que le vertueux Etienne Desgagrés fait en grand à l'égard du vieux François d’Assises Lajoie, bon nombre d'autres le font en petit, dans peul.être toutes les paroisses @e la campagne, en recevant chez eux et en nourrissant des personnes abandonnées, qui trouvent ainsi dans la charité de leurs compatriotes, un refuge au milieu de leur abandon. On les arpelle des pains-bénits, pour signifier que ceux qui les reçoivent chez eux, sont dignes d'être bénis de Dieu et d’avoir du pain en abondance.

On tend, le printemps, le long dn rivage, où nous passons, au bas des crans, de nombreuses pêches, dans lesquelles on prend

è sp de:

l'excellent petit poisson appelé sardine, On y Does sou de Panguille dans la saison de l'automne, surtout vers le bas de l'Ile, Tous les automnes, la marée montante anporte sur le haut du rivage ne grande quantité d'un précieux engrais, appelé varec, Il sert à améliorer les terres sablonneuses, telles que celles qui sont au bas de cette côte, Ce varec est peut-être le meilleur des engrais Dee les patates que l’on plante sur es battures de sable que nous verrons au bas de l'Ile, On a aussi ter.du, le Zong de la Baleine, deux pêches aux marsouins. Mais le produit de ces ponte n’a jamaiségalé les dépenses es tendeurs. Depuis longtemps on ne les tend plus.

En passant devantles deux maisons, voisines l'une, de l’autre que vous apercevez sur la côte, je ne puis m'empêcher de vous dire qu'elles étaient autrefois les demeures de deux de mes meilleurs amis, Pitre ou Pierre Gagnon et Joseph Lapointe.

Ils étaient chargés du moulin à vent.

que vous voyez un peu en arrière de leurs maisons. Ce moulin remonte à la date de 1773. J'aimais ces deux bons amis de tout mon cœur. Plusieurs fois, ils ont été les compagnons de mes voyages sur l’eau. J'étais heureux d’être avec eux, parce qu'ils étaient si unis, s’aimaient si cordiale.

ment,et avaient tant de bonheur d’être ensemble ! Pitre Gagnon était un homme de beaucoup d'esprit, trèsaimable, amusant et d’une gsîté charmante, Joseph Lapointe, homme de bon sens, était doux, bon, affectueux et aimant. Il n’y avait rien de plus amusant que d’être en la compagnie de ces deux bons vieux. Pitre Gagnon avait toujours quelque accusation contre son ami et avait le talent d'en faire des cas pen lables. Tantôt c'était de ne l'avoir pas visité tel jour ; tantôt de l’avoir fait s'ennuyer à la mort pour n'être pas venu passer la veillée avec lui; tantôt d'avoir manqué de l’attendre pour aller de compagnie à l'église ; tantôt d’avoir mal parlé de lut, et mille autres accusations,

que le père Joseph Lapointe s’'effor- | Lapointe ne manquait jamais de faire

çait de refuter de son mieux. Pitre Gagnon n'a pas laissé d'en

la prière soir et matin, en union avec son équipage. Il n’employait que des

fants. C'est chez lui qu'a été élevé | hommes d'une parfaite moralité, A

M.le Notaire Kane, aujourd'hui établi au Saguenay. Mais ce n'était pas assez pour le cœur de Pitre Gagnon d'avoir fait un heureux. Il prit comme son enfant, un autra jeune homme à qui, en mourant il légua la belle propriété qu'il avait, C+ jeune homme, maintenant assez avancé en fige, est un des pins respectables habitants del’[le aux Coudres, Atha nas Bouchard, c'est sou nom, est le modèle accompli de toutes les ver tus d'un parfait chrétien. Aimé et

respecté de tous ceux qui le con-

naissent, il passe sa vie en faisaut du bien, ainsi que sou épouse, vrai

modèle d’une femme sage et chré-

tienne.

Athanass Bouchard n'a poiut d'enfants. Se souvenant ce que Pitre Gagnon avait fait pour lui, il a établi sur son bien un jeune homme

bord de sa goëlette, l’observance de l’abstinence prescrite par les lois de l'Eglise était scrupuleusement gardée, Jamais il n'eût souflert la moindre parole incunvenante, Il est mort daus un âge peu avancé, regretté de tous ceux qui l'avaient connu, Il était alors établi à Saint-André.

Deux antres garçons de Joseph Lapointe ont été s'établir à Saint-André, comme cultivateurs, [ls sont chantres de l'éghse, et font la consolation de leur curé, en imitant la conduite de leur respectable père dont ils conservent le plus doux souvenir. Un quatrième garçon de Joseph Lapointe est auiourd'hui à Saint Alexandre, Ayant subi des pertes dans le commerce , ilest redevenu cultivateur, Comme il a conservé l'honnêteté de sou bon et vertueux père, j'espère qu'il se relèvera de ses

qui demeure avec lui. Mais le roi et |infortunes et que lui aussi, se sou-

la reine de cette maison sout Atha nase Bouchard et sa femme, qui se dévouent de tout cœur au bien-être de ceux qu ils ont adoptés pour leurs enfants. Dans cette maison, Dieu a de bons et fidèles serviteurs, pour la raison que ceux qui la dirigent font les premiers ce que doivent faire ceux qui dépendent d'eux.

Je ne dois pas omettre de rappeler ici, que je dois à Athanase Bouchard et à sa femme la plus grande reconnaissance, pour avoir pris soin d’un de mes frères pendant plusieurs an nées, avec une charité etun dévoue ment sans bornes. Je ne leur donnais qu’une très modique pension, à peine suffisante pour les récompenser du pain que mon frère mangeait.

Quant à Joseph Lapointe il à été le père d'une nombreuse famille, Et à son égard s’est vérilé à ia lettre le FA ds qui dit: tel père, tels fils.

n de ses enfants, Grégoire Lapointe, était navigateur, et jamais homme n’a mieux su faire respecter la reli-

viendra toujours que le plus bel éloze qu'un enfant puisse mériter, c'est celui d’avoir fait honneur à la mémoire d'un vertueux père, par une conduite irréprochable. D:ux autres garçons de Joseph Lapoin'e sont demeurés à l'Ile aux Coudres, sur le bien paternel, Jls étaient ju:

meaux et d’une ressemblance si parfaite qu’on ne pouvait les distinguer l'un de l’autre, Au baptême on leur avait donné les noms de Pierre et de Paul, comme pour leur faire souvenir d'être toujours comme les deux Apôtres qui furent uniset pendant leur vie et pendant leur mort.

Par le manque d'une sage administration, on avait partagé en deux le bien paternel, aûu de les établir tous deux. C'était uue faute qu’on ne devrait jamais commettre, surtout à l'Ile aux Coudres. De ce partage 1l est résulté qu’un des deux jumeaux a élé obligé de vendre sa terre dout les revenus ne pouvaient suffire à élever une nombreuse fa-

gion à bord d’un vaisseau. Grégoire | mille.

La sagesse exige, ce me semble, que ie bien paternel des familles de nos cultivateurs soit conservé dans toute son intégrité, supposé même qu'il soit d’une granie étendue, En conséquence, celui de leurs enfants, que les parents choisissent pour les remplacer, devrait aider à ses frères à s'établir ailleurs pour autant du moins que cela peut con venir à l'avantage de la famille demeurée sur le bien paternel qui deviendrait une ressource, quand donne des enfants tomberait

ans le besoin. Mais à part certaines exceptions, il ne faudrait jamais imposer sur le bien paternel, des droits élevés pour la dot des filles.

Un jeune homme qui veut se marier, doit être en moyen de faire vivre une femme, sans compter sur la dot de cette femme. Au reste, on sait quel sort attend, assez souvent, ces filles que l’on épouse à cause de leur riches dots. L’arrangement que je suggère ici serait peut-être le moyen le plus efficace de conserver, dans les familles des culuvateurs, le bien de leurs ancêtres et de voir les enfants se succéder de père en fils, pendant une longue suite de générations.

Toutenparlantdechosesetd’autres, je vous prie de ne pas perdre de vue le chemin que aous parcourons. Regardez couune ilesttoujours uni, tout jours beau. Considérez aussi les belles eaux de notre fleuve se tenant près du haut rivage comme oour nous saluer à notre passage Eufin voyez le remp:rt qui borde l'Ile s’élevant toujours à mesure que nous descen dons vers la pointe de l’est. Avezvous jamais rien vu d'aussi Mmagaifique que la position de cette lougue fie de maisons, bâties sur le bord de cette belle côte! Je ne suis jamais allé dans une de ces demeures sans être enchanté de la beauté des points de vue qu'on y découvre.

Cependant, en considérant la magaifique position qu’occupent ces maisons, une chose attriste la vue.

c’est la couleur sombre de leur extérieur et surtout de leur couverture.

Si seul-ment elles étaient blanchies à la chaux qu’on peut facilement se procurer sur l'Ile, quel heureux contraste elles feraient avec la verdure de la côte et avec celle qui les environne j; Ou dirait qu'en embellissant l'extérieur de leurs demeures, les habitants de la Baleine craignent d'y attirer trop fortement l'attention des étrangers qui font le tour de leur Ile, et de les empêcher ainsi de considérer les beautés semées à profusion tout le long de leur rivage.

Sans rejeter cette opinion, je suis plutôt porté à croire que les habitants de la Baleine en agissent ainsi, parce que, s’orcupant beaucoup à embellir leur demeure céleste par la pureté de leurs mœurs et la pratique des vertus chrétiennes, ils ne s'occupent que d’une manière fort secondaire de la beauté extérieure de leurs demeures terrestres. Et, à cause de ce motif, je n’ose pas trop les blâämer.

De l'endroit du chemin où nous sommes, vous pouvez apercevoir le bord sud de la petite Ileitte, dont on a eu ie bon goût de conserver les épinettes etles sapins et donitla verdure un peu sombre contraste merveilleusement bien avec la couleur des eaux du fleuve qui viennent se reposer quelques moments sous leurs ombres à la fin deshautes marées.

Vous verrez qu’il n’en a pas été ainsi de l’autre Liette, au bout ouest de l'Ile dont on a impitoyablement abattu tous les arbres.

Si la marée ne la couvrait pas, je vous montrerais un gros ca.lou, près du bas de l'Île, où s’est j'assé un événement qui a failli plonger tous ses habitants dans le chagrin.

Laissez-moi raconter cette singulière aventure.

Vous savez, je pense que le loup.

marin, appelé loups-marins-d'esprit, pour une raison que j'igaore, a l’habitude de monter sur les cailloux, lorsque l’eau les environne. La but ostensible de cette habitude est de s’y reposer, d'y faire ses ébats, d'y prendre son sommeil et peut-être aussi pour s’y faire tirer, comme un

innocent qu'il est, malgré le nom qu’on lui a donné. Vous savez égale.

ment que sa manie est d'adopt r un caillou préférablement aux autres et que, presque à chaque marée montante, il vient s'y P dirait-on, qu'on prenne les moyens de le tuer. Quand les chasseurs de l'Ile nnt eu connaissance qe de ces loups-marins-d’esprit a adopté un caillou, ils construisent à une portée de fusil, une embuscade avec des branches d'arbres, afin de l’appro- cher, sans être aperçus.

Or, il y avait autrefois à l'Ile aux Coudres deux vieux chasseurs, liés par l'amitié la plus franche depuis qu'ils étaient capables d’aller faire la guerre aux gibiers qui venaientse promener sur lIle. Leurs noms étaient Guillaume Tremblay etJean Brisson. Quand j'aurais une mémoire de chat, il ne me serait pas possible de me rappeler combien de fois ils ‘avaient été de compagnie à la chasse sur la chaîne-de-roche située à l’extré mité du bas de l’Ile et quelle quan-

tité de gibiers ils avaient tués, car ilséta’entde très habilestireurs, sur

tout Guillaume Tremblay.

S'étant un jour aperçu qu’un loupmarin-d’esprit avait adopté le gros caillou dont je parle pour venir s’y reposer et y prendre ses ébats, ils prirent l’un et l’autre, sans se le dire la résolution de le venir tuer. Ce caillou avait une embuscade, faite selon toutes les règles antiques en usage chez les chasseurs de cette espèce de poisson poilu. Le lendemain de cette découverte ou peu de jours après, car je tiens à être un fidèle narrateur, Guillaume Tremblay, afin de jouer un tour à son ami, s'était leve de très-grand matin, comme qui dirait entre chien et loup, et avait été, sans plus de façon, se placer sur un caillou, que l’eau environnait déjà.

Il n'avait certes pas oublié son fidèle compagnon de chasse, son grand fusil qui ne ratait jamais, à moins qu'il n'y eût pas de poudre dans le bassi-

Il n’v avait que fort pen de ternis aue, couché sur le ventre, Gaillaume Tremblay contrefaisait le loup.

marin de la manière la plus parfaite, lorsque son vieiiami, Jean Brisson,

acer, afin,|ariivant sur ie 1ivage entendit les

cris plaintifs et le clapotage de ce singulier loup marin, vers l’endroit où devait être le gras caillou que le demi-jour l’empêchait de distinguer clairement. Parfaitemeut convaincu que le véritaple joup-marin était monté sur un Caillou, son cœur de chasseur en bondit de joie, Nul doute que d'avance il se faisait fête de l’aller montrer mort à son vieil ami, en se vantant d’avoir été plus matinal que lui.

Sans perdre un moment, il se mit en devoir d'approcher ce loup-marin, employant toutes les ruses et les finesses d’un chasseur qui connaît parfaitement le grand art de tromper son gibier. Se glissant donc sur le rivage comme un serpent dans l'herbe, il se hâta de se rendre à l'embuscade avant que le jour se fut fait. Pendant cette savante approche, Guillaume Tremblay, qui était sur le caillou, continuait de s’évertuer de son mieux à imiter les allures d'un loup-marin.

Pendant qu'il ss déménait de la sorte, il avait aperçu quelqu'un qui |se dirigeait vers l’embuscade. Il ne douta pas que ce ne fut son vieil ami Brisson qui voulait lui faire peur, car il ne pouvait s’imaginer ga put le prendre pour un véritable loupmarin. Il le laissa donc se rendre à l'affût sans la moindre apprehension.

Mais ce n’était pas le cas. Jean Brisson, dont la vue n’était pas celle d’un homme de vingt-cinq ans s'était vraiment mépris et y allait très-sérieusement. Rendu à l’embuscade, il banda son fusil, le mit en joue et ajusta de son mieux le prétendu loup-marin qui, par une chance providentielle étaitcouché horizontalement, le front tourné vers l’embuscade, dans le but de faire voir qu'il n’avait pas peur

net, ce qui arrivait quelquefois... |etqu'il rirait plus tard de son ami qui

par oubii.

se faisait fête de l’effrayer. Mais 1.

24 PROMENADE AUTOUR DE L'ILE AUX COUDRES coup partit et toute une charge de | miers soins donnés au blessé, on les plomb-à-loup marin alla frapper sur | transporta l’un et l’autre chez eux. te devant de la tête de Guillaume Quand on put se rendre compte Tremblay qui, en recevant le choc du | des effets qu'avait produits ce fatal plomb, jeta un cri et glissa de la pierre coup de fusil, on reconnut que les dans l’eau qui l’environnait. Ce ne | grains de plomb n’avaient pas atteint fut qu'en entendant ce cri que Jean |jes yeux, que quelques-uns avaient Brisson s’aperçut de son erteur. labouré les joues sans en briser les On ne se fera jamais une idée de |os,que les nombreux grains de plomb son désespoir. C'était son vieilami;|qui avaient frappé sur le front, 1l l'avait reconnu au son de sa voix ; | avaient glissé de chaque côté de la Poussant alors des cris lamentables, | tête sans fracasser le crâne. Le coup il s'arracbaïit les cheveux ! Il ne pou |nétait donc pas mortel. En effet, vait en douter, il venait de tuer|après quelques mois seulement, son compagnon de chasse ! l’homme | Guillaume Tremblay était parfaite-

qu’il avait le plus aimé en ce monde!

Celui pour quiil eût mille fois donné sa viel Qui pourra raconter sa douleur, son chagrin, ses angoisses!

Pendant qu'il se désolait ainsi, son auvre vieil ami qui, abasourdi par e coup qu'il avait reçu, était tombé dans une eau peu profonde, s'était redressé sur ses jambes et sans trop savoir ce qu’il faisait, il criait d’un ton lamentable à son ami désolé: Tu m'as tué! tu m'as tue !

En l’entendant crier ainsi, Jean

mentguéride ses blessures et de l’envie d’aller se placer sur un caillou, avant le jour, pour y contrefaire le loup-marin.

Mais il n’en fut pas ainsi de Jean Brisson qui fut en réalité beaucoup plus malade que son vieil ami. Il eut pendant longtemps l'esprit troublé

et jusqu'au moment de la mort,ilne

put jamais recouvrer la tranquillité de son esprit et la paix de son âme. IL se lamentait souvent et il ne pou-

vait regarder son fusil sans qu’une

Brisson revint à lui-même, et cou-| larme vint mouiller ses yeux.

rant vers victime, qu’il trouva| On ferait un livre d’une grosseur baignant dans son sang et le visage | énorme avec l’histoire des malheurs, déchiré par les grains du plomb. Le r4ee pleurésies, des douleurs, des infirprenant par le bras, il lui aida à se | mités, des morts prématurées, causés soutenir pour gagner le bord de l’eau, | par la chasse, qui n’est salutaire et où il le fit asseoir sur une pierre, et sans danger que lorsqu'on ne la

.se plaça auprès delui pour se lamen-|

ter et pleurer amèrement.

Pendant que se passait cette scène de désolation, le jour s'était fait et, des maisons bâties sur la côte, on avait entendu le coup de fusilet les cris des deux pauvres amis. On vint donc, en toute hâte, à leur secours.

On transporta dans une maison, le pauvre blessé dont le sang continu ait de ruisseler des trous qu'avait faits les grains de plomb, Mais la compassion qu’'inspirait l’état pitoyable où il était fut grandement surpassée par celle qu'inspirait Jean Brisson, dont ladésolation, les larmes, les cris douloureux et les profonds soupirs, arrachaient des pleurs à tous ceux qui étaient présents. Après les pre-

fait qu'avec une extrême modération et dans le seul but de prendre de l'exercice corporel. Car tout homme qui s’adonne à la chasse, dans les endroits surtout où il y a beaucoup de gibiers, en contracte facilement le goût, qui se change bien vite en ure passion qui devient une espèce de fureur. J'ai connu des hommes qui ne pensaient qu’à la chasse, qui ne parlaient que de la chasse, qui ne vivaient que pour la chasse. Un célèbre chasseur, alors dans la vigueur de l'âge et dans l’ardeur de cette passion, déclarait que si, après sa mort; Dieu voulait lui donuer de la poudre et du plomb en abondance et autant de gibier et surtout d’outardes qu'il en pourrait tuer, il ne demanderait

pas d’autres jouissances, l'éternité !

Ce n'est pas lant le profit que l’on retire de la chasse qui la rend si attrayante, que l'instinct de la destruction, auquel se mêle une grosse dosse de cet orgueil humain qui pousse à se rendre habile à tuer et à faire des cendre des airs un oiseau à qui ses aîles donnaient le privilége de s’y élever, pendant que l’homme est condamné à marcher au-dessous de lui età voyager pesamment sur la terre, séjour obligé de l’homme, et que l’oiseiu semble mépriser en voyageant par les airs.

En philosophant tant bien que mal sur la passion pour la chasse, je m'aperçois que nous sommes arrivés près d’un cap, appelé le Cap-auxpierres, le seul que l’on rencontre autour des côtes qui bordent l’Ile aux Coudres. Parmi les pierres qui sont tombées de ce cap, et que vous apercevez sur le bord du chemin, il s’en trouve une à laquelle les premiers habitants de l'Île ont donné le nom de roche pleureuse La tradition a cru devoir lui conserver ce nom, quoiqu'il soit à peu près certain qu’elle n’a jamais pleuré, excepté toutefois lorsque la pluie du ciel tombant sur elle, coulait sur ses côtés, ce qui, vous l’avouerez, arrive à toutes les autres pierres sans que, pour cette raison, on ait jugé opportun de leur donner le nom de roches-pleureuses. Quant à moi, qui suis passé plusieurs fois auprès de cette pleureuse, je déclare, en toute sincérité, ne l'avoir jamais vu verser une larme.

Toutefois, pour ne pas jeter de louche sur la véracité d’une antique tradition conservée dans le souvenir des bons habitants de l'Ile aux Coudres, je crois devoir faire remar quer qu’il peut être arrivé que, chaque fois que je suis passé auprès d’elle, elle retenait ses larmes, pour ne pas troubler le bonheur que je ressens, toutes les fois qu’il m'arrive de faire une promenade autour de mon ile natale, car, je l’ai déclaré

pendant

bien souvent déjà, j:larevoistou;ours avec un nouveau plaisir, pere que, sur cette Île, se sont écoulées, hélas trop vites! les joies de mon enfance, qui ont été les seules que le chagrin u’a pas empoisonnées. Mon père, qui avait passé ses premières années à la Petite Rivière Saint-F.ançois, me disait qu'il n’y mettait jamais le pied sans sentir son cœur surabonder d’une émotion qui le mettait au comble du bonheur.

Enfin, pour en finir avec la tradition de cette pleureuse, je dois vous dire que j'ai remarqué, tout aujirès d'elle, un petit filet d’eau qui m’a semblé sortir du pied du cap, auprès duquel se trouve cette pierre.

On pourrait conclure de là que ce petit filet d’eau se sera chargé da verser des larmes au lieu et place de la roche-pleureuse.

Voulant me rendre compte de cetta singulière tradition, je me suis rendu auprès de cette pierre, accom-

agné d’un homme très-intelligent, e sieur Français Tremblay (Dorval), dans l'été de 1870. Après un minutieux examen, nous avons découvert que l'erreur populaire était venue de ceci: À une hauteur d'environ un pied du bas du cap, sort une source d’eau. Elle passe par une très petite ouverture, entre deux pierres attachées au rocher. Cette source coule sur celle des deux qui est la plus basse, ce qui semble donner à cette dernière l’apparence d’une pierre qui pleure. Le premier qui a cru que cette pierre pleurait réellement, ne se sera pas aperçu de la petite ouverture par où l’eau passait. Il se sera ima. us que l’eau qu’il apercevait sortait

travers cette pierre, et coulait sur elle, comme les pleurs qui sortent des yeux, coulent sur les joues.

Ayant fait cette découverte, il l'aura communiquée à d’autres qui l'auront acceptée de confiance, et l’auront fait passer dans les traditions de l'Ile.

Nous voilà enfin rendu au bas de l'Ile, à l'endroit où le chemin coupe la petite ilette qui se termine par une longue ch2îne de cailloux. Cette

digue de pierres semble avoir été |sapin et d’épinette. Ce qui n’est pas placée là toute exprès pour garantir | moins singulier, c’est que l’îlette de

l'extrémité est de l'Ile, de la fureur des vagues, soulevées par les tempêtes venant de l’est. Cette chaîne découvre à la marée baiïssante, sur sur une longueur considérable. Et c'est alors que, le printemps et l’automne, les chasseurs vont s’y embusquer pour tuer les gibiers deiner qui y passent. On ne se fera pas une idée même approximative des milliers de coups de fusil qui ont été tirés de cette chaîne de cailloux ! Car autrefois le gibier abondait sur l'Ile aux Coudres, tandis qu'aujourd'hui on n’y en voit plus qu’une très-petite quantité. Les habiles ont cru qn’en faisant une loi pour défendre d’en tuer le printemps,

il deviendrait peut-être aussi abon-|

dant qu’il l'était, il y a cinquante ans.

Toute salutaire que peut être cette défense, elle ne sera qu’un moyen très-peu efficace, tant qu’on n’empê chera pas les Américains ou autres smogleurs d'aller charger d'œufs des gcèlettes sur les Zles-aux-oiseaux pendant la ponte de ces gibiers. Sion veut en empêcher la destruction, il faut veiller à ce qu’on maille pas prendre leurs œufs pour les vendre sur les marchés des Etats-Unis ou sur celui C'IHalifax.

Je vous prie de remarquer l’enfoncement circulaire que forme ici le rempart qui environne l'Ile, On dirait que ce rempart se retire en arrière, afin de laisser un espace pour le chemin. Si vous y faites attention, guand nous passerons à la pointe de l’ouest de l'Ile, vous verrez que l’en foncement du bout est, a son correspondant dans celui de l’ouest. Là aussi, le rempart qui environne l’lie a son enfoncement circulaire que l'on appelle les fonds. Je ne crois pas que l’on trouve de telles particularités sur aucune des îles de notre Saint- Laurent.

Puisque j'en suis sur ce chapitre, je vous ferai encore remarquer que ses deux extrémités les plus avancées, se terminent, l’une et l’autre, par une Îlette recouverte de bois de

l'ouest se trouve en ligne de la rive sud. Comme je vous ferai observer plus tard, ona abattu, il y a quelques années, les arbres qui rendaient si pittoresque l’ilette de l’ouest.

Jugez vous-mèmes si j'ai tort de regretter qu’on ait coupé ces arbres, par le plaisir que vous éprouvez en passant près de ceux-ci qui, nous dérobant pour quelques moments la vue des objets éloignés, semblent nous dire de nous recueillir afin de nous préparer à mieux apprécier le magnifique spectacle que vont bientôt nous offrir les gigantesques montagnes qui bordent la rive nord de notre beau Saint- Laurent.

Si, pendant que ces beaux arbres nous barrent la vue, vous me demandiez ce que signifi: ce grand nombre de buttes de sable que, d'ici, nous apercevous à travers les bois, je vous répondrais que ce sont des cachettes. Si vous vouliez savoir à quoi servent ces cachettes, je vous dirais : 10. que ce n’est point pour servir de refuge aux voleurs, parce que cette race de Chanaan n’a jamais pu s'établir sur l’Ile aux Coudres.

Je vous répondrais, 20. que ce n’est point non plus pour cacher les objets que l’on veut soustraire à une saisie, parce que les habitants de cette partie du sol canadien ne sont pas encore assez civilisés pour connaître ces honnêtes tours de bâton.

Je vous répondrais, 30. que ce n’est pas pour mettre à l’abri des orages les malheureux que la tempête jetterait sur le rivage de cette parte de l'Ile, parce, de jour et de nuit, les maisons des habitants sont ouvertes, et de grand cœur, à tous ceux qui mettent le pied sur leur Ile. Je vous répondrais, 40. que malgré le plaisir que ressentent ces insulaires à recevoir les étrangers, ce n’est même pas pour exercer l’hospitalité envers les renards et les ours, en leur fournissant des gîtes, parce que ce sont des

voleurs et qu'on n'en veut pas souf frir sur l’fle,

Ce qui le prouve, sans réplique, ce sont les deux faits suivants: D'abord, il prit autrefois envie à un habitant de {a Baleine, le sieur Ger.

main Desgagnés, de traverser du sud un sieur renard, grand ami des poules, comme vous savez. C'était un Ismaïil contre lequel tous les ca nons des fusils se dirigèrent. Je vous assure qu'il n’eut pas longtemps en vie de courir. En second lieu, il arriva que, pendant une belle journée d'été, un ours eût la fantaisie de vo:loir traverser sur l'Île, pour y faire connaissance avec les moutons el les bêtes à cornes. Pour n'avoir pas su ou avoir oublié que {a nuit tous les chats sont gris, il eût la gaucherie de venir poser ses grosses pattes sur le rivage de l’Ile, vers l'endroit appelé le mouillage, en plein soleil d’un après midi. Pour comble de disgrâce, il eût la mauvaise chance d’être aper çn au moment où il achevait sa longue et fatigante traversée. L'éveil fut aussitôt donné, et malgré que le nouvel arrivé se fut refugié dans un arbre pour se dérober aux regards, | des chasseurs le découvrirent et lui.

firent passer l'envie de goûter aux viandes de l’Île. Ces deux exécutions sommaires ont Ôté pour jmais, à quiconque en aurait eu la pensée, la hardiessede venir à l’IleauxCiuires pour y exercer le métier de fripon.

Mais enfin, quel but s’est on pro

posé en faisant ces cachettes? Je vous apprendrai qu'elles servent à encaver les pommes de terre pendant le temps de nos hivers rigoureux du Canada. Pour vous faire voir que la place de ces cachettes a été fort bien choisie, je vous dirai que la tradition a constamment rendu témoignage qu’elles s’y conservaient trèsien.

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