CONTINUATION D'UNÉ PROMENADE AU- TOUR DE L'ILE—ANECODOTES
Nous avons coupé la pointe est de
l'Ile; les arbres ne bornent plus notre horizon, Regardez la rive nord ua peu à l'est; le premier objet, qui s'offre à nos regardé, ce sout Ces deux longs rochers qu'on dirait d’un géant qui allonge ses longues jambes, an loin dans Île fleuve, comme pour y cacher ses pieds.
Si jimais vous voulez avoir une idée des saults que devaient faire les béliers dont parle le prophète-roi, accordez-vous la liberté de vous em.
barqu-r dans une chaloupe, et d’aller faire un tour de promenade dans le rang-de-marée qui s2 forme à quelques arpents du bout des pieds de mon géant métamorphosé. Choïisissez l'heure de la marée baissante, dans le temps des grandes mers, quand il fait un fort vent d'est.
Lorsque vous serez de retour de votre humide promenade, vous pourrez vous vanter d’avoir dansé le plus sautillant rigodon qui ait ja mais été dansé dans une salle de bal.
Comme vous le voyez, les capsaux oies, avec leurs longues pointes, nous dérobent la vue du reste de la rive nord du fleuve. Ne dirait-on pas
[qu'ils se sont placés [à parce qu’ils
ont craint que la vue du rivage,
qu’ils dérobent à nos regards, eût
empèché de faire attention à leur gizantesque longueur. Cependant je vous avouerai que, réflexion faite,
| j'ai reconnu que la Providence avait
bien fait de les allonger de la sorte, parce que leur avancemeut dans le ‘euve fournit un abri aux navigateurs, dans l’anse de la grosse-roche qui les avoisine à l’ouest, contre la fureur des vents de l’est qui se déchaîne, sur cette partie de la côte uord, peutêtre plus qu’en aucun autre endroit de notre Saint-Laurent.
Mais c'en est assez, peul-être mème trop, sur mon géant aux longues jambes. Portons donc nos regards ailleurs. D’autres objets vont nous intéresser bien davantage.
Suivez cette montée, depuislebout des caps-au1-oies jusqu'aux maisons assises sur cette énorme hauteur.
Comme tout se dessine sous nos 1egards : surtout Îles maisons semées ça et là, sur le penchant de cette côte, d’une longueur d'au moins trois quarts de lieue. Voyez comme elles se découpent avec les groupes d'arbres verts qui les environnent; admirez la 1 de ces champs ensemencés au milieu de ces bouquels d'arbres qu'on y a laissés.
Etendez encore votre vue plus au nord, et vous allez apercevoir l’église des Eboulements, dont un mouticule nous cache la bâse. Placée sur cette immense élévation, ne ressemble-telle pas à un nid d’aigle bâti dans la cime d’un grand pin ?
Mais quelle idee de l’avoir juché là, se demande-t-on, quand on sait qu'autrefois elle était bâtie au bas de cette longue suite de buttes, de côtes et de montagnes! J’ai souvent pensé qu’on l'avait hissée si loin des eaux de fleuve dans un temps de terreur panique &fin, ce qu'on n'aura pas grande peine à croire, afin qu’elle n’eût pas le sort de la première qu'on avait bâtie au bas des côtes, sur le rivage que les eaux ont eu l’audace ue detruire. 1l semblerait que ceux qui l’uout placée si loin du fleuve, voulaient mettre en pratique ce proverbe, qui est aussi vrai que beau coup d'autres: Chat échaude craint l'eau froide. Vous jugerez, comme 1201, que, pour cette fois, le proverbe ue mentirà point. Quoiqu'il en soit, la pesition de cette église, vue d'ici, ést tres-piltoresque, très-gentille, tiès-aérienne, la plus haute placée de tuutes les églises du Canada.
Aussi elle me plaît autant, et même iwieux, que celle de n’importe quelle autre église.
Si vous étiez assez courageux pour supporter l’eunui d’une longue lieue de côtes, faite au petit pas d’un pauvre cheval haletant jusqu’à en perdre haleine, vous vous rendriez de la 11ve du fleuve, à l’église des Evoulements, Parvenu là, vous
auriez l'Ile aux Coudres sous vos pieds: vous en découvririez toute la superficie, toutes les maisons, toutes les sinuosités. Vers le sud et le sudouest de la rive du fleuve, vos regards contempleraient de magnifiques points de vue, et vous n’auriez pas grande peine à croire que cette église des Eboulements n’est 1e bien éloignée de la calotte du ciel.
La montagne, que vous aperceves, dans le lointain au nord de l’église des Eboulements, est, prétendon, la plus élevée au-dessus du niveau de l’eau, de toutes celles de eette partie du fauve. Je le croirais sans peine, puisqu'elle a été posée sur deux autres montagnes qui sont énormément élevées.
Etendez maintenant votre vue vers l’ouest et, quoique ces montagnes soient un peu moins élevées que celle où est l’église, jugez de la hau teur où est placé ce cordon de mai sons qui se prolonge jusque sur la côte du Cup-aux-Corbeaux, que nous verrons mieux, quand nous serons plus avancés dans notre promenade.
Les deux tiers de la partie des Eboulements que nousavonssousles | yeux portent le nom un peu affli-.
geant de misère. En voici l'origine: | A une époque assez éloignée de la | nôtre, lorsqu'on y a commencé le | défrichement des terres, les gelées |!
y ont détruit les récoltes, pendant | plusieurs années de suite. Il s’en | suivait que les colons étaient dans !
une extrême misère. Ils avaient tant :
ettant parlé de leur mi:ère qu’en les !
voyant arriver aux maisons, ayant | leurs poches sur le dos, on disait : !
Voilà un homme qui vient de la !
concession de la misère. Malgré que, !
depuis cette époque, le climat y soit :
devenu moins inclément; malgré !
que les habitants y soient passable.
ment à l'aise : cette partie des Ebou- !
lements s'appelle toujours misère. | Voilà qui veut dire que, dans la ! jeunesse surtout, il ne faut point:
perdre de vue cette sage parole: * Souciez-vous de porter un bon nom. à
Le
GE ANRT: - «de
| Pointe à- Louison, se trouve un petit cours d’eau qui descend des côtes et à qui son parrain a donné le nom | assez peu édifiant de Æuisseau Jureus (iureur). Pourauelle raison ? Je n’en sais trop rien. Quant à moi, je puis assurer que plusieurs fois, je suis | passé, par eau, assez près de ce mauvais parleur sans l'entendre | jurer. Si jamais vous traverses ce ruisseau, vous ne l’entendrez proba | blement pas prononc?r cs mauvais | mots. Mais enfin il porte ce nom, et Je ne puis rien pour Ini en douner nn autre plus édifant. Revenons sur | l'Ile.
/__ Nous voilà rendus à un petit | ruisseau que la couleur de ses eaux a fait nommer: Ruisseau rouge. Ce | petit cours d’eau mérite de n'être | pas rassé inaperçu pour les raisons suivantes : lo. Il est le seul endroit où ilya un havre pour les chaloupes des habitants du bas de l'Ile; 20. Il est le seul cours d’eau de cette partie de l'Ile ; 50 A sa sortie sur le rivage, il forme un fort joli petit bassin, le plus propre de tous les débarquements sur l'Ile; 49. Il n’a point le désagrément d’avoir un ont du genre et de la qualité de ce ui que nous avons traversé, sur la rivière-rouge, et des deux autres que nous verrons dans la partie ouest de l’Ile ; 53. Au nord et au sud-est, il a pour accessoires deux solides bancs de sable qui se découpent merveilleusement, quand la marée montante a rempli l'étendue de son gentil bassin ; 60. Dans l'opinion de M. le grand-vicaire Demers, c’est le meilleur de tous les cours d’eau de l'Ile aux Coudres pour y bâtir un moulin à farine. Voilà, je pense, plus qu’il en faut pour mériter l’attention du voyageur qui le rencontre sur sun passage.
Au point où nous en sommes de la marée montante, tous les prouneneurs intelligents s’accordent à dire que la partie du chemin de la rive sud de l'Île, que nous venons de parcourir, offre un aspect des plus
Entre le Cap-aux-Corbeaux et la | pittoresques. En etfet, il suffit d’avoir
un cœur capable d'aimer les beautés que ie Créateur a semées, à pleines mains, sur cette terre où habite sa créature intelligente, pour eu juger ainsi.
Mais pour être sensible à de tels aspects, il faut, ce semble, avoir passé les jours d’une candide enfance à contempler les belles choses qu'offrent les rives d’un beau fleuve. Quand on est parvenu à l’âge mûr, sans en avoir reçu les impressions dans sa jeunesse, on les voit la plupart du temps sans les comprendre, sans les apprécier, sans même y faire attention.
Ne me parlez jamais des impres sions qu'ont reçues ceux qui ont été élevés sur les bords d’un lac. Ils n’ont pu contempler que des eaux mortes, indolentes, inertes, que les vents étaient contraints de galvani ser pour leur donner une apparence de vie. Leur vue m'a toujours offert l’idée d’un paresseux qui ne remue que sous les coups de fouet d’un maitre en colère.
Ne me vantez jamais le bonheur de ceux qui ont passé leur enfance sur les bords d’une rivière, toute belle qu’elle soit, Ils ont vu des eaux,qui ne changent jamais d’aspect, qui passent une seule fois sous leurs yeux, comme pour leur dire un adieu de mort, et qui ne reviennent plus. Ces eaux n’ont point, en ellesmêmes, un principe de vie. Voyez plutôt, elles ne remuent que par suite del’inclinaison du sol dontelies suivent machinalement la pente.
Puis, allant toujours vers l'océan pour se perdre dans son immensité, elles font naître des pensées trop sombres, trop mélancoliques, je devrais dire, décourageantes pour l’âme de quiconque a reç 1 de Dieu un instinct qui le porte à aimer la vie, une volonte pour agir, une liberté qui lui doune le choix de ses actes.
Mais 11 n’en a pas été ainsi pour celui qui a passé les beaux jours de sa jeunesse sur les rives d’un fluve, surtout sur celles du beau
Saint Laurent, et, peut-être encore | plus, s’il les a passés à l'Ile aux | Coudres. Pour celui ci. il a eu le |
puis, sans perdre de temps, elles retournent en chercher d’autres pour les y laisser encore.
bonheur de contempler des eaux qui non seulement ont le mouvement, mais encore la vie avec des manières d'être et d'agir qui présentent l’image de laliberté, du travail, de l’activité, de la constance, de la persévérance et de l’intelligence dans l’action. Vous allez vous en convaincre. En efft, les eaux du Saint-Laurent, vues de l'Ile aux Coudres. à part quelques courts instants, sont prodigieusement actives.
Elles montent vers l’ouest puis elles desrendent vers l’est, elles s’avan cent au nord vers le rivage, elles s'en éloignent vers le sud, tantôt plus, tantôt moins. Eiles se séparent en arrivant à l’une des extrémités de l'Ile, comme pour respecter la demeure de l’iomme, puis elles se réunissent quand elles sont rendues à l’autre extrémité, A certains jours, elles vont avec plus de rapidité dans leurs voyages, parce qu’elles ont un plus long trajit à parcourir, et qu'elles ont garde de manquer à l'heure du rendez-vous. D'autres Jours, elles ralentisseat eur marche parce qu’elles doivent ne jamais arriver là où elles vont, avant le temps fixé. Parvenues au bout de leur Course, ell:s se reposent un peu,
comme pour reprendre haleine, puis |
elles se remettent en marche pour par enir, à temps, au but où ellesdoivent se rendre 5fiü d'arrêter encore Un peu, sins Cependant ne jama s prendre d'autre repos que celui qui leur est indispensable. Quelquefois, elles se retirent si loin du rivage qu’on dirait qu’elles n’y reviendront plus. Mais ce n’est que pour y accourir plus vives et plus animées. Dans leurs voyages vers les rives qui les attendent comme on attend la visite d’un bon voisin, elles apportent dans leur sein, une foule de poissons de toute espèce dont elles ont l’intention, en se retirant, de laisser une partie dans les enclos que l’homme avait préparés pour les recevoir,
Si quelquefois elles sont malfaisantes, l’homme réfléchi ne doit pas s'irriter contre elles, puisque la cause, qui les lui rend hostiles, leur est étrangère. Mais, alors même, elles sont encore aimables par ces ondulations, ces houles, ces lames qui font cesser la monotonie de leur surface, laquelle, trop pro.
longée, finirait par inspirer du dégoût et à en faire détourner les regards. Non-seulement
alors elles
sont aimables, mais encore elles ont l'avantage de piquer la curiosité de | celui qui les regarde, et elles l’en-
gagent et le forcent à s'associer à leurs luttes. Pour se préparer à ces luttes, elles revêtent leurs robes blanches +, puis elles se provoquent, elles se poursuivent, elles s’agacant, elles se poussent, elles se frappent pour s’animer au combat. Tantôt elles s'abaissent, tantôt elles se relèvent ; tantôt elles tombent, tantôt elles se redressent; tantôt elles poussent des cris aigus, tantôt elles font entendre de longs mugissements, tantôt elles se séparent, tantôt elles se réunissent et, par leurs formes bizarres, changeantes et variées comme à l'infini, par le dévergondage de leurs allures et de leurs aspects. elles ne sont, hélas!
qu’une trop filèle image de la sociêété humain, livrée à ces étranges folies auxquelles on a donné le nom de révolution, ou encore, elles ressemblent à ces masses d'hommes d’une même paroisse, réunis auprès d'un poll, et qui se ruent les uns sur les autres, se poussent, se frappent, crient, hurlent, dans la fureur d’un délire, si hideux que la langue humaine n’a pas de mots assez énergiques nour les flétrir.
Dans d'assez rares occasions, poussées à une espèce de désespoir par les coups redoublés de la tem-
t Les gens de l'Ile appellent ces lames:
des moutons blanca,
Ron
pîte, les eaux du Saint-Laurent montrent une audace qui épouvante le navigateur, glace le sang de ses veines, et lui fait payer de sa vie la témérité qui l'avait porté à vouloir s'y frayer un passage. Mais es excès contre leur nature, ne durent ja- ! mais bien iongtemps. Et, comme si elles se repentaient de leur audace, elles s’apaisent bientôt, et font cesser les terreurs qu'elles avaient inspirées, en redevenant les belles eaux du majestueux Saint Laurent,
Nous voici rendus au pied de la côte de Vital Mailloux. [ci, nous allons cesser pendant quelque temps de cotoyer l2 rivage de l'Ile.
Jetons un dernier regard sur ce “rivage qui, jusqu'ici, s'est montré prodigue d’agréments multipliés. Laissons les basses régions de l'Ile, pour nous élever et voyager sur l» haut rempart de son côté nord. D: cette élévation, nos regards s’étendrort plus au loin pour admirer d’autres beautés dont la vue continuera de rendre agréable notre promenade fautour de l'Ile.
* Descendons de voiture pour mon “ter la côte à pieds, nous dégourdir Jun peu les jambes et moins fatiguer «celles de notre bucéphale.
Avant d’escalader le rempart de l'Ile, approchons-nous un peu du bord du rivage pour voir de plus
Vous rirez peut-être de moi, si Je vous disais que cent fois, j'ai été m'asseoir sur ce rivage de l'Ile pour contempler les flots, surtout quand le vent s'élevait, Je ne sais trop comment exprimer l’admiration où j'étais en voyant d’abord de petites lames devenir des masses d’eau énormes et redoutables en s'associant : de deux en faire une, de deux de ces dernières en faire encore une seule, et puis toujours devenir plus grandes en continuant de s’unir.
Puis quand le vent diminuait , diminuer elles-mêmes, et quand il ne ventait plus redevenir de toutes petites lames en se partageant pour forraer la surface unie du fl'uve,
Enfin je laissai le rivage, en emportant la pensée d’une grande population, dont chaque irdividu
s'efface dans l’union générale de tous pour élever une grande et belle église à la gloire de Dieu.
Allons maintenant faire notre as cension.