CHAPITRE CINQUIÈME
CONTINUATION DE LA PROMENADE AU TOUR DE L'ILE —LA PARTIE NORD— ANECDOTES
Ouf... Quelle côte ?
Quelle chaleur! Me voilà ben et |duement aussi essouflé qu’un che.
Après la limpidité des eaux etentendre | vreuil poursuivi par une meute de ce lrémissement qu'elles font en ve- chiens acharnés à sa poursuite pen Anant frapper sur le sable. Voyez ces dant la durée de six longues heures ! “petites lames qui se suivent, s'ap- Ouf out ouf... Quelle #prochent pour venir embrasser le sueur! Ne dirait-5n pas que je viens rivage, dont elles se retirent aussitôt de prendre un bain de vapeur à pour donner à d’autres le plaisir de l’eau bouillante. Ouf... our... Le “le baiser à leur tour, puis, en se bon M. Godfroi Tremblay, mon vieil balançgant toujours mollement et ati asthmetique, n’a jamais soufflé entiment, le laissent en lui donnant ni plus dru ni pius court, pendant d'espérance de revenir bientôt l’em- | une de ses plus rudes crises.
rasser de nouveau. Car, il ne faut! Voilà ce que c’est que d'avoir de pas l'oublier, le rivage est l’ami des vieux reins, de vieilles Jambes, de æaux du Saint-Laurent, parce qu'il vieux poumons, un vieux sifilet des empêche de voyager toujours rouillé! Ouf... ouf... mais voilà saus se reposer jamais, comme font que Çç1 va mieux: ma respiration elles de l'océan qui ne savent où devient moins courte, moins gênée, diriger leur course et n’ont jamais moins sifflante. Comme on apprend le repos. toujours quelque chose en vieillis-
ssssses Ulilesssse
sant, je comprends aujourd'hui que |balnstres, n'avait opposé ancune ré-
les jeunes gens peuvent courir, si cela leur plaît; que les hommes d’un âge mur peuvent marcher à grands pas, s'ils le veulent; mais que les vieillards doivent se faire mener ou se condamner à marcher au pas de la blanche, c'est tout different.
Si jamais je me voyais contraint de monter uns pareille côte à pieds.
je promets d'être plus avisé que te
sistance à l'autorité paternelle Ce jeune homme était Vital Mailloux, qui a été le père de celui qui de- :
meure dans cette maison. Quoique je fasse encore bien jeune, cet acte d'obéissance publique, et certaine ment très-admirable, m'avait singu- | lièrement frappé.
J'ai fait connaître ce qu'était deve. !
[nu André Padneau, je ne puis !
omettre de dire ce que devint Vital !
ne l’ai été cette fois ci. Voici com | Mailloux. Le premier fut un enfant :
ment je m'y prendrai: Rendu au pied de la côte, je me tournerai le dos vers le haut et le visage vers le bas, et je la monterai à reculons; il me semble qu’en la montant ainsi, ce serait comme si je la descendais Comme il me semble indubitable qu'on fatigue beaucoup moins, in finiment moins et ses jambes et ses reins et surtout sa respiration, en descendant une grande côte qu’en la montant, j'aurai fait une décou verte dont pour laquelle un grand nombre de personnes du bas des Eboulements et du Cap-aux-corbeaux, de la Baie-Saint-Paul, devront avoir une grande reconnaissance.
Badinage à part, nous voilà arrivés sur le haut rempart du côté nord de l'Ile, que nous allons suivre, presque partout, jusqu’à la descente de la côte du Cap-â-la-Branche. Maintenant le chemin sera généralement moins beau et moins uni que celui que nous avons parcouru depuis notre départ de l’église. Mais, en revanche, nous distinguerons mieux les objets éloi gnés. Quant à la rive du fleuve, nous ne la reverrons plus avant d'être rendus au haut de l'L'e.
La première maison, que voici tout de de nous, est la demeure de Vital
ailloux, dont le père portait le même nom de baptême. J'ai toujours beaucoup aimé cette famille. Et je vais vous dire ce qui m'y attache.
J'ai raconté ailleurs, en vous disant la triste histoire du jeune Pedneau, que celui qui avait obéi à son père
lorsque celui-ci l'avait pris pur le bras |
et l’avait conduit en avant près des
rebel; le second un enfant obéis- !
sant. Dieu, qui est fidèle dans s°s !
promesses, a promis de grandes bé. # nédictions, en ce monde, aux enfants ' soumis à l'autorité de leurs pères et # de leurs mères. Une fois de plus nous !
allons voir ce qui advint à ce Vital
Mailloux.
Ayant quitté l'Ile aux Coudres, en 1814, pour aller étudier au Séminaire de Québec, j'avais complétement oublié la scène qui s'était passée dans l’église de l'Ile aux Coudres, pendant l'été de 1808. En étudiant le quatrième commande. ment de Dieu, je me l’étais rappe-M lée. J'avais été témoin de la fin dé-M plorable de l'enfant qui s'était publi-M quement révolté contre son père," mais j'ignorais ce qu'était devenu celui qui avait donné un exemple” public d’obéissance. J'étais prêtre, M quand passant un jour près de cette M maison, je crus devoir y entrer pour m'informer de Vital Mailloux ce que Dieu avait fait pour lui. Il me ditM qu’il était le plus heureux des pères; que tout allait bien dans sa maison ;" que ses affaires étaient on ne peut mieux, et be jamais un seul de ses enfants ne lui avait causé le moindreM chagrin. Que loin de lui faire de laM peine, ils prévenaient ses moindres désirs, le respectaient et lui obéis-M saient en tout. “à
Vital Mailloux, son fils, a hérité des bénédictions que Dieu avait ac-M cordées à son père pour le récorn pen-M ser de son obéissance. Comme lem champ de son père, son champ est | béni ; il a nor-seulement ce qu'ils
lui faut pour les besoins de sa famille | mais encore bien au-delà. Comme ce le de son père, sa famille est bénie | de Dieu et il est un heureux père:
aimé, respecté et obéi. Et j'ajoute que cette branche de la nombreuse famille du vénérable père Elie Mail. loux, mon grand oncle, sera bénie de Dieu et comblée de biens de père en fils, aussi longtemps qu'un misérable, sorti de cette branche, ne se révoltera pas contre l'autorité paternelle par un acte criminel d'insubordination, surtout publique. Lui et ses descendan's auront perdu l’héritage de bénétictions divines que le premier chef de cette famille avait acquises, dans l’église de l'Ile aux Coudres, en l'été de 1808.
Voilà pourquoi j'aime cette famille et je vons avouerai que j'ai bien raison d'aimer une maison que Dieu a visiblement bénie et que, j'espère, il
continuera de béniret de combler de biens daus l s g'nérations qui suivront, Car tous les descendants de vette même branche pourront toujours dire à Dieu : ‘ Souvenez-vous, * Seigneur, de notre ancêtre Vital “ Mailloux et de l'acte d’obéissance “ publique qu'il a fait à son père, “en présence de toute la paroisse.
* Bénissez-nous, comme vous l’avez KDE”
Embarquons maintenant dans notre antique calèche et laissons à notre cheval, qui a de plus forts jarrets et de meilleurs poumons que nous, la tâche de marcher à notre place.
Vous avez vu les Eboulements et son église de la rive du fl:uve, regardez les maintenant de cette hauteur, à travers les feuillages des arbres qui moutrent leurs têtes audessus de la côte, comme pour nous saluer à notre passage. Donnez-vous la peine de considirer de nonveau le cordon de maisons qui Court vers le Cap-aux-corbeaux, et vous allez voir que tout a changé d’aspect pour le mieux. C’est ainsi qu’en parcourant le chemin de l'Ile, on revoit les mêmes objets, et qu'ils apparaissent
comme si on les voyait pour Ja première fois.
Je ne puis passer devantcette ma:son, à notre gauch», et voisin: de celle du bon Vital Mailloux, sans vous dire qu’elle était la demeure d'Abraham Martel péri, on na sait comment, sur les battures de sable de la Pointe de la Rivière-Ouelle, dans l’automne de 1834, Je ne sais trop pourquoi la mort de cet homme de bien m'a toujours singulièrement affligé. Je vous l’avoue en toute sincérité, je ne puis me faire à l’idée que le corps d'un homme, qui méritait d'aller reposer dans la paix d’un cimetière catholique, soit demeuré enseveli dans un lieu profane et y repose séparé de ses amis et de ses parents!
Son frère, Cléophas Martel, mort dans cette maison il n’y a pas encore longtemps, était un des ineilleurs chrétiens de l’Ile aux Couüres. Cet homme était vraiment bon, tran quille, ami de la paix, constamment l'ami de s2s curés ; soumis de cœur à leur autorité; faisant le moins de bruit possible ; d’une tenue pleine de mod:stie pendant les offi‘es di vins; d’une conscience infiniment délicate; plein de complaisance et de charité pour tout le monde.
Cléophas Martel a passé sa vie comme un saintetil est mort dans la paix du Seigneur. J'ai ete jeune et et me voilà vieux, et j'ai constamment vu mourir dans la paix du Seigneur, sans en excepter un seul, tous ceux qui, pendant leur vie, avaint vécu comme Cléophas Martel, avaient été les amis respectueux de leurs curés, leur avaient obéi avec une soumission cordia'e, et avaient fait leur bonheur et leur consolation. J'ai éte jeune et me voilà vieux, et j'ai vu mourir dans le trouble et dans la crainte, tous ceux qui ontou persécuté leurs curés, ou leur ont fait la guerre, ou leur ont causé de notables chagrins.
J'ai encore vu que tous Ceux qui avaient persécuté leurs curés, et s'étaient révoltés ouvertement contre leur autorité, an étaient tombés dans
une profonde pauvreté, ou avaient fait une fin tragique.
Le petit bois, que nous traversons maintenant, a conservé, dans les traditions de l’Ile aux Coudres, une certaine célébrité que je veux lui garder.
On prétend que ceux qui, en 1759, avaient tiré et tué les chevaux dont des officiers de la flotte anglaise s'étaient emparés pour faire une promenade, étaient cachés en cet endroit. J'ai dit ailleurs que ces messieurs voyant les chevaux tomber morts sous eux, étaient partis d'ici en toute hâte pour regagner leurs vaisseaux. Ces officiers n’ont pas dû conserver un souvenir bien aimable de cette petite Ile, d'où ils ont été for.
cés de fuir, quand il leur a pris fan taisie d’y faire un tour de promenade.
Ici, à notre droite et dans une maison qui a été changée de place, demeurait autrefois un habitant du nom de Clément Dufour, que j'ai connu dans ma jeunesse et que j'ai bien souvent revu depuis. Clément Dufour, mort aux Eboulements, il n’y a pas encore un grand nombre d'années, était un homme vraiment extraordinaire. Vous le croirez sans peine, si je vous affirme qu'étant encore jeune, il avait appris à lire, non pas à demi, mais parfaitement bien, dans le court espace de neuf jours. I] possédait une rectitude de jugement admirable ; une mémoire qui était vraiment prodigieuse. Ce qu'il avait appris une fois il ne l’oubliait jamais ; ce qu’il avait lu une fois, ils’en souvenait toujours. 1l poss tit un tact d’une finesse incom; : ble, une présence d’esprit qui n'était jamais en défaut. On ne pouvait l’embarrasser sur aucune des choses qu’il avait lues ou étudiées. Aimable et spirituel, la mémoire pleine de bons mots, de sail lies, de faits, d’anecdotes, d'histoires, de légendes, etc., il faisait le charme des conversations, pendant les longues veillées d'hiver.
Clémeut Dufour était un trèshabile charpentier de goëlettes et de chaloupes. Il eût fait un ingénieur
de première classe. Un peu léger dans sa jeunesse, il avait corrigé ce défaut dans un âge plus avancé, et il était devenu sage et rangé dans toute sa conduite,
Ne pouvant plus à la fin travailler à la terre ou à des constructions navales, il avait pris le parti de se mettre à sa rente, comme font ordinairement les vieux cultivateurs.
Mais au lieu de fénéantiser, comme font certains rentiers, il consacrait tout son temps à lire des livres d’histoire, des journaux, des relations de voyages, tout ce qui lui tombait sous la main et qui était capable de rassasier l’insatiable ardeur qu'il avait d'apprendre. Par ce moyen, il avait acquis des connaissances trèsétendues et très variées sur la géographie et sur l’histoire de tous les peuples. Il connaissait les noms, la capacité intellectuelle, les principales actions de presque tous les personnages remarquables destemps présents et passés. Il suivait les affaires politiques d’un grand nombre de peuples; il savait les apprécier, les comparer, les juger avec une supériorité de vues qui jetait dans l'admiration ceux qui l’entendaient. D'ailleurs, il était plein de foi, de crainte de Dieu et de fidélité à la pratique de ses devoirs religieux, surtout à l’époque dont je parle.
Quelles vastes connaissances, quelle profonde érudition un tel homme eût acquises si, dans sa jeunesse, il eût eu à sa disposition les moyens d'instruction que nous possédons maintenant dans notre Canadal C'était la pensée qui me venait chaque fois que j'avais l’occasion de converser avec lui.
Longtemps avant sa mort, il avait complétement perdu le sens du goût. Quelque nourriture qu’il prit, breuvage, pain, viande, légumes poisson, sucreries, il n’y trouvait aucune différence de goût. Il savait plaisanter très-agréablement sur cette misère, dont il ne se plaignait
jamais, C'était, disait-il, pour l'em pécher d'être gourmand et lui faire expier les excès de table qu'il avait pu commettre autrefois.
Quant aux traits de son visage et à la beauté de son front, je n'ai rien vu qui en donnât une idée plus frappante que le portrait de l’admi.
rable historien de l'Eglise Catho lique, l'abbé Rhorbacher, tel qu'or.
le voit au frontispice de la troisième édition de son histoire. Or, on connaît quelles étaient les capacités intellectuel es, la sûreté du jugement et la profonde sagesse de cet admirable abbé,
: a partie de l'Ile, où nous sommes, porte le nom de Pointe-des-roches, à raison d'un cap sur le rivage duquel se trouvent beaucoup de gros cailloux. Les terrains de cette partie avaient été réservés pour un do maine seigneurial dont le front avait trente un arpents et se prolongeait jusqu’à la route du trait-quarré que nous rencontrons plus loin. Si cette réserve eût été maintenue, elle eût dté dix familles à la population qui ne se serait établie que sur la partie du sud et de l’ouest de l'Ile.
Heureusement que les messieurs du Séminaire renoncèrent à cette réserve de terrain beaucoup trop étendu sur une Ile aussi petite. En 1773, ils divisèrent ce domaine en dix lots, qu'ils concédèrent à des habitants. Ce fut alors que la poputation s'établit tout autour de l'Île, comme nous le voyons maintenant.
Mais en coicédant leur domaine, les seigneurs se réservèrent les côtes très-bien boisées situées sur presque toute la partie nord de l’Ile. Elle ne furent vendues aux habitants que vers l’année 1851. Chacun eût la liberté d'acheter celle qui se trouvait au bout nord de sa terre.
Depuis le cap de la Pointe-desroche: ,usqu’à la terre du sieur Gagnon, en remontant vers l’ouest, se trouve l'endroit du rivage d'où la marée baissante s'éloigne le moins des côtes de l'Ile,
Un
Depuis quelques années, on parle d'y construire un quai pour y accoster les bateau x-à-vapeur.
Nous voilà rendus à l'endroit où le chemin coupe la terre du sieur Francois Gagnon. La tradition nous apprend que c'est sur le haut du rivage où aboutit cette terre qu'a dû être élevée la croix de la première messe dite le 7 septembre 1535, C'est près de cette croix que se trouve un des cimetières qui a servi à inhumer les corps des français morts à bord de leurs vaisseaux. J'ai suflisimment fait connaitre, dilleurs ce cimetière ainsi que celui quiest plus à l'ouest.
De l'élévation où nous sommes, vous pouvez facilement voir le bout du Cap-aux-corbeaux. qui forme la par tie est de l'entrée de la Buie-Saint.
Paul, dont vous apercevez le vaste bassin.
C'est au bout de ce cap, à peu de distance du rivage, que se trouve la fameux gouffre qui, par le passé, a été célèbre par les terreurs qu'il a fait naître. Dans l'opinion publique, ce gouffre n’était, ni plus ni moins, qu’un autre Charybde qui engloutissait tout ce qui en approchait. Il n'avait point de fond, disaient ceux qui y avaient envoyé des lignes de sonde f. Aucun vaisseau n'osait s'en approcher, même d'assez loin. L'eau, disait-on, en était constamment dans une agitation extraordinaire. On avait porté les mauvais propos contre le gouffre du Capaux corbeaux jusqu'au point de dire, et peut-être de faire croire, que ce devait être l'entrée de l'er.fer etque, conséquemment, lestourbillons et l’agitation continuelle de ses eaux, étaient causés par les com-
t M. lo Capitaine Lecours, du Vapeur Clyde, w’a affirmé, l’ét6 dernier (1870), que lui et plusieurs autres avaient sondé, avec le plus grand soin, cet abîme qu’on disait pas de fond et que la plus grande profondeur d’eau qu’il y avait trouvée, n’était que de dix-sept brasses. Ce sondage avait eu lieu dans l’été de 1867. Je ne puis douter de la véracité du ETS Lecours, et croire de m'a trompé. Voilà douc la profondeur
e cet abime réduit à dix-sept brasses d'eau !
bats que livraient aux démons qui voulaient les entraîner dans l’abime infernal, les âmes que la justice de te avait condamnées au feu éter.
nel.
D'où sont venues les terreurs qu'a fait naître le gouffre du Cap-aux-corbeaux? Pourquoi 8-'-nn si mal parlé de lui? Pour quelle raison l’a t-on accusé d'avoir causé des maux infinis depuis la découverte du pays ?
A toutes ces questions, je ne puis répondre autre chose sinon qu’il est à craindre que la peur, qu’on en a eue, n’ait tourné la tête à quelquesuns et ne leur ait fait imaginer des faits dont le gouffre n’était nullement coupable. Il faut cependant admettre qu’il est possible qu’il ait été plus dangereux qu’il ne l'est aujourd’hui. Il est encore possible que la cavité qui s’y tronvait se soit rem plie, en partie, par les sables que les courants y auront entraînés, puisque sa profondeur n’est maintenant que de dix-sept brasses, suivant le sondage de 1867. Il est encore possible que le tournoiement des eaux y ait été plus violent et plus ‘apide qu'il ne l’est maintenant. Mais il n’est nullement probable qu'il ait été aussi formidable que l’on à prétendu.
Ce que Je sais, ce que j'ai vu de mes yeux, le voici: A plusieurs reprises, je suis passé assez près de l'endroit cù la tradition l’a placé, et je ne me suis aperçu de rien. Les eaux du fleuve étaient là come elles sont ailleurs, et pourtant c’était à mimarée. Une seule fois, j'y suis passé en gcéèlette, un peu après l’étaie de la marée basse, lorsque le courant de la marée montante commençait à reprendre son cours, et voici ce que j'ai remarqué: J'ai vu d’a- Lord un getit tournoiement d’eau assez seniblable à celui qui a lieu lorsque l’on verse du liquide dans un entonnoir. J’ai observé que cette eau tournait avec assez de rapidité.
Puis jai vu ce petit tourniquet s'étendre en continuant de tourner, mais en diminuant de vitesse, à mesure que 80n diamètre prenäit une
plus grande dimension. Puis enfin former un vaste cercle dont la cir conférence seule tournait. Le tem)s était parfaitement calme.
La goëlette, où j'étais, s'étant en gagée dans cette circonférence tournante, en fit le tour passablement vite, malgré les efforts que faisait l'équipage, par le moyen de leurs longues rames, pour la pousser en dehors de cette circonférence. Lis n’y réussirent qu’au moment où la goëlette all:it commencer sou second tour. Ce que je remarquai, c'est que le capitaine me paraissait fort content d'être débarrassé de ce tourniquet qui pouvait pousser son vaisseau sur les gros cailloux qui sont au bord de ce gouffre.
Ou m'a assuré que cette circonférence tournante disparaissait quand les eaux du fleuve avaient repris leur cours. On m'a encore assuré que le mème tournoiement Jde l’eau avait lieu après l’étale de la marée haute. Mais je ne pu's l'affirmer, parce que je n'en ai pas été témoin.
Voilà le gouffre du Cup-aux-corbeaux tel que je l’ai vu en actiou, il y a à p u orès une quarantaine d'années.
Je puis assurer que ce n'est pas là qu'est l'entrée de l'enfer, et qu’il n’engloutit plus quoique ce soit.
Mais si j'en crois les navigateurs de l'Ile aux Coudres, qui ont occasion de passer lrès souvent en été et en üiver, auprès de ce gouffre, iln’est pas imoffensif. [ls m'assurent: 11.que la houle s’y fait très grosse et tiè.mauvaise, dans le temps que le vent souffle fort; 20. qu'il est presque impossible d'empêcher cette houle d'entrer dars les chaloupes ; 30. que les eaux y sont beaucoup plus molles que dans les autres endroits d':
fleuve ; 40. que, pendant la saison de l'hiver, les glaces ytourbillonnent, s'y culbutent, passent les unes par dessus les autres, et y font un sabbat épouvantable ; 5. que pendant cette saison, il est très-dangereux de s'y engager avec un jflatle ou un canot, Car 1l n’y aurait guère moyen
de n’y pas périr; 60. que, même en été avec des chaloupes, on ne se soucie guère d’y passer, parce qu’on eu a peur, à raison des mauvais tours qu’il peut jouer à ceux qui ne seraient pas sur leurs gardes; 70. que le gouffre du Cap-aux-corbeuux n’a eu autrefois un mauvais nom, n'a été diffamé, que parce qu'il le méritait sous une foule de rapports; 80. que s’il a, encore aujourd’hui, un mauvais renom, il ne le doit qu’à sa mauvaise conduite et aux insultes qu’il prodigue à ceux qui vont le visiter; 90. enfin, qu’ils conseillent à tous ceux qui passeront entre l'Ile et le nord, de ne pas lui rendre une visite de civilité, parce qu'il leur ferait quelque grossièreté.
Comme ou vient de le voir, le por trait que les navigateurs de l'Ile aux Coudres font de ce pauvre gouffre, est bien de nature à servir d’excuse a ceux qui enont mal parlé cu qui, plus tard, en diraient du mal. Je crains donc de n'avoir pu rétablir la réputation du goutfre du Cap aux cobeauxr, malgré tous les efforts que j'ai faits. [lest vrai que je n'ai Jamais su faire le métier d'avocat du Diable, et que je suis trop vieux maintenant pour lapprendre. Le plaidoyer que je viens de faire en faveur du gouff e en est une preute que personne ne contestera. Voilà ce qui arrivera toujours à un homme honnète, qui se chargera de défendre une mauvaise cause, Il la défendra mal, parce qu'il ne connaîtra pas les rises et les tours de passe-passe que seuls connaissent ceux qui font le métier de coquin f.
t Ceux qui ne le savent point, aimeront à connaître ce que le Père de Charlevoix u écrit sur ce gouffre :
‘“ Le lendemain, avec un peu de vent et ‘de marée, nous allâmes mouiller au-dessus ‘ de l'Ile aux Coudresquiest à quinge lieues “ de Québec et de Tadoussac. Ou la lusse “à gauche, et ce passag: est dangereux “ quand on n’a pas le vent à souhait. Il est ‘rapide, étroit et d’un bon quart de lieue.
‘“ Du temps de Champlain, il était beaucoup ‘ plus aisé ; mais en 1663, uu tremblement de ‘terre déracina une montagne, la lança sur “ l'Ile aux Coudres, qu’elle agrandit de moi-
L'endroit où nous sommes a dû être celui que, dans son second voyage, Jacques Cartier et ses compaguons ont visité. A vant les défrichewents, cette partie de l'Ile avait beaucoup de noisetiers, dont il dit avoir mangé du fruit qu'il a trouvé meilleur que cel: i des noisetiers de sou pays. Les louanges qu’il fait de la beauté des arbres et de la richesse du sol, en cetendroit de l'Ile, sont bien ca;ables âe faire aimer cette petite port.o1 du Canada par les habitants qui ont l'avantage d'y avoir choisi leur demeure
Le chemin que l’on a ouvett, dans la côte, pour co nruuniquer avec le rivage de l'endroit où est le mouillage des gros bâtiinents, est peut-être un peu plus long, mais beaucoup moins raide que tous ceux que l’on a ouverts sur toute la côte nord de l'Ile.
C’est par cechemin qu'ont dû monter les officiers de la flotte anglaise qui,
“ tié, et à la place où était cette montagne, ‘il parut un gouffre, dontilne fait pas bou “de s'approcher, ”— "Journal historique du Père de Charlevoir, paize 66, Ed, de 1714.)
Voilà plus qu'it wen faut pour avoir inspiré les terreurs que ce gouffre a fait naître.
Dans sou histoire générale de la nouvelle France, liv. VII, il à un peu modifié cette opinion, comme suit: * J'ai remarqué dans “mon Journal, que l'Ile aux Coudres, qui est “à moitié chemin de Tadoussac à Québec, “ devint alors beaucoup plus grande qu’elle “ivétait auparavant; mais il u’est point ‘ vrai, comme qnelques-uns l'ont avancé, “ qu’elle ait été formée en entier par une “montagne, qui sauta dans le fleuve et à ‘“ la place de laquelle parut, pour la premi- “ère fois, le gouffre qui rend ce passage si “ dangereux ; car il est certain que ce fut “ Jacques-Cartier qui douna à cette Ile le “nom qu'elle porte. Pour ce qui est du t gouffre, comme il n’en est parlé, ni dans les ‘“ mémoires de ce voyageur, ni dans ceux de M. de Chumplain, et que l’an et l’autre ue ‘“ font mention que d’un grand courant, dans “ce caual, il peut bien avoir été, du moins “en parti, uu efftt du tremblement de “ terre (arrivé en février 1663).
IL est possible que ce gouffre ait été Ja conséquence de ce tremblement de terre, mais il est nullement probable que la cavité du gouttre ait été le résultat d’une partie de quelque montägne qui en sera sortie
our sautersur l'Ile aux Coudres, et s’y unir.
’Ile aux Coudres n’a ni soudure ni terre rapportée, elle a été faito tout d’un jet.
en 1759 avait rebroussé chemin lors | qu'ils virent les chevaux dont ils s’é-|
taient emparés tués sous eux, dans le petit hois que je vous ai fait remarquer, vers le bas de l'Ile,
C'est Cans les eaux de la partie du rivage avoisinant le mouillage, que l'on a pris le plus d’anguilles dans les pèches. Un nommé Louis Demeule, mort depuis assez peu de temps, en prenait jusqu'à quinze cents, deux mille et même davantage. Il payait aux messieurs du Séminaire de Québec, une piastre par chaquecent d’an guilles qu’il prenait dans ses pêches.
Louis Demeule avait plauté, sur le haut de sa terre, un assez grand nombre d’érables. Longtemps avant sa mort, il a pu jouir de son industrie, en faisant une bonne provision de sucre avec les érables qu'il avait plantées.
Son gendre, David Desbiens, dont la terre de Louis est devenue la pro priété, a trouvé le moyen de planter un grand nombre de pomrmiers, qu’il a eu le bon sens de greffer. Mainte nant il récolte jusqu’à au delà de cent minots de bonnes pommes qu’il vend bien. Ce qui prouve qu’en se donnant un peu de peine, un culti.
vateur peut augmenter ses revenus, pourvoir aux besoins de sa famille et mettre quelque argentde côté pour lui aider à s'établir. Pourquoi les autres habitants de l'Ile aux Coudres w’imiteraient-ils pas cet exemple ?
C’est un fait que partout sur l'Ile, les pommiers viennent à merveille. Qui les empêche d'en planter, de les greffer et ensuite d'en prendre soin ?
Est ce le temps quileur manquerait?
Je ne le pense pas,
Eu considéraut les terres de l’Ile, vous devez apercevoir qu’elles sont très peu améliorées ; que les pâtu rages sont très-mauvais et insuflsants, dans beaucoup d’endroits, aux besoins des animaux. Par suite de ce triste état de culture, quelques-uns des habitants sont obligés de transporter leurs jeunes animaux au uord pour les empêcher de mourir de faim, pendant la saison de l'été.
Il résulte de là qu’en général, les animaux sont établés fort maigres, qu’ils passent l'hiver encore plus maigres et que le printemps, ils sont d'une extrême maigreur. C’est le moyen le plus eflicace de n'avoir oint de lait, de ne point faire de eurre, et d’avoir une race d’animaux qui va toujours en se détériorant.
Le seul moyen de remédier à ce triste état de choses, serait de semer de la graine de foin. Quelques-uns ont commencé à e: semer. Qui ermpêche les autres habitan s de l'Ile d'imiter cet exemple. list-'e qu'on ne comprendrait pas, à l'Ile, que la:gent dépensé pour améliorer la terre, est toujours placé à gros intérêt.Que l'on veuille seulementemployer l'argent que l’on gaspille à acheter des parures déplacées, et on se félicitera bi. ntôt d’avoir suivi ce conseil.
De la distance où nous sommes, il vous est possible de juger de ia sc'i dité du Cap-aux-corbeaux, dont la cor:
position est de pierres sans crevasses ; vous voyez à quelles énormes masses il est lié. Vous pouvez mesurer d'ici la distance qui le sépare de l’Ile aux Coudres. Et pourtant malzré toutes ces raisons de croire à sou inébraun lable stabilité, je ve:s dirai qu’un vieux curé de la Hate Saint-Paul, mort avant que je galopasse sur les bords du Saint-Laurant, a prédit que le Cap-aux-corbeaux serait, un jour, détaché des montagnes dout il fait partie; qu’il serait lancé dans la di.
rection de l'Île aux Coudres ; qu'il séparerait les eaux de celte branche du fl'uve, etqu’ilréunirait l'Ile à la terre du nord, comme parure jetée.
Voilà des paroles que la tradition a jugées dignes de nous être transmises, Seront-elles accomplies à uno époque quelconque ? Je réponds que je n’ose pas dire que la chose n'aura Jamais lieu et que le vieux prêtre n’en savait pas plus long que moi.
Ce qui m'empêche de rire de cette
prédiction, c’est le fait suivant, ar.
rivé depuis que je suis homme fait,
et dont j'ai vu le résultat de mes| propres yenx:
La Baie Saint Paul a deux grandes rivières, dont l’une à l'ouest et l’autre à l’est de l’entrée de son vaste bassin Celle de l’ouest a pour nom: Æivière-des-mares ou du moulin ; celle de l’est porte le nom de Rivière du-gouffre. Cette dernière est beaucoup plus grande que sa voisine de l’ouest, dontelleest éloignée de près de trois quarts de lieue. Eh bien le vieux curé dont je viens de parler (son nom était M.Chaumont) avait aussi prédit qu'un jour la Rivière-du-gouffre se réunirait à la Rivière-des-mares,
Pour ceux qui connaissent les terrains entre ces deux rivières et la distance qui les sépare, cette réunion présente des obstacles pres qu'insurmontables. Voici cependant ce qui est arrivé à une époque assez peu éloignée de nous après plusieurs jours de pluies torrentielles : La rivière-du-goufire, sortit de son canal et s'en creusa un autre en gagnant vers l'ouest, Les eaux furieuses brisèrent tous les obstacles qu’elles rencontrèrent sur leur passage, Quand elles s'arrêtèrent dans leur course vers le sud-ouest, elles n'avaient plus qu'une assez courte élévation à tranchir pour arriver dans linclinaison du sol où elles se fussent o:ivert facilement un passage jusqu’à la rivière-des mares. Ainsi peu s’en est fallu que cette dernière prédiction de M. Chaumont n'ait eu son parfait accomplissement. Mais ce qui est differé n'est pas toujours perdu.
Pour croire à la manie qu'a la ricière-du-gouffre de n’être pas satisfaite des terrains où elle a creusé son lit, et à l’idée qu’elle a de vouloir en chercher d’autres plus à son goût, il suflit de savoir qu’elle a une trèsmauvaise réputation. Ceux qui la connaissent bien, en parlent comme d'une rivière tortueuse, vagabonde, malfaisante, toujours en guerre avec ses rives qu'elle coupe, renverse, change, et dont elle porte les terres tantôt d’un bord, tantêt d’un autre ;|
détruisant les pontsqui latraversent, emportant les maisons construites sur ses bords, les chemins qui la cotoient, les terrainsqui l’avoisinent, et, pour tout dire en un mot: un vraifisau pour ses voisins et pour ses voisines, qui ne cessent de se plairdre d’elle.
Il suffisait donc à M. Chaumont de la bien connaître pour annoncer qu'elle finirait tôt ou tard, par aller s'emparer du lit d’une autre rivière.
Quant au sault que devrait faire le Cap-aux-corbeaux pour barrer lecanal entre le nord et l'Ile aux Coudres, qui peut assurer qu’un formidable tremblement de terre, dont les se- >ousses sont si fréquentes dans cette partie de la côte du nord, ne lui fera pas faire ce sault ? Qui vivra verra.
A notre gauche, sur la terre où vous voyez cette nouvelle maison, aujourd'hui habitée par un cultivateur du nom d Olivier Boudreault et sa famille, est né celui que plus tard, on a appelé bien à tort Grand Vicaire Mailloux. Il n’est demeuré dans cet endroit de l'Ile que jusque vers l’âge de quatre ans. Quand nous serons rendus dans l’Anse de PIlette, si cela vous intéresse, je vous indiquerai l'endroit où il a passé sa jeunesse, dans une maison qui u existe plus.
La dernière maison, que vous apercevez à notre droite, se trouve vis-à-vis de l'endroit du fliuve appelé le mouillage. Il est à peu près certain, comme j'en ai fait la remarque ailleurs, que c’est sur cette partie de l'Ile que Cartier ou ses compagnons de voyage sont débarqués, en 1535, et que là a été dite la messe le 7 septembre de la même année.
La maison, que je viens de vous faire remarquer, a été, pendant un grand nombre d'années, habitée par une famille portant le nom de Demeule, dont les hommes étaient re.
marquablement grands. Il n’y a pas très-longtemps qu'elle a changé de nom. Je ne vous rappelle le nom de cette famille Demeule, que pour vous
amuser un peu, en vous racontant | E nerveillé deson prajet,ille comm. le singulier tour qu'un de ces De |niqne à ses compagnons. Où croirä
Mneules joua à un june loup marin d'esprit.
Il arriva, je ne sais depuis Combien d'années, qu’une noce avait lieu chez la faraille D meule. Les noces canadiennes, à cette époque éloignée de nous, étaient célébrées dans l’enivrement d’une joie des plus bruyantes. C'était encore vers ja même époque qu'était en vogue la danse du menuet, dont les mouvements lents, les pas mesurés, les ré vérences profondes, les saluts gracieux des mains, de la tête et des pieds demandaient pour danseurs
sans peine que cet exploit fut trouvé ingénieux, admirable et digne de la plus unanime approbation. Oui l'oui | [l faut aller le chercher, crièrent à | la fois tous ces imberbes. Tout al:
| lait bien jusque là. Mais qui d’entre eux se chargerait d'exécuter la com:
!mune résolution ? Ancun ne voulut
\s'offrir, et c'était assez bien pensé, car
lon savait qu'auprès du caillou l’eau
était encore profonde ; que pendant
le trajet du rivage au lit du dormeur, celui-ci pouvait se réveiller, prendre
|le large et faire ainsi un long pied
de-nez à celui qui tenterait l’avet-
des vieux et des vieilles qui avaient ture, ce qui lui aurait mérité le:
passé l’âge des saults, des gambades et des frétillements. Sans être, sous certains rapports, plus exemptes de dangers moraux que cell:s de notre temps, elles avaient rela de remarquahie qu'on s'y divertissait, sans
pruderie, sans arrières-pensées, Mais!
|je parle, n’avaient fait qu’imiter le conseil des rats qui, avaient passé une résolution ponr aller attacher un grelot au cou du chat.
bonnement, franchement, cordialement.
Dapuis déjà assez longtemps qu'on s'en donnait à cœur-joie, il
pas fantaisie à des jeunes gens d’al-|
er faire un tour sur le bord de la côte. L'enivrement des réjouis sances et, peutètre aussi, un peu d'eau-de-vie-de-France, avaient monté toutes ces têtes. Quelqu'un de la joyeuse bande,en regardant le fleuve, avait aperçu un jeune loup-marin qui, monte sur un gros caillou, à marée haute, avait commis l'insigne imprudence de s'y laisser aller à un profond sommeil, sans avoir calculé les conséquences de sa position, à la marée baissante. Car c'est un fait, connu des habitants de l'Ile aux Coudres, que plus d’un jeune loupmarin a, pendant son sommeil,donné le temps aux eaux du flzuve de s'é- Joiguer, et s’est fait tuer d’une manière peu honorable, je veux dire, à coups de bâton.
A la découverte dont je viens de arler, un espiègle de la bande eût idée qu’il fallait aller chercher cet individu et le conduire à la noce.
fort et vigoureux; que pour se dé fendre, il a des dents dont le tranchant peut faire de larges et pro : fondes blessurss,
‘huées de ses compagnons. Oa savait
encore que le loup-marin est agile,
Jusqu'ci les jeunes gaillards dont
eux aussi,