‹ Promenade autour du monde, 1871Chapitre 10 sur 85 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Du 24 au 26, du 28 juillet au 3 août; du 14 au 18 août; du 18 au 19 septembre '.

Premières impressions du nouveau débarqué. — Physionomie de la \ilie. — Mouvements commerciaux. — Les Européens à Yokohama.

Les impressions de l'arrivant oal été, dans les douze dernières années, mille lois peintes. Les journaux et les revues anglaises, françaises, allemandes, en ont donné des descriptions plus ou moins colorées. Il n'y a pas de commissaire ou d'aspirant de marine à bord des stationnaires qui n'ait fourni un article à l'organe officiel du chef-lieu de son département. Il y a aussi des livres sérieux, comme celui de sir Rutherford Alcock, le fondateur officiel de Yokohama, et des livres instructifs et amusants à la fois, comme le spirituel compte rendu de M. Oliphant et le charmant Voyage autour

1. J'adopte pour les noms japonais et chinois l'orthographe anglaise comme étant la plus répandue, la seule qui soit consacrée par l'usage et la moins choquante pour l'œil.

du Japon de M. Rodolphe Lindau. Mais tout ce qu'on dit reste au-dessous de ce qu'on éprouve en se voyant soudainement transporté dans un monde absolument nouveau. On n'en croit pas ses yeux. A chaque pas qu'on fait, on se demande si tout cela n'est pas un rêve, une féerie, un conte des Mille et une Nuits. Et la vision est si belle qu'on craint qu'elle ne se dissipe.

Je ne tenterai pas une description inutile. Tout le monde sait aujourd'hui que le peuple japonais est doux, aimable, poli, gai, rieur, bon enfant, et surtout enfant; que les hommes des classes inférieures ont le teint bronzé par le soleil, et souvent la peau tatouée de rouge et de bleu, ressemblant par le dessin et la couleur aux vieux laques de leur pays ; que les hommes de toutes classes, ont la tête rasée sur le devant et ornée d'une petite queue qui se balance agréablement au-dessus de l'occiput; qu'ils laissent en été les pantalons étroits, se contentant d'une simple tunique de taffetas ou de coton, selon la condition de l'individu, et, quand ils sont chez eux, du funcloshî. Du mikado jusqu'au dernier kouli, cette ceinture fait le fond de la toilette de tout Japonais qui se respecte. Tout le monde, sauf les négociants, qui se trouvent au bas de l'échelle hiérarchique, appartient à quelqu'un, non à titre de serf ou d'esclave, mais comme membre d'un clan qui, divisé en plusieurs castes, ne forme qu'une seule et grande famille. Le prince ou daimio en est le chef. Il a ses conseillers, ses vassaux, ses samurais ou chevaliers à deux épées, d'autres n'en ayant qu'une seule, ses hommes de guerre et employés de tout grade. Cha-

cun porte sur le dos et sur les manches de sa tunique le blason du prince ou de la corporation qu'il sert, une fleur ou des lettres inscrites dans un cercle. Les sabres des gentilshommes, l'encrier, la pipe, la bourse attachée à la ceinture, tout cela est connu. On sait aussi, sur la foi de sir Rutherford, qu'il n'est pas bon, qu'il y a même péril de mort de rencontrer des samurais faisant cortège à leur prince, ou sortant d'une maison de thé ou de plaisir, échauffés par quelques rasades de saki. Il est moins généralement connu que le gouvernement actuel est en train de détruire les institutions féodales. Mais la physionomie extérieure du pays s'est encore peu altérée. Quant aux femmes , tous les auteurs d'articles et de livres en sont ravis. Elles ne sont pas précisément belles. La régularité des traits laisse à désirer. Les pommettes saillent un peu trop. Les beaux gros yeux bruns sont un peu trop fendus en amande, et les lèvres charnues man- (juent de finesse; mais cela ne gâte rien. Ce qui gâte beaucoup, c'estl'affreuse habitude des jeunes fdles, au moment de leur mariage, de s'arracher les sourcils et de noircir leurs dents. Ce sont des précautions prises vis-à-vis d'elles-mêmes. En sacrifiant leur beauté, en se rendant moins séduisantes, et par conséquent moins exposées à la séduction, elles donnent à leur mari un gage de fidélité. Mais elles sont gaies, simples et gracieuses, pleines d'une distinction naturelle, et, à en croire les jeunes auteurs qui ont fait leurs études de mœurs dans les maisons de thé autour de Yokohama, extrêmement faciles à vivre. Leur coiffure : deux ou trois bandeaux

d'un noir d'ébène, gracieusement noués et retenu? par deux épingles, — il n'y a que les courtisanes qui en portent davantage, — leur toilette : une jupe et une jaquette avec une large ceinture formant un grand nœud par derrière; leurs chaussures, de petites planchettes munies d'une courroie adroitement pincée par l'orteil, on connaît tout cela par d'innombrables descriptions, par des photographies et même par la peinture et les éventails japonais, si répandus aujourd'hui en Europe.

Mais aucune plume, aucun pinceau ne saurait rendre la réalité. On ne s'imagine pas, sans l'avoir vu, tout ce monde s'agitant dans les rues, s'adressantdes sourires gracieux, s'inclinant profondément les uns devant les autres; s'il s'agit de quslque gros personnage, se prosternant, mais avec une agilité et une dignité qui ôtent à la démonstration ce qu'elle paraît avoir d'humiliant et ne lui laissent que le caractère d'une manifestation un peu exagérée de politesse et de déférence. Pendant que vous avancez dans une rue dont l'exlrcme propreté vous frappe, regardant à droite et à gauche, et regrettant de n'avoir pas cent yeux pour mieux dévorer ces scènes, vous entendez un bruit cadencé et le chant ou cri des koulis qui portent des caisses suspendues à un long bambou reposant sur leurs épaules athlétiques. La sueur ruisselle sur leurs membres tatoués. Sauf le pagne, ils sont entièrement nus en cette saison. Eux aussi ils sourient. Aux courtes haltes, ils bavardent et s'adressent des compliments. Et les maisons! vous les connaissez bien ; on vous les a représentées mille fois, et plu-

sieurs d'entre vous ont vu à l'Exposition de Paris une véritable maison japonaise. Mais dites-vous bien que cela ne donne aucune idée de la réalité. II faut voir ces maisons en place, habitées par de vrais Japonais. Il faut plonger ses regards dans l'intérieur, ce qui est facile, car la maison est entièrement ouverte sur la rue. Il faut voir l'ombre et la lumière jouer dans ces habitations dépourvues de tout mobilier, mais fournies d'une belle natte et laissant au fond entrevoir un petit jardin avec des arbres nains ressemblant, malgré leur exiguïté, aux géants de la forêt, comme des enfants qu'on aurait grimés et déguisés en vieillards.

Yoici que, sans le vouloir, je me laisse aller à la description après l'avoir déclarée impuissante même pour des plumes bien autrement habiles que la mienne. Devant le voyageur qui arrive se déroulent les solutions des mille petits problèmes de la vie d'un peuple évidemment raffiné, éprouvant dans une certaine limite les mêmes besoins que nous, mais les satisfaisant par des moyens et par des procédés tout autres. On scrute, on compare et on s'arrête devant des mystères. On admire le tableau qui est charmant de dessin et de coloris ; mais, en y regardant de près, on trouve que c'est un rébus indéchiffrable.

N'oublions pas les Européens. Yokohama est la création des premiers négociants anglais arrivés le lendemain de la signature des traités * pour chercher fortune dans l'Empire du Soleil levant, jusque-

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