Cinq mille trois cents pieds au-dessus de la mer
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vallée circulaire, Irès-plate, tapissée de velours vert. On a coupé les arbres et seulement laissé sur pied quelques magnifiques sapins. Le rancho de iM. Clarks marque de ce côté le point le plus avancé de la civilisation. Ici se termine aussi la route appelée, par euphémisme, carrossable. Rien de frappant comme le contraste entre les maisonnettes de notre* hôte et les géants qui l'ombragent.
De la ferme de ce planteur aux grands arbres il n'y a qu'une couple de milles. Mais nous devons attendre l'arrivée des personnes que ce matin au départ nous avons eu soin de laisser en arrière, le gros monsieur, big fellow, comme le guide l'appelle irrévérencieusement, avec son party et les gens d'Omaha, la jeune fille avec ses adorateurs, son frère et ses parents. Enfin, tout le monde est réuni, et nous nous mettons en route, assez bien montés sur de petits chevaux indiens, des moustangs, harnachés et sellés à la mexicaine.
Les big trees de Mariposa* méritent leur réputation. Une loi votée par la législature de l'État met ce district à l'abri de la spéculation et des dévastations des mineurs. Elle ne peut malheureusement le protéger contre les incendies dont les Indiens sont les auteurs. Mais aucun de ces arbres ne peut être coupé. Il y en a plus de quatre cents qui, grâce à un diamètre de plus de 30 pieds, à une circonférence de plus de 90 pieds et à une hauteur d'environ ou de plus de 300 pieds, sont honorés du
1. Découverts en 1855, ils ont été, dans ces dernières années, si souvent décrits, que je craindrais d'ennuyer le lecteur en répétant ce que d'autres ont dit avant moi.
nom (le big mes. Plusieurs ont perdu leur couronne ou ont été en partie détruits par le feu, ce fléau des forêts de Californie. Quelques-uns, terrassés par le vent, sont couchés sur le sol, et se couvrent déjà de plantes grimpantes et de jeunes taillis qui poussent à côté de ces cadavres gigantesques. Un de ces troncs, tout creusé, forme un tunnel naturel. Nous l'avons, dans toute sa longueur, traversé à cheval sans baisser la tête. Un autre, debout et vert encore, permet à un cavalier d'entrer dans son .ntérieur, de s"y retourner et de sortir par la même ouverture. Ces deux arbres forment le grand attrait des touristes. Comme les pèlerins russes, en Palestine, qui ont pris leur bain au .Jourdain, les touristes, après avoir passé par le tunnel de l'un de ces troncs et visité à cheval l'intérieur de l'autre, forts de la conscience d'avoir rempli leur devoir, ne songent plus qu'au départ. Les plus grands de ces arbres ont été décorés des noms de divers personnages célèbres. L'un d'eux porte l'inscription : Ferdinand de Lesseps.
Situé à huit mille pieds au-dessus de la mer, le terrain où la nature s'est plu à créer ces géants, est un creux de la montagne couvert d'une épaisse forêt vierge. Toutes les générations s'y pressent à côté l'une de l'autre, depuis le germe à peine éclos jusqu'aux patriarches auxquels lopinion populaire attribue des milliers d'années. La mort et les infirmités n'épargnent rien de créé. Ici pareillement on trouve à chaque pas les traces de leur œuvre destructive. Il y a des troncs d'où la vie s'est évidemment retirée graduellement et naturellement. Mais
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il y a aussi de jeunes arbrisseaux qui dépérissent sans cause connue ; il y a des arbres de tout â.i^e que la foudre, le feu des Peaux-rouges ou l'ouragan ont détruits avant l'heure. Mais les vivants font l'immense majorité. Les big trees, famille de conifères au tronc lisse, d'un rouge mat, aux branches horizontales et comparativement courtes, sont bien connus en Europe. On en voit des spécimens dans tous nos jardins botaniques et dans beaucoup de jardins particuliers. Celui qui les a découverts, un Anglais, leur avait donné le nom, qui leur est resté chez nous, de Wiilmgtoni'i. Cette dénomination, antipathique aux Américains, a été changée par eux en Séquoia gigantea d'après un chef indien, je crois de Pensylvanie, qui «'est distingué par son amitié pour les blancs et ses velléités civilisatrices. Les séquoias produiraient à l'œil plus d'effet s'ils étaient isolés, au Heu d'être entourés d'autres arbres dont beaucoup ont atteint à peu près les mêmes dimensions. Sans l'aide du guide, il serait difficile, sinon impossible, de les distinguer de ces derniers. Le grand, l'indéfinissable charme de ces lieux, est dans la beauté poétique du site et dans l'étonnante vigueur de la nature.
Mais après la poésie, la prose. La petite cabane de M, Ciarks est comble. Une société d'excursionnistes qui fait le voyage en sens inverse, vient d'arriver de la vallée de Yosemiti et partagera avec nous les quelques chambrettes de la maison. Le petit salon et le perron de la véranda regorgent de monde; car le gazon des forêts vierges ressemble peu aux pelouses des pays civilisés. Pour s'y promener, il faut des chaussures ad hoc, abstraction faite des ser-
pents, qui ne sont pas des boas constrictors, mais qu'on aime à éviter. Les dames occupent les banquettes, les hommes sont assis sur le plancher ou appuyés contre les poutres. La jeune fast lady s'est déjà emparée des nouveaux arrivés. Par des œillades, des gestes, des attitudes séduisantes, par ses rires bruyants, au besoin par des propos impérieux ou caustiques, elle sait les attirer et les retenir autour d'elle. C'est la haute école de la coquetterie de village, et un bel échantillon de galanterie à l'usage de l'extrême Occident. « Vous êtes choqué, me dit mon ami de Pittsburgh ; mais ne vous y trompez pas; la jeune personne sait ce qu'elle fait, et son père qui affecte de sommeiller, a probablement déjà choisi sa victime, celui des jeunes gens auquel il adressera la question fatale sur la pureté des intentions. »
Distance du rancho de White et Hatches à celui de Clarks : vingt-quatre milles ; aux gros arbres et retour : douze milles.
(16 juin.) A sept heures du matin, à cheval. Un guide spécial que nous avons pu trouver, nous permet de laisser en arrière la caravane. Depuis San- Francisco, on avait marché dans la direction sudest. Maintenant on se dirige vers le nord. Le chemin, un sentier étroit mais moussu et dépourvu de pierres, s'élève par une pente doure vers la crête qui nous sépare de la vallée de Yosemiti. Autour de nous, la forêt, tout aussi épaisse et vigoureuse que celle où nous avons passé hier, étale ses richesses et répand
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au loin ses parfums résineux. En divers endroits, de minces colonnes de fumée montent tout droit vers le ciel. De beaux arbres, à demi consumés par un incendie que de fortes pluies pourraient seules éteindre, se penchent en gémissant sur d'immenses troncs couchés entre les buissons et déjà en partie calcinés par les flammes. Partout les différents âges se présentent à côté les uns des autres. Dans les forêts vierges, on naît, on grandit, on vit, on dépérit, on meurt en famille. A onze heures, nous nous sommes élevés à sept mille pieds au-dessus de la mer. Dans ce lieu solitaire, est un pauvre chalet habité par un planteur et sa famille. On l'appelle Half-way house, parce qu'il se trouve à mi-chemin entre Clarks et l'entrée de la célèbre vallée. La chaleur est accablante.
Après une courte halte, suivie de trois heures de marche, toujours dans la forêt, le sol s'inclinant légèrement vers le nord, nous arrivons au bord d'un précipice. A deux mille pieds au-dessous de nous, dans des profondeurs qu'enveloppent déjà les ombres des montagnes, serpente un fdet blanc. Cette rivière ou plutôt ce large torrent est la Merced. Cette fente profonde, étroite, tourmentée, toute remplie de végétation, de chênes, d£ conifères qui ne le cèdent pas de beaucoup aux big trees de Mariposa, est la vallée de Yosemiti, le but de notre voyage. Le point culminant qui sert d'observatoire a été nommé pic de l'Inspiration. En face de nous, de l'autre côté de Yosemiti, un seul et immense bloc de granit presque carré, à la cime aplatie, précipite dans la vallée ses flancs perpendiculaires. Les Mexicains lui ont
donné le nom d'El Capitan. Plus loin vers le nordest, s'avancent, des deux côtés de l'abîme, des pics^ des dômes, des plates-formes, supportés par des murailles lisses et presque verticales. Çà et là, détruites terrasses aériennes se parent d'une rangée de sapins. Au fond, dans la même direction, l'horizon est borné par un mur de granit fort rapproché en apparence et plus élevé que les montagnes qui bordent la vallée. Les sommets semblent se confondre et présentent à l'œil une seule ligne presque droite et horizontale. C'est, à ce -qu'on nous dit, la crête la plus élevée de la Sierra Nevada.
Nous descendons par un sentier étroit, pierreux, rapide, mais nulle part vertigineux. Il côtoie le rocher de rinspiration et s'enfonce plus bas dans la forêt. De temps à autre, à travers le feuillage, nous apercevons l'eau écumante de cascades dont le bruit ne cesse de nous suivre. L'une d'elles, appelée la Fiancée {Bridai f ail), tombe en une seule colonne d'une hauteur de neuf cents pieds. Nous mettons deux heures pour arriver aux bords de la Merced et une heure pour gagner notre gîte.
Du rancho de Clarks à Yosemiti, vingt-quatre milles.
(17 juin.) La législature de Californie a eu l'heureuse inspiration d'acheter pour l'État la vallée de Yosemiti et d'en exclure les mineurs. Pour conserver intacte la beauté de ces lieux, elle renonce aux trésors enfouis dans le sol.
Trois colons ont obtenu l'autorisation de s'établir dans la vaUée. Au rendement de leurs champs ils
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ajoutent les dollars que les touristes, peu nombreux encore, laissent entre leurs mains. Grâce àces hommes, on trouve dans ce coin reculé une nourriture simple et un abri. Pendant les heures les plus chaudes de la journée, à moins de préférer l'ombre delà forêt qui touche aux maisons, on se tient sur la véranda. Quelques fauteuils rustiques vous y tendent les bras. En face de vous, la Yosemiti se précipite de la cime d'un rocher haut de deux mille six cents pieds. C'est la célèbre cataracte, une des plus grandes du globe, ce me semble, et la gloire de la vallée. Elle se divise en trois cascades dont la plus élevée a mille six cents pieds. La compression de l'atmosphère causée par la chute de l'eau et l'action d'un courant d'air dû à la configuration verticale du rocher, ralentissent la descente du liquide écumant, et lui donnent la forme d'innombrables fusées à parachute. Quand le temps est calme, un grondement de tonnerre tempéré par la distance vient se mêler au bruissement de la forêt. Au pied du rocher, des blocs arrondis de granit forment un cirque. C'est sur eux que cette masse d'eau vient se briser en atomes qui en rebondissant enveloppent la gorge d'un rideau de gaze lumineuse. Assis dans la véranda, vous l'apercevez sous la forme d'un nuage blanc suspendu au-dessus des arbres.
Un touriste venu de loin pour jouir des solitudes d'une forêt vierge se lasse vite des conversations banales d'inconnus et des débats bruyants d'une jeunesse dont l'éducation n'est pas achevée. Depuis ce matin nous sommes au grand complet. Divisés par groupes, montés sur de petits moustangs et
guidés par les mouslanguers, mes compagnons de voyage sont partis pour visiler ce qu'ils appellent les lions de Yesomiti, les difiérentes cascades, le lac-miroir, les rocs de la cathédrale. Pour moi, je compte voir ce qui m'attire, et le voir seul, même sans guide. Le propriétaire de la maison a un air patriarcal qui me plaît. Sauf la question des dollars, il m'inspire de la confiance. Je lui demande conseil. « La vallée, dit-il, est pleine de serpents, d'ours , d'Indiens, mais les Indiens sont frienàly, des amis, et les serpents et les ours ne vous feront aucun mal, à moins que vous ne les attarjuiez. Évitez la mousse et les gerbes touffues pour ne pas marcher sur un re[)tile, et allez en paix. »
Un pont grossier est jeté sur la Merced. Les eaux transparentes et verdâtres de ce torrent rempli de truit(;s me ra[)f)(;llent la Grundllraun ; le Capitan, le IJackensicin ; la haute crête de la Sierra Nevada, le Todlcngebirçfc vu d'Aussee. C'est la vallée styrienne njgardée avec une lon[)(;. Ausschî, il est vrai, manque de cascades et Yoscmiti de lacs, mais la ressemblance n'en est pas moins fra[)pantc. Ce sont les mêmes eaux crislallines, c'est le même contraste entre la riante Végétation de la vallée et la sévère nudité des rochers qui la surmontent. Seulement, ici tout est colossal. Dans les Alpes de la Suisse la ressemblance est plus éloignée : au-dessus des rochers abru|)ts qui encaissent les torrents, s'étendent en terrasses doucement inclinécîs l(;s pjlhirag(îs v(;rts, surmontés, à leur tour, d<! glaciers. Ici pas d'étages intermédiaires. Il n'y a ni j)ûturages ni glaciers. Les rochers s'élèvent tout d'une pièce de
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la profondeur des gorges vers le ciel qu'ils rasent de leurs sommets aplatis ou légèrement bombés. Les pics sont rares et, comme ils n'atteignent pas à la grande muraille de la crête, ils ne s'imposent pas à la vue. Le spectacle y offre donc moins de variété. D'autre part les lignes y sont moins brisées. La simplicité classique des contours contraste avec leurs dimensions. On dit que, pour apprécier la grandeur de la nef et de la coupole de Saint-Pierre à Rome, il faut les voir plusieurs fois. Le voyageur éprouve ici la même impression. La nature, bon architecte et bon jardinier, s'est complu à mettre dans les proportions de ce paysage une telle harmonie, que c'est moins par les yeux que par le calcul des distances et des élévations qu'on parvient à s'en rendre compte. Mais, ce petit travail accompli, on se sent saisi d'étonnement, d'admiration, de respect pour la main puissante qui, en modelant ces rochers, leur a imprimé le cachet de sa grandeur. J'ai traversé une belle pelouse et je m'engage dans un taillis, où je sens déjà une pluie fine que la brise du soir amène de la cataracte. Quelques Indiens, à demi nus, abreuvent leurs mou slangs dans la rivitn-e. Un autre groupe entoure un homme qui se distingue par une toilette plus soignée. Il porte un pantalon et un bonnet de police; mais il a oublié de passer une chemise : c'est le capitaine John, le chef de la tribu, une des plus misérables de l'Amérique. Il tient en main un pistolet et vise un grand oiseau posé tranquillement ii peu de distance sur la branche d'un sapin. Le capitaine tire et manque. Il en est visiblement contrarié. Ses sul)ordonnés se
regardent et rient sous cape. Les hommes sont partout les mêmes.
Les approches de Yosemiti-falls ne me paraissent pas faciles. C'est en sautant de bloc en bloc, en grimpant sur la mousse glissante, en rampant péniblement dans les déchirures et dans les fentes de la roche nue, que, tout mouillé par le ressac, je parviens enfin sur les bords d'un abîme creusé par l'eau et dérobé à la vue sous un épais nuage d'écume. Rien de nouveau dans ce spectacle. Mais la solitude profonde et la sauvagerie grandiose du paysage donnent à ce site un caractère à part et indéfinissable. On ne voit du reste que la cascade la plus basse et la partie supérieure de la plus haute. La seconde est masquée par son bassin de rocher. Pour y monter, on n'y songe pas. C'est à faire aux chamois.
Les ombres diaphanes qui, depuis quelques heures déjà, avaient enveloppé la vallée, commençaient à gagner les crénelures des murailles qui la bordent, lorsque enfin je parvins à m'arracher à la contemplation de ce spectacle si monotone et si varié à la fois : des zigzags lumineux qui serpentent entre des filets vert foncé, s'arrêtent comme en hésitant dans l'air, et disparaissent dans l'abîme pour être aussitôt remplacés par d'autres colonnes qui suivent la même impulsion, obéissent aux mêmes lois, rencontrent les mêmes obstacles, subissent le même sort ; un ruban argenté de fin tissu, sur lequel se reproduit à l'infini le même dessin ; des lignes brisées se terminant en cloches aplaties ; et cependant chacune de ces figures a son individualité. J'en ai
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VU tourbillonner des millions : il n'y en avait pas deux absolument pareilles.
La descente des rochers s'opère sans accident. Accompagné des mugissements sourds de la cataracte, je m'engage dans le taillis. L'obscurité y règne. Comment ne pas perdre le chemin? C'est un dédale, il y a bien des sentiers, mais ils aboutissent tous à un ruisseau limpide comme du cristal, trop large pour être sauté, trop profond pour qu'on puisse le passer à gué. D'issue, nulle trace. La nuit est presque close, et je commence à me faire à l'idée de la passer à la belle étoile. Mais quel est ce sifflement sinistre? Serait-ce un serpent? Je tends l'oreille. Un étrange bruissement la frappe. On dirait qu'un corps lourd s'approche lentement à travers le branchage. Grand Dieu! serait-ce un ours? Je suis armé d'un parasol. A ce moment, des éclats de rire, une voix vibrante qui ne m'est pas inconnue, se font entendre. Je suis la direction et, traversant les buissons, je tombe dans un sentier ; je sors du taillis et me trouve face à face avec la fasl young lady et son joyeux cortège.
(18 juin.) Le repos dominical se fait sentir même au fond de la Sierra Nevada. Il n'y a pas d'église, mais le maître de la maison, le mulâtre qu'il a engagé pour l'été en qualité de garçon, les valets de forme et quelques servantes indiennes ont mis leurs vêtements du dimanche et se prélassent dans les fauteuils de la véranda. Les hôtes s'arrangent
comme ils peuvent, s'assoient sur le plancher ou s'étendent sur le grabat de leur cellule.
Malgré la chaleur, + 24° R. et pas un sourde de brise, je remonte les bords de la Merced. La vallée se resserre graduellement. Une gorge étroite, étagée en terrasses, s'ouvre vers le sud-est. C'est par ces gradins que, de cascade en cascade, un puissant torrent descend dans la vallée. L'une de ces chutes, connue sous le nom de Nerval- f' II, est le but de la promenade. Quatre heures, aller et retour. Le caractère du pays est toujours le même : des blocs de granit lisses et luisants, roussis en beaucoup d'endroits par la mousse, ombragés partout d'arbres gigantesques. Le gazon est tapissé de fleurs ; mais ce sont des détails qui se perdent dans ce grand entourage. Le regard a hâte de passer outre, ou plutôt il est arraché aux séductions de ces modestes beautés. Involontairement, il s'élève aux dômes effilés de la forêt, les perce et s'arrête comme terrifié devant le spectacle grandiose des Titans de. la montagne qui d'un seul bond s'élancent vers le ciel. Il y a peu de variété dans les éléments de ce paysage et, sans jamais devenir monotones, ils se répètent sans cesse. La beauté, je l'ai dit, est dans la simplidté des contours et dans leur grandeur surnaturelle. Quant aux couleurs, l'artiste n'en a mis que trois ou quatre sur sa palette : le ciel bleu californien, une teinte d'azur mat saupoudré d'or; les rochers gris clair, avec des tons froids tirant sur le jaune. Parfois des lueurs d'un bleu pâle y serpentent verticalement. Ce sont les reflets de l'air sur le granit du rocher poli par les eaux de l'hiver.
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La végétation, d'un vert frais, intense, nuancé à l'infini. Il n'y a ni les clartés transparentes du haut plateau central de l'Amérique, ni les teintes vaporeuses d'outre-mer qui forment la beauté de notre ciel du midi. On dirait que le maître a oublié ou dédaigné de donner les dernières touches.
(19 juin.) Dans la nuit, chose rare à cette époque de l'année, un orage a rafraîchi l'atmosphère. Ce matin, l'air est de nouveau tiède. Des rafales viennent de temps à autre déchirer les rideaux de brouillard, les chasser de rocher en rocher, ployer sous leur étreinte les géants de la forêt. Au mugissement du vent se mêlent les soupirs des chênes et des érables, le sifflement courroucé des sapins et des cèdres. Les ombres des nuages, les rayons du soleil se succèdent avec rapidité. Parfois il y a intermittence, comme dans le pouls d'un fiévreux. La grande cataracte du Yosemiti offre un spectacle sublime. Le vent s'est engouffré dans la rigole verticale qu'elle a creusée dans le rocher. Il en déloge cette colonne d'eau haute de seize cents pieds, qui, fuyant l'ouragan, s'épanouit dans l'espace comme la robe de ^aze d'une danseuse.
A cinq heures du soir, le temps s'est assez remis pour nous permettre de monter à cheval. C'est avec délices que nous recevons quelques légères ondées, avec volupté que nous humons l'air balsamique de la forêt. La nature, comme régénérée, semble sortir du bain; tout est joyeux, frais, reposé. Nos petits moustangs galopent gaiement dans les prairies qui
longent la rive droite de la Merced; puis ils s'engagent dans un sentier contournant l'abîme en maint endroit et demandant des cavaliers qui aient bonne Icte, des chevaux qui aient bons jarrets. Le général de Virginie et moi, habitués tous deux à ce genre de chemins et de locomotion, nous avançons sans difficulté. Les deux jeunes gens et le guide, ce dernier non sans maudire le okl fdlovo qui nous retarde, restent en arrière pour aider mon ami de Pittsburgh à franchir les mauvais passages.
Rien de pittoresque comme la Merced à nos pieds, surmontée, devant nous, du pic de Vlnspiration ! Il n'y a que deyx chemins qui donnent accès dans la vallée de Yosemiti : au sud celui par lequel nous sommes venus et qu'à ce moment nous pouvons suivre de l'œil depuis le bord du précipice jusqu'à l'endroit où il pénètre dans la forêt. L'autre, celui même où nous nous trouvons, escalade la vallée vers le nord. L'ascension prend deux heures. Une cabane perdue au milieu de la forêt nous sert de gîte. D'après le hardi colon qui l'habite, cet endroit s'appelle Créants flat. Élévation, six mille cinq cents pieds. Froid intense. La nuit s'avance et le gros de notre party se fait encore attendre. Y aurait-il eu quelque accident? On commence à s'inquiéter. Le temps est de nouveau à l'orage, et la pluie tombe à torrents. Enfin, vers minuit, les excursionistes attardés arrivent, les dames plus mortes que vives, tous exténués de fatigue, mouillés jusqu'aux os et maudissant « le temps, le lieu et l'espèce humaine. »
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(20 juin.) Quoique nous n'ayons à faire qu'une irès-pctite journée, on donne le signal du départ vers quatre heures. « Pourquoi? demandé-je au ( onducteur. — Parce que, me répond-il, M. Coulter le veut ainsi. » M. Coulter est l'arrangeur de ces excursions, un des pionniers de Californie, le fondateur de la ville où nous passerons la nuit, et que la carte désigne sous le nom de Coulterville. Comme sa fondation, ce grand homme a eu des hauts et des bas. Aujourd'hui, on est en déveine. La ville tombe en ruines et M. Coulter, comme dernière ressource, tient des chevaux de louage pour les touristes que, de temps à autre, il va racoler à San- Francisco. Une voiture, par lui envoyée, nous attend à quelques milles de Crean's flat, à l'endroit où le chemin devient carrossable. Nous sommes sur l'un des grands contre-forts que la Sierra Nevada pousse vers la plaine. La route, en suivant les sinuosités de la crête, fournit au cocher dont je partage le siège l'occasion de 'faire briller les qualités qui le distinguent. Chez lui, la témérité l'emporte sur l'art, et nous courons ventre à terre. A chaque tournant, je me prépare à rouler dans le ravin. Les travaux de cette route, qui sera prolongée jusqu'à Yesomiti, sont exécutés à merveille par des ouvriers chinois. En plusieurs endroits, nous en voyons de petites troupes. Ces enfants du Céleste Empire ont la figure intelligente et l'apparence de gens audessus de leur condition.
A deux heures de l'après-midi, nous arrivons au gîte, une petite et sale auberge, tenue par un couple allemand. Que sont devenus les grands hôtels qui,
dans les jours de prospérité, faisaient la gloire de Coulterville? Les rues désertes, négligées, remplies de boue et d'immondices, les maisons mal tenues, en partie abandonnées, plusieurs déjà s'écroulant, rendent témoignage des péripéties qui forment l'ordinaire de la vie du mineur. Une seule maison me frappe par son aspect de prospérité. C'est le comptoir de Wells, Fargo et G'^ L'agent me raconte l'histoire de Coulterville. C'est un Yankee de naissance. Il s'énonce avec lucidité, brièvement, jugeant les choses à leur valeur pratique et au point de vue des exigences du jour. Il ne descend pas au fond. Il va au plus pressé. On y reconnaît la tournure d'esprit propre à l' Anglo-Américain.
Toujours poursuivi par les dogues de M. Coulter, je continue ma promenade. A deux pas de la ville est une petite église; plus loin, on aperçoit les cimetières séparés d'après les confessions. A en juger par l'étendue de cette nécropole, on dirait qu'il y a à Coulterville plus de morts que de vivants. Le cimetière catholique se reconnaît aux croix. On y voit une douzaine de tombeaux, renfermant les restes d'Italiens, de leurs femmes et de leurs enfants. Sur quelques-uns on lit des vers. Un époux pleure la mort de sa jeune compagne dans un sonnet digne de Pétrarque. Les rimes laissent à désirer, mais le sentiment y est. Dans la ville aussi, on rencontre des Italiens. Les uns sont occupés aux mines, d'autre? tiennent boutique, tous meurent de faim et maudissent le jour où ils ont quitté leur pays, le Piémont et la Lombardie.
Je visite une des mines, puis la forte chaleur
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m'oblige de revenir chercher l'ombre de l'auberge, car, tout autour de la ville, on a coupé les arbres. La femme de Thôtelier, un mineur bavarois et des myriades de mouches me tiennent compagnie. Des plaintes, des malédictions alternent avec de courts accès de gaieté inspirés par l'espérance d'un retour de fortune. La femme dit : « Nous vivons des mineurs qui prennent leurs repas chez nous. Quand ils cessent de payer, nous ne pouvons pour cela cesser de les nourrir. Cela les fâcherait (on n'aime pas à fâcher des mineurs), et d'ailleurs s'ils mouraient de faim ou s'en allaient, nous serions ruinés de même. — Comment vous payer, dit le mineur, si on ne me paye pas mes gages ? Mes compagnons et moi nous sommes tous dans le même cas. Les propriétaires des placers sont tenus à nous donner trois dollars par jour outre la nourriture. Depuis bientôt six semaines, pas de gages. Si nous cessons de travailler, ils seront ruinés, et nous perdrons les sommes qu'ils nous doivent. » Ici tout le monde est endetté, ballotté entre le désespoir et l'illusion, condamné à la vie du joueur.
Dans la salle, le père de l'aubergiste, avec l'autorité dont le grand âge jouit dans nos villages d'Allemagne, s'entretient avec plusieurs hommes qui, couverts de boue et de sueur, reviennent des placers. C'est dans cet état qu'ils souperont avec nous. Us occupent toutes les chaises et la banquette qui longe le mur. Les excursionistes attendent humblement debout. Ces mœurs si étranges aux yeux des nouveaux arrivés ont déjà cessé de me choquer. On •s'y habitue vite. Ce que tout le monde fait ou subit
s'impose comme loi. On ne songe pas même à s'y soustraire. Dans ces régions sauvages, les représentants de la civilisation ne brillent pasparFéducation, Ils n'ont apporté dans la forêt et dans les mines que des bras vigoureux, une intelligence souvent remarquable, beaucoup de courage et la soif de l'égalité. Pour la constater plus que pour la satisfaire, ils prétendent être vos supérieurs. Ceux qui dépendent d'eux suivent leur exemple et ont la même prétention vis-à-vis du patron. Qu'en résulte-t-ii ? Des hommes vivant fort à l'étroit et constamment aiguillonnés par le désir d'être les égaux de tout le monde, comment seraient-ils heureux? Leur vie est une suite d'aspirations irréalisables et de déceptions amères. Aussi ont-ils tous l'air maussade, sinon triste.
On voit des scènes que l'on ne croirait pas possibles, si on n'en avait pas été témoin. Ainsi, règle générale dans la Sierra Nevada, les moustanguers, cochers, bouviers, domestiques, dînent les premiers. Ils ont le même repas que les voyageurs et sont ordinairement servis à la même table. Ceuxci attendent debout que le dîner des gens soit terminé. Partout ces hommes affectent des allures de maître. Leur insolence serait insupportable si elle ne prêtait pas au comique. Au reste cette hauteur n'est qu'un masque. Elle ne résiste pas à l'appât d'un dollar glissé adroitement dans la main de ces « gentlemen «. Cela fait, non-seulement ils vous sourient agréablement, mais, ce qui est l'essentiel, ils poussent l'affabilité au point de vous apporter de l'eau dans votre chambre, de brosser vos habits/
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de cirer vos bottes. Pendant cette excursion, les voyageurs étaient obligés de faire leur toilette en l»lein vent, passant l'un après l'autre devant le robinet d'un rustique lavabo pratiqué près du puits, et il leur fallait nettoyer eux-mêmes leurs vêtements et leurs chaussures. J'ai demandé à mon ami de Pittsburgh pourquoi il ne faisait pas comme moi. Pour toute réponse, non sans rougir, il regardait tour à tour les excursionistes et les tyrans de l'endroit.
Ce qui me frappe, c'est moins l'insolence des bûcherons et des mineurs que l'attitude respectueuse de mes compagnons de voyage. Il y a parmi eux des hommes qui, par leur position sociale autant que parleur éducation, appartiennent, dans les États de l'Est leur pays et appartiendraient en Europe, aux classes supérieures de la société. Quand nous sommes entre nous, ils blâment sévèrement les traitements qu'on nous fait subir. Mais, mis en présence du souverain du rancho et de ses vassaux, la prudence l'emporte sur l'impatience. Non-seulement ils se taisent, mais ils se taisent avec un sourire gracieux. On est plus que sujet loyal, on est courtisan du pouvoir établi. Si je note ce fait, ce n'est certes pas par esprit de blâme ni pour augmenter le nombre des critiques, souvent injustes et inintelligentes, qu'on lit sur l'Amérique. Chacun de nous, cantonné dans quelque petite ville de la Sierra Nevada ou de n'importe quelle autre forêt de l'extrême Ouest, en ferait autant. Je cite ces exemples pour prouver que la liberté individuelle illimitée et l'égalité sociale, en Amérique comme ailleurs, sont une chimère, et
que les roitelets de village sont, en fait de soumission et d'étiquette, plus exigeants que les plus grands monarques de la vieille Europe.
De Yosemiti à Coulterville quarante-sept milles.
(21 juin.) On nous appelle à quatre heures. Les valets de ferme et les cochers de nos voitures déjeunent, comme toujours, les premiers. Derrière la chaise de chaque domestique, un voyageur se tient debout; il guette le moment de s'emparer de la place quand elle sera libre. Lorsque les gens qui ont pris leur repas fort à leur aise se lèvent de table, un des cochers nous dit d'un ton impérieux : Eat fost, mangez vite. Un autre aujoute : Nous vous donnons dix minutes. Ceux qui ne seront pas prêts resteront en arrière.
M. Coulternous assigne nos places. J'ai la mienne près du cocher. Il est petit-fils d'Allemand et parle encore la langue de ses ancêtres. Pendant que ses chevaux vigoureux dévorent l'espace à la vitesse de huit milles à l'heure, il me raconte sa vie. Il est propriétaire de deux paires de chevaux et gagne cent dollars par mois. Pour vivre avec sa femme et deux enfants, il lui faut six à sept cents dollars par an.
A vingt milles de Coulterville, nous descendons dans la plaine, jaune, brûlée, parsemée d'abord de beaux chênes verts, mais plus à l'ouest complètement dépourvue d'arbres. Pendant plusieurs heures, nous suivons le Tolomini, bordé d'une riche végétation. Cette rivière rappelle le Tage en-
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tre Abrantes et Santarem. En regardant en arrière, on voit les derniers contre-forts de la Sierra Nevada développer leurs masses imposantes, arrondies, boisées, semblables ici aux flancs occidenlaux du Liban.
Le soleil est impitoyable, et je me demande Gomment il me sera possible de résister à Tardeur de ses rayons. Heureusement, à chaque relai, un bon samaritain, au prix d'un demi-dollar, condescend à me jeter de l'eau froide sur la tête. Grâce à ce traitement prophylacticjue, j'arrive vers le soir, vivant et môme en bonne condition, à la station de Modesto etj une heure après, par le chemin de fer, àLathrop, où nous passerons la nuit dans un excellent hôtel. Demain, vers midi, nous serons de retour à San- Francisco.
Distance de Coulterville à Modesto, quarantehuit milles ; de Modesto à San-Francisco, cent et un milles.
Ici se termine mon excursion dans les forêts vierges de la Sierra Nevada. Plein de charme et d'intérêt, ce petit voyage, vu l'insuffisance des arrangements qui bientôt seront perfectionnés, suppose bonne santé et bonne patience. A en croire vos amis de San-Francisco, c'est une simple promenade de plaisir. Tout le monde vous la recommande, surtout ceux qui ne l'ont pas faite.
Du 1" au 24 juillet.
Sortie de la Porte d'Or. — Triste aspect de San-Francisco vu de la mer. — La Compagnie de la malle du Pacifique. — Le China: — Monotonie et émotions de la traversée. — Réflexions sur les États- Unis. — Débarquement à Yokohama.
(1" juillet.) A midi précis, le China quitte la jetée dite de la malle Pacifique. Les amis des partants leur serrent la main une dernière fois, puis se précipitent dans leurs embarcations. A une heure nous avons franchi la Porte d'Or, le Golden Gâte. Vu de la mer, San-Francisco offre un aspect des plus étranges et des moins attrayants : des collines de sable coupées en ligne droite par des rues larges, non pavées ou pavées en bois ;« rues et collines semblent monter perpendiculairement ; les maisons de bois sont brunes, le sable jaune, le ciel bleu pâle tacheté de gris ; des flocons de brouillard lui donnent l'apparence d'un voile de gaze déchiré. Des deux côtés, vers le nord et vers le sud, s'enfuient les galeries rocheuses de la côte. Là aussi les tons bruns et
jaunes l'emportent. Des nuages épais et immobiles dont le dessous plafonne, enveloppent comme un baldaquin la crête de ces montagnes. Le Cliff-house avec ses trois écueils, ce lieu de plaisance des phoques et des oiseaux aquatiques, est la dernière terre que nous apercevions. Devant nous et déjà au-dessous du China, le Pacifique étend ses flots verdâtres. Des ombres noires y rampent sinueusement. L'horizon de la mer et les îles Farallones sont invisibles. Le brouillard qui nous attend les dérobe à la vue. Encore quelques tours de roue de la machine et il nous enveloppe. Rien de plus lugubre que ce départ.
(2 juillet.) Le temps, superbe. Le vent, Nord-Est. La mer légèrement crispée, bleu d'outre-mer avec reflets pourprés. Des goélands de dimensions colossales nous suivent en voltigeant à quelques brasses au-dessus de l'arrière-pont. Dans les profondeurs, fourmillent de nombreux poissons plats, ornés d'une crête. Les marins anglais les appellent vaisseaux portugais, poriuguese men of war. Ce nom date probablementde l'époque où la Grande-Bretagne s'emparait de la suprématie des mers. Les navires de Yasco de Gama et des conquérants, ses successeurs, n'étaient pas des modèles de construction, mais ils portaient des héros dans leurs flancs. Ce qui était alors dit par dérision, rappelle aujourd'hui aux navigateurs la grandeur pâlie d'une nation chevaleresque.
(3 juillet.) La ligne de vapeurs qui fait le service entre San-Francisco et Hongkong en touchant Yokohama est de récente création. Si une expérience de trois ans permettait de former un jugement définitif, le problème, si longtemps jugé chimérique, de traverser dans toute sa largeur le Pacifique avec des steamers à roue, aurait été résolu victorieusement par la compagnie américaine. Mais il n'y a qu'un départ par mois, et trente-six à quarante traversées (aller et retour) ne suffisent peut-être pas pour donner des résultats positifs. Quoiqu'il en soit, jusqu'à ce jour aucun accident n'a eu lieu. Les bateaux partent et arrivent avec la régularité d'un train de chemin de fer. C'est avec une assurance qui donne le frisson que, le V de chaque mois, au moment de quitter la Cahfornie, les officiers du bord disent aux passagers : le- 24, à neuf heures du matin, vous débarquerez à Yokohama. Un de leurs steamers, il est vrai, cinq jours après avoir quitté San-Francisco, a eu sa machine dérangée, et n'a pu marcher qu'avec une roue. Cependant le capitaine a eu la témérité de continuer et le bonheur d'entrer dans le port de Yokohama après neuf jours deYetard seulement, ayant consumé presque tout son charbon et étant fort à l'étroit quant aux provisions.
Un autre steamer a failli périr sur les côtes japonaises dans un typhon. Les garanties de sécurité que toute compagnie doit offrir aux marins à son service, aux passagers et aux marchandises que ses bâtiments transportent, ces garanties sont-elles réellement données? Sur cette question, Ico avis se partagent. Des officiers de la marine de guerre an-
glaise et française, des notabilités du haut commerce de San-Francisco que j'ai entendus débattre cette question, en doutent ou soutiennent positivement le contraire. Les marins américains, de leur côté^ prétendent qu'aucune navigation ne présente moins de dangers, et qu'aucun bâtiment voguant sur les mers n'est plus en mesure de les affronter. Voici les objections des sceptiques : La compagnie de la malle pacifique P. M. S. S. C, Pacific Mail Steam Ship Company, reçoit du gouvernement de Washington une subvention annuelle de cinq cent mille dollars (plus de deux millions et demi de francs). Cette subvention est insuffisante, parce que, comparativement aux dépenses, l'affluence des passagers de première classe et le trafic sont encore peu considérables. Pour rentrer dans ses frais, qui sont énormes, la compagnie, obligée d'expédier, le 1" de chaque mois, un bateau de San-Francisco et, le 12, un bateau de Hongkong, doit nécessairement, par des motifs d'économie, réduire au plus strict nécessaire le nombre de ses steamers et leur personnel. Les grandes compagnies des lignes transatlantiques d'Europe et les Messageries maritimes françaises emploient un personnel plus nombreux au moins du double. Quant aux bateaux et au matériel, la différence est dans les mêmes proportions. La compagnie américaine fait le service avec quatre bateaux seulement, dont chacun, à chaque voyage, aller et retour, doit parcourir l'énorme distance de quatorze mille quatre cents milles (soixante au degré). Il en résulte que les bâtiments s'usent très-vite, que, dans les ports, le temps fort limité durant lequel ils y
restent à l'ancre ne suffit pas pour donner les soins nécessaires à l'inspection de la machine et aux réparations indispensables, et que, sous ce rapport, le matériel manque de solidité. De plus, pour réduire h. dépense, tout l'équipage, sauf les officiers et les mécaniciens, se compose de Chinois. Or les Chinois sont de médiocres marins : par le mauvais temps, ils perdent la tête; en cas d'embarras sérieux, ils manquent de courage et de discipline. Les domestiques du bord sont également Chinois. A quoi il faut ajouter les nombreux passagers de cette nation que transportent ces bâtiments, surtout en venant de Hongkong. Les voyageurs blancs atteignent un chiffre comparativement peu élevé. Dans certaines éventualités, la disproportion pourra donner lieu à des inconvénients graves. De San-Francisco à Yokohama, il y a, tout d'une traite, cinq mille milles à parcourir, sans possibilité en cas d'accident de chercher un port de refuge ou de ravitaillement. On est donc obligé d'embarquer toute la quantité nécessaire de charbon en prévision d'une prolongation de la traversée, par suite soit de mauvais temps, soit de quelque accident. Il en résulte que les bateaux, durant les premiers jours de la navigation, sont surchargés, lourds et par conséquent peu dociles, unicieldy. Ils manquent de l'agilité, buoyancy, si essentielle parles bourrasques qui sont fréquentes en certaines saisons sur les côtes de Californie, et qui soufflent pendant une grande partie de l'année sur les côtes du Japon. Mais il y a d'autres considétions plus graves encore, dignes par conséquent de fixer l'attention du gouvernement central et des di-
recteurs de la compagnie. Elles ont rapport à la construction des bâtiments. Ce sont des steamers à roues, de cinq mille tonneaux, qui ne peuvent marcher qu'à la vapeur. La mâture est démesurément faible et petite, et elle doit l'être, car on n'a pas encore résolu le problème d'adapter, à de si grands navires qui doivent parcourir sans relâcher de si grandes distances, le système de la voile et de la vapeur conjointement et à proportions égales. Des bateaux à vapeur, il est vrai, se rendent, directement et sans relâcher, d'Angleterre en Australie. Mais ce sont, en réalité, des voiliers qui profitent des vents alizés et des courants, et qui là où les uns et les autres les quittent, comme aussi en temps de calme, s'aident de la vapeur; l'hélice n'est qu'un auxiliaire, la voile est l'essentiel. Ces traversées s'accomplissent donc dans d'excellentes conditions. Mais ces conditions font complètement défaut à la navigation dont il s'agit. D'abord les vices de construction. Je les ai indiqués ; ils proviennent de la prétention, téméraire dans l'état actuel de la science et de l'art nautiques, d'adapter conjointement la voile et la vapeur à de si grands navires pour une si longue navigation non interrompue. Ce n'est pas tout. Le Pacifique n'offre aucun des avantages dont se prévalent les « auxiliaires » et les skippers qui font le voyage d'Australie. Il n'y a, dans le Nord-Pacifique, ni vents alizés, ni courants réguliers. Dans ces parages, les vents décrivent souvent la circonférence d'un cercle- Pendant que, sous le trente-sixième parallèle invariablement suivi en été par les bateaux de la compagnie parce que c'est la ligne droite et en consé-
quence la plus courte, la brise d'est prédomine, le vent souffle de l'ouest avec violence à quatre-vingts ou cent milles plus au nord. Les bâtiments, des voiliers pour la plupart, et le nombre n'en est pas grand, qui font le trafic entre les États Pacifiques et l'extrême Asie, transportant au Japon la farine et les bois de construction de la Californie et de FOrégon, en rapportant du thé, prennent toujours la route du nord pour échapper aux calmes qui régnent plus au sud. Ceci explique pourquoi les st amers de la compagnie n'aperçoivent jamais de voiles. En résumé, les moyens employés par la compagnie sont insuffisants pour la tâche; la disproportion à bord de ses bateaux entre les éléments blancs et chinois est un inconvénient grave; enfin, et c'est là le point principal, il faut, pour faire un service régulier, avoir recours à la vapeur, employer de très-grands bateaux, les surcharger de charbon ; car, en cas de dérangement de la machine ou d'épuisement du combustible, hs voiles qu'on emploie ne seraient d'aucune utilité. Vu la nature des bateaux dont la compagnie dispose, et quoiqu'ils soient parfaits comme vapeurs, il vaudrait mieux diviser la route en deux parties et relâcher à Honolulu. On prolongerait, il est vrai, la durée du voyage, mais on réduirait considérablement les risques qui viennent d'être signalés. Faire traverser à ces steamers le Nord- Pacifique tout d'une traite, c'est méconnaître les règles de la prudence et provoquer des catastrophes. A ceci les Américains répondent : Les moyens de la compagnie sont plus que suffisants. Ses vapeurs, comm tout le monde le reconnaît, sont
des modèles de perfection. Ils s'usent moins vite (juc les bateaux des compagnies atlantiques, parce qu'ils marchent plus lentement, la moyenne de leur marche réglementaire étant de deux cent quarante milles dans les vingt-quatre heures, tandis que les steamers des Cunard et des autres compagnies font trois cents milles. Les relâches aux deux extrémités de la route sont assez longues pour permettre d'accomplir les travaux nécessaires d'inspection, de nettoyage et de réparation. Il n'y a pas, sur les mers du globe, de navires plus proprement et mieux tenus. Le personnel n'est pas réduit au minimum; il répond amplement aux exigences du service. Pas de superflu, il est vrai. Pas de paperasses inutiles , ni de longueurs bureaucratiques, pas de distinctions hiérarchiques, ni d'étiquette au delà du strict nécessaire. Le capitaine ne se croit pas amiral ou commodore. Après avoir donné les ordres au premier cfficier, il ne dédaigne pas de visiter lui-même deux fois par jour, conformément à ses instructions, la machine, les cuisines, les cabines des passagers et de descendre jusqu'à fond de cale. En comparaison de vos hgnes d'Europe, chacun de nos officiers fait double travail, mais chacun d'eux a double paye. Notre système a tous les avantages de la simplicité, et, en cas de dangers, offre plus de sécurité que le vôtre, car chacun de nos agents est pénétré du sentiment de sa responsabilité, ne se croit pas trop grand monsieur pour faire les choses par lui-même, et ne s'en rapporte jamais à ses subordonnés, par la raison toute simple que le plus souvent il n'en a pas à sa dispo-
sition. L'équipage se compose de Chinois, et les Chinois certes, comme marins, ne valent pas les blancs. Mais, sous le rapport de la discipline, nous les préférons aux matelots américains ou européens que l'on trouve dans les ports du Pacifique. Ceux-ci appartiennent, tout le monde le sait, à la lie de la population blanche. Ce sont, pour la plupart, des querelleurs et des ivrognes, toujours disposés, quand on est à l'ancre, à rompre leur engagement et à s'enfuir. Les matelots chinois, au contraire, se distinguent par la douceur de leur caractère ; ils sont soumis et obéissants. Il n'y a pas d'exemple, parmi eux, de rixe ni d'insubordination. Quant aux passagers de cette nation, telle est la disposition de leurs cabines qu'on peut les mettre sous les verrous aux premiers symptômes de sédition. D'ailleurs ils ne sont pas armés, et le capitaine, en temps ut^le, distribuera un nombre suffisant de revolvers aux passagers blancs qui, en mettant le pied sur le pont, prennent l'engagement de se tenir à sa disposition, s'il les en requiert. Au reste, par les raisons qu'on vient d'indiquer, les bateaux des grandes maisons anglaises de Shanghaï, de Hongkong et de Calcutta ont un équipage entièrement composé de Chinois ou de Malais. Le prétendu danger causé par la prépondérance de l'élément jaune est donc une chimère.
Mais arrivons à votre grande objection : la construction de nos steamers. 11 est vrai que la vapeur est l'élément essentiel, et elle doit l'être, puisqu'il s'agit de parcourir des espaces énormes avec la régularité d'une horloge. Certes, la voile n'est qu'un
accessoire, et il serait désirable de lui assig^icr un rôle plus important; mais telle que nous l'employons, elle donne, en cas de dérangement de la machine, de sérieuses garanties. Nos petits mâts seraient alors remplacés par de grands mâts. Chaque bateau en est muni. Vous pouvez les voir couchés, sur le pont, le long du bastingage. Ainsi, même en supposant l'éventualité peu probable où il serait impossible de marcher au moins avec une roue, on aura toujours la chance d'atteindre soit Yokohama, soit San-Francisco, de se maintenir de toute façon sur la route que suivent nos bateaux et par consé- (juent d'être vu et secouru par l'un d'eux. Car, notez bien, notre service se fait avec une telle régularité, avec une telle précision nautique que, sauf de très-rares exceptions causées par le brouillard, les steamers dont l'un a quitté San-Francisco et l'autre le Japon, se rencontrent régulièrement à un point, à un jour et presque à une heure calculés et connus d'avance. Quant aux provisions de bouche, on en est amplement pourvu. Enfin, il n'est pas exact de dire que les bateaux soient surchargés en quittant le port. Partout, au contraire, ils se trouvent placés dans les meilleures conditions. En mer, il faut tou- •ours faire sa part à l'incertain, aux éléments. Ceci s'applique à toutes les navigations. Nous ne craignons en réalité qu'un ennemi : l'incendie, et contre l'incendie les précautions les plus ingénieuses et les plus minutieuses sont prises. Nous osons vous les recommander. C'est un progrès à faire. Mais ce qui parle plus haut que nos raisonnements, c'est l'expérience de plus de quarante voyages, ce
qui fait quatre-vingts traversées du Pacifique et des mers si mauvaises de la Chine et du Japon. Nos bateaux ont, dans ces trois ans, parcouru plus de six cent mille milles. Ils sont tous rentrés dans la Porte d'Or sans avoir perdu un homme ni un colis *. Yoilà donc le pour et le contre. Qui a raison? Ce n'est pas à des profanes à en décider. Vogue donc la galère ! Et, puisque nous nous y sommes embarqués, persuadons-nous que la compagnie a raison, et que rien n'est plus sûr que de traverser le Pacifique abord de ses bateaux. Certes, rien n'est plus paisible tant que cet Océan répond à son nom, et c'est la règle en cette saison et sous cette latitude. Pendant les mois d'hiver, les steamers suivent une route plus méridioi'iale. La distance à parcourir s'augmente alors d'environ deux cents milles. Ainsi, pendant toute l'année, on peut compter sur un ciel serein et sur une mer calme, toujours en exceptant une zone étroite de trois cents milles environ sur la côte de Californie, et une autre de cinq à six cents sur la côte du Japon. Entre les deux, la
1. Ce fier appel à un court mais brillant passé vient de recevoir deux cruels démentis. Le 24 août 1872, entre onze heures et minuit, en rade de Yokohama, YAmeriùa, la gloire de la compagnie, après avoir heureusement accompli son onzième voyage, a été détruit par un incendie. C'est le China qui apporta la triste nouvelle à San- Francisco. L'enquête sur les causes de ce désastre n"a donné aucun résultat. Au dire de témoins oculaires, moins de sept minutes après qu'on eut aperçu les premières flammes, tout le bâtiment, de proue en poupe, n'était qu'une seule immense colonne de feu. Au moment suprême, le capitaine, grièvement blessé, se jeta dans la mer et fut sauvé par le commandant du Costarka, steamer de la même compagnie. Trois passagers européens et plus de soixante Chinois, tous en destination pour Hongkong, périrent ou brûlés ou noyés. Les Chinois, songeant avant tout à sauver leurs économies, perdirent un
nature n'a pour vous que des sourires — des sourires, il est vrai, ressemblant quelque peu à des l)âillemenls. Autour, au-dessus, au-dessous de vous, tout dort, les hommes, l'air, la mer.
(4 juilcl.) Le temps est gris, mais gris de perle. Le bâtiment est peint tout en blanc : les mâts, les cabines du pont, les bastingages et la toile qui couvre le pont. Ce pont, de la poupe à la proue, est tout d'une pièce et forme une excellente promenade. Pendant la plus grande partie de la matinée, j'y suis seul. Les passagers de première classe se lèvent tard; ceux de deuxième, les Chinois, jamais. Ils se couchent à San-Francisco, et ne quittent leur lit que pendant le temps qu'il faut pour le faire. On ne les voit jamais sur le pont. Les matelots aussi, après avoir terminé leur service, disparaissent. Et
temps précieux; puis ils se précipitèrent tous à la fois sur «une échelle qui se brisa sous leur poids. L'or qu'on trouva sur leurs cadavres prouve que pas un d'eux ne rentrait pauvre dans son pays.
Le Bienville, loué par la compagnie pour desservir la ligne de ^ew-York-Asjiinwall, prit feu le 15 août dans les parages des îles Babama. On eut à peine le temps de quitter le bâtiment qui fit explosion et sombra. Des cent vingt-sept personnes qui se trouvaient à bord quarante perdirent la vie.
Un steamer portant aussi le nom d.' America périt également par le feu, peu d'heures après avoir quitté le port de Nagasaki. Le même été enfin, un autre grand vapeur dont j'ignore le nom, se rendant de Yokohama à Shanghaï, fit naufrage dans la mer intérieure du Japon. Ces deux bâtiments n'appartenaient pas à la Pacific Company, qui a augmenté son personnel et le nombre de ses bateaux comme aussi le nombre de ses voyages, devenus bi-mensuels, et fait de brillantes affaires.
quel service facile par le temps qu'il fait! En sortant de la Porte d'Or, on a hissé les voiles et on n'y a plus touché. La brise d'est est constante et juste assez forte pour les maintenir en position et pour neutraliser l'eflet de la brise du bateau. La résultante, pour la sensation, est un calme plat. La fumée monte vers le ciel en colonne droite. Les matelots ont donc la partie belle. Ils dorment, ou jouent, ou fument en bas avec leurs compatriotes. Les deux hommes 'au gouvernail, ceux-là des Américains, sont également invisibles, car une guérite les dérobe à la vue, eux et le timon et souvent aussi l'officier de service. J'ai donc le pont de cet immense navire à moi tout seul. Je l'arpente de bout en bout. Quatre cents pas, aller et retour ! Le seul obstacle est formé par une barre de fer transversale qui, à hauteur de tète, relie au centre les deux bords du steamer. Elle est peinte en blanc comme le navire et difficile à distinguer. Dans toutes les situations de la vie, il y a, sinon un ver rongeur, une épine dans notre chair, au' moins quelque point noir. A bord du China le point noir, pour moi, c'est cette barre blanche. Outre que je m'y cogne d'innombrables fois, elle me rappelle sans cesse la fragilité des choses humaines. Elle est bien mince, et cependant, au dire de l'ingénieur, c'est elle qui par le très-gros temps doit empêcher la coque énorme du bateau de se fendre en deux. 11 y a des moments où votre vie tient à un fil; ici elle tient à une barre de fer; cela vaut mieux, mais ce n'est pas assez.
(5 juillet.) Hier soir, on a célébré l'anniversaire de la déclaration d'indépendance des États-Unis. Les Américains parlaient avec facilité, avec esprit, mêlant à des morceaux d'éloquence un peu banale des mots pour rire qui leur font rarement défaut. Tout le monde était momentanément sorti de l'état de somnolence qui nous a envahis.
Ce matin, le temps est plus splendide que jamais. Tout est bleu et or. Dans l'eau miroitent toujours ces reflets d'un pourpre mat qui m'ont frappé dès le second jour de la traversée. Sur le pont, personne. Le balancier de la machine monte et descend lentement. Les vagues se gonflent et s'enfoncent régulièrement comme la poitrine d'un dormeur. Autour de moi, sauf le bruissement des roues et parfois le battement d'ailes des goélands qui nous suivent depuis San-Francisco, silence profond. En bas, de même. De temps à autre, j'entends le son d'une guitare ; il sort de la boutique du barbier. Cet artiste est mulâtre. A l'autre bout de la grande cabine, le purser charme ses loisirs en jouant du même instrument. Les passagers, retirés dans leurs cabines ou étendus sur les fauteuils du salon, lisent ou sommeillent. Ils ne paraissent sur le pont que fort tard dans la journée.
Aux premières, nous ne sommes pas nombreux, vingt-deux en tout : deux touristes anglais, des jeunes gens fort agréables et du meilleur monde, deux négociants de la même nation établis à Yokohama, l'un accompagné de sa femme, et quelques Américains, un homme du haut commerce de Boston, un jeune médecin qui, après avoir pratiqué aux îles
Sandwich, va chercher fortune au Japon, deux graineurs italiens, deux Espagnols qui vendent de la chair humaine; établis à Macao, ils expédient des koulis au Chili et à la Havane. Pendant mon long séjour à Lisbonne, j'ai cru trouver aux hommes qui s'étaient enrichis dans la traite des noirs, alors encore florissante, un certain air de famille, une expression toute particulière qui n'est pas belle. Je l'ai retrouvée dans la physionomie de l'un de ces Espagnols avant même de connaître son métier.
Involontairement, les passagers, si peu nombreux, se divisent en deux coteries : l'anglo-saxonne et la latine. Il y a encore une jeune femme de couleur, vraie tête et figure de madone. Elle est veuve et va rejoindre son futur, un coiffeur de Yokohama. Sa fille est un petit monstre sourd-muet qui pousse des cris rauques et inarticulés. Mais la tendresse et l'infatigable sollicitude de la mère sont un spectacle si doux, si touchant, que tout le monde supporte volontiers la présence incommode, sinon dégoûtante, de cette pauvre petite créature. C'est l'amour maternel qui opère ce prodige. Et on doute des miracles !
La race jaune est représentée par mon ami Fang- Tang et par deux Japonais affublés d'un costume européen qui leur va fort mal. L'un, ancien gouverneur d'une province, ne parle que le japonais; l'autre, jeune étudiant, fils, dit-on, d'un daimio, semble, comme linguiste, avoir peu profité de son séjour en Angleterre; cependant il parvient à me dire : England ail good, Japan ail bad: Tout est bon en Angleterre, tout est mauvais au Japon. C'est le ré-
sumé de son éducation européenne. Elle lui assurera le bonheur dans son pays.
La figure la plus intéressante de nous tous est sans contredit un vieux parsee de Bombay. Boulanger de son métier, mais prince-boulanger, il fournit le meilleur pain aux résidents européens à Yokohama, à Shanghaï et à Hongkong. Avant rétablissement des lignes de bateaux à vapeur, ses bâtiments traversaient les mers de Chine et du Japon. C'est un personnage important. La belle tête, la belle barbe blanche, le maintien digne, la politesse exquise, même le costume sobre mais pittoresque de ce vieillard, s'harmonisent avec la tournure de son esprit, sa vaste expérience et sa position sociale. On sait que les marchands jouissent aux Indes d'une haute considération. Nos causeries sont longues et faciles, car il parle l'anglais couramment. Il a, me dit-il, voulu voir de près la civilisation européenne. C'est pour cela qu'il est allé en Amérique. Il a visité San-Francisco. Cela lui suffît. Après s'être bien assuré que je ne suis pas Américain, il m'avoue ne pas trouver de termes assez sévères pour blâmer tout ce qu'il a vu : « Quel scandale dans les rues! Les femmes, et quelles femmes, fi donc! Et les hommes 1 Quel manque de dignité! Il n'en est pas ainsi dans mon pays. L'Oriental aime le prochain, il est bon, serviable et décent; jamais, dans les rues de nos villes, vous ne serez choqué par l'aspect d'ivrognes ou de femmes de mauvaise vie. L'Américain ne pense qu'à lui-même; il est grossier et se livre publiquement à des excès. « C'est avec impatience qu'il a attendu le départ
du bateau pour fuir à jamais ces lieux antipathiques.
Le capitaine Cobb, né clans l'Est, comme tous ses officiers, est un excellent marin, poli et plein d'attention pour les passagers. Plus ou moins, il communique ces qualités à ses subordonnés.
M. 0., l'ingénieur en chef, issu d'une bonne et ancienne famille d'Espagne, natif des îles Canaries, élevé à la Havane, forme un singulier contraste avec son entourage anglo-américain. C'est un mélange du caballero et de l'ascète castillan. On n'a qu'à le regarder pour reconnaître l'homme d'élite. Cette première impression est confirmée par sa conversation. Jeune encore, il doit sa place à son mérite. Ses loisirs sont consacrés à la lecture sérieuse. Sa cabine qui, d'un côté, ouvre sur le pont, et de l'autre sur la chambre des machines, reflète la tournure de son esprit et les aspirations de son âme. Une petite bibliothèque, où les traités de théologie et de sciences exactes coudoient les auteurs classiques espagnols et les œuvres de Donoso Cortès; deux pots de fleurs que sa femme lui a donnés au départ et qu'à force de soins il a su jusqu'ici préserver contre l'air salé de la mer; enfin le portrait de cette jeune dame. Concevez-vous tout ce qu'il y a de poétique, de triste, de solitaire dans cette existence anormale? Il aime, il est vrai, son métier ; il vit en bons termes avec ses camarades. Mais, fervent catholique, il passe sa vie avec des hommes dont la moindre préoccupation est la religion; jeune époux amoureux, il voit sa femme tous les trois mois pendant dix-huit imn:ftA passionné pour les études spé-
DE SAN-FRANCISCO A YOKOHAxMA. 287
culatives, son métier est de surveiller une machine et d'en compter lys évolutions.
Le médecin du bord, natif du Sud, d'un âge déjà avancé, est philosophe. Il envisage les choses par leur côté le moins brillant. Sa spécialité est d'examiner le revers de la médaille. L'originalité de son esprit, sa causticité rachetée par un fond de bonhomie et une vaste expérience, donnent à sa conversation un charme particulier. En général, le grand attrait des voyages lointains est de rencontrer des hommes très-différents de vous-même. Tout est autre en eux : le point de départ, l'éducation, la manière de voir et d'être. Le docteur exerce en même temps les fonctions de bibliothécaire. Tous les jours, à une heure, il distribue les livres qu'on demande : les auteurs classiques anglais, et, ce qui est bien précieux, les meilleurs et les plus récents ouvrages sur la Chine et le Japon.
N'oublions pas le purser^ l'homme qui tient les cordons de la bourse, personnage important pour le passager, et plus haut placé à bord des bateaux américains que ne le sont les stewards des steamers européens. C'est toujours un gentleman qui vous sourit agréablement, qui n'attend et n'accepte aucun pourboire, et qui, de temps à autre, vous serre affectueusement la main. J'aime beaucoup le «ôtre, mais je l'aimerais mieux s'il jouait moins de la guitare.
Le garçon en chef est Hambourgeois. Lui et son compagnon blanc mènent une douce existence. Ils se bornent à surveiller les domestiques chinois, et passent le reî^te de leur temps à .folâtrer avec les
femmes de chambre. Ce sont les deux seuls désœuvrés du personnel. Trente-deux icaiters de couleur jaune font le service de la table et des passagers. Tous petits de taille, ils ont très-bonne apparence avec leur toque noire, leur queue noire aussi, qui descend presque jusqu'aux talons, leur tunique bleu foncé, leur large et court pantalon blanc, leurs guêtres ou leurs bas blancs, leurs souliers de feutre noir avec de fortes semelles blanches. Ils forment toujours des groupes symétriques et font tout avec méthode. Figurez-vous une vaste salle où se perd la table des vingt-deux convives avec ces petits Chinois qui voltigent autour d'eux d'un air respectueux et sans faire le moindre bruit. Le Hambourgeois, négligemment appuyé contre une console, une main enfoncée dans la poche de son pantalon, dirige, avec l'index de l'autre, les évolutions de sa docile escouade.
(6 juillet.) Tou,^ ies jours, à onze heures du matin et à huit heures du soir, le capitaine, suivi du purser, fait la visite du bâtiment. A celle du matin, on ouvre les portes des cabines en respectant seulement celles des dames. Mais dès que celles-ci en sortent, l'œil de la Providence, c'est-à-dire du capitaine et du purser, y pénètre également. Les allumettes, si on en trouve, sont impitoyablement confisquées. Ce matin, le capitaine m'a engagé à l'accompagner, et j'ai pu me convaincre de la propreté extrême, de l'ordre et de la discipline absolue qui régnent partout. Rien n'est appétissant comme
ce qu'on évite ordinairement de voir, les cuisines. Le chef et les marmitons, des Allemands, en faisaient les honneurs. Partout les employés de chaque département se trouvaient à leur poste, empressés d'exposer à la vue des visiteurs les réduits les plus secrets de leur domaine. C'était comme un examen de conscience consciencieusement fait. Les magasins aux provisions sont admirables. Tout est de première qualité, tout est en abondance, tout est classé, étiqueté comme les drogues d'une pharmacie. Sous l'avant-pont est le quartier des passagers chinois. Les nôtres sont au nombre d'environ huit cents. Tous couchés, ils fument, causent à haute voix, et jouissent de la bonne fortune, si rare dans leur existence, de passer cinq semaines dans l'oisiveté. Malgré le grand nombre d'hommes parqués dans un espace comparativement restreint, la ventilation y est si bien établie que l'air n'y est nullement vicié. Le capitaine visite tout, absolument tout; et partout nous avons trouvé la même propreté. Dans un petit réduit réservé aux fumeurs d'opium nous avons vu plusieurs de ces victimes d'une habitude funeste. Les uns humaient avidement le poison, d'autres en ressentaient déjà les effets. Couchés sur le dos et profondément endormis, les traits inondés d'une pâleur mortelle, ils ressemblaient à des cadavres.
(7 juillet.) Contrairement à notre somnolence habituelle, nous sommes tous en proie à une vive agitation. Le China est arrivé au point où il doit rencontrer V America qui a dû quitter Hongkong il
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y a vingt-cinq jours. Les huniers de nos petits mats sont occupés par de petits Chinois qui, de leurs petits yeux tout grands ouverts, interrogent l'horizon. Le capitaine et les officiers se tiennent près du beaupré, leurs longues-vues braquées dans la même direction. Mon ami a quitté aussi sa machine, ses fleurs et le portrait de sa femm.e pour perlustrer la mer bleue, légèrement gonflée et vide comme toujours. Pas ô! America ! Le capitaine est dans ses petits souliers. Il consulte ses cartes, ses instruments, ses officiers, mais la journée se passe sans que le steamer soit signalé. Le dîner est triste. Nous avons tous l'air préoccupé et le capitaine inquiet. Il paraît que les directeurs de la compagnie mettent du prix à ce que les deux bateaux se rencontrent. C'est pour eux la preuve que les capitaines ont exactement suivi leur route et que le bâtiment qui vient de San-Francisco a parcouru sans accident un tiers du Pacilique. Les passagers profitent volontiers de cette précieuse occasion d'écrire à leurs amis. Pour les capitaines c'est une question d'amour-propre. Ils veulent ainsi prouver leur habileté à tracer, malgré les courants si variables et peu connus, je crois, du Pacifique, une ligne droite à travers cette immense nappe d'eau.
(8 juillet.) A cinq heures du matin, le second officier tombe dans ma cabine : « V America est en vue ! » Je me précipite dans mes vêtements. La matinée est superbe et ce steamer colossal, le plus grand après le Great-Eastern^ s'approche majestueusement.
On échange les saluts d'usage et un gig de V America nous apporte un extrait de son journal, la liste de ses passagers, les feuilles de Hongkong, Shanghaï et Yokohama, et, ce qui est l'essentiel, se charge de nos lettres pour l'Amérique et pour l'Europe. Quelques instants après, il reprend sa course. Beau et grandiose spectacle^ ! A six heures il disparaît à l'horizon. Au point de la rencontre, nous avons parcouru exactement quinze cents milles, la moitié de la distance entre l'Angleterre et New- York.
Les journaux de Chine et du Japon fournissent une lecture assez curieuse : des plaintes ^ur la stagnation des affaires, des appréhensions à l'égard de l'état embrouillé du Japon, où l'ancienne constitution féodale a été virtuellement abolie. De là, mécontentement de quelques grands daimios qui font des préparatifs de guerre. Il en est un qui a rétabli l'ancienne cérémonie de cour tombée en désuétude, de fouler la croix aux pieds.
Ce sont pour moi autant de rébus. Mais la solution au Japon, si j'y trouve des personnes qui puissent et veuillent me renseigner.
(9 juillet.) La liste des passagers de V America est affichée ; elle donne aussi à penser. On y voit figurer une cinquantaine de Japonais, tous appartenant à des familles nobles. Le gouvernement réformateur du jour les envoie pour un an, aux frais de l'État, en Amérique et en Europe. Ils doivent y recueillir,
l. Voir la note page 280.
pour les rapporter dans leur pays, les germes de la civilisation, comme les graineurs italiens vont tous les ans au Japon chercher le ver à soie, k en juger par nos deux Japonais civilisés qui reviennent d'Europe, on oserait douter du succès de la méthode. Le vieux parsee, qui prétend connaître l'Empire du Soleil levant mieux que la plupart des résidents européens, me dit : « Les Japonais sont des enfants, de bons enfants ; mais, jeunes ou vieux, toujours des enfants. Ceux qui vont en Europe emportent beaucoup d'argent ; ils tombent entre les mains de fripons qui les mènent dans de mauvais lieux et les détroussent. Puis nos pauvres dupes reviennent l'oreille basse, la bourse vide et aussi ignorants qu'ils étaient au départ. Voyez ces deux hommes que nous avons à bord : ils n'ont rien appris et ont dépensé des sommes fabuleuses. L'un d'eux, le gouverneur, m'avoue qu'il est ruiné. » Ce fait m'est confirmé par mon ami Fang-Tang, fort intime avec le fonctionnaire qui a si clièrement payé sa soif de civilisation. On saito'ie les langues chinoise et japoponaise, quoique aeiainv...^^ souche mongole, n'ont conser\^é que fort peu d'affinité. Mais au Japon on a adopté depuis plusieurs siècles les caractères chinois. C'est donc par écrit que des personnes des deux nations peuvent correspondre sans savoir les deux langues. Mes deux compagnons de voyage se servent de cette méthode. Assis à côté l'un de l'autre, ils passent des heures à écrire et à échanger leurs notes. Qu'est-ce qu'ils peuvent se dire ?
(10 juillet.) Aujourd'hui, nous avons passé le 164» degré de longitude (Greenwich). Il correspond au méridien de Vienne. Nous avons 21 degrés Réaumur dans nos cabines. Sur le pont, sous la tente, il fait encore plus chaud. L'humidité est extrême. Le vent souffle toujours de l'est. Depuis San-Francisco, on n'a pas touché aux voiles.
(11 juillet.) Longue causerie avec un homme du Sud. Son pays en forme le sujet. Ce sont les lamentations d'un prophète de l'Ancien Testament ! Je n'ai pas encore rencontré un seul de ses compatriotes qui ne m'ait parlé dans le même sens; mais rarement j'ai entendu exprimer la douleur du patriote dans un langage plus simple, plus élevé, plus émouvant. Après avoir tracé à grands traits, mais avec de vives couleurs, un tableau séduisant de ce que le Sud a été, il me fait voir ce qu'il est devenu depuis la guerre : une seule et immense plaie. Un étranger qui n'a pas étudié la question sur les lieux doit naturellement suspendre son jugement; mais, vu l'unanimité de ces plaintes, il est permis de se demander si les hommes avec la meilleure volonté, si le temps qui ferme tant de blessures, pourront remédier à des maux jugés incurables, incurables sous le régime actuel, par ceux qui en sont affligés. Je l'avoue, les raisonnements des hommes du Nord, qui voient naturellement les choses moins en noir, ne me rassurent guère. Ils comptent sur la communauté des intérêts ; mais ciest précisément la divergence des intérêts qui a provoqué l'insurrec-
lion ; sur raction du temps qui apaisera les passions et modifiera les idées et les sentiments des générations à venir ; mais ces espérances sur quoi se fondent-elles? Ne sont-elles pas chimériques? L'histoire montre fort peu d'exemples d'une nation qui, à tort ou à raison, se croyant opprimée, se soit sincèrement réconciliée avec ses vrais ou prétendus oppresseurs. Elle accepte peut-être son sort avec résignation, mais les espérances et les haines persistent ; les aspirations hostiles, la soif de vengeance se transmettent de génération en génération. A ceci, on répond : d'abord, les Southeners ne sont pas une nation à part ; ensuite, le territoire des États du Sud est immense et la population blanche est comparativement petite. L'immigration augmente. Les nouveaux arrivés sont les antagonistes-nés des anciens propriétaires du sol, c'est-à-dire de nos ennemis. Ils les évinceront. Peu à peu ils formeront la majorité. A une certaine époque, ils seront les maîtres ; l'ancienne population blanche aura disparu ; de toute façon elle ne comptera plus. Nous avons donc raison de dire que le temps est en notre faveur.
.îadmets ce raisonnement. C'est une solution que le temps peut amener et qui, sauf la séparation, est peut-être la seule possible. Mais pour les hommes du Sud, c'est la destruction. Comme les premiers habitants du sol, les Indiens, ils seraient condamnés à dépérir, à s'éteindre lentement. Tant qu'ils vivront, ils résisteront au nouvel état de choses qui leur paraît insupportable et impossible. Ce sera la guerre sourde ou déclarée. Cela étant, je
cherche, sans les trouver, les éléments d'une réconciliation.
(12 juillet.) Vers le milieu de la nuit dernière, nous étions à mi-chemin entre San-Francisco et Yokohama. Ce matin, comme d'habitude^, nous comptons nos goélands. Le plus grand nombre nous ont faussé compagnie. Ils rentrent à la suite de VAjnerica. Six sont restés fidèles. Ceuxlà traversent le Pacifique dans toute sa largeur, voltigent pendant le jour autour du bateau, rasent les flots ou les effleurent du bout des ailes, cherchent et trouvent le sommeil pendant la nuit posés sur une vague, et nous rejoignent le lendemain.
(13 juillet.) Ce soir, nous passerons le 180* degré de longitude. C'est pour les navigateurs le moment de liquider leurs comptes avec le soleil et la terre. Nous supprimerons le vendredi 14, et passerons directement au samedi 15. Pour les bâtiments qui marchent en sens inverse, de l'ouest à l'est, c'est le contraire; on répète le jour de la semaine et du mois. A bord, c'est le grand thème de conversation. Peu le comprennent et personne ne l'explique clairement. Quelques voyageurs regrettent sérieusement d'avoir laissé au fond du Pacifique un jour de leur existence.
(15juillet.) Le beau temps, si fidèle jusqu'ici, nous quitte. Pendant toute la journée, une pluie chaude
tombe à torrents. Dans les cabines, atmosphère et température détuve. Les passagers commencent à se lasser de leur réclusion et à compter les jours qu'ils ont encore à passer à bord. Les repas aussi ne sont plus jugés avec la même bienveillance. On sert un grand nombre de plats, mais ce sont plus ou moins les mêmes. C'est la monotonie dans la variété. L'eau employée à la cuisine, comme celle que l'onboit, estde l'eau de mter distillée qui fatigue l'estomac. L'humidité et la chaleur et, depuis ce matin, l'absence du soleil forment un autre sujet de plainte. Voilà les griefs que j'entends énoncer autour de moi. Les Asiatiques seuls gardent leur se» rénité. Vers le soir le thermomètre tombe rapidement et le capitaine prévoit des coups de vent. Heureusement nous sommes encore loin de la zone des typhons.
(19 juillet.) Le mauvais temps continue. Cette nuit, le roulis nous empêchait de dormir. Aujourd'hui, la mousson souffle avec violence. Elle semble sortir d'une fournaise. Après le déjeuner, le capitaine me prend dans sa cabine, et m'explique notre situation, les bonnes et les mauvaises chances. La mousson est devenue presque une tempête. Ce n'est pas elle qu'il craint. Mais il y a des indices d'un typhon au nord-ouest. Quelle direction prendra-t-il? Là est la question. Peut-être sommes-nous déjà dans sa périphérie. Peut-être non. Bientôt on verra plus clair. En attendant, pas de danger imminent. La navigation dans les mers du Japon et de la Chine est un jeu de loterie. Seulement, les mauvais nu-
moros sont rares. Le capitaine Cobb parle avec la sérénité d'un médecin qui, en quittant son patient, explique h un tiers la nature de la maladie. En suivant son exposé si lucide, j'oublie que le malade c'est nous.
A ce moment, l'Océan offre un aspect sublime. De l'eau bouillonnante, de l'écume qui s'envole horizontalement. La mer noire avec des lueurs blanches. Le ciel gris de fer. A l'ouest, un rideau de même couleur, mais plus sombre. Le baromètre tombe de nouveau très-rapidement. Je vois fourmiller dans l'air, au-dessus des vagues, une pluie blanche. Ce sont de petits morceaux de papier sacré (joss-paper) que les Chinois ont jetés dans la mer pour apaiser les dieux. Je passe devant la cabine ouverte de l'ingénieur ; il arrose ses fleurs. Les passagers sont réunis dans le salon. Plusieurs ont l'air ému.
A midi, le ciel s'éclaircit un peu, et voici que les figures se détendent. J'ai souvent remarqué que les gens qui se trouvent ou se croient en danger ressemblent aux enfants. Un rien les fait pleurer et rire. Le boulanger de Bombay, le marchand chinois et les deux Japonais me frappent par leur imperturbabilité. Le premier me chuchote à l'oreille : « La Compagnie fait mal d'avoir des équipages chinois ; des Malais vaudraient mieux. Les matelots chinois se découragent au moindre danger et seraient les premiers à s'emparer des bateaux de sauvetage. » Fang-Tang n'a pas meilleure opinion de ses compatriotes. Il me dit : good men^ very good^ bad sailors, very bad. — Je lui demande : Si nous sombrons, qu'est-ce
qui arrivera à Fang-Tang? — II répond : If goocl^ place above; if bad, below-stairs, punished. (Si bon, chambre en haut; si mauvais, au bas de Fescalier, puni.)
(20 juillet.) Dans la nuit, l'Océan et le vent se calment subitement. Le China est sorti de la région de l'ouragan. Le temps est délicieux, la mer comme une glace. Mais, à quatre heures de l'après-midi, nous sommes tout à coup assaillis furieusement par des vagues colossales. Et cependant pas un souffle d'air. C'est ici, nous dit-on, que se trouvait probablement le centre du typhon d'Iiier. Il s'est déplacé ou épuisé, mais la mer qu'il a fouettée, tourbillonne encore, comme le pouls d'un fiévreux oscille quelques instants après l'accès.
(22 juillet.) Les jours se suivent et se ressemblent. Sauf le court épisode du mauvais temps, ces trois semaines me font l'effet d'un charmant rêve, d'un conte de fée, d'une promenade imaginaire à travers une salle immense, tout or et lapis lazuli. Pas un moment d'ennui ou d'impatience. Si vous voulez abréger les longueurs d'une grande traversée, distribuez bien votre temps, et observez le règlement que vous vous êtes imposé. C'est un moyen sûr de se faire promptement à la vie claustrale et même d'en jouir.
Le matin après le bain, quelques heures de solitude et d'exercice sur le vaste pont. Ensuite plusieurs
heures de lecture dans votre vaste cabine. A quatre heures, si cela vous tente, vous participerez ou assisterez au jeu de cerceau. Cet exercice est fort populaire à bord des steamers américains. On tâche de jeter des anneaux formés de bouts de corde dans des carrés numérotés qu'on a dessinés sur le plancher avec de la craie. C'est plus difficile qu'on ne pense. Les deux touristes anglais battent tout le monde. A cinq heures, le dîner est servi dans la vaste salle à manger. A bord duChinaiout est vaste, abondant, copieux. Après le repas, la race anglosaxonne et la race latine se rencontrent au fumoir; c'est le seul endroit où elles échangent leurs idées. L'Espagnol de Macao, l'homme aux koulis, a l'esprit tourné à la philanthropie. Un rien le ferait pleurer d'attendrissement. Il ne peut entendre sans frémir les récits de son voisin, l'un des graineurs italiens, héros garibaldien, à l'en croire, et farouche massacreur de bourbonniens. Mais, en fait de contes merveilleux, personne ne s'élève à la hauteur du jeune médecin américain qui vient des îles Sandwich et va au Japon. Ses aventures au milieu des sauvages, les fréquents carnages qu'il a faits d'eux, donnent un démenti à la douceur de son visage et à la modestie de son maintien, mais ils font honneur à la fertilité de son imagination. Tout cela est assez amusant pendant la durée d'un cigare.
La plus belle partie de la journée c'est la nuit. Nulle part je n'ai vu briller les étoiles avec autant d'éclat. La voie lactée déroule à travers le ciel son ruban lumineux, et se mire dans les vagues. Nos paysans disent qu'elle mène à Rome. Ici elle mena
aux archipels de l'Océanie, le paradis terrestre, l'idéal des philosophes du siècle dernier. Nourri de leur lecture, vous voyez, avec l'œil de l'esprit, de naïfs insulaires jouir, à l'ombre des cocotiers, des bienfaits de la nature ; de chastes naïades, suivies d'honnêtes baleiniers, plonger dans les ondes cristallines. Mais voilà que se dressent les spectres de la reine Pomaré et du révérend Pritchard ! Ils dissipentles rêves poétiques et ramènent à la réalité des choses. Dans les premières heures de la nuit, je suis sûr de rencontrer l'ingénieur en chef, ou bien il m'arrête quand je passe au seuil de sa cabine. J'aperçois Fang-Tang, toujours assis près de l'exfonctionnaire japonais. Tous deux regardent les étoiles, car l'obscurité a mis fin à leur conversation au crayon. Le parsee aussi n'est pas encore couché. Accroupi sur ses talons, il caresse sa belle barbe. Je prends place à côté de lui et il me communique ses idées sur toutes sortes de questions ; depuis le pain blanc qu'il fournit aux princes-marchands anglais jusqu'à la politique tortueuse du Tsungli-Yamen, et à la réforme du Japon. Souvent, nous ne nous séparons qu'au signal du couvre-feu.
C'est ainsi que nous avons traversé le Pacifique.
(23 juillet.) Aujourd'hui tout est changé : le ciel, le climat, les dispositions des voyageurs qui croient déjà toucher au rivage, puisque quelques heures de navigation seulement les en séparent. L'atmosphère chargée de vapeurs n'a plus la même transparence. Le soleil est plus pâle, le ciel moins bleu. Le vent
d'ouest amène de gros nuages fantastiques, conservant encore les contours des montagnes d'où ils viennent de se détacher. Ce sont les premiers messagers que la terre nous envoie. Vers midi, des rafales saccadées nous en apportent d'autres : des nuées de demoiselles. Ces petits insectes gracieux, aux corps effilés, aux ailes diaphanes, semblent tout ahuris. L'ouragan les a arrachés à leurs buissons fleuris et chassés à travers l'espace vers les régions inhospitalières de l'Océan. Ils s'abattent sur le pont, sur les bastingages, sur la mâture. Mais ils sont les bienvenus ; personne n'y touche. Le China va les rapatrier.
Ce ne sont pas les seuls naufragés qu'il ramène. A son dernier voyage de retour, au fond du Pacifique, à plusieurs centaines de milles de la côte de Niphon, en avait aperçu une jonque japonaise démâtée. Une embarcation y fut envoyée, et Ion trouva gisant entre cinq ou six cadavres déjà décomposés deux hommes qui respiraient encore. Leur petite coquille, sur la route de Hiogo à Yokohama, avait été assaillie par une tempête, jetée dans le Pacifique et ballottée pendant près de six mois ! Les deux survivants furent sauvés et menés à San- Francisco. Une collecte des passagers donna un résultat splendide. Nous les avons à bord. Ce sont de beaux garçons qui ne se tiennent*pas de joie. Dans quelques jours, ils feront leur rentrée sous le toit paternel, dans un joli costume de matelot européen, et les poches pleines de dollars. Ils compteront parmi les richards de leur village. Quel retour de fortune !
Somme toute, nous avons fait une excellente traversée. La brise d'est, en aidant à la vapeur, nous a rapprochés du but de notre voyage. Nous aurions pu facilement entrer dans le port de Yokohama aujourd'hui ou même hier. Mais depuis deux jours nous avons ralenti notre course, car les règlements sont sévères. Un capitaine qui arriverait à destination quelques heures seulement avant le temps normal serait renvoyé du service de la Compagnie. Autour de moi, j'entends blâmer ces restrictions. Pour ma part, je les trouve fort sages. En voici les motifs, tels qu'on nous les a donnés : la consommation du charbon augmente avec la rapidité de la marche dans une très-grande proportion ; on serait donc obligé de surcharger le bateau, toute abstraction faite du surcroît de dépense. Si on n'avait pas fixé la durée de la traversée, les capitaines des quatre bateaux tâcheraient de rivaliser de vitesse, au grand préjudice de la machine et du bâtiment. N'oubliez pas, m'a-t-on dit, que nous sommes des Américains, et que nous allons volontiers de l'avant. Le commerce de Yokohama et celui de Hongkong tiennent à recevoir et à expédier leurs correspondances à jour fixe, ce qui n'est possible qu'en donnant de la marge aux bateaux, en tenant compte des retards ordinaires que peuvent causer le mauvais temps bu les vents contraires. De son côté, la Compagnie met du prix à ce que les steamers venant de San-Francisco et de Hongkong ne se rencontrent pas à Yokohama, parce qu'on serait obligé de les charger et décharger en même temps et, par conséquent, d'augmenter le personnel des
employés et des koulis. Or cette coïncidence se produirait souvent si le bateau qui s'éloigne de Californie mettait moins de vingt-deux jours à faire sa traversée. Enfin, le gouvernement de Washington, qui a son mot à dire puisqu'il donne la subvention, apprenant que les bateaux peuvent raccourcir la durée de la traversée, serait peut-être tenté d'en faire une obligation à la Compagnie, et réduirait le temps fixé actuellement par le contrat.
Vers le soir, un trois-mâts est en vue. Il a toutes voiles dehors et cingle vers le nord-est. Sauf Y America , c'est le premier et seul bâtiment que nous ayons aperçu pendant la traversée.
Ce voyage touche donc à sa fin. En quittant demain le Cliina, nous quitterons l'Amérique. Jetons un regard en arrière, résumons nos impressions.
Oui, c'est un grand, un glorieux pays. Oui, vous avez raison d'en être fiers, de donner, s'il le faut, votre sang pour la jeune et noble patrie. Nation à peine éclose du contact d'un sol vierge et de races diverses, vous possédez déjà la vertu qui est la première condition de la croissance, de la prospérité et de la gloire des grands peuples : vous êtes de bons, de vrais, de chaleureux patriotes. La guerre civile, que je déplore pour vous, l'a constaté. Je n'examine pas si elle aurait pu être évitée ; si vous, hommes du Nord, vous usez de votre victoire avec modération; si vous, hommes du Sud, vous ne devriez pas accepter la main de vos frères, pourvu qu'on vous
la tende sincèrement; s'il ne vaudrait pas mieux pour les uns renoncer à une partie des avantages obtenus par les armes, pour les autres à des haines peut-être impuissantes et au souvenir des pertes irréparables; si de part et d'autre vous ne devriez pas, avant tout, songer à la réconciliation, pourvu qu'elle soit possible à réaliser. Toutes ces questions, surtout la dernière qui touche à des intérêts vitaux, non-seulement à ceux du Sud, mais peut-être à l'existence même de votre grande république, je les écarte. Vous êtes trop près encore de cette lutte fratricide pour être disposés à écouter de semblables conseils. Ils vous seraient adressés par des voix plus autorisées que la mienne, que vous les répudieriez. Je fais aussi abstraction de vos distinctions de partis. Je ne m'y entends guère. Pour moi, il n'y a ni démocrates, ni républicains. Je ne connais que des Américains. Ici, je veux surtout constater que, de part et d'autre, vous avez apporté dans la guerre civile les mêmes vertus, la même intrépidité, la même persévérance, la même abnégation. Sous ce rapport, il n'y a ni vainqueurs ni vaincus. Tous êtes bien les membres de la même famille, dignes les uns des autres,*'une nation pleine de sève, de vie, de jeunesse et, à moins de fautes graves, pleine aussi d'avenir.
Ces mêmes vertus vous soutiennent dans une autre lutte plus profitable, plus glorieuse, dans la lutte avec la nature sauvage. De vos sueurs vous avez, en moins d'un siècle, fécondé la moitié d'un continent. Grâce à la hardiesse de vos conceptions, à la vigueur de vos bras, vous avez créé des merveilles.
Le monde vous voit à l'œuvre, et le monde vous admire.
Si nous autres enfants de la vieille Europe, nous qui, sans nous fermer la route du progrès où devra se modifier notre avenir, tenons à notre présent, continuation logique, naturelle, régulière de notre passé, à nos souvenirs, à nos traditions, à nos mœurs; si nous rendons hommage à vos succès obtenus sous l'égide d'institutions qui, sur bien des points essentiels, sont le contraire des nôtres, c'est une preuve de notre impartialité, et nos louanges n'en sont que plus flatteuses. Car, ne nous y trompons pas, l'Amérique est l'antagoniste née de lEurope. Je parle de votre Amérique des États-Unis, et je parle de l'Europe telle qu'elle existe, telle qu'elle s'est formée à travers les siècles, et non telle que des idéologues voudraient la façonner soit à votre image, soit d'après quelque modèle de leur invention. Les premiers arrivés, les précurseurs de votre grandeur actuelle, ceux qui en ont jeté les germes, étaient des mécontents. Des dissensions intestines, des persécutions religieuses les avaient arrachés à leurs foyers et jetés sur vos plages. Ils apportèrent avec eux, ils implantèrent dans le sol de la nouvelle patrie le principe pour lequel ils avaient combattu et souffert : l'autorité de l'individu. Celui qui la possède passe pour libre dans l'acception la plus étendue du mot. Et comme, en ce sens, vous êtes tous libres, chacun de vous est l'égal des autres." Votre pays est donc le sol classique de la liberté et de l'égalité, et il l'est devenu par le fait d'hommes que l'Europe avait expulsés de son sein. Voilà comment
VOUS, en conformité de votre origine récente, nous par une genèse toute diverse qui se perd presque dans la nuit des temps, nous sommes antagonistes. Cet antagonisme est peut-être plus apparent que réel. Vous n'êtes pas peut-être aussi libres ni aussi égaux entre vous que Ton pense en Europe, et la vieille société n'est certes ni si entravée ni si divisée en castes que vous semblez le croire. Mais ne discutons pas cette question, cela mènerait trop loin, et, quant à nos convictions réciproques, cela ne mènerait à rien. Je me bornerai à dire que plus je voyage et avance en âge, plus je me convainc^ que le fond des choses humaines se ressemble partout, et que les divergences se trouvent principalement à la superficie. Je vois partout les mêmes passions, les mêmes aspirations, les mêmes déceptions et défaillances. Il n'y a guère que la forme qui varie.
Mais vous offrez à tout le monde liberté et égalité. C'est au charme magique de ces deux mots, plus qu'à vos mines d'or, que vous devez l'affluence des émigrants et l'accroissement surprenant, rapide, constant de votre population. La Russie, la Hongrie, disposent encore de terrains incultes, l'Algérie demande des bras. Mais on n'y va guère. Les Anglais émigrent aussi en Australie, parce que c'est encore une Angleterre, surtout une Angleterre qui vous ressemble bien plus qu'à la mère-patrie. La grande masse des émigrants se dirige donc vers l'Amérique du Nord. Pourquoi? D'abord pour trouver le pain, article qu'il n'est plus facile de se procurer dans notre Europe surabondamment peuplée;
ensuite pour trouver la liberté et l'égalité. J'ignore si vous êtes en mesure de leur offrir dans une dose conforme à leurs rêves ces deux biens dont l'humanité, dès son berceau, s'est toujours montrée si friande. Mais vous leur offrez certainement de l'espace. C'est l'espace qui fait votre fortune et qui fera la leur, par la raison que vous êtes doués des qualités requises pour l'exploiter, que les enfants des races germaniques et celtiques les possèdent aussi, et qu'ils les développent à votre contact et guidés par vos exemples. D'autres pays ne manquent pas d'espace. Les pampas, par exemple, toutes ces régions encore incultes des républiques de l'Amérique du Sud n'attendent que des hommes qui sachent s'emparer de leurs trésors. Mais, abstraction faite des obstacles du climat, les habitants ne sont pas à la hauteur des âpres luttes avec la nature . et quoiqu'ils aient aussi inscrit sur leur bannière les mots Liberté et Égalité, le monde ne s'y laisse guère prendre. Des soldats de fortune, renversés périodiquement par des rivaux, tiennent entre leurs mains cette prétendue liberté ; et l'égalité ne consiste que dans la soumission de tous aux volontés et aux caprices de ces maîtres éphémères. On va donc chez vous. On cherche le pain, la liberté individuelle et l'égalité sociale ; et on trouve l'espace, c'est-à-dire la liberté du travail et l'égalité du succès, si on a apporté, au même degré, les conditions voulues pour réussir.
J'ai dit que tout le monde vous admire. Mais tout le monde ne vous aime pas. Ceux d'entre nous qui vous jugent à leur point de vue exclusivement eu-
ropéen, ne voient en vous que les ennemis des principes fondamentaux de notre société. Plus ils apprécient vos œuvres, — et à moins d'être des aveugles, ils ne peuvent pas ne pas les apprécier, — plus ils vous admirent, mais moins ils vous aiment. J'ajouterai qu'ils vous craignent. Ils craignent vos succès comme un exepiple dangereux pour l'Europe, et tâchent d'arrêter l'invasion de vos idées. Mais ils forment la minorité. Vos amis sont plus nombreux. Ceux-là voient en vous le prototype et le dernier mot de la civilisation. Toutes leurs sympathies vous sont acquises; ils ont le plus vif désir, sinon politiquement, ce dont ils nosent pas toujours convenir, du moins socialement, ce qu'ils proclament hautement, de se transformer à votre exemple. Il y a une troisième classe : les résignés ; leur opinion est la plus répandue. Quoiqu'ils ne vous aiment pas, ils sont néanmoins tout prêts à vous subir, à subir vos principes, vos mœurs, vos institutions. Fatalement, inévitablement, l'Europe deviendra Amérique. C'est leur croyance.
Pour moi, je ne partage ni ces craintes, ni ces espérances. Je ne crois pas à cette prétendue fatalité ; et voici les raisons de mon scepticisme.
D'abord je soutiens que cette crainte, ces espérances, cette foi aveugle dans des décrets imaginaires de la Providence se fondent sur une connaissance imparfaite de rAmérique. On a beau dévorer des bibliothèques entières, lire tout ce qui a été publié par des esprits éminents sur les États-Unis, on est frappé, en mettant le pied sur votre sol, de la ditïerence qui existe entre la réalité et l'idée qu'on
s'en était formée par la lecture. Tout est différent de ce qu'on s'était imaginé. Telle est la première impression des Européens qui viennent dans votre pays, soit comme simples visiteurs, soit pour s'y fixer. On apporte des préjugés contre vous et des préventions en votre faveur; et, à peine débarqué, on modifie involontairement les uns et les autres. Les démocrates européens sont désappointés. Votre luxe et l'inégalité sociale dont New- York donne le spectacle les effarouchent. A ceux qui ne sont pas démocrates, ce même spectacle cause une agréable surprise. Les Allemands, socialement et politiquement les plus avancés de tous les immigrés, arrivent républicains ardents, mais ils ne tardent pas à s'apercevoir que votre république répond peu à leur idéal. Eux aussi, ils ont trouvé les choses autres qu'ils ne s'étaient imaginé. Je pourrais multiplier les exemples. La diversité des goûts entre aussi pour une grande part dans les jugements, et on ne dispute pas sur les goûts. Aussi ne nous y arrêtons pas ! J'ai seulement voulu dire que l'Amérique, vue par les lunettes d'approche de la lecture, et l'Amérique, vue sur les lieux, sont deux choses distinctes; et que fonder des calculs d'une portée si vaste, puisqu'il s'agit de la transformation totale de l'Europe, sur l'idée que chacun s'est formée à sa guise de l'Amérique et des Américains, c'est se livrer à des illusions, à des jeux d'esprit plus ou moins piquants, mais qui ne peuyent donner des résultats sérieux.
Comparé à lEurope, votre pays est une table rase. Tout s'y construit à neuf. En Europe, on res-
taure, on modifie, on ajoute, si on a de l'espace, ce qui est déjà rare, une aile à sa maison. Mais, à moins de démolir ce qui existe, on ne rebâtit pas des fondations ; car ce qui abonde chez vous, nous fait défaut : l'espace. Devenir Amérique présuppose tout simplement la destruction de l'Europe. J'ai trop haute opinion de l'esprit pratique de nos enfants ou de la génération qui leur succédera pour croire à un bouleversement aussi radical , et je constate avec plaisir que, s'il y a beaucoup d'Européens qui vous ont pris pour modèle, il y a fort peu d'Américains, et je n'en ai pas rencontré un seul, qui ait la prétention de s'imposer pour exemple. Que diriez-vous, messieurs de Boston ou de Xew- York, si on vous proposait de faire comme les pionniers de Californie, de couper les vieux chênes de vos parcs, comme ils rasent les arbres de la forêt vierge autour de leurs ranchos? Tous répondriez : c'est ce que faisaient nos aïeux, mais nous n'en sommes plus là ; à chaque chose sa place et son temps !
Il y a une autre raison pour laquelle, malgré toute l'admiration que vous inspirez, vous ne pouvez encore servir de modèle. Comment choisir un modèle qui n'est pas achevé, qui se modifie de jour en jour sous la main du temps, cet infatigable artiste, et avec laide que l'Europe et, depuis vingt ans, l'Asie ne cessent de fournir? En parcourant votre immense territoire, on trouve partout, sauf dans le Sud qui est malade, la même sève, la même santé, la même exubérance de forces ; seuls les degrés de développement varient. Mais^ somme toute,
rien n'est fini. Vous êtes à l'âge de la croissance; vous n'êtes pas encore faits.
Que serez-vous au jour de la maturité? Vous ne le savez pas, et personne ne saurait le prévoir, car l'histoire n'offre pas d'exemple d'une semblable genèse. Les nations du globe, et celles de l'Europe en particulier, grandes ou petites, sont des nations en tant qu'elles -ont une origine commune, et que le même sang coule dans les veines de chacun de ses membres. Il y a des États à nationalités diverses, mais ces races vivent à côté les unes des autres en conservant chacune son caractère particulier. Elles ont en communie souverain, un pouvoir central, parfois la législation, des circonscriptions territoriales de province et une foule d'intérêts, mais elles ont gardé leur langue, leurs mœurs, souvent leur religion et des droits historiques, et ne sont pas amalgamées Physiquement. Là où l'amalgame a eu lieu, il ne s'est opéré que fort lentement, à la suite d'un procès qui a duré des siècles. Enfin, règle générale, chaque nation avait sa religion. Aujourd'hui, dans la plupart des pays de l'Europe, il n'y a plus de religion d'État. Presque partout, on a proclamé le principe de la liberté de conscience, et on est occupé à l'introduire dans les lois. Mais cette grande révolution n'est pas encore accomplie pratiquement, et on nepeutencore juger de ses effets. Voilà l'Europe envisagée au point de vue de l'origine des nations qui l'habitent et des États à races diverses que l'on y voit. L'Amérique du Nord offre un spectacle tout différent. Dans les commencements, il est vrai, il y avait une certaine analogie. L'élément anglo-saxon pré-
dominait. L'immense majorité des immigrés étaient des Anglais. Les Hollandais, qui comptaient à peine numériquement, les Français au Canada et dans la Louisiane, n'étaient pas en mesure de disputer le terrain. Les Indiens se retiraient dans leurs forêts comme le fauve fuit les lieux cultivés. Les Anglais étaient donc les maîtres du littoral, et le nom de Nouvelle-Angleterre, parfaitement choisi alors, a encore sa raison d'être. Sur ce territoire, les descendants des colons anglais, vu leur immense majorité, pouvaient aisément absorber le petit nombre des éléments hétérogènes, et former une nation dans le sens ordinaire du mot. L'Anglais a pu donner et a donné aux États-Unis, dans les étroites limites qu'ils avaient alors, le sang, la langue, les mœurs, les idées de la mère-patrie avec les modifications résultant de la séparation politique, de la forme républicaine qu'on avait choisie et de la nature du sol. Mais, depuis une trentaine d'années, cet état de choses s'est considérablement modifié. Les émigrants anglais, si on en défalque les Irlandais qui sont d'une autre race et des antagonistes, ne forment plus la majorité. Les Allemands envahissent les États de l'Ouest, et augmentent de jour en jour dans les États Pacifiques. Puis les Chinois! Si, comme il est probable, cette affluence d'éléments non anglais continue, est-il à supposer que la race anglo-saxonne puisse, dans le Far Wesi, maintenir la prépondérance politique et sociale qui certes lui est assurée sur les bords de l'Atlantique? Pourra- t-elle étendre cette prépondérance au littoral du Pacifique, aux nouvelles conquêtes que font tous les jours les Irlandais,
les Allemands et les Chinois? Cela est au moins problématique. Mais qui remplacera l'hégémonie anglo-américaine? Quelle nouvelle race sortira des Celtes, des Allemands, des Mongols? Nous ne le savons pas ; nul ne le sait ; nous savons seulement qu'il en résultera de grands changements. Ai-je raison de dire que vous n'êtes pas encore faits ?
Reste le problème de la liberté illimitée des consciences, du droit de chacun d'adorer l'Être suprême à sa façon. Jusqu'ici ce régime qui, dans les circonstances données, me semble être le seul possible, marche bien. Lés prêtres catholiques que j'ai vus, se louent de la liberté dont ils jouissent. Sous ce rapport, ils ne voudraient pas changer avec le clergé d'aucun pays d'Europe. Je suppose que les ministres des confessions protestantes se trouvent dans le même cas. Mais cela ne prouve rien. La vie est facile pour tout le monde, parce que tout le monde a de l'espace. Pour éviter une rencontre désagréable, on n'a qu'à se diriger de l'autre côté de la rue. Elle est assez large pour donner passage à tout le monde. Au sujet de cette grande question de l'espace, envisagée au point de vue des matières de religion, il n'y a pas d'exemple plus riche d'enseignement que l'histoire des Mormons. Ils déplaisent dans l'état de New- York ; on les maltraite, et ils passent en Ohio. Ils n'y sont pas plus populaires, et, pour ne pas être expulsés de vive force, ils vont s'établir en Illinois, sur les bords du Mississipi. Le même sort les attend. Cette fois, on les chasse avec de l'artillerie. On les aurait tués s'ils ne s'étaient enfuis. Heureusement la place ne faisait pas défaut ; ils pou-
vaient, sans déranger personne, porter leurs pénates ailleurs. En Utah aussi, la situation commence à devenir critique, et déjà on parle d'un quatrième exode pour Arizona. Ceci prouve deux choses : d'abord qu'en Amérique il y a de la place pour tous, et ensuite que la liberté de conscience n'y est une vérité que pour le plus fort, qui chasse le plus faible à coups de bâton ou à coups de fusil. Mais le jour, très-éloigné encore, viendra où l'espace vide se sera rétréci, et où il sera plus difficile de se soustraire, par le déplacement, aux poursuites de ceux qui ne partagent pas vos convictions religieuses. Ainsi, chez vous encore, soit dit en passant, la question de liberté de conscience n'est pas définitivement résolue.
En résumé, vous possédez l'espace qui manque à l'Europe, et vous êtes à l'âge de la croissance. On ne peut savoir si Thomme justifiera les espérances que donne l'adolescent.
Mais tels que vous êtes, je vous aime, et je vous dirai pourquoi.
L'Amérique du Nord offre à l'individu un champ illimité d'activité. Elle ne lui donne pas seulement l'occasion, elle le force de déployer toutes les facultés dont la nature l'a doué. L'arène est ouverte ; dès qu'il y est entré, il faut qu'il combatte, et qu'il combatte à outrance. En Europe, c'est tout le contraire. Chacun se voit retenu dans la sphère étroite où il €st né. Pour en sortir, il faut s'élever au-dessus de ses pairs, il faut des efforts extraordinaires, des qualités d'esprit et de caractère hors ligne. Ce qui chez vous est la règle, est chez nous l'exception. En Europe, un homme qui remplit les devoirs de son état
plus OU moins limités par les circonstances, et qui obtient le prix ordinaire de sa peine, prix réglé aussi par les circonstances, croit avoir répondu amplement aux exigences de sa vocation. Pourquoi sortir de l'ordinaire? pourquoi tenter des efforts au delà de l'habituel, puisque le succès est incertain et la récompense minime? Vu la grande concurrence, c'est assez pour lui de gagner sa vie. Les ambitieux, les remuants font du bruit, mais ils sont peu nombreux, comparés à la masse dont je parle. Prenons un exemple. Il y*a un grand pays dont l'industrie fort avancée serait néanmoins susceptible de nouveaux développements. Mais, si on y exhorte les principaux industriels à augmenter leur production afin de concourir avec d'autres pays sur les grands marchés de l'étranger, ils vous répondent : A quoi bon, puisque nous trouvons à l'intérieur un marché suffisant? Ils se contentent de petits profits; je dis petits, si on les compare au» gains qu'ils pourraient réaliser en se donnant plus de peine. C'est plus commode, et on ne court pas de risques. A leur point de vue, ils ont peut-être raison; mais l'industrie nationale reste au-dessous de ce qu'elle pourrait être. En Amérique, dans toutes les sphères de l'activité humaine, chacun fait des efforts suprêmes. La concurrence, «qui est plutôt une gêne qu'un stimulant, y est moindre, mais l'émulation est plus vive, car les résultats possibles sont plus grands et plus faciles à obtenir. En Europe, on travaille pour vivre, tout au plus pour parvenir à l'aisance; ici on travaille pour parvenir à la richesse. Tout le monde ne Fobtient pas, mais tout le monde y vise. Aux suprêmes efforts
de chacun répondent des succès extraordinaires : sur le littoral de l'Atlantique, des villes qui rivalisent avec nos grandes capitales par le luxe, la culture de l'esprit et, quoi qu'en disent certains voyageurs humoristes, par le goût et les mœurs raffinés des hautes classes ; dans le centre, des prairies et des forêts vierges devenant en peu d'années, grâce à l'énergie d'un poignée d'hommes, les greniers les plus abondants du globe; du nord au sud, d'un océan à l'autre, des chemins de fer ' ; sur les rivières, des vapeurs ressemblant à des palais flottants ; dans les parties les plus reculées de cet immense continent, des pionniers qui défrichent le terrain et ouvrent de nouvelles voies à de nouvelles conquêtes. Et, si vous comparez ces merveilles avec le nombre des têtes et des bras dont elles sont l'œuvre, votre étonnement n'en sera que plus profond, — tant la disproportion est grande entre les uns et les autres. A peine les émigrés sont-ils sortis de la foule de notre vieux monde et ont-ils fouillé le sol de la grande république américaine, que, d'atomes qu'ils étaient, ils deviennent des individus appelés, chacun dans sa mesure, à participer à l'œuvre commune.
Cette transformation miraculeuse, abstraction faite d'autres causes que je néglige, est' évidemment due, dans une large proportion, aux institutions^ politiques qui vous régissent. Pour s'en convaincre, on n'a qu'à jeter un regard sur le Canada. Sauf l'ancienne colonie de Louis XIY, heureuse, paisible, mais
1. En 1861, les États-Unis possédaient trente mille milles de chemin de fer. En 1871, on en compte soixante mille milles.
restée stationnaire dans son bucolique isolement, les immigrés sont presque exclusivement des Anglais. Le climat et le sol offrent une grande analogie avec les vieux États du littoral atlantique. On devrait donc penser que les résultats obtenus y sont pareils à ce que d'autres émigrés anglais ont entrepris et accompli dans la Nouvelle- Angleterre. Mais non. Il y a moins d'animation et moins de progrès au Canada. Je ne lui en fais pas de reproche. Peutêtre ses habitants n'en sont-ils que plus heureux; mais, les choses prises dans leur ensemble et au point de vue matériel, une certaine infériorité de la colonie britannique, d'ailleurs si florissante, est incontestable.
Je pourrais citer encore beaucoup d'autres qualités et avantages que vous possédez. Je me bornerai à rendre hommage à l'absence de préjugés qui vous distingue là où les passions du jour n'entravent pas la liberté et la lucidité de votre esprit, à la largeur de vos vues à laquelle répond la largeur de vos allures. Rien de petit, rien de mesquin. C'est, à mon sens, un des grands charmes de l'Amérique et des Américains. Des personnes qui vous connaissent mieux et depuis plus longtemps que moi, assurent que vous avez beaucoup appris dans les dernières années, surtout à l'amère école des souffrances et des épreuves de la guerre civile; que vous avez mûri, que vous êtes moins pétulants, moins épris de vous mêmes et meilleurs appréciateurs des bonnes choses d'Europe ; en un mot, que votre esprit s'est étendu et est devenu capable d'embrasser de plus vastes horizons. Pour ma part, je ne puis que
me louer de l'accueil qu'on m'a fait partout; du reste, il n'est personne qui ne rende hommage à votre hospitalité.
A tant de côtés brillants répondent naturellement des ombres. Tout être mortel est affligé des défauts de ses qualités. Et vous n'êtes pas exempts de cette infirmité.
Vous avez obtenu et vous obtenez tous les jours des résultats immenses, mais c'est au prix d'un travail excessif, d'une tension permanente de l'esprit et d'une dépense également permanente de forces physiques. Cet excès de travail, qui s'explique d'ailleurs, comme il a été dit plus haut, par la situation donnée, me semble une source d'inconvénients graves. Il doit produire avant le temps la lassitude, l'épuisement, la vieillesse ; priver ceux qui s'y livrent du temps d'abord et plus tard de la faculté de jouir des résultats de leurs labeurs; il les empêche de s'occuper des besoins plus élevés de l'âme; fait du gain, de l'argent le but principal de la vie, exclut la gaieté, dispose au contraire à la tristesse, suite naturelle de l'excès de fatigue ; il fait enfin une funeste concurrence aux devoirs de la famille et aux loisirs du foyer domestique. A cette observation, on oppose invariablement la même réponse. Oui c'est vrai, mais cela se modifiera avec le temps. Nous en sommes à l'époque du travail. Nous faisons fortune; plus tard viendra l'époque de la jouissance et du repos. Je n'admets pas ce raisonmement. Une triste et précoce vieillesse attend les hommes qui ont abusé de leurs forces. Il en est de même des nations.
Une autre cause de votre grandeur est l'expansioa
presque illimitée de la liberté individuelle. Mais la liberté de l'individu doit être nécessairement limitée par la liberté de tous représentée par l'État. C'est de la pondération de ces deux libertés que résultent leurs mutuelles garanties. Dans la plupart des pays du vieux monde, l'État en réclame trop, et l'individu en obtient trop peu. Chez vous on tombe dans la faute contraire. C'est la conviction de beaucoup de vos hommes éminents que l'on en accorde trop à l'individu et trop peu à l'État. En effet, une grande partie des abus et des scandales qui se voient chez vous semblent provenir de cette source. Le contrôle des organes de l'opinion publique est insuffisant. Ce qui manque, c'est le contrôle d'une autorité admise et reconnue par tout le monde. Les doléances qu'on entend proférer de toutes parts se fondent sur des faits de triste notoriété. Je ne saurais mieux résumer ces plaintes qu'en citant ce passage d'un livre qui vient de paraître, et dont les auteurs sont vos concitoyens.
« Tout commentaire affaiblirait la valeur de ce récit qui porte avec soi son propre enseignement. Les faits racontés révèlent à l'observateur la corruption de notre édifice social. Aucune partie de notre organisation n'a paru saine lorsqu'elle a été mise à l'épreuve. La bourse est un enfer. Les bureaux de nos grandes compagnies sont des antres secrets où les administrateurs complotent la ruine de leurs mandataires ; la loi est une machine de guerre au service des méchants ; l'esprit de parti se dissimule sous l'hermine du juge; le palais législatif est une halle où l'on vend des lois à l'enchère, tandis
que l'opinion publique est silencieuse ou impuissante*. >>
Ces accusations si graves ne sont-elles pas exagérées? Je l'ignore.' Ce que je puis affirmer, c'est que je les ai rencontrées dans la bouche de tout le monde. Aussi les cris demandant une réforme sont-ils universels. Mais quelles réformes? sur quelles bases? dans quelles limites? Voilà le difficile. La grande réforme par laquelle vous avez modifié la constitution telle qu'elle était sortie des mains de Washington et de vos premiers législateurs, ne vous a pas porté bonheur. En abolissant le cens qu'ils avaient eu la sagesse d'établir, en adoptant le suffrage universel, vous avez plus ou moins livré vos grandes villes aux influences de la populace, en tout cas, de la partie la plus inquiète, la plus ignorante, la moins respectable des habitants. Aussi vous en voyez les effets. Ils sont moins sensibles dans l'Ouest, parce que là presque chaque homme devient propriétaire foncier et par conséquent, dans une certaine mesure, conservateur. Mais dans les villes le mal est grand. La corruption et la vénalité dont vous vous plaignez sont, dans une certaine mesure, l'œuvre de cette réforme. Tôt ou tard, on tâchera d'y remédier, on essayera peutêtre de revenir sur ses pas, ce qui est toujours difficile et souvent dangereux.
En dehors de ces questions, sociales à un certain point de vue, il y a la grande question politique qui
1. Chapters of Erie and other essays hij Ch. and H. Adams. Boston, 1871. Voir l'article i^emarquable intitulé les chemins de fer aux États-Unis de la Revue des Deux-Mondes, 1" avril 1872.
ne cesse de vous préoccuper. Du Saint-Laurent au Potomac, de l'Allantique au Missouri, il n'y a pas, je pense, un homme qui ne soit prêt à donner sa vie pour sauvegarder l'intégrité de sa grande république. Mais à cet effet la conquête morale du Sud, qui ne sera pas facile, devra succéder à la conquête matérielle qui est accomplie. L'Ouest extrême, c'est-àdire les États Pacifiques, appelle aussi votre sollicitude. De grands progrès, mais, en même temps de grandes transformations, s'y accomplissent; déplus grandes s'y préparent. Des éléments étrangers affluent, et la population perd de plus en plus le caractère anglo-américain. Il ne faut donc pas trop compter sur la communauté du sang, puisqu'elle n'existedéjà presque plus, et d'ailleurs — deux faits de votre histoire le prouvent: votre séparation d'avec la mère patrie et l'insurrection du Sud — ,1a communauté du sang cesse d'être une garantie quand il n'y a pas aussi communauté d'intérêts. Il faut donc viser à la communauté des intérêts. Il faut rendre à vos concitoyens du Pacifique la vie facile, et les pénétrer de la persuasion qu'ils vous doivent de grands et durables avantages.
Cette grosse question du maintien de la république dans toute son étendue se lie étroitement à un autre problème fort difficile à résoudre. Comme il s'agit d'assurer à l'individu et à l'État, c'est-à-dire à la totalité des individus qui le composent, la juste mesure de Uberté qui convient à chacun, il faut aussi équilibrer fautonomie des États avec le pouvoir législatif et gouvernemental du centre. Envisagé comme contre-poids de l'autonomie des États, Was-
322 AMKRIÙL'E.
hington ne représente pas seulement le lien central entre les membres divers de la république. Yu les pouvoirs conférés au président par la constitution, vu l'influence dont l'exercice lui est facilité par les légions de fonctionnaires, employés, agents qu'il nomme et destitue et qui disparaîtront avec lui au bout de quatre ou huit ans, vu les moyens d'action et de résistance dont il dispose vis-à-vis de la législature centrale, Washington représente aussi le principe du gouvernement personnel. On demande des réformes et on en fera, et ces réformes seront peutêtre plus étendues que ne pensent et ne désirent ceux qui les réclament. Il arrivera peut-être ce qui arrive souvent à l'architecte chargé de restaurer une maison. Un mur mitoyen est à refaire, une voûte d étayer, rien de plus ; mais, au fur et à mesure que le travail avance, se manifestent des dommages inconnus jusque-là. Parfois on est obligé de renforcer ou de renouveler les fondations de l'édifice. L'opinion publique se récrie contre les abus. Il faudra remonter aux sources, ce qui mènera peut-être loin. Dans ce travail, la tâche ardue, délicate, mais que, dirigés par votre patriotisme, vous parviendrez à accomplir, votre tâche sera de ne pas sacrifier le pouvoir personnel au principe de l'autonomie des États, ni l'autonomie des États au pouvoir personnel. Dans le premier cas, vous compromettriez l'intégrité de la république; dans le second, vous risqueriez de dénaturer l'essence même de vos institutions, et d'ouvrir les voies au césarisme qui est la pire des formes de gouvernement, sauf l'anarchie qui n'en est pas une. Quant au rêve auquel, non
chez vous mais en Europe, des esprits chimériques et superficiels ont pu se Hvrer, quant au rêve de vous voir devenir monarchie, il ne mérite pas qu'on s'y arrête. C'est là une ressource qui vous est refusée. Vous nen possédez pas les éléments. Les rois ne s'improvisent pas. Les trônes sont comme les géants de vos forêts. Il leur faut un sol à part et des siècles de croissance.
(24 juillet.) Il fait à peine jour et déjà les passagers se rassemblent sur le pont. A droite et à gauche, la terre est en vue. Des coteaux boisés ou tapissés de gazow et de rizières d'un vert digne de l'Irlande ; les contours des montagnes, dérobés à la vue par de blanches vapeurs qui semblent sortir d'une étuve. Au-dessus de ce rideau mobile , les flancs d'un cône colossal. Sa cime s'enveloppe d'autres nuages. C'est le Fujiyama, volcan éteint qui élève son cratère à quatorze mille pieds au-dessus de la mer. En approchant de la rive, le regard peut pénétrer dans de nombreuses criques ombragées de grands arbres, bordées de maisons et remplies de djonques, les unes à l'ancre, d'autres en mouvement, voguant à la rame ou poussées par d'énormes voiles de jonc. Plusieurs^ de ces étranges bateaux, rappelant un peu les galères des anciens, passent tout près du China. Debout sur le pont, des hommes nus, sauf leur pagne, agitent les rames en s'accompagnant d'un chant ou plutôt de cris sonores et cadencés. Ces corps souples à la peau bronzée, lisse ou
tatouée , développent dans des poses atlilétiques la symétrique beauté de leurs membres.
Un peu avant huit heures, nous sommes en face des blu/fs de Yokohama. Le steamer double lentement ces coteaux couronnés de magnifiques conifères et des mâfs de pavillon appartenant à la légation britannique et à quelques autres missions. Un instant après, nous entrons dans la rade. Elle est couverte.de bâtiments voiliers et de vapeurs de toutes les nations. De grandes et petites djonques indigènes vont et viennent. Plus au large, se dessinent sur le ciel les contours gracieux et imposants de plusieurs navires de guerre portant les pavillons d'Angleterre, de France et des États-Unis. Devant nous, s'étend le long du quai une file de belles maisons entremêlées d'arbres. C'est le Bund.
A huit heures précises, le China jette l'ancre. Un peu avant neuf heures, exactement comme on nous l'avait promis à San-Francisco,nous mettonslepied sur le sol encore mystérieux de l'Empire du Soleil levant.