‹ Promenade autour du monde, 1871Chapitre 13 sur 85 · Le dollar vaut au pair 4 franca 50 centimes · texte numérisé non relu

Le dollar vaut au pair 4 franca 50 centimes

diminution des demandes de marchandises européennes.

L'exportation est moins satisfaisante. Le principal produit, la soie, n'a donné lieu qu'à une petite augmentation. Le chiffre a monté seulement de quatre millions huit cent soixante-cinq mille à cinq millions deux cent mille dollars. La guerre entre la France et l'Allemagne et la détérioration de la soie japonaise expliquent la stagnation de cette branche de commerce. L'exportation du thé faite exclusivement par des maisons et pour la consommation américaines s'est élevée, au contraire, de deux millions à trois millions huit cent quarante-huit mille dollars, c'est-à-dire a presque doublé.

Ces transactions constituent pour le Japon un passif de seize millions de dollars que le pays aura à acquitter en belles espèces. On sait que, depuis la nouvelle ère, les monnaies d'or et d'argent ont complètement disparu de la circulation. On ne voit plus que du papier.

L'analyse des tableaux officiels présente une diminution notable du commerce anglais et une légère augmentation des transactions avec la France. Tandis que la navigation étrangère non anglaise a monté, la navigation anglaise a diminué dans la dernière année. Cette diminution porte entièrement sur le cabotage, qui se fait aujourdhui presque exclusivement par les vapeurs de la P. M. S. S. Company. Ces bâtiments représentent, à eux seuls, les trois quarts de la navigation américaine dans le Nord-Pacifique.

On a vu la grande part qui, dans ces transac-

tions, revient aux Chinois. Le commerce en détail commence à passer aussi dans leurs mains. Dernièrement le Costa rica, l'un des steamers de la compagnie du Pacifique, transportait de Shanghaï à Yokohama dix-huit cent tonneaux de marchandises européennes et chinoises, dont deux cents seulement étaient consignés à des négociants européens et américains de Yokohama, et seize cents à des maisons chinoises établies dans ce port et à Nagasaki. Il y a ici plusieurs maisons allemandes. Elles travaillent pour la plupart avec des capitaux anglais.

Quant à la navigation, voici l'ordre dans lequel, selon le chifïre du tonnage, se suivent les différents pavillons : anglais, américain, allemand, français et hollandais. Les Allemands transportent de préférence des articles anglais et suisses et peu de productions de l'industrie de leur pays. Ils viennent rarement d'un port d'Allemagne. Ils font surtout le cabotage entre Yokohama , Hiogo , Nagasaki et Shanghaï. Mais on voit leur pavillon dans tous les ports, même dans les plus reculés et les moins visités, de la Chine et du Japon. Sur terre et sur mer l'activité des Allemands se fait de plus en plus sentir. Ce sont, avec les Chinois, les concurrents les plus redoutables de la navigation et du commerce anglais. Les bâtiments français, bien moins nombreux que les allemands, viennent presque tous de France et y retournent; ils transportent principalement des productions françaises. Dans toutes les transactions , les marchés de Londres et de Liverpool font loi. Ils sont surtout les ré-

gulateurs du commerce des soieries. Une partie considérable des soies japonaises destinées aux filatures françaises s'embarquent pour Marseille, à bord des Messageries maritimes, traversent la France, et vont à Londres et à Liverpool. C'est là que les achètent les fabricants de Lyon. Le Japon ne prend que des marchandises anglaises, des Birmingham et Manchester goods. Les Américains importent de rOrégon et de la Californie des bois de construction et de la farine; en échange, ils exportent surtout du thé, dont il est fait une grande consommatioji dans les États du Pacifique.

Par sa physionomie extérieure, le quartier des affaires ressemble peu aux grands centres industriels et commerciaux de l'Europe ou de l'Amérique. Pas de cheminées vomissant des tourbillons de fumée, pas de presse de cabs ni d'omnibus, pas de gens affairés qui se bousculent. Maisons et passants ont un air respectable, tranquille et légèrement champêtre. Les habitations, adaptées au climat, ont conservé un cachet britannique. Les têtes des arbres qu'on aperçoit au-dessus des toits sont le principal ornement des rues, qui s'animent le matin et une ou deux heures avant le coucher du soleil, quand on va au comptoir ou qu"on en revient. Une agitation agréable se fait remarquer au milieu du jour. A ce moment, les bureaux et les boutiques se ferment. Tout le monde va déjeuner. Comme aux Indes et en Chine, le tiffvi est le principal repas. Le dîner n'est qu'une cérémonie. On n'est très-occupé que les jours de l'arrivée et du départ des malles. Dans la vie ordinaire, à quatre heures on a assez travaillé

el on ne songe plus qu'à s'amuser. Les jeunes gens quittent la plume, les uns pour monter à cheval, les autres pour faire des courses en bateau. La mode veut que les gentlemen portent eux-mêmes, à travers la rue, leur canot, long et effilé, et le posent dans l'eau. Puis, rompus en vrais Anglais aux jeux athlétiques, ils saisissent les rames et partent comme une flèche. C'est une lutte d'audace, d'agilité et de force. A cette heure, le Bund commence à se sillonner de gigs ou de voitures légères construites à Hongkong, attelées de petits chevaux d'Australie ou des Philippines, occupées par de jeunes couples, — car ici tout le monde est jeune, — et se dirigeant rapidement vers les bluffs. On les gravit, on passe près de l'hippodrome, le race course , qui ne manque à aucun établissement anglais, ou s'engage enfin dans la nouvelle route qui, par des coteaux boisés, entre des rizières et des bosquets de bambou, descend à la baie de Mississipi. Partout des cavaliers, montés sur des ponies du pays ou sur de grands chevaux anglais, les derniers vétérans de la guerre de Chine; des officiers anglais, des marins français, des gentlemen vêtus de blanc, la tête couverte du casque indien. Ce qui ne gâte rien, c'est le fond riant et gracieux du paysage, et, dans cette saison, la beauté toute particulière du soleil couchant : le ciel cramoisi, de grands nuages bleu de Sèvres, le long et bas promontoire de Kanagawa inondé de tons nacre-de-perle ; sur la mer pourpre et violacée, les pâles silhouettes noires des navires et des djonques, les uns balancés par la houle, les autres gUssant sur l'eau comme des fantômes.

Les Anglais forment la grande majorité des résidents; puis viennent les Américains, les Allemands, les Français. L'Italie est représentée par les graineurs; ils arrivent en été et repartent en novembre- Les femmes sont peu nombreuses. L'hiver dernier, sir Harry et lady Parkes ont pu en réunir trente à un bal donné aux bluffs. Ce fut un événement dont on parle encore. Une fête au club anglais, offerte aux officiers du régiment anglais qui partait, m'a permis d'admirer l'élégance, la fraîcheur et les belles toilettes des dames assez héroïques pour se livrer à la danse par une température de trente degrés Réaumur.

Les indigènes qu'on rencontre dans le quartier européen sont des domestiques ou des garçons de comptoir. La place de comprador^ si importante dans les ménages européens et aux banques, est invariablement tenue par des Chinois. En général, le rôle de ces derniers grandit ici d'année en année. Comme domestiques, ils sont préférés aux indigènes. Les Japonais, m'a dit un homme qui alongtemps vécu ici, ont adopté la civilisation, la religion et jusqu'à l'écriture des Chinois. Aujourd'hui c'est l'Europe qu'ils imitent. Ils ont besoin d'imiter, de s'adapter aux autres. C'est dans leur nature. Que Ton compare entre eux les domestiques japonais et chinois. Les premiers observent exactement les habitudes du maître et s'y conforment avec une extrême faciUté. Seulement, qu'ils n'agissent pas d'après leur propre inspiration ; car ils manquent de tète. Les Chinois restent toujours Chinois ; ils observent et imitent moins, mais ils font mieux, surtout

quand on les laisse faire conformément à leur propre jugement. Les Japonais, pourvu qu'on ne les atlranchisse pas de l'étiquette de leur pays, sont doux, gais et s'affectionnent au maître. S'il les bat, ils ne lui en restent pas moins attachés ; d'ailleurs, le bambou ne déshonore pas. Ce sont des enfants que le père a châtiés. Si on les traite comme des domestiques européens, ils deviennent familiers, grossiers, insupportables. Le Chinois n'aime jamais' le maître européen qu'il sert. Il est fier, vindicatif et très-susceptible, mais toujours d'une politesse exquise. A la moindre observation que vous lui faites, il quitte votre service, soit en prétextant une maladie de sa mère, soit en vous disant respectueusement et avec un certain sourire propre à sa race quand il s'agit de choses désagréables, qu'il y a entre vous et lui incompatibilité de caractère. Cela dit, rien ne l'arrête, il part.

Dans une des grandes rues, derrière un petit mur surmonté de la croix, on voit au fond d'une petite cour une belle église de modestes dimensions, et, devant le porche, la statue de la Vierge. A côté est une maison basse, l'humble demeure du délégué apostolique Mgr Petitjean et de ses vicaires, qui appartiennent tous aux Missions étrangères de Paris. Le zèle apostolique les a conduits sur cette plage lointaine. Les lois du pays, la jalouse vigilance des autorités japonaises, la haine du christianisme qui a survécu aux transformations accomplies ou méditées par les novateurs, les conseils de prudence suggérés par les envoyés étrangers, ont mis des obstacles jusqu'ici insurmontables à l'exer-

cice de leur ministère. Ce sont de% pasteurs sans ouailles, sauf quelques résidents catholiques qui ont le temps de se rappeler qu'ils sont chrétiens, et les soldats et matelots français ou irlandais qui ne l'oublient jamais. Des milliers de chrétiens indigènes, cruellement persécutés en ce moment, demandent vainement les consolations qu'il est refusé à ces bons pères de leur apporter. On prie donc, on attend, on se perfectionne dans la connaissance de la langue, des mœurs et de l'histoire du pays, on se promet quelques bons résultats de la prochaine révision des traités, on se flatte de l'espoir, qui n'est peut-être pas chimérique, que le jour approche où le Japon, ouvert au commerce européen, le sera aussi à la propagation de la foi.

Somme toute, Yokohama est une place importante. On y travaille beaucoup, mais pas trop. On y est actif mais non de cette activité exagérée et fébrile qui caractérise les grands centres industriels et commerciaux de l'Amérique. Il reste assez de temps pour le repos, lesdistractions et aussi pour les regrets qu'on ne cesse de donner à la terre qui vous a vus naître. Le nouvel arrivé n'est pas vingtquatre heures à Yokohama sans s'apercevoir que tout le monde a le mal du pays. On travaille, il est vrai, et on s'amuse, chacun à sa façon. Au-dessous de l'existence du gentlemen, il y a celle du rowdy, car cet élément, mieux contenu sans doute que dans le Far West, ne manque pas complètement, témoins les buvettes et les salles de billard constamment remplies de ces aventuriers tapageurs. Mais tous soupirent après le home. Parlez-leur de la vieille

Angleterre, et un nuage passera sur leurs physionomies. L'homme est fait ainsi. Partout et toujours il est enclin à entrevoir le bonheur dans l'avenir, plutôt que de le saisir à l'heure présente. L'existence dans ces pays lointains développe cette disposition. Vivant entre le regret de ce qu'on a laissé et l'espérance de ce qu'on trouvera, on passe son temps dans le doute et dans l'agitation. Ceux qui sont réellement devenus riches, et ils font l'exception, quittent avec bonheur le pays d'exil où ils ont passé les meilleurs années de leur vie. Ils rentrent. Ils sont homeward bound. Quelle musique n'y a-t-il pas dans ces deux mots ! Des mots magiques qui excitent les soupirs de ceux à qui ils s'adressent. Mais je pense que le meilleur moment, pour ces heureux mortels, est la traversée. C'est l'époque des illusions. A peine arrivés sous le ciel gris et nébuleux de leur pays, ils regrettent le soleil du Japon, les beaux cèdres qui ont ombragé leur maison, le nombreux domestique, le travail, l'animation, toute leur existence. A Yokohama, ils étaient quelqu'un^ ils valaient au moins un chi-fa-chi. En Angleterre, ils s'imaginent n'être personne, nobody. Au Japon, ils avaient le mal du pays ; en Angleterre, ils ont le mal du Japon. S'ils avaient à recommencer la vie, iraient-ils chercher fortune aux Antipodes*?

1. Voici, selon sir Harry Parkes (rapport du 29 avril 1871), le recensement des résidents européens au Japon : sept cent quatrevingt-deux Anglais, deux cent vingt-neuf Américains, cent soixantequatre Allemands, cent cinquante-huit Français, quatre-vingt-sept Hollandais, cent soixante-six Européens d'autres pays; total : quinze cent quatre-vingt-six.

YOSHIDA

Da 3 au 14 août.

Le Japon, sauf les trade ports, et les villes de Yedo et d'Ôsaka, toujours ^ermé aux étrangers. — Manière de voyager dans l'intérieur. — Passage émouvant de la rivière d'Odawara. — Les bains de Miyanôshita. — Les pèlerins du Fajiyama. — Au temple de Yôshida. — Le défilé de Torisawa. — Hachôji. — Retour à Yokohama.

Les traités n'ont pas ouvert le Japon. Ils ont seulement assuré aux Européens la liberté de résider et de faire le commerce dans les cinq ports dits des traités : Yokohama, Hiogo (Kobe), Nagasaki, Niigata, Hakodaté, et dans les grandes villes, fu, Yedo et Ôsaka. Le reste, c'est-à-dire tout le territoire de l'empire, sauf ces sept points, est hermétiquement fermé. Autour de chaque treaty port^ il y a quelques milles carrés rendus accessibles aux étrangers. Des poteaux avec cette inscription en japonais et en anglais : Frontière des traités, en marquent les limites. Au delà commence le terrain défendu. Seuls les chefs des légations et les consuls généraux sont, en vertu des conventions, autorisés à voyager dans

YOSHIDA. 347

l'intérieur. La défense faite aux étrangers d'y pénétrer est strictement maintenue. Toutefois, sur la demande des envoyés, on accorde la permission de visiter les eaux chaudes de Miyanôshita et d'Atami, et de faire l'ascension du Fujiyama. En ce cas, des gardiens armés, que les Européens appellent, à tort me dii>on, yakunins, cette appellation appartenant à des officiers d'un rang supérieur, accompagnent le touriste, avec mission de veiller sur lui et de le surveiller lui-même. Les points les plus éloignés de Yokohama pour lesquels ces permis sont accordés à titre de faveur spéciale sont Subashiri, au pied du Fujiyama, au nord-est, à environ cinquante milles, et Atami, sur les bords de la mer, au sudouest, à environ soixante milles de Yokohama. Quand on procédera à la révision des traités^, la clôture du Japon formera probablement une des questions importantes des négociations. Jusqu'à présent, aucune des légations étrangères ne l'a officiellement touchée; mais, en sondant les intentions des conseillers du mikado, on a toujours reçu la même réponse : aussi longtemps que les samurais, gens de la classe militaire, resteront armés, la fermeture, dans l'intérêt même des étrangers, doit être maintenue. Permettre à ceux-ci de voyager dans l'intérieur serait exposer leurs personnes, leur vie même aux plus grands dangers. Quand on dit aux ministres : Eh bien, désarmez les samurais, ils répondent que c'est là une grosse affaire, une question de politique intérieure qu'il ne leur est pas

Page 1