‹ Promenade autour du monde, 1871Chapitre 14 sur 85 · En · texte numérisé non relu

En

permis de traiter avec les représentants des puissances étrangères *. C'est dans ce raisonnement qu'ils se renferment. Désarmer les samurais à deux épées, c'est accomplir une révolution. Permettre aux étrangers de voyager à l'intérieur avant que les samurais soient désarmés, c'est multiplier les meurtres. Ils ont tous été commis sur le territoire ouvert; jugez de ce qu'il en serait si nous autorisions les voyages dans l'intérieur. Cet argument est sans réplique.

y a-t-il aujourd'hui des dangers à voyager dans l'intérieur? Là-dessus les avis sont partagés ^ Dans le monde diplomatique, le mot d'ordre du moment semble être d'envisager du côté le plus brillant les hommes et les choses du Japon. Des ministres réformateurs, se disant amis des étrangers, sont au pouvoir. Il faut les ménager, les encourager, les aider peut-être dans une certaine mesure à réaliser leurs intentions bienveillantes, éclairées, civilisatrices. Sans doute la liste des étrangers assassinés et mis en pièces est longue ; quand on compare le nombre des victimes avec le nombre des résidents, elle parait même effrayante. Mais, depuis plusieurs mois, il n'y a plus d'attentats semblables. Si deux samurais aidés d'un troisième que le hasard avait amené, ont, au mois de janvier dernier, écharpé deux Anglais au service du gouvernement japonais, ces deux hommes n'ont à s'en prendre qu'à eux-

1. D'après les dernières nouvelles du Japon, le désarmement des samurais s'est opéré en plusieurs points de Tempire.

2. A en croire les dernières correspondances, il y a, à cet égard, une amélioration notable.

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mômes, car ils avaient renvoyé leurs gardiens et s'étaient montrés la nuit dans les rues de la capitale avec une femme du pays. Sans doute sir Rutheriord Alcock a raison de dire dans son livre qu'il n'est pas bon de rencontrer des daimios en voyage avec leur suite de gentilshommes à deux épées ; que c'est même .s'exposer à une mort immédiate ; mais on ne rencontre plus de daimios aussi fréquemment qu'autrefois, par la raison qu'ils voyagent en bateau à vapeur et rarement par terre. Les samurais ne sont plus aussi difficiles à vivre qu'ils l'étaient. L'influence de la civilisation commence à les atteindre. — Mais le terrible attentat que deux fanatiques ont commis dans les rues de Kiyôto sur sir Harry Parkes, au moment où, entouré de ses ordonnances et de soldats anglais, il se rendait solennellement au palais du mikado ! — Oh ! il y a trois ans de cela, et nous n'en sommes plus là. — Enfin, à en croire les chancelleries des missions, tout danger a disparu. Les résidents de Yokohama aussi sont très-confiants. Cependant quelques-uns d'entre eux m'ont avoué leur complète ignorance sur cette question. Les missionnaires catholiques, si bien informés dans d'autres pays de l'extrême Orient, surtout en Chine, nont su me donner aucune indication précise. Il est toutefois un point sur lequel tout le monde est d'accord: le peuple est bon, aimable, bienveillant. Quant aux hommes à deux glaives, il faut les éviter tant qu'on peut. Le reste est inconnu. Bien des choses le sont dans ce pays. Un épais rideau semble encore l'envelopper. Les légations des grandes puissances peuvent bien le soulever un peu ;

mais leurs moyens d'information sont limités, et, à l'exception de la légation d'Angleterre qui est à Yedo, elles sont toutes établies à Yokohama. D'ailleurs, les circonstances imposent aux chefs une grande réserve. S'ils insistaient beaucoup auprès de leurs nationaux sur les dangers auxquels ceux-ci s'exposeraient en pénétrant dans l'intérieur, ils répandraient l'inquiétude dans la factorerie de Yokohama et blesseraient la susceptibilité des autorités du pays ; s'ils s'appesantissaient sur la sécurité dont les Européens jouissent de fait aujourd'hui sur le territoire des traités, ils encourageraient indirectement l'esprit d'aventure propre à la race anglosaxonne, et assumeraient, en partie, la responsabilité des meurtres qui pourraient en être le résultat. Ils gardent donc le silence. Mais, comme il a été dit, la confiance l'emporte en ce moment dans le monde officiel, diplomatique et consulaire.

(3 août.) M. van der Hoeven, ministre des Fa^'S- Bas, a bien voulu me proposer d'être d'une excursion qu'il va entreprendre.au Fujiyama. Je profiterai de cette occasion précieuse pour explorer le pays très-peu connu au nord et nord-est de ce volcan éteint. Nous sommes six voyageurs et nous avons la bonne fortune d'emmener avec nous M. Kempermann, japonologue distingué et interprète de la légation Nord-Germanique. Les préparatifs sont faits, les ordres du gouvernement expédiés par courrier aux autorités locales. Le cuisinier en kangho, les provisions, la vaisselle, la literie chargées sur

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les épaules d'un nombre respectable de koulis, nous précèdent. Enfin ce matin, à cinq heures, par une matinée splendide qui annonce une journée de feu, nous montons dans un char à bancs. Il nous transportera sur le Tokaido, la route royale que nous prenons à une lieue d'ici et qui est carrossable jusqu'aux bords de la rivière d'Odawara. De là, on continuera à pied, à cheval, en kangho. Des yakunins, nos anges gardiens et nos surveillants, montés sur de petites haridelles, entourent la voiture. A peine établi dans ce véhicule de construction primitive, tout le monde, excepté moi qui n'en porte jamais, examine ses armes. Mon jeune voisin tire de sa poche un revolver formidable. La manière dont il s'y prend me fait, pour la première fois dans ma promenade autour du monde, trembler pour mes jours.

Le Tokaido est, comme toujours, fort animé. Des voyageurs à pied, en norimon, en kangho, des femmes, des enfants, des hommes à deux épées, des prêtres à la tête rasée, se suivent presque sans interruption. De temps à autre, nous rencontrons un messager. Comme la plupart des hommes que nous voyons, il a pour tout vêtement une ceinture. Coiffé d'un grand chapeau rond complètement plat et miraculeusement perché sur l'occiput, il porte sur l'épaule un long et mince bâton de bambou. A l'une des extrémités est attaché un petit paquet contenant ses dépêches ; à l'autre, son léger bagage. Ses petits pieds, selon l'usage du pays, sont chaussés de sandales de paille. Il court avec une grâce et une agilité merveilleuses : c'est à peine s'il touche le sol. Cp

Mercure n'est pourtant qu'un simple kouli au service de quelque daimio, ou du gouvernement, ou de l'administration des postes ; car il y a une poste aux lettres dont le service se fait très-régulièrement. Nos yakunins sont de beaux garçons. Sous leur chapeau noir de papier laqué à larges bords, et dans leurs amples robes de soie, ils ont assez bon air. Des deux côtés de la route, il y a des maisons, des boutiques, des arbres. Les villages se touchent. Le plus gros s'appelle Totska. A huit heures et demie, nous arrivons dans la ville de Fujisawa, célèbre par son temple. Le pays est charmant. Des coteaux alternent avec de petites vallées qui, sans issue vers la montagne, s'ouvrent sur la route. Monts, vallées, petites gorges, tout est d'un vert éclatant. Des rizières couvrent les petites plaines et remontent d'étage en étage sur les flancs et dans les déchirures des collines qui sont ombragées par des arbres magnifiques, des pins, des cryptomerias, des lauriers japonais ; çà et là, des touffes de bambous.

Nous déjeunons dans une grande maison de thé. Les iié-sans, les demoiselles, c'est-à-dire les servantes de Tauberge, si fréquemment chantées dans les descriptions de voyage, se blottissent autour de nous. Quoiqu'on soit habitué ici à voir des étrangers, il y a un grand concours de curieux. A neuf heures et demie, départ. Une heure après, nous franchissons les limites des traités, et, traversant le gros bourg d'Oiso, nous arrivons, vers une heure, sur le bord de la rivière, en face de la ville féodale d'Odawara.

Ici on quitte la voiture et chacun de nous s'étend

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sur une planche, en passant ses doigts dans de petites ouvertures pratiquées à cet effet. Puis quatre hommes nus la soulèvent, la placent sur leurs épaules et se précipitent dans la rivière. C'est une scène animée, bizarre et un peu émouvante. Au milieu du torrent, l'eau monte presque aux épaules des porteurs. Obligés de céder à la violence du courant, ils se laissent aller à la dérive, heureusement sans perdre pied. Le rivage s'enfuit comme si nous descendions dans une barque. Bientôt le bruit du ressac de la mer vient se mêler aux cris cadencés des koulis qui, tout en luttant contre les vagues, nous regardent de temps en temps en riant. Ballottés sur notre légère planche, nous nous y cramponnons de toutes nos forces. Enfin, le rivage est atteint et on nous dépose sur le sable. Encore quelques pas et nous voilà dans la principale rue d'Odawara. A l'entrée de la ville, le maire et les adjoints, affublés de leur costume officiel, nous reçoivent en faisant le grand kow-tow ; puis ils nous mènent solennellement ti une grande maison de thé où nos gens, envoyés la veille, ont préparé le tiffm. Depuis un ou deux ans, Odawara a été visitée par des résidents de Yokohama. Cependant l'arrivée de figures blanches y est encore un événement. Des habitants des deux sexes, et d'innombrables enfants, accourent pour nous voir manger. Après le repas, se présente un homme muni d'une belle boîte laquée et divisée en quatre compartiments contenant du sable rouge, bleu, noir et blanc. En le jetant sur le plancher, comme un cultivateur jette la semence, il dessine et peint à la fois des ornements bizarres, des Heurs,

des oiseaux, et, à la fin, au milieu des rires bruyants de l'assemblée, des sujets erotiques dignes de la chambre secrète de Pompéi. L'allégresse des femmes et des jeunes filles nous donne une singulière idée de la moralité du peuple japonais. Mais la correction du dessin, l'harmonie des couleurs de ces peintures de sable, exécutées d'une si étrange façon sous nos yeux et en peu d'instants, n'en sont pas moins admirables. Pour moi, c'est un trait de lumière. Je commence à comprendre l'art japonais.

A quatre heures, départ, cette fois-ci à cheval. Jusqu'à présent nous avons marché vers l'ouest. A partir dOdawara nous nous dirigeons vers le nord. La route suit la rive droite du torrent, laisse entrevoir à demi caché dans l'ombre de beaux groupes d'arbres séculaires le château du daimio, et, devenant de plus en plus escarpée, s'engage dans des montagnes couvertes de pied en cap d'une exubérante végétation.

Rien de pittoresque comme le petit village de Yumoto, situé au fond dune gorge. Ici nous quittons le Tokaido qui mène à Kiyôto, et, par des sentiers étroits, sur de petits ponts fragiles, entre des rochers couverts de lichen, toujours en montant, nous arrivons sur les sept heures du soir aux bains de Miyanôshita.

Distance de Yokohama, quatorze ris ou trentecinq milles anglais.

(4 et 5 août.) Miyanôshita, au-dessous du temple, se compose d'un temple, miay et d'un groupe de

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maisons superposées les unes aux autres, jetées moitié sur le flanc d'un rocher, moitié au fond d'une ^orge étroite qui s'ouvre vers le nord. Dans celte direction, le regard enfile le versant oriental d'une chaîne de collines. Tout autour on ne voit que des montagnes couvertes de cryptomérias, de toutes sortes de conifères, de chênes, de mélèzes. Tout est vert, sauf les toits gris des maisons supportées par des piliers rouges et montrant çà là leurs cloisons mobiles tendues de papier blanc. Des gradins taillés dans le granit tiennent lieu de rues. Autour des maisons, de petits jardins descendent d'étage en étage; de petits filets d'eau limpide forment de petites cascades. De petits chênes, de petits sapins, de petits cèdres tourmentés, lacérés, tordus selon le goût du pays, les ombragent. De petits ponts consistant en une seule pierre sont jetés sur des torrents artificiels. Le goût certes est contestable, et le dessin a je ne sais quoi d'enfantin ; il y a pourtant là de l'imagination et les proportions sont harmonieuses. Si de votre balcon vous plongez le regard dans un de ces jardins, il vous fait l'effet d'un parc. Mais voici une jeune fille qui passe, et elle est plus haute que ce vieux cèdre. Tout cela n'est qu'un joujou, mais, convenez-en, un joujou charmant.

Le maire nous a logés dans le meilleur appartement de la meilleure auberge, en dérangeant une famille du pays. Je déteste ces coups d'autorité, mais, le mal étant fait, j'en profite comme les autres. Au reste, les dépossédés nous sourient agréablement. Notre maison de thé ou plutôt notre hôtel se coni-

pose de plusieurs corps de logis reliés par un corridor. En s'y promenant, on peut étudier la vie intime des Japonais. Tout le monde est venu pour faire une cure. Au bout du corridor, on se réunit dans la salle de bain et on se couvre tour à tour d'eau chaude ou froide, puis chacun se retire dans sa chambre plus ou moins ouverte do tous les côtés.

Là on se fait masser par des aveugles, ou bien, si vous avez amené votre femme, c'est elle qui se charge de cette besogne. J'ai vu un gros monsieur étendu sur la natte, fumant et lisant: sa femme, accroupie à côté de lui, était occupée, pendant des heures entières, à passer ses mains effilées sur le? épaules du maître. Leur fille, jeune personne assez jolie, coiffée à ravir et fort bien mise, jouait d'un instrument ressemblant à un luth. De temps à autre, les domestiques entraient en rampant pour servir le thé et renouveler le tabac du père de famille, qui est, me dit-on, un personnage officiel de Yedo.

Dans une autre chambre, nos yakunins, accroupis en cercle autour de jeunes filles, chantent et boivent du saké. La cuisine regorge de femmes qui préparent les repas, surveillent les marmites, coupent en tranches des poissons encore vivants. Elles sont d'une extrême propreté et procèdent méthodiquement. Rien qui puisse choquer l'œil. Tout le monde bavarde et rit, tout le monde a l'air joyeux, insouciant, facile. Comme les pièces se touchent et ne sont séparées que par des cloisons en papier, pour la plupart ouvertes, le regard pénètre partout. Des têtes joliment coiffées, des bustes et des bras nus fourmillent dans la pénombre. Çà et là un rayon de

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soleil pénètre, et alors l'air poudroie comme une l)liiie d'or au milieu des ténèbres. Plus loin vous apercevez le jour, et, au fond, des arbres, un fragment de cascade, des passants qui gravissent ou descendent les escaliers taillés dans le roc, qui disparaissent dans la verdure ou pénètrent dans des chaumières.

^6 août.) Notre colonne s'ébranle peu avant six heures du matm. Si on pouvait dévisser ses jambes, rien ne serait commode comme le voyage en kangho. Cette litière du pays est un panier ouvert, long d'environ trois pieds, et haut de deux. Il faut défalquer l'épaisseur du gros bambou auquel il est suspendu. La toiture vous protège imparfaitement contre le soleil, et elle est si basse, qu'elle vous oblige de vous coucher sur le dos, tandis que le voisinage du porteur de devant vous force à replier vos jambes. Mais on se fait à tout, sinon il ne faut pas venir au Japon, où tout est autre que dans le reste du monde.

En sortant de Miyanôshita, on franchit la gorge et, se dirigeant constamment vers le nord, on traverse une belle forêt. Après une marche de deux heures et demie, nous faisons une première halte dans le village de Sen-goku-no-hara. Départ, à neuf heures et demie. Nous avons quitté les ombrages du bois, et c'est sous les dards de feu d'un soleil impitoyable que nous gravissons les hauteurs de la dernière chaîne qui nous sépare du Fujiyama. L'herbe, presque haute comme la taille d'un homme, est blanche sur un côté et verte sur l'autre, ce qui fait paraître les montagnes, ici d'un gris clair paie, là

d'un vert éclatant, selon le vent qui soufilo. Le sentier devient de plus en plus raide. Derrière nous, un peu à l'ouest, se développe entre des bords solitaires une nappe d'eau noire : c'est l'extrémité septentrionale du lac Hakoné. A onze heures, en débouchant du défilé, nous atteignons la crête, à peine large ici de quelques pieds et précipitant ses pentes abruptes vers une plaine onduleuse couverte de prairies, de quinconces, de hameaux, de villages. Le vert clair et mat du gazon alpestre et touffu alterne avec le vert, foncé à l'ombre, argenté au soleil, du feuillage. De l'autre côté de la plaine, vers le nordouest, à la distance de quatre à cinq milles, s'élève tout d'une pièce, à quatorze mille pieds au-dessus de la mer, le géant des volcans, le mont saint de l'empire, le Fujiyama. Il rappelle l'Etna vu de Taormina; seulement ses flancs sont moins déchirés, ses contours moins brisés, et les chaleurs exceptionnelles de cet été ont fait disparaître la neige qui le recouvre jusqu'à mi-côte pendant la plus grande partie de l'année.

Les voyageurs se laissent glisser sur l'herbe. En quelques minutes lissent descendus dans la plaine. Là ils trouvent les suaves parfums du printemps, l'air frais et élastique des Alpes.

A une heure, arrivée au village de Gotemba et halte dans une jolie maison de thé. Puis une charmante promenade à travers un parc anglais où l'ombre et l'eau abondent. Peu à peu les arbres deviennent rares. Nous entrons dans le steppe qui ceint la base du volcan. C'est dans cette région d'herbe et de lave que se trouve Subashiri, où nous

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passerons la nuit. Arrivée à six heures et demie. Distance de Miyanôshita, sept ris ou dix-sept milles et demi.

Toute cette journée a été délicieuse. Quand on voyage en kangho, on rase pour ainsi dire le sol. Pendant la matinée, en traversant les prairies, l'herbe, le lichen, les tiges des fleurs caressaient mes joues; mes regards pénétraient dans des régions mystérieuses que le piéton foule du pied, mais qui échappent à sa vue. C'était pour moi comme une révélation. Le soleil jouait avec les ombres des feuilles et des brins d'herbe. J'épiais les abeilles, les papillons, mille insectes se glissant furtivement dans les calices des fleurs. Et quelles fleurs! De grandes cloches d'azur gracieusement inclinées sur des œillets gigantesques; des lis s'épanouissant sous un dôme d'herbes longues et minces. Tout rit dans ce pays, la végétation, les hommes. Voyez les pauvres gens qui vous portent! Ils ne cessent de rire, de bavarder. La sueur perle cependant tout le long de leur corps bronzé. Toutes les deux ou trois minutes, ils changent d'épaule. C'est l'affaire d'une seconde. Nous avons chacun quatre koulis qui se relayent. Dans les montées, ceux qui sont libres aident leurs camarades en appuyant les mains contre le dos des porteurs. De dix en dix minutes, ils se relèvent : jamais sans s'être préalablement livré un combat de politesse. «Vos grandeurs doivent être fatiguées. — Du tout, votre grandeur se trompe, » et de nouveaux rires et de nouvelles protestations!

(7 août.) C'est d'ici, du village de Subashiri ou par un sentier plus à l'ouest de Hakoné, que les Européens, dûment autorisés', escortés, gardés et surveillés, font l'ascension du Fujiyama. Dans cette saison, les pèlerins indigènes affluent de tous côtés, mais leur point de départ principal est'Yoshida. Au delà de Subashiri, commence le sol mystérieux, peu connu des blancs. C'est là, au nord-est du volcan, qu'est située la ville de Yoshida, célèbre par son temple shintoïte, par la sainteté du lieu, par le nombre prodigieux de pèlerins qui, en juillet et en août, viennent y faire leurs dévotions, avant ou après l'ascension du mont saint. C'est le but de mon voyage. Quant au Fujiyama, je m'en rapporte aux récits qu'en feront mes compagnons. Je sais d'ailleurs que le plaisir ne vaut pas la fatigue. Un sentier assez bien entretenu et divisé en huit stations où l'on peut passer la nuit dans des huttes, mène aux bords du cratère éteint. Si, par exception, le ciel est clair, on y jouit d'une vue étendue, mais peu intéressante. Le grand charme des paysages alpestres, contemplés d'un point culminant et trèsélevé, consiste, il me semble, dans la variété plus que dans l'étendue du panorama. Tout terrifié, vous plongez dans les gorges des hautes montagnes qui vous entourent, vous en dominez les pics et mesurez du regard les abîmes ; puis, pour reposer vos yeux, vous les dirigez vers la plaine qui, par une illusion d'optique, surmonte les crêtes et élève l'horizon à la hauteur du point que vous occupez. Cet entourage de pics et de montagnes manque au Fujiyama. Celles qui l'encadrent atteignent à peine trois mille pieds.

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Vu du cratère, le pays présente l'aspect d'une l'cuille de papier chilîonné, vert, tacheté de lignes et de points blancs : c'est Yedo, Yokohama et les innombrables villes, bourgs et villages du Kuanto^

Les préparatifs de l'ascension ont rempli la matinée. A deux heures, mes amis se mettent en route. En même temps, accompagné de l'inappréciable M. Kempermann, le seul de nous tous qui ait le don de la parole, je monte à cheval pour pénétrer dans les terres inconnues. Le soleil est cruel, le pays monotone. Nous suivons un ravin, une profonde déchirure du sol. Au sortir de là nous avons devant nous un petit lac; au fond, plusieurs rideaux de montagnes; à gauche, le volcan. Direction, nord nord-est. Arrivés au burd de l'eau, nous acceptons pour quelques minutes l'iiospitalité du maire de Yamanonaka, petit village coquettement intercalé entre le versant d'une colline boisée et le lac. Notre arrivée émeut la population. De toutes parts on accourt, on nous regarde avec étonnement et en silence, puis on se met à rire, mais d'un rire gai, franc, aimable : nous sommes les bienvenus. La dernière partie de cette petite journée est délicieuse. Le Fujiyama nous protège de ses ombres gigantesques. A cinq heures et demie, après avoir passé devant l'entrée du grand temple, nous arrivons aux premières maisons de Yoshida. Le maire nous reçoit et nous mène à un petit temple précédé d'une

1. Groupe de huit provinces, littéralement traduit : l'Est de la barrière.

grande hôtellerie où il nous a fait réserver des chambres.

Distance de Subashiri, six ris ou quinze milles.

(7 au 10 août.) La ville de Yoshida occupe le versant d'un contre-fort du Fujiyama. La grande rue descend en ligne droite. Un ruisseau, formant çà et là de petites chutes, la parcourt dans toute sa longueur. Les maisonnettes aux toits aplatis et chargés de grosses pierres rappellent les chalets de nos Alpes. Vues d'une distance suffisante pour faire disparaître les détails, l'illusion est même complète. On se dirait en Suisse ou au Tyrol. En regardant en arrière, dans la direction de la rue, le cône colossal du volcan s'élève au-dessus des bois sacrés qui couvrent les hauteurs voisines. Vers l'est, au lointain, un dédale de montagnes rocheuses, de gorges, d'anfractuosités, le tout revêtu de végétation.

Le temple-auberge où nous sommes logés est une immense bâtisse contenant beaucoup de chambres qui, comme partout, sont séparées par des cloisons mobiles. Une grande cour le précède. Un jardin le borde sur un côté; au-dessus du mur, on voit le Fujiyama. De mon logement, qui est contigu au temple, je puis, à travers les châssis entr'ouverts, observer tout ce qui se passe dans ce vaste caravansérail. J'aperçois beaucoup de pèlerins, quelques seigneurs et leur suite et, dans les pièces avoisinant la grande cour, une légion de domestiques et de gens armés portant sur leur tunique le blason du maître. Par delà la cour, des pèlerins vêtus de blanc

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cl agitant une sonnette ne cessent de défiler dans la grande rue. Ils viennent du Fujiyama. Le maître de l'hôtel, qui est en même temps prêtre du grand temple, met son estampille sur leurs robes, et constate ainsi qu'ils ont fait l'ascension du mont saint. Ces vêtements se lèguent de père en fils, et forment de précieuses reliques.

Ma chambre, une vaste salle, donne dans une petite cour et dans le sanctuaire : un autel avec des candélabres ; au milieu, le miroir sacré. Pas de monstres ni de statues de dieux. Une noble simplicité et un silence solennel régnent dans ces lieux, consacrés à une idée abstraite et dégagés de tous les attributs extérieurs du culte bouddhique. Les bruits confus de la rue, de la cuisine, des chambres occupées par les pèlerins, n'arrivent ici que tempérés par la distance. Des lumières magiques et inexplicables errent dans l'espace, rampent le long des lambris, pénètrent par les châssis de papier, se reflètent sur les bords laqués des parquets, se perdent dans les profondeurs de l'appartement. Comme dans les auberges d'Italie au temps de Montaigne, les gens de qualité y suspendent en partant leurs écussons peints sur bois ou sur toile. On voit aussi beaucoup de tableaux votifs qui représentent le donateur entouré de ses compagnons. Le Fujiyama couvert de neige, des malades qui ont retrouvé la santé, des combattants victorieux, des hommes miraculeusement échappés à des voleurs. Quelquesuns de ces tableaux sembleraient remonter au dixseptième siècle, tout au plus au seizième. Le progrès et la décadence de l'art, les variations du goût

se reconnaissent dans ces images, pour la plupart grossièrement faites, mais qui, presque toutes, trahissent le sentiment de la nature.

L'aubergiste, comme on a vu, est prêtre ou plutôt gardien du temple, car, à ce qu'on m'assure, la religion shintoïte n'a pas de prêtrise au sens ordinaire. Les hommes du gouvernement actuel sont systématiquement hostiles à la religion bouddhique 'jui est celle de l'immense majorité du peuple. Les «logmes du shintoïsme sont à peu près oubliés. Les savants seuls les connaissent. Les hommes politi- ((ues du jour n'en ont aucune souvenance, et les confondent volontiers avec les doctrines de Confu- ('ius, qui, en réalité, ne sont que des maximes de haute morale. On sait que le grand philosophe chinois, interpellé par un de ses disciples sur l'existence dun autre monde, répondit : « Je n'y suis jamais allé, je n'en sais rien. » Telle est la religion des conseillers actuels du mikado; et c'est ainsi qu'ils comprennent le shintoïsme, patronné par eux <A indirectement imposé au peuple comme religion iTÉtat-Mais il paraît que cette interprétation est sujette à caution. Le shintoïsme était certainement l'ancienne religion du pays, mais il a dû céder la place au bouddhisme qui, officiellement introduit en Chine à la fin du premier siècle, a, vers le milieu du sixième, envahi, et, on peut le dire, conquis le Japon. L'ancienne religion professée pour la forme par les mikados fut envahie par les croyances et pratiques bouddhiques. Quant aux shoguns , ils 'Paient tous bouddhistes. Cela explique les progrès rapides de la religion importée des Indes, voie de

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Chine. Et l'on comprend aussi que les dogmes et le culte de l'ancienne religion soient tombés d'abord en désuétude, puis en oubli. Le shintoïsme officiel du jour est tout simplement la négation de toute religion et l'abolition de tout culte; c'est la destruction des temples bouddhiques, qu'on a déjà inaugurée par la démolition d'une grande partie du célèbre sanctuaire de Kamakura, et par la confiscation dont on veut frapper les biens des prêtres; mai.v ce n'est évidemment pas la vieille religion de l'empire. Dans beaucoup de temples, les deux cultes ont été pratiqués simultanément; dans d'autres, comme ceux de Yoshida et des environs, beaucoup de cérémonies bouddhiques, sympathiques au peuple, ont été introduites avec une certaine mesure. Nulk' part les dogmes, les doctrines et les cérémonies de l'ancienne religion ne se sont réellement conservés dans leur antique pureté.

Ici, et tout autour de la base du Fujiyama, on professe l'ancienne religion du pays, mais on pratique plus ou moins le bouddhisme. Notre hôtelierprêtre est d'unefamille noble; vu son saintministère, il a renoncé au port des armes. Chaque aprèsmidi, il endosse son costume officiel et se rend au grand temple. Sa femme, une matrone encore belle mais qui manque de dignité — hélas! je la vois tous les soirs un peu grisée de saké — ses deux filles qui exercent les fonctions de servantes d'auberge et son fils, un charmant enfant de quinze ans, composent la famille. Ce jeune samurai armé de ses deux sabres aime à parader devant nous dans son costume de gentilhomme. A ses bonnes manières

répond la délicatesse de ses sentiments. Une petite scène qui se passa au retour de mes compagnons la mit en évidence. Un de ces derniers désirait emporter comme souvenir un des tableaux votifs. Les scrupules de l'hôtelier écartés moyennant une offre splendide, l'image fut décrochée et remise à l'acquéreur. Mais on avait compté sans le jeune samurai, qui se mit à sangloter. «Vous n'avez pas, disait-il à son père, le droit de vendre ce tableau. C'est la propriété du temple, c'est un ornement de notre maison, qui a appartenu à nos ancêtres, qui vous appartient maintenant, mais qui un jour sera à moi. Et laisser emporter ce tableau par les étrangers ! quelle honte ! quelle affliction ! » Et un nouveau torrent de larmes ! Il va sans dire que le tableau fut remis à sa place.

Le grand temple est situé à quelques pas de l'entrée de la ville haute, au milieu d'un bois sacré de cèdres et de cryptomérias au moins six fois séculaires. Une longue avenue formée de ces arbres vénérables et d'une double rangée de lanternes de pierre mène de la grande route à la fourche, c'est-àdire à la porte d'entrée qui est isolée et dont les montants, deux poutres légèrement inclinées, supportent deux autres poutres horizontalement superposées lune à l'autre. Ce portail d'un dessin peu compliqué et, il faut l'avouer, peu gracieux puisqu'il rappelle une potence, se répète dans tous les temples shintoïtes et donne accès à une cour oblongue et carrée. Au milieu, en face du temple proprement dit, est une plate-forme, élevée de cinq à six pieds au-dessus du sol et couverte d'un lourd toit

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ressemblant à un chapeau de feutre à larges bords retroussés. Des tréteaux placés pour cette occasion et réservés aux prêtres relient la plate-lbrme avec le temple. Des gradins y conduisent; une galerie règne tout le long de la façade. Derrière la galerie, un vestibule mène au sanctuaire, qui est parfaitement accessible aux regards des profanes et qui contient l'autel avec les candélabres, le brûle-parfums et le miroir sacré où se reflète la divinité. Une lourde toiture semble écraser l'édifice. Les frises sont richement sculptées et ont conservé des traces de dorure. Dans la cour, nous admirons quelques itchos (salisburiaadamantifolia) d'une magnificence rare, et un bassin de pierre que protège un toit et qui est flanqué d'un conduit d'eau de bronze, représentant un serpent-dragon. Tous les jours, dans l'après-midi, nous avons visité le temple.

La veille de notre départ, il y eut une grande cérémonie. La cour était remplie de peuple. Sur l'estrade où l'on avait dressé un petit autel orné de fleurs et supportant le miroir mystique, un prêtre vêtu d'une ample robe de soie, coiffé d'un casque et muni de deux épées, exécuta la danse des glaives. C'est un combat acharné livré à un adversaire invisible-. De la défensive il passe à l'attaque , puis il recule, tourne sur ses talons, s'élance de nouveau à la poursuite du démon, qui cette fois est décidément vaincu. La scène du combat, la plate-forme, occupe tout au plus vingt pieds carrés. Le guerrier est souvent obligé de revenir sur ses pas. Ses mouvements pleins de noblesse se règlent d'après les sons plaintifs d'une flûte accompagnée du bruit

rauque et lugubre d'une grosse caisse. Les musiciens sont un vieillard et un enfant, accroupis sur leurs talons dans un coin de l'estrade. Enfin le guerrier se retire dans l'intérieur du temple. A ce moment, une demi-douzaine de prêtres paraissent sur le haut des gradins et jettent de petites pièces de cuivre aux femmes et aux enfants.

Deuxième cérémonie.

Un bonze paraît sur le seuil du temple ; puis, passant sur les tréteaux, il s'avance majestueusement vers l'estrade. Sa démarche est celle du tragédien. Il traîne un pied après l'autre et s'arrête un instant à chaque pas. Il porte une sorte de chasuble richement brodée. L'ensemble de son costume rappelle nos ornements pontificaux. Sa tête non complètement rasée, car il est shintoïte et non bouddhiste, est ceinte d'un ruban rose dont le bout fortement collé se dresse et oscille au-dessus du front. Il porte dans la main un arc et sur le dos, en bandoulière, un carquois rempli de flèches. Un silence profond s'est fait dans la foule bleue et couleur de chair, comme les foules le sont au Japon. On n'entend que le chant monotone de la cigale et le bruissement léger des cèdres, doucement agités par la brise du soir. Des milliers de regards suivent le prêtre. Mais aucune émotion, aucun sentiment de dévotion, de recueillement ou même de simple curiosité n'anime ces visages. Les gens qui nous entourent semblent trouver en nous des sujets plus dignes de leur attention. Ils nous regardent d'un air presque effaré. Deux blancs au temple de Yoshida ! Au moment où le prêtre pénètre sur l'estrade, la musique recom-

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mence. La flûte fait entendre des récitatifs, évidemment d'une haute antiquité. De temps à autre, la grosse caisse imite le sourd grondement d'un orage éloigné. Le bonze, après avoir fait plusieurs fois le tour de l'estrade, toujours comme s'il marchait sur des cothurnes, les regards tournes vers le ciel, s'incline rapidement, arme son arc, vise le mauvais esprit qu'il a découvert, lui décoche une flèche, le tue. Aussitôt la flûte fait entendre un hymne de victoire. Le prêtre recommence sa promenade, découvre et extermine un autre esprit, et la musique exprime de nouveau les différentes phases du combat. Enfin, après avoir délivré le pays de Yoshida de plusieurs de ces êtres malfaisants, le bonze entonne dn cantique, jette des fèves dans l'air, se prosterne devant le miroir et se retire.

Je n'ai pas de paroles pour peindre l'expression du jeu de sa physionomie, la beauté classique de ses poses, l'efl'et saisissant de la musique, la noble et mystérieuse sévérité du lieu. Les attitudes du célébrant étaient, je l'ai dit, classiques; mais elles ne l'étaient pas seulement dans un sens général : elles rappelaient, à ne pas s'y méprendre, les types connus des statuaires grecs de la grande époque. Les transitions d'une pose à l'autre portaient au contraire l'empreinte du goût japonais; c'étiient des mouvements saccadés, jamais disgracieux, toujours exagérés et approchant de la grimace. Que ces cérémonies remontent à une ère bien antérieure à la nôtre, ccst ce qui ne fait aucun doute. Que certains mouvements rhythmiques se retrouvent dans les sculptures en bois et dans les images pieuses du Japon,

rien de plus simple; mais comment s'expliquer la pureté classique des attitudes et leur analogie incontestable avec l'art grec, tandis que, dans les arts du pays, on ne trouve aucune trace du même caractère? Serait-ce un jeu du hasard? Je n'admets pas cette manière banale d'expliquer les choses qu'on ne comprend pas. L'art grec aurait-il, dans son âge d'or ou peu après, pénétré dans l'extrême Orient? Sur ce point les données historiques manquent absolument.

* Après la chasse aux mauvais esprits, les bonzes paraissent de nouveau sur le seuil du temple pour jeter de la petite monnaie au peuple. Encouragés par la tenue des spectateurs, nous montons résolument les gradins et nous échangeons les compliments d'usage avec les prêtres. Ceux-ci nous reçoivent avec une politesse exquise, acceptent une modeste offrande et, nous donnant quelques rouleaux de petite monnaie de cuivre, nous engagent à participer nous-mêmes à la distribution. Nous voilà donc transformés en bonzes, et jetant de l'argent à plusieurs centaines de fidèles qui courent, reculent, dégringolent, roulent les uns sur les autres. Scène burlesque et peu en harmonie avec la sainteté du lieu ! Tout le monde, y compris les prêtres, rit à gorge déployée. Parmi ces derniers je reconnais le guerrier à deux glaives et le chasseur aux esprits. Dégrimés et débarrassés de leurs armures, ils ont l'air inofîensif, bourgeois et bonhomme.

Après cet entr'acte profane, on procède à la dernière partie des cérémonies. Les prêtres se réunissent dans le sanctuaire. Assis en cercle sur leurs

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talons devant l'autel, ils se passent l'un à l'autre un vase sacré. Le liquide qu'il contient est versé dans une soucoupe et chacun en boit à son tour. Ils chantent en chœur, puis ils se lèvent, traversent la salle où ils reprennent leurs sandales, et se retirent. Ils portent des tuniques blanches, bleues ou rouges, selon leur rang; le blanc désigne le grade le plus élevé. Sur leur tête on voit le ruban collé, ou le bonnet noir de papier laqué que portent les gens de qtialité quand ils se présentent à la cour.

Le soleil se couche derrière le Fujiyama, non sans envelopper de ses feux de Bengale le triple ou quadruple rideau de montagnes qui s'élèvent à l'est, que peu d'Européens ont vues et que nous franchirons demain ou après-demain. Le ciel est rose, mais des nuages bleu clair flottent dans l'air. Ce n'est qu'à Yokohama, et encore rarement, que j'ai vu de pareils effets de lumière. Je me crois dans un monde idéal, dans des régions enchantées, et je retrouve avec délices, dans mon sommeil, les scènes étranges, mystérieuses, poétiques du grand temple de Yoshida.

(10 août.) Mes compagnons sont revenus hier du Fujiyama. La chaleur les a fait beaucoup souffrir. En revanche, ils ont pu passer la nuit sur les bords mêmes du cratère, à quatorze mille pieds au-dessus de l'Océan. Ils confirment le jugement de la plupart des voyageurs. Ils ont distingué Yokohama, Yedo, un grand tapis sombre parsemé de points blancs et un immense horizon de mer. Des nuages ont arrêté la vue vers le nord.

Nous ne faisons aujourd'hui qu'une étape trèscourte. Départ à deux heures après-midi. Direction : est-nord-est. Tournant constamment le dos au Fujiyama, nous nous engageons dans une grande et belle vallée. Les montagnes sont toutes vertes ; de simples rangées d'arbres en dessinent les contours. Dans les paysages japonais, c est un élément qui se répète à l'intîni. Toutes ces hauteurs se terminent en lame de couteau. Entre les deux versants, il n'y a de place que pour une simple rangée d'arbres. Nous traversons plusieurs villages propres, coquets et évidemment prospères. Partout une riche culture; dans la plaine étroite qui çà et là serpente entre les montagnes, des rizières et beaucoup de mûriers. La route, un simple sentier soigneusement entretenu, est fort animée. A chaque pas on rencontre des pèlerins. Ils marchent en petites ou grandes bandes, tous vêtus du même costume blanc, tous agitant des sonnettes. Quand la pluie menace, ils mettent leur manteau de paille. Quelques-uns se font suivre de leurs domestiques. Les pèlerines sont rares, mais elles ne manquent pas complètement. Tout le long de la route, les détails charmants abondent. Par exemple, au deuxième ri, près d'une petite maison de thé, un escalier de pierre mène à quelques tombeaux ombragés par un groupe de cryptomérias. Plus loin, près du village Tôkaichiba, nous nous arrêtons pour voir une belle cascade. Lencadrement d'une riche végétation en fait le principal charme.

A cinq heures et demie, nous arrivons à Yamura, petite ville située au centre d'un des grands districts

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de soie. Partout des mûriers. La rivière se précipite avec violence à travers de petites prairies toutes fleuries, et longe, en écumant, des rochers couverts de mousse, de gazon, d'arbres de diverses espèces. Derrière nous, entre des pics verts, apparaît le cratère du Fujiyama. Notre arrivée est un événement. Toute la population accourt, mais en se tenant à une distance respectueuse. C'est d'ailleurs partout la même scène. Les babies pleurent, les enfants se cachent derrière leurs mères, les jeunes filles s'enfuient. Les hommes aussi semblent enclins à se sauver. Les matrones seules montrent du courage. C'est par elles que s'ouvrent les négociations, puis tout le monde se rassure, et, les premiers moments de surprise passés, nous ne voyons que des figures ouvertes, pleines de bonhomie et respirant le désir de nous être agréables. On bavarde, on rit, on se groupe autour des voyageurs, on ne les quitte plus. On les suit partout : à leur repas et jusqu'au bain, à moins qu'ils n'aient la cruauté de fermer les parois en papier. On aime surtout à assister à leur toilette. Je parle ici des classes populaires et moyennes, et non de la noblesse.

A un quart d'heure de la ville, près de la rivière, mes jeunes compagnons ont trouvé un lieu solitaire, et ils vont se plonger dans les eaux froides et limpides lorsque soudain la population tout entière apparaît : hommes, femmes, jeunes filles, enfants. Par exception, nos yakunins qui aiment à s'amuser se sont esquivés. C'est donc à moi de veiller à la moralité publique. Armé d'un long bambou, je me place sur la digue étroite qui seule donne accès à

l'endroit du bain. Je laisse passer les hommes, mais je suis impitoyable pour le beau sexe. Vaine tentative ! Au risque de rouler dans le torrent, ces dames tournent ma position et grimpent sur le talus de la jetée, plusieurs avec des poupons attachés à leur dos. Quelques-unes m'abordent de front. Il y en avait de fort jolies, et toutes étaient d'une extrême propreté. Leurs petits pieds chaussés de petits patins de bois, les genoux légèrement plies, les bras tendus en avant et les mains ployées en arrière comme les gens de cette race savent seuls le faire, la tête nue, un peu renversée, elles m'accablent d'un flux de paroles entremêlées d'un petit rire séduisant, et me décochent de leurs gros yeux bruns fendus des regards suppliants et pleins de douceur. Les contorsions des membres nuisent peut-être à la grâce des poses; mais, dans ce pays, le grotesque est un des signes caractéristiques des hommes et des choses. Là encore je puis admirer le don d'imitation et la consciencieuse exactitude des artistes japonais. Les éléments de cette scène, je les ai rencontrés mille fois dans les sculptures, laques et peintures, et jusque dans les images grossières qui se vendent ici quelques centimes. De guerre lasse, j'ouvre le passage, et la foule des curieuses se précipite en avant, s'approche autant que possible des baigneurs, savoure enfin, avec une ineffable béatitude, l'aspect inouï, bizarre, fantastique de cinq hommes complètement blancs.

Distance de Yoshida à Yamura, quatre ris et demi, environ douze milles.

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(11 août.) Départ à cinq heures. Direction, est. La vallée serpente à mi-côte entre des montagnes hautes environ de trois à quatre milU. pieds. Derrière nous, le Fujiyama se dresse dans toute sa grandiose magnificence. A deux ris de Yamura, courte halte près d'un temple entouré d'un beau bosquet. A huit heures et demie, arrivée au gros et important bourg de Saru-Hashi. Ici on traverse une rivière profondément encaissée dans le rocher. Le pont, suspendu à une grande hauteur, est d'une construction toute particulière : des poutres, superposées horizontalement, en sorte que les bouts de chacune avancent graduellement les uns vers les autres au-dessus de l'eau. C'est le célèbre pont des Si7igcs. Nous l'avons vu représenté dans plusieurs tableaux votifs du temple de Yoshida.

Le pays est toujours riant, mais il conserve encore Je caractère des hautes Alpes. A part la végétation, c'est le canton d'Unterwalden. Nous sommes frappés tous de cette analogie. De nombreuses petites bandes de pèlerins nous rencontrent. Ils chantent et agitent leurs sonnettes, mais rien dans leur physionomie ne trahit la dévotion. Selon M. Kempermann, aucun sentiment religieux ne dirige ces milliers d'hommes vers le mont sacré. C'est une tradition, un exercice physique, des prières dites mécaniquement. La tête et le cœur n'y sont pour rien. C'est possible et, à en juger par l'aspect de ces gens, plus que probable; mais ce n'est pas certain. Au fait, qu'en saiton? Le Japon n'est accessible que depuis quelques années, et encore seulement sur cinq ou six points de sa circonférence. La langue en est encore à l'é-

tude. Comment lire dans le cœur du peuple? Comment s'expliquer l'origine et l'entretien des temples innombrables semés sur tout le territoire de l'empire? Qui les a construits, qui les a dotés plus ou moins richement? Évidemment ce n'est pas le peuple. Des sentiments religieux animaient donc alors les hautes classes. Gomment, par quelles révolutions se sont-ils perdus ?Voilr^, bien des problèmes à résoudre.

De beaux et gros villages se succèdent à ccurls intervalles. Cette animation tait un des principaux charmes du pays. Nous nous trouvons ici dans les plus hautes montagnes du Kuanto; et cependant, partout de la culture, des habitations, partout les traces de l'activité humaine et d'une fort ancienne civilisation. Les villages présentent tous le même aspect. Un ruisseau limpide traverse la rue principale dans toute sa longueur, à égale distance des maisons. En maints endroits il est bordé de platesbandes remplies de balsamines énormes. Les maisons sont pour la plupart neuves, ce qui indique que tout récemment un typhon ou des incendies ou un tremblement de terre, ces trois fléaux qui à l'instar de certaines épidémies se reproduisent ici périodiquement, ont exercé leurs terribles ravages.

Par bonheur, si la nature dans ses accès de colère détruit les édifices en peu de minutes, les hommes savent les relever en peu dejours. Prévenus de notre passage, le maire et ses adjoints nous attendent à l'entrée, font leurs prosternations, se mettent àla tête de la colonne et, arrivés à l'autre bout du village,

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nous quittent avec le môme cérémonial. Partout ic peuple nous sourit sans nous saluer, mais il >.- [)rosterne devant le chef de nos yakunins qui, durant l'exercice de ses fonctions actuelles, représeni.l'autorité souveraine de l'empereur. Demandez en Europe à un paysan ce que c'est qu'un fonctionnaire muni du caractère représentatif! Dans ce pays-ci, le dernier kouli le sait. 11 sait aussi par cœur le code- de l'étiquette, il le pratique scrupuleusement, et attend qu'on en fasse autant à son égard.

A Saru-Haslîi, nous quittons la grande vallée que nous avons suivie depuis Yoshida. Elle sert df lit à une rivière qui, sortie du petit lac de Yamanunaka au pied du Fujiyama, t«e dirige d'abord vers le nord, depuis Yoshida vers l'est, et, à partir d(^ Saru-Hashi, vers le sud-est. Si ma grande cartf japonaise est exacte, cette rivière se jette dans l;i mer près du village d'Oiso (entre Fujisawa t't Odawara) .

Arrivée à Torisawa à neuf heures et demie. Départ à une heure.

Ici les voyageurs s'engagent dans un dédale d»; montagnes, un des plus beaux paysages que j'aie jamais vus. Le chemin, ou plutôt le sentier, gravit des hauteurs abruptes et en suit la crête, souvent si étroite qu'un homme seul a de la pdne à y passer. Dans certains endroits, si j'avais marché à pied, je me serais aidé de mes mains. Mais, en kangho, ma confiance est sans bornes. Il faut pourtant une foi assez robuste dans les jarrets des porteurs. Comm.ils changent d'épaule toutes les deux ou trois nii-

nutes, le voyageur se voit suspendu tantôt sur l'abîme de gauche et tantôt sur l'abîme de droite. De là au beau-père de Blondin il n'y a qu'un pas; et cependant le moyen d'avoir peur lorsque, dans les passages les plus difficiles et les plus dangereux, vous voyez vos koulis bavarder et se livrer à des combats de politesse! Des deux côtés de la crête s'ouvrent des précipices qui, au premier faux pas des porteurs, seront votre tombeau, couvert, il est vrai, de buissons odoriférants, de touffes de fleurs colossales, de plantes grasses et luisantes que la nature, ce grand jardinier, a disposées avec une coquetterie et un goût exquis. Mais ayez le courage, si vous n'éprouvez pas de vertige, de plonger le regard dans ces abîmes, puis de l'élever vers ces hauteurs. C'est un panorama qui change à l'infini. Dans toutes les directions, des rideaux de montagnes. J'ai compté jusqu'à douze plans. C'est l'océan fouetté par la tempête, soudainement pétrifié, et tout tapissé de végétation. La grande variété des perspectives s'explique par les dimensions comparativement petites des divers éléments qui composent le paysage, et par le manque de profondeur des montagnes qui, fort étroites à leur base, s'élèvent par un escarpement très-rapide et se terminent en lame de couteau. La nature ne présente rien de mesquin, elle est au contraire grandiose et gracieuse à la fois ; elle se complaît à produire des effets qui charment votre œil tout en piquant votre curiosité.

Les villages sont toujours nombreux, mais l'aspect en est moins prospère que ceux où nous avons

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passé le matin. Dans plusieurs, il y a foire ou fête religieuse, c'est-à-dire force mâts ornés de fleurs, de petits papiers, de rubans, d'images! Partout des masses de pèlerins.

A six heures et demie nous arrivons à Uyenohara.

Distance de Yamura, neuf ris et demi, environ vingt-cinq milles.

(12 août.) De la pluie et quelque rafraîchissement dans la température. A cinq heures, en route. Direction, est. Après avoir traversé en bac une assez large rivière, un affluent de celle que nous avons suivie les deux jours précédents, nous gravissons par des sentiers fort rapides le plus haut défilé — parfaitement visible de Yedo, par un temps clair — des chaînes qui forment la ceinture du Fujiyama. Le pays conserve toujours son caractère alpestre.

De onze à quatre heures, halte au village de Komakino. En quittant la maison de thé, une des plus jolies que j'aie vues, les koulis, au grand détriment de nos membres, s'amusent à improviser une course au clocher. En moins d'une heure ils nous portent à Hachôji. A cinq heures du soir, au milieu d'un immense concours de peuple, nous y faisons notre entrée solennelle.

Hachôji est une ville considérable par son commerce de soie. Ses habitants ont l'air prospère et la grande rue se distingue par la beauté et l'élégance de ses maisons. L'auberge où nous sommes logés est grande, spacieuse et très-propre. Malheureusement,

notre provision de bougies étant épuisée, nous dînons à la lueur incertaine de chandelles japonaises, faites d'une cire végétale et donnant plus de fumée que de lumière. Mais regardez cette jeune fille, la nésan : elle les mouche avec l'épingle qui retient ses cheveux noirs, soyeux, abondants. Quelle grâce, quelle distinction et quelle modestie vraie ou. adoptée pour la circonstance! Mes jeunes compagnons en sont dans l'extase.

Durant ce voyage qui approche de sa fin, la rareté des animaux nous a frappés. Nous n'avons presque pas vu d'oiseaux ; peu de chiens, peu de chevaux, peu de bétail ; çà et là, des poulets et des cochons.

Distance de Uyenohara à Hachôji, sept ris et demi, environ vingt milles.

(13 août.) Départ à six heures un quart. La grande rue est encore déserte ; mais hier, avant de se coucher, les habitants y ont étendu pour les sécher leurs grands parapluies de papier jaune huilé, ornés de grosses inscriptions noires. Nous avons le soleil en face. Il est encore bas et convertit les ombrelles en transparents lumineux. La brise du matin les fait pirouetter sur leurs manches. Aucun paysagiste n'oserait ou ne saurait rendre les effets de lumière produits par l'action simultanée des rayons directs et des rayons transmis : les teintes d'or mat et d'or bruni qui oscillent sur le sol, rampent sur les jambes bronzées de nos porteurs, lèchent les trot-

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loirs devant les maisons dont les occupants sont encore plongés dans le sommeil.

Depuis Yoshida nous avons constamment marché vers l'est. Ici notre chemin tourne au sud.

Nous sommes entrés dans la plaine, mais une plaine accidentée, sillonnée de larges enfoncements, ombragée ici d'arbres magnifiques, là de bouquets épais de bambous. Un dédale de petits sentiers mène à une foule de jolis petits hameaux littéralement enterrés dans' le feuillage. Espérant que la grande colonne nous suivrait de près, j'avais quitté Hachôji avec un seul de mes compagnons de voyage. Après quelques heures de marche, nous nous apercevons que nous sommes seuls, et que M. van der Hoeven a pris une autre route. Nous continuons donc en tête-à-tête, réduits, pour converser avec les indigènes, au langage des yeux et des gestes, et résignés à nous contenter de la cuisine du pays. Dans une maison de thé isolée, nous apercevons de grands sabres déposés, selon l'étiquette, sur une console de la pièce d'entrée. Yoilà donc des samurais, des hommes à deux glaives, de ces êtres intéressants qui perpétuent si bien dans ce pays-ci la chevalerie du moyen âge, mais qui ont le tort d'écharper les chrétiens quand l'occasion s'en présente. Évidemment, il n'y en a pas de meilleure. Nous nous sommes assis devant la maison, et mon jeune ami profite, comme toujours, de l'occasion pour se faire donner par les nésans une leçon de langue japonaise, lorsque nos trois gentilshommes apparaissent. Ce sont de jeunes gaillards de haute taille, coiffés de calottes de soie bleu clair rayée de blanc,

et portant sur leurs tuniques de même couleur les blasons du prince qu'ils servent, du daimio comme disent les jeunes fdles, qui d'ailleurs ont hâte de mettre fm à la leçon et de s'esquiver, non sans avoir préalablement subi les accolades un peu brusques des trois chevaliers. Ceux-ci, les bras entrelacés, nous toisent d'un air insolent, vont et viennent en sappuyant l'un sur l'autre, car ils ont évidemment fait de fortes libations de saké, s'approchent insensiblement de nous et semblent disposés à lier conversation d'abord, et à chercher querelle ensuite. Je vois mon compagnon plonger sa main dans une certaine poche de son pantalon. Je sais ce qu'elle contient cette poche : c'est le terrible revolver qui m'a déjà donné la chair de poule au départ de Yokohama. Présenté à ces trois messieurs, il provoquera infailliblement une rixe ; l'issue n'est pas douteuse. Heureusement, le maître de la maison intervient, il s'approche des samurais avec force démonstrations de respect, leur prodigue des caresses et parvient enfin à les ramener dans la maison. A ce moment nos koulis, prévenus par le prudent aubergiste, se présentent avec les kanghos ; nous y montons avec plaisir, et fouette cocher! A dix heures, nous arrivons à Tana, situé à peu de distance d'une belle rivière qu'on me dit être, et c'est aussi l'avis de ma carte japonaise, le cours d'eau que nous avons suivi depuis sa sortie du petit lac de Yamanonaka jusqu'à Saru-Hashi. Nous la traversons en bac, et trouvons sur l'autre rive une petite barque et des bateliers qui s'offrent à nous conduire à Atsugi, la ville où nous passerons la nuit. Ce fut une belle et émou-

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vante navigation. La rivière forme ici une suite de rapides entre deux haies d'arbustes. Des oiseaux aquatiques, posés sur les bords, nous regardent immobiles et d'un air hébété. C'est le moment défaire usage du fameux revolver. Mon compagnon enfonce sa main dans la poche qui lui tient lieu d'arsenal, en extrait le pistolet, le dirige sur un groupe d'immenses oiseaux blancs, vise, tire et rate. Cette fois, il est bien constaté que cet engin de guerre est absolument inoffensif et hors d'état de faire du mal à qui que ce soit. Que n'ai-je fait cette découverte en temps utile! Tous les matins, en quittant notre gîte, au milieu de la foule de nos domestiques, des gens de l'auberge, des curieux, je voyais briller cette arme dans la main du jeune voyageur, jamais, je l'avoue, sans éprouver de sinistres pressentiments. Il y avait de quoi empoisonner les jours d'un paisible citoyen ; maintenant me voilà rassuré, et, demain à pareille heure, nous serons, je l'espère, rentrés à Yokohama sans avoir versé de sang innocent.

Vers six heures apparaissent devant nous les toits gris entremêlés d'arbres d'une ville considérable : c'est Atsugi. Nous avons la double satisfaction d'y trouver notre caravane et un dîner qui ne demande qu'à être servi.

Distance de Hachôji à Atsugi, sept ris ou dix-huit milles.

(14 août.) Départ d' Atsugi à sept heures et demie; arrivée à Fujisawa à midi. Le pays, comme celui que nous avons traversé hier. Une voiture nous

iSk JAPON.

ramène à Yokohan]a, où, enchantés de notre excursion, nous rentrons à sept heures du soir. Distance, douze ris ou trente milles ^

1. Comme la route que nous avons suivie depuis Subashiri a été l'ai té très-rarement, et qu'autant que je sache elle n'a jamais été .lécriie, j'ai cru utile d'indiquer exactement Theure des départs f:'t des arrivées : c'est un moyen fort imparfait, il est vrai, de calculer les distances. Celles-ci sont marquées en ris sur les itinéraires imprimés que l'on peut acheter au Japon dans presque ioutes les auberges des villes un peu considérables. Seulement les îis ne sont pas toujours les mêmes. Mais partout nos koulis ont marché d"un pas accéléré, environ cinq kilomètres à l'heure.

HAKONÉ Da 22 août au i" septembre.

La célèbre maison de thé à Hâta. — Une mauvaise nuit. — Le lac de Hakoné. — Le sentiment de la nature et le goût des arts, répandus dans le peuple. — Des esprits en voyage. —• Les eaux chaudes d'Atami. — La sainte île d'Enoshima. — Daibutsu. — L'ancienne résidence des Shoguns, — Bouddha en disgrâce. — Une grande dame japonaise. — Kanagawa.

(23 août.) Hier nous avons quitté Yedo. Mes compagnons de voyage sont M. Adams, chargé d'affaires d'Angleterre, et M. Satow, secrétaire-interprète de la légation. Par la même route que j'avais prise en me rendant au pied du Fujiyama, nous sommes arrivés cette après-midi à Yumoto, d'où se détache vers le nord-est le chemin de Miyanôshita. Nous continuons de suivre le Tokaido qui nous mène, en longeant un torrent, au village de Hâta, célèbre par la beauté du site, par sa maison de thé et ses jardins. Ce sont toujours les mêmes éléments, mais l'usage que la nature et les hommes en font varie à l'infmi. Où trouver des paroles pour les décrire? Comment éviter les redites? Comment rendre avec

la plume des nuances à peine perceptibles et qui en font précisément le charme? Dans une photographie de Beato, je ne trouve pas même une trace de ressemblance. Comment voulez-vous peindre les jolies boiseries du teahouse de Hâta, les jojjes petites cascades et les sentiers du jardin qui escalade les flancs abrupts d'une haute montagne, les jolis poissons dorés et les carpes monstres dignes des étangs de Fontainebleau; enfin les jolies iiésans qui, tous les soirs, en battant des mains, ramènent les poissons dans un creux de rocher pour les soustraire aux visiteurs nocturnes de ces lieux enchanteurs, les renards et les chacals? Tout cela a été bien des fois raconté; mais, quand on arrive, on est surpris et charmé, et l'on trouve que les belles descriptions, les photographies et les ébauches les mieux réussies ne donnent qu'une faible idée de ces tableaux champêtres, poétiques et bizarres à la fois.

De Fujisawa à Hâta, onze ris, ou vingt-huit milles.

'^24 août.) Concevez-vous le bonheur ineffable d'être couché sur une natte bien propre, dans une jolie pièce complètement ouverte sur le jardin, pendant qu'une pluie abondante, serrée, continue, tombe du matin au soir, répandant une fraîcheur délicieuse et vous rendant la conscience de la force et de la santé? Et ces agréables sensations, j'ai eu la bonne fortune de les partager avec des hommes distingués, sympathiques, connaissant autant, sinon mieux que personne, ce pays étrange qui n'est encore qu'une grande énigme. Toujours prêts à ré-

pondre à vos mille questions, ils vous questionnent c\ leur tour, vous ramènent par la pensée aux amis communs, à cette chère et lointaine Europe. C'est ainsi que nous passons la journée.

Les gens que nous avons emmenés, les maîtres et les domestiques de l'auberge ne s'approchent de nous qu'avec mille inclinations plus ou moins profondes, selon le rang qu'ils occupent. Ils avancent à quatre pattes, s'arrêtent la tête tendue en avant, les bras appuyés sur le sol et les mains tournées en dedans, puis ils s'asseyent familièrement sur leurs talons. Comme les maîtres sont aussi couchés ou blottis sur la natte, on se trouve sur le même niveau. Ce sont des formes de politesse réglées par l'étiquette depuis un temps immémorial. En Europe, au seizième siècle, et plus tard encore, des démonstrations analogues étaient de rigueur. Des personnes du même rang s'inclinaient jusqu'à terre avant de s'embrasser. Les enfants se mettaient à genoux devant leurs parents pour leur dire bonsoir. Un page, fils de gentilhomme, s'agenouillait en servant son maître. Le baise-main des grandes cérémonies s'est encore conservé dans plus d'une cour d'Europe. Mais les négociants de Yokohama trouvant ces démonstrations absurdes et indignes de l'humanité, les ont interdites à leurs domestiques japonais qui, affranchis des règles et usages de leur pays, sont devenus grossiers et insolents. Il est facile de détruire les formes d'une ancienne civilisation, il est difficile de les remplacer par d'autres.

(25 août.) Hier au soir, à peine couchés, nous fûmes réveillés par les hurlements de Fouragan et le bruit sinistre des poutres et des boiseries de la maison. En même temps nous éprouvâmes de fortes secousses verticales. C'était une combinaison savante d'un des plus terribles typhons qui aient jamais ravagé le Kuanto et d'un de ces tremblements de terre qui agitent si fréquemment les entrailles de ce sol volcanique. Aujourd'hui, la colère des éléments s'est apaisée. Hâta, situé dans un creux de la montagne, a peu souffert; mais l'idée d'être écrasé par le toit dont la pesanteur doit donner de la solidité à l'édifice, et l'impossibilité de s'enfuir, car pendant la nuit les maisons japonaises sont fermées comme une boîte, cette belle perspective et cette captivité nous ont causé quelques moments d'inquiétude.

Le temps s'est éclairci. A huit heures, nous continuons à pied notre voyage. Le départ d'une auberge est toujours une scène animée. On passe de pièce en pièce, entre une double haie de curieux. Le maître et la maîtresse ont reçu des mains de votre comprador le montant de leur compte ; ils vous accablent de remercîments et de bénédictions. Les nésans courent après vous en riant, en gesticulant, en vous souhaitant bon voyage et prompt retour. Sur le seuil de la maison, vous cherchez vos souliers que vous avez laissés en arrivant. Là, vous trouvez les autorités municipales, le maire et ses adjoints, faisant leurs inclinations et vous précédant jusqu'à la sortie du village.

Nous suivons encore le Tokaido, ici grossièrement

pavé, et, en certains endroits, à peine praticable pour les chevaux. Le paysage est toujours le mêmedes arbres d'une grande variété et d'une grande beauté ombrageant un terrain déchiré, tapissé de Heurs et de gazon. Après avoir gravi une crête, nous descendons vers le lac de Hakoné. Une statue colossale de Bouddha s'élève sur le bord de l'eau. Derrière le dieu s'ouvre une avenue de vieux cryptomérias. Des promontoires boisés, d'autres couverts d'herbes aux deux couleurs verte et blanche, s'avancent en se mirant dans le lac. Cette avenue nous mène à la petite ville de Hakoné, but de notre voyage.

Distance de Hâta, deux ris ou cinq milles.

(26 août.) Sur la rive orientale du lac est le célèbre et antique sanctuaire shintoïte, connu sous le nom de Hakoné-no-jinja. Gomme beaucoup d'autres temples, il vient d'être « purifié », c'est-à-dire, au grand mais jusqu'ici passif mécontentement du peuple, il a été rendu au culte exclusif de Shinto. On a éloigné et détruit les statues, vases et ornements des dieux bouddhiques. Hakoné-no-jinja est situé sur le flanc de la montagne. Des escaliers de pierre y mènent. On y trouve de beaux arbres, des tableaux curieux et fort anciens peints sur bois et suspendus à la corniche; le tout fort délabré, solitaire, abandonné, car le peuple privé de ses dieux semble peu disposé à s'incliner devant les divinités officielles du moment. Je ne me permettrai pas d'énoncer un jugement. Je n'ai pas plus de partialité

pour les uns que pour les autres, mais il y a des choses qui sont partout les mêmes. Un gouvernement sage y pensera à deux fois avant de s'attaquer aux consciences. Il réussira peut-être à détruire la religion du peuple, triste suceès politique ; mais il parviendra difficilement à faire adopter les croyances qu'il patronne. C'est donc une œuvre de destruction, et pas autre chose.

(27 août.) Fait le tour du lac en bateau. La ressemblance avec le nord de l'Ecosse est frappante. Certes le ciel et la végétation ne sont pas les mêmes, et on chercherait vainement les hameaux, les cottages, les châteaux et les parcs qui animent les environs de Loch Lomond et de Loch Catherin. Le lac de Hakoné étend ses eaux noires entre des montagnes aux contours arrondis, habitées seulement par les fauves. A l'exception de la petite ville et du temple qui en ont pris le nom, je n'ai pas aperçu une seule chaumière sur tout le parcours de ses bords solitaires. Parfois une rafale chasse les nuages dont le cratère du grand volcan aime à s'entourer. Alors le Fujiyama apparaît au-dessus des hauteurs qui encadrent le lac. C'est comme une vision céleste qui s'évanouit aussitôt. Des mots ne peuvent rendre le caractère gracieux et riant des détails de ce paysage, ni l'aspect sévère et grandiose de l'ensemble.

(28 août.) Un missionnaire américam, le doc-

teur B..., vient me voir. Il a pendant un an résidé dans le port ouvert de Niigata, sur la côte septentrionale de Niphon. Le climat y est tout autre. Les vents nord-ouest qui viennent de la Mandchourie soufflent pendant toute l'année et refroidissent l'air. En hiver, la neige ensevelit la ville, et, pour communiquer d'une maison à l'autre, on creuse des couloirs. Malgré l'abondance et la persistance des neiges, le thermomètre baisse rarement au-dessous de zéro. C'est aussi à zéro que s'est réduit le nombre des résidents européens et américains. Le seul blanc qui s'y trouve est un sous-officier anglais, l'ordonnance du consul absent en ce moment.**

J'admire M. Satow; il cause avec tout le monde, et ne cesse de marquer sur son calepin les expressions, les tournures de phrases qui le frappent. En comparant ses notes, il parvient à définir, à fixer la valeur de chaque mot. C'est un travail mental de tous les instants. Les dictionnaires et grammaires font défaut, ou bien ce sont des essais incomplets, de faibles tentatives pour faire connaître les rudiments de la langue. En pénétrer l'esprit, en saisir les finesses, voilà la tâche à résoudre. Le système suivi par M. Satow me semble le seul pratique et possible pour découvrir la, langue japonaise.

(29 août.) Les fortes pluies des jours derniers ont détruit les ponts, et rendu impraticable la route royale de Yedo. Quant au passage à gué de la rivière d'Odawara, il ne faut pas y songer. Nous tournerons la difficulté en nous dirigeant sur Atami

doù il sera facile de gagner par mer l'île d'Enoshima et de là Yokohama. Il y a un sentier qui mène tout droit vers le sud-sud-ouest. C'est le chemin ouvert aux Européens qui ont reçu la permission de visiter Hakoné et les eaux chaudes d'Atami. Nous choisissons une autre route plus à l'ouest; c'est un petit détour, mais le maire de Hakoné et notre aubergiste nous la recommandent à cause de la beauté du paysage ; et, en ces matières, les Japonais, même les gens du bas peuple, sont des juges fort compétents.

A midi, départ en kangho. On gravit, entre deux rangées de vieux cryptomérias, les hauteurs qui à l'ouest bordent le lac. Après une demi-heure de marche, on atteint la crête où, en regardant vers le couchant, on jouit d'une vue féerique sur la baie de Suruga. Une grande maison de thé qui occupe le point culminant, est remplie de voyageurs, de gens de Kiyôto, appartenant à toutes les classes de la société. La politique, les intérêts pécuniaires, le commerce, les appellent à Yedo, devenu hélas! la résidence de l'empereur au grand détriment de leur antique et naguère si riche et florissante capitale. Tous semblent admirer le point de vue.

Le Japonais est ami de la nature. En Europe, le sentiment du beau a besoin d'être développé et formé par l'instruction. Nos paysans parleront delà fertilité des champs, de l'abondance de l'eau qui fait marcher les moulins, de la valeur des forêts, mais non des charmes pittoresques du pays. Ils n'y sont pas complètement insensibles: mais ce qu'ils éprouvent est une satisfaction vague dont ils ne

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savent guère se rendre compte. Il n'en est pas ainsi du cultivateur japonais. Chez lui, le sentiment du beau est inné. Peut-être aussi a-t-il plus de temps pour le développer. Il est moins accablé de travail que nos paysans. La fertilité du sol, la pluie et le soleil, font la moitié de la besogne. Il lui reste des heures entières où, couché sur le seuil de sa cabane, fumant sa pipe, prêtant l'oreille aux chants de ses filles, il laisse errer ses regards sur le paysage qui l'entoure et qui est beau partout. S'il le peut, il bâtit sa chaumière au bord d'un ruisseau. Au moyen de quelques grosses pierres, placées à l'endroit voulu, il crée une petite cascade, car il aime le bruissement de l'eau. A côté s'élève un jeune cèdre. 11 en réunit quelques branches, en sépare d'autres et le fait pencher au-dessus de sa petite chute. C'est un motif que vous voyez mille fois représenté sur les images enluminées. A côté, il plante un abricotier. Quand l'arbre est en fleurs, l'homme et sa famille sont dans l'extase. Le sentiment de la nature se reflète surtout dans les productions de la peinture japonaise. Ici, plus qu'en aucun pays de l'Europe, les jouissances et le goût des arts se sont répandus jusque dans les basses classes. Sous le toit de la plus humble demeure, on en trouve des traces : une fleur artificielle, un joujou d'enfant ingénieux, un brûle-parfums, une idole, d'autres objets dont le seul but est de récréer l'œil. Chez nous, à moins d'être au service de la religion, l'art est le privilège des riches et des gens aisés. Au Japon, il est la propriété de tout le monde; et celui qui est trop, pauvre pour ornersa hutte d'une image

représentant Je cône neigeux du Fujiyama avec un beau poirier en fleurs sur le premier plan, d'une statue de chanteuse assise sur une tête de mort, d'un petit oiseau montant vers les cieux, d'un papillon posé sur un arc-en-ciel , d'un escargot lançant des œillades amoureuses à une tortue qui détourne la tête avec dédain, — eh bien ! il se dédommagera en regardant, d'un œil d'artiste, son abricotier en fleurs, son petit cèdre, et il écoutera avec délices la musique de sa cascade.

C'est à grand'peine que nous nous arrachons à la contemplation de ce panorama : un dédale de vallées, de coteaux qui descendent vers une petite plaine ; puis, le golfe parsemé d'écueils verdissants ; au delà, de bas promontoires, s'avançant vers la mer, du nord au sud; au-dessus de leurs contours fantastiques, une autre chaîne de montagnes plus hautes, s'étendant du sud au nord ; puis une autre galerie de rochers et encore une autre, toutes boisées sur leurs flancs, et panachées sur leur crête à la mode du pays. Entre toutes ces verdures, s'élèvent et s'abaissent les vagues longues et aplaties du Pacifique. Peu après, quittant le Tokaido, nous nous dirigeons vers le sud-sud-ouest. Le sentier se perd dans l'herbe, qui est d'une hauteur et d'une épaisseur prodigieuses; elle caresse les épaules et les joues de nos koulis. Bientôt séparés les uns des autres, nous nous égarons tout à fait. Vainement les porteurs poussent des cris formidables. Les échos seuls y répondent. Je me trouve avec mes hommes sur les bords d'un précipice, ou plutôt d'un talus presque perpendiculaire en quelques endroits, mais tout

couvert d'herbes. Les koulis poursuivent bravement. Quelquefois ils tombent. Mon kangho leur échappe, chavire et, transformé en traîneau, descend avec rapidité. Grâce à l'épaisseur de l'herbe, il finit toujours par s'arrêter. C'est une sorte' de montagne russe. Heureusement la nature du lieu vous entoure de précautions ; vous n'avez rien à craindre, si ce n'est les serpents. Mais si ces hommes tout nus se risquent dans le maquis, le danger ne peut guère être très-grand. La descente s'est faite en peu de minutes. Nous voilà dans un ravin profond. Il s'agit d'escalader le côté opposé. Marcher sur l'herbe glissante et, en même temps, gravir une pente rapide est pour moi chose impossible. Pour le tenter, il faut la vocation du kouli. Au premier essai que je fais, je roule dans le fossé ; et ces braves gens de rire à se tenir les côtes. Ils me chargent sur leurs épaules, me traînent en haut, retrouvent le kangho, ne perdent pas un instant leur bonne humeur. Enfin nous sortons de cette mer de sargasses, et, à ma grande satisfaction, j'aperçois au loin M. Adams suspendu à mi-chemin sur une pente semblable et se dirigeant comme moi, moitié roulant, moitié traîné, vers le sentier qui nous réunit et nous mène à bon port. Chemin faisant, autre aventure ! La fatigue de porter des hommes à travers la montagne ne suffit pas à nos koulis; il leur faut encore les émotions de la chasse. En poussant des cris sauvages, ils déposent les kanghos, et s'éloignent en courant à qui mieux mieux. Quelques minutes après, ils reviennent avec un petit ours qu'ils ont tué à coups de bambous.

A quatre heures et demie, ayant fait à peu près quatre ris ou douze milles, nous arrivons à Karuizawa. Là nous trouvons Satow qui, en bon piéton, est arrivé depuis une heure. Le maire lui a dit que nous sommes les premiers Européens que ses administrés aient jamais eu l'avantage de contempler. A en juger par l'effet que nous produisons, cela est assez probable. Ici encore la scène déjà décrite. Les babies pleurent, les jeunes filles se cachent, les hommes se tiennent au loin et les vieilles femmes vous sourient. Peu à peu la foule est apprivoisée ; mais nous n'avons qu'à avancer d'un pas pour qu'elle se retire en tout sens. Pour s'en faire une idée, il faut avoir nagé dans un étang rempli de poissons. Le village est petit, mais coquettement assis entre deux montagnes boisées; un ruisseau limpide, bordé de belles fleurs, le traverse. Nous descendons dans la maison du maire. C'est un bijou; le petit jardin, de même. Dans la cour, on a érigé un échafaudage orné de fleurs et de petits drapeaux en papier colorié. Il supporte une cage qui a la forme d'un temple et dont la porte est ouverte. Ce tempietto est destiné à recevoir les esprits des trépassés que l'on attend demain et qui reviennent d'un voyage fait dans je ne sais quelles régions de l'éternité.

Départ de Karuizawa, un peu avant cinq heures. Direction, sud. Nous franchissons Tune des deux montagnes. La route ressemble à un tunnel, tant les taillis et les vieux arbres qui la bordent s'entrelacent étroitement. Nous arrivons sur la crête après une marche d'une demi-heure, et, en quinze minu-

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tes, sur le bord du versant sud. Ces montagnes sont la continuation de la chaîne connue sous le nom de monts Hakoné. Elles côtoient l'océan Pacifique en courant de l'est à l'ouest. Leurs flancs, après une pente très-rapide, s'avancent en ligne presque horizontale vers la mer, et s'y précipitent verticalement. Du point où nous nous trouvons, ces promontoires, bas, longs et abrupts à leur extrémité, s'étalent les uns derrière les autres comme des coulisses de théâtre. Je ne pense pas que l'imagination des dessinateurs du Grand Opéra de Paris ait jamais rien pu inventer qui dans le genre fantastique ressemble, même de loin, à ce magique décor. Au fond d'une petite baie formée par deux caps, exactement à nos pieds, nos apercevons une ligne blanche : c'est Atami. Nous y arrivons à sept heures et demie. Il faisait nuit close lorsque nos excellents koulis, qui n'ont pas cessé de rire et de bavarder, nous déposèrent à la porte d'une élégante et spacieuse hôtellerie.

Distance de Hakoné, six ris et demi, un peu plus de seize milles.

(30 août.) Atami est agréablement situé sur les bords de la petite baie, en face d'un îlot, sur la déclivité .de la montagne. Les rues descendent rapidement sur la plage, et se transforment çà et là en escaliers. Une source sulfureuse attire dans la belle saison un grand nombre de baigneurs indigènes, et parfois quelques résidents européens de Yokohama. Toutes les trois ou quatre heures, l'eau jaillit avec

force d'une ouverture encadrée de cjuelques blocs de rocher. Dans l'enclos cjui les entoure on voit un monument érigé par un voyageur anglais aux mânes de son chien. Les gens du pays n'ont garde d'y toucher; quelques-uns se prosternent même devant lapierre tumulaire, car il est toujours prudent d'être en bons termes avec les esprits des trépassés, fût-ce même l'esprit d'un chien. Comme à Hâta et à Hakoné, les habitants fontdejolis coffrets et autres objets en bois de camphrier. On les offre à des prix ridiculement bas.

Départ à neuf heures, sur deux bateaux à six rames, dont l'un est occupé par les voyageurs et l'autre par leur suite. Direction, est-nord-est. Dans l'air et sui' la mer, calme parfait. Les deux barques, reliées par un cable, naviguent de conserve. Les bateliers, debout sur les traverses, déploient les membres athlétiques de leurs corps bronzés, s'inclinent en avant, se rejettent en arrière, règlent par des cris cadencés leurs élastiques et souples mouvements. Quelques-uns de ces hommes sont le type de la beauté et de la force masculines. D'autres le seraient s'ils n'avaient pas les jambes un peu grêles. Tous se distinguent par l'exiguïté et la finesse des mains et des pieds. Il n'y a que deux poses, qui se répètent sans cesse, mais elles sont classiques. 11 faut voyager au Japon pendant l'été pour comprendre la statuaire grecque de l'âge d'or. Les grands maîtres de l'Attique et de Corinthe, entourés fhommes peu ou non vêtus, avaient constamment sous les yeux le jeu des muscles du corps humain. Nos sculpteurs se forment sur des modèles

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dont les attitudes toujours forcées manquent de vérité et d'animation.

Parfois la corde est lâchée, nos bateaux se séparent et les deux équipages exécutent une course effrénée. Alors les hommes se démènent comme des possédés. Ils ne chantent plus, ils hurlent. De statues antiques ils sont soudainement devenus des sauvages. De chaque côté des embarcations, les ondes naguère si placides semblent se transformer en torrents écumants. Puis, de guerre lasse, nos athlètes s'arrêtent, se regardent et rient. Tout d'un coup le silence se fait. On change de route et on se dirige furtivement vers une ligne noire qui flotte sur l'eau. C'est un immense requin bercé par la faible houle. L'un des bateliers s'est élancé sur la proue. Là, debout, le corps légèrement jeté en arrière, la main gauche appuyée sur le cœur comme s'il voulait en contenir l'émotion, il lève doucement le bras droit au-dessus de sa tête, et, balançant le harpon dans ses doigts effilés, il s'apprête à le lancer. Devant nous, à la distance de quelques brasses, le monstre dort paisiblement. Spectacle sublime, sévère, classique ! Ce qui manque, c'est un Phidias capable d'en rendre l'indéfinissable beauté. Au moment décisif, le géant aquatique se réveille et disparaît sous l'eau.

Malgré cet épisode, nous avons fait du chemin, d'abord en côtoyant un rivage dont la végétation semble appartenir aux tropiques. Des orangers se mêlent aux cryptomérias. De hautes murailles en pierre protègent les jardins contre les visites des fauves, surtout des ours qui abondent.

Nous passons successivement devant Idzusan, suspendu à mi-côte au fond d'une petite baie, entre des bois d'orangers et de bambous ; devant Yoshihama, autre bourg considérable, devant le cap Madzu-nohama et l'embouchure de la rivière d'Odawara. A cinq heures du soir, nous sommes en face d'Oiso. Ici les montagnes reculent, et le rivage, toujours boisé, s'aplanit de plus en plus. Nos hommes ont ramé sans interruption pendant huit heures. Quelques poignées d'orge, car le riz est réservé aux riches, arrosées de quelques rasades d'eau pure, constituent le repas de ces braves gens. Comme ils en jouissent! Pauvres! oui, ils le sont certainement; mais, ne connaissant ni misère ni soucis, ils ne sont pas malheureux.

Le soleil baissait, lorsque l'île d'Enoshima apparut, dessinant son élégante et lumineuse silhouette sur un fond de sombres nuages. A huit heures du soir, nous sommes arrivés. La marée basse em.pêchant nos barques d'approcher, les bateliers nous chargent sur leurs épaules. C'est une promenade d'environ dix minutes, et, à en juger par leurs rires, ils trouvent cela charmant. Enfin, nous voilà à l'entrée du paradis japonais. La nuit est noire ; mais des lanternes de couleur, suspendues aux portes des maisons, nous éclairent. Toutes grandes ouvertes sur la rue étroite qui gravit le flanc d'un rocher, elles offrent le spectacle d'une extrême animation : des marchands vendant des fruits, des femmes occupées à préparer le riz et le plat de poisson, des bandes de pèlerins cherchant un gîte. Partout des festons de fleurs, des mâts, de petits drapeaux ; car

Enoshima, l'île sainte, est toujours en fête. On nous conduit dans la meilleure auberge. Elle regorge de monde. On y fait de la musique, on chante, on boit. . peine le dîner est-il annoncé, que l'aubergiste se présente. Après avoir accompli les devoirs de politesse prescrits par le cérémonial, il nous remet un petit papier soigneusement plié et contenant des cure-dents. Sur l'enveloppe, on lit une longue inscription : cure-dents impériaux ; S hiraki, aubergiste, rue principale, cinquième maison à gauche, gîte impérial, repas copieux et promptement servis. De l'autre côté sont marquées les distances de Enoshima à Kamakura, à Yedo et à Kiyôto. Le mot impérial est employé pour exprimer l'excellence des hommes et des choses.

De Atami à Enoshima, seize ris ou quarante milles.

(31 août.) Certes le gîte n'était pas impérial. A peine avons-nous pu fermer l'œil. Les pèlerins, quand ils ne sont pas occupés à dire leur chapelet et à agiter leurs sonnettes, sont d'affreux tapageurs. Mais la délicieuse fraîcheur de la matinée nous fait oublier bien vite les ennuis de l'insomnie. Nous montons par les petites ruelles du village. La foule des pèlerins se presse déjà devant les boutiques où l'on vend des rosaires, des tableaux votifs, des coquillages de toute espèce. Le petit îlot a été souvent et quelquefois très-bien décrit. C'est un charmant lieu. De sanctuaire en sanctuaire, on arrive par des gradins sur le haut du rocher. De vieux arhres qui

s'y cramponnent miraculeusement étendent, sur le point culminant de l'île, le baldaquin de leurs branches. Dans les temples, qui sont petits et peu ornés, je n'ai rien trouvé de particulier; mais les jolis détails n'y manquent pas complètement. Ainsi, nous avons admiré le dessin classique d'un puits rappelant les citernes des palais de Venise. C'est un petit rocher circulaire artificiel. Des tortues y rampent. On dirait qu'elles se sauvent à votre approche. Des pierres bombées, maintenues en haut par une bande représentant un cerceau, forment le soubassement de la fontaine. La partie supérieure est soigneusement polie. On y voit des bas-reliefs et de petits cercles plans, ornementation propre au style byzantin. Çà et là quelques inscriptions. Vers l'ouest et le sud, le rocher tombe perpendiculairement dans la mer. Dans des proportions moindres, c'est le Saut de Tibère, de l'île de Capri. On descend par un escalier taillé dans le roc, et, si l'on est pèlerin, on fait la visite obligée de la grotte noire, accessible seulement à ceux qui savent sauter sur des blocs plus ou moins submergés.

Une digue naturelle, praticable à marée basse, relie l'île d'Enoshima avec la terre ferme. En ce moment nous y voyons passer de longues files de pèlerins. Préférant notre barque, nous traversons l'étroit bras de mer, doublons un petit promontoire et débarquons, une heure après, non loin du village de Sakanôshita. Ici on entre dans les limites du traité. Ce district, l'un des plus riants et des plus pittoresques de Niphon, est bien connu des résidents de Yokohama. Nous visiterons aujourd'hui trois points

célèbres: le Daibutsu, Kamakura, Tancienne capitale des shoguns, et Kanazawa, renommée par la beauté de son site et de ses jardins.

La colossale statue de bronze de Bouddha, le Daibutsu, s'élève près d'un petit village entouré d'arbres. La conception en appartient au grand shogun Yoritomo; mais ce n'est que cinquante ans après sa mort, vers le milieu du treizième siècle, que ce splendide monument fut posé à l'endroit où il se trouve encore. La physionomie du dieu respire la parfaite quiétude et une douceur ineffable. On se demande comment il est possible de produire un si grand effet avec de si simples moyens. Cette œuvre est encore une preuve irrécusable de la perfection que l'art du fondeur avait atteinte à une époque si reculée. Le piédestal est haut de quatre pieds, la statue de cinquante; la circonférence de la tête compte trente-deux pieds ; le nez quatre.

L'air étant frais et le chemin partout ombragé, nous continuâmes à pied à travers des rizières, des champs, des prairies. On passe devant une petite maison de thé isolée; c'est là que deux Anglais, le major Baldwin et le lieutenant Bird, ont été massacrés par un bonze et un homme à deux sabres. Les yakunins des voyageurs n'eurent pas le temps, ou ne se sentirent pas la vocation d'accourir à leur défense.

Ici commence la longue et belle avenue qui mène à Kamakura, petit village aujourd'hui, jadis florissante résidence des shoguns. Cette allée est le seul indice qui laisse deviner qu'une plaine couverte de champs, bordée sur deux côtés de collines boisées,

ait été autrefois la seconde capitale de Tempire. Des incendies semblent l'avoir détruite. Sa ruine a fait la fortune de Yedo. L'intérêt principal de ce lieu abandonné s'attache au grand temple de Hachiman, fondé par le shoghun Yoritomo vers la fm du douzième siècle. Yoritomo et, quatre siècles après lui, Taiko-Sama, sont les deux grandes figures des annales du Japon. Leur éloge est dans toutes les histoires; les légendes populaires ont transmis leur souvenir de génération en génération. Mais si Yoritomo a fondé les temples de Kamakura, il ne s'ensuit pas que ces magnifiques constructions, debout encore il y a trois mois, datent de cette époque reculée. Des édifices en bois peuvent-ils, pendant sept siècles , résister à fintempérie des saisons? Cela est au moins douteux. Dailleurs, les plus beaux sanctuaires, ceux qui étaient dédiés à Bouddha, gisent par terre. Les gouvernants du jour viennent de les faire démolir. Les édifices consacrés au culte officiel ont été seuls épargnés. Nous avons vu entassés pêle-mêle des débris de colonnes, des piliers richement sculptés, laqués et dorés, des idoles bouddhiques mutilées, des candélabres en pièces. On conçoit le désespoir des populations. L'historien et l'amateur des arts déplorent la destruction de si précieuses antiquités ; le chrétien désire voir les images des faux dieux remplacées, non par le miroir, mais par la croix; le politique hausse les épaules, le philosophe sourit et se dit qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil.

Nous continuons par un chemin creux, bordé de magnifiques conifères. Après avoir franchi un défilé,

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la route descend à la plage d'une baie intérieure encadrée de coteaux et parsemée d'îlots riants. En face est la ville de Kanazawa. Là nous attend une scène de haute politesse japonaise. Une jeune femme appartenant à l'une des grandes familles de Yedo dont le chef est fort lié avec mon compagnon de voyage, prend ici les bains de mer. A peine informée de l'arrivée de ce dernier, elle lui fait annoncer sa visite et apparaît aussitôt suivie de son vieux médecin. C'est une très-belle femme d'environ dixhuit ans, native de Kiyôto, blanche comme une Européenne, un peu pâle de figure, car elle est souffrante, et mise avec la simple élégance qui distingue les toilettes des dames de qualité. Ses manières sont aisées, modestes, gracieuses. Elle se prosterne, fait le grand kow-tow, c'est-à-dire touche la natte avec son beau front. Après être restée quelques instants à genoux, les bras appuyés sur le sol et les mains tournées en dedans, elle se lève, tenant les jambes pliées et les mains appuyées sur les genoux; enfin elle s'accroupit sur ses talons et, les compliments terminés, la conversation commence. Mon ami, en homme galant et qui sait vivre, passe, lui aussi, par toutes les phases du cérémonial. Jadmire sa désinvolture; seulement le moyen de garder mon sérieux! Mais rira bien qui rira le dernier. La jeune Japonaise se leva, me regarda avec un charmant sourire, et fit le grand plongeon et tout le reste. Pour répondre à ces civilités, il fallait m'exécuter et passer à mon tour par les mêmes évolutions. La dame et son médecin, trop polis pour relever mes maladresses, reprirent la cause-

rie, un peu banale à la vérité, mais entremêlée de mots aimables et assaisonnée de force petits rires. Rentrée dans son appartement, elle nous envoya des corbeilles remplies de fruits et de sucreries.

Distance d'Enoshima à Kanazawa, cinq ris ou douze milles et demi.

(l»-" septembre.) A six heures, -^n route. Au moment de monter en kangho, nous apercevons notre aimable voisine qui, suivie de son médecin, s'approche pour nous faire ses adieux. Elle portait pour tout vêtement une tunique de taffetas ; ses pieds nus étaient chaussés de sandales de bois; elle n'avait pas eu le temps de se faire coiffer. Mais ce négligé lui allait à ravir.

Nous touchons au terme du voyage. Après cinq heures employées à des exclamations d'enthousiasme, car le pays est on ne peut plus pittoresque, et à des gémissements que nous arrache le supplice des kanghos portés au grand trot, nos koulis nous déposent, à midi sonnant, sur le seuil de VHotel international de Yokohama.

Distance de Kanazawa, cinq ris ou douze milles et demi.

On 26 au 28 juillet; du 18 au 22 août; du 3 au 13 septembre.

Aspect général. — Les environs. — Visite chez Sawa, ministre des affaires étrangères. — L'école allemande. — La Shiba, ses trésors d'art. Influence évidente mais inexplicable du baroquisme italien. — Entretiens avec Iwakura, devenu ministre. — Ses projets de réforme. — Boutiques, soirées, curiosités. — Le temple de Meguro. — Saigo. — Les sanctuaires d'Ikegami. — Les quarantesept ronins. — Festin chez Sawa. — Le palais de Hamagotén. — Dîner chez Iwakura. — Le premier ministre Sanjo. — Au temple d'Asakusa. — L'art dramatique. Vaudeville japonais. Les figures. — Yedo la nuit.

(26 au 28 juillet.) Mon premier séjour est consasacré cà une étude générale de la grande et toujours mystérieuse capitale du Japon. Ouverte aux étrangers depuis deux ans seulement, elle avait été antérieurement visitée par les ambassadeurs lord Elgin et baron Gros et, plus récemment, par des voyageurs et résidents de Yokohama. Les légations étrangères y ont temporairement résidé. Des différentes descriptions qu'on en a publiées, et dont je ne compte pas augmenter le nombre, celle que

M. Rodolphe Lindau a adressée* à la Société asiatique de Londres, North China branche^ est la plus connue, la plus renommée et la meilleure que j'aie lue. On y trouve nécessairement des lacunes; car à cette époque plusieurs temples, et entre autres les tombeaux des shoguns, la perle et le triomphe des arts japonais, étaient encore inaccessibles. Le mérite de l'auteur allemand n'en est pas moins réel, d'autant plus qu'il était alors bien plus difficile qu'aujourd'hui de circuler dans Yedo.

Yoici les notes que j'ai prises sur les lieux ^.

Imaginez-vous une plaine onduleuse, baignée au sud par les eaux basses d'un vaste golfe, bordée au nord et à l'est par une belle et large rivière, traversée dans son extrémité méridionale, parallèlement à la mer, par une chaîne de bas coteaux. Environ au centre de la plaine, mais un peu plus près de la mer, s'élève un tertre arrondi de trois à quatre milles de circonférence. Au nord-est, une autre rangée de collines part de la grande rivière, se dirigeant vers l'ouest.

Tel est le terrain occupé parla capitale du Japon. La rivière est le Sumidagawa. Le tertre porte l'ancien château des shoguns, devenu depuis deux ans la résidence du mikado. Le coteau boisé au nordest du château est l'Uyeno, qui contient un temple et les monuments sépulcraux de quelques-uns des anciens maîtres de Yedo. L'autre colline, au sud, c'est

1, Décembre 1864.

2. Je les donne au lecteur pour rafraîchir ses souvenirs, mais, je le répète, je n'ai pas la prétention de faire une description de cette ville.

la célèbre Sliiba avec les magnifiques tombeaux d'autres shoguns.

Entre les hauteurs, autour du cône bas qui supporte le château impérial, s'étend la ville. Ses limites sont: au nord, le Sumidagawa qui, après avoir fait un coude, se jette dans la mer; à l'est, des terrains accidentés; au sud, le golfe; à l'ouest, de petites vallées couvertes de conifères, de bambous, de rizières, qui se confondent presque avec la ville. A l'est de la rivière est le grand faubourg Hondjo. A l'extrémité sud-ouest de la ville s'étend le grand village de Shinagawa, qui n'est que la continuation du faubourg de Takanawa.

Yedo est divisé en quatre parties : le Jiro, le Soto- Jiro, le Midzi et le Hondjo.

Le Jiro, le château impérial. On n'en voit que les murs. Des arbres trois fois séculaires, plantés par le grand Taiko-Sama*, dérobent à la vue des profanes les lieux aujourd'hui habités par le fils des dieux. Un gazon toujoursfrais et vert revêt les flancs du monticule ; un large et profond fossé, couvert en ce moment de colossales fleurs de lotus, en fait le tour. Aucun mortel, excepté les personnes de la cour et les grands dignitaires de l'État, ne pénètre dans cette enceinte sacrée. Les ministres étrangers y sont admis aux rares occasions où ils approcheTit Tempereur.

Autour du Jiro s'étend le Soto-Jiro. Il contient les yashkis, palais des grands personnages de la cour, des ministres d'État et des daimios qui, au-

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