‹ Promenade autour du monde, 1871Chapitre 15 sur 85 · En · texte numérisé non relu

En

trefois soumis à l'autorité des shoguns, devaient résider à Yedo pendant six mois de Tannée. Depuis la chute de leur maître, ils vivent presque tous retirés dans leurs terres. Un large canal, formant un cercle irrégulier, fait la limite de ce quartier. Ce n'est que vers l'est qu'il s'étend jusqu'aux bords du Sumidagawa. Cette partie du Soto-Jiro est traversée par de longues rues et par un grand nombre de ruelles qui se croisent avec les grandes artères. C'est le quartier du haut commerce, appelé avec raison par les Anglais la Cité. Par la beauté et l'élégance de ses boutiques, par son animation, par la foule qui s'y presse du matin au soir, il contraste singulièrement avec les blocs rectangulaires des palais, aujourd'hui fermés pour la plupart, avec le silence et la solitude du quartier aristocratique.

Au nord, à l'ouest et au sud du Soto-Jiro, se développe le Midzi, la ville proprement dite. Plusieurs ponts fortement arqués établissent la communication avec le Soto-Jiro. Le plus célèbre est le Niphonbashi, le pont du Japon, ainsi appelé parce qu'il donne passage à la grande route impériale qui traverse la grande île de N iphon depuis son extrémité sud, en face de Tîle Kiushiu, jusqu'à l'extrémité nord, en face de Hakodaté, dans l'île de Yezo. A l'intérieur de la ville elle porte le nom de 0-dori, Grande-Rue ; sa partie méridionale , depuis Yedo jusque près de Nagasaki, s'appelle Tokaido, route de l'Ouest ; la partie septentrionale, de la capitale à Hakodaté, est connue sous le nom de Oshiu-kaido, route du Nord. Le Tokaido, soit dit en passant, est généralement bien entretenu : de Yedo jusqu'aux

boro's de la rivière d'Odawara, il est même pratica- Ijle pour des voitures ; mais, dans les montagnes, il se transforme souvent en sentier et, dans les ro- (liers, en escaliers taillés dans la pierre et donnant difficilement accès aux chevaux.

Niphon-bashi est le centre géographique de l'empire. Dans les itinéraires officiels, c'est de là que l'on compte les distances de toutes les villes du Japon. A ce lieu se rattachent les souvenirs de combats sanglants et de massacres si fréquents dans l'histoire de Yedo. Le Midziest un mélange de rues fréquentées et désertes, de jardins, de potagers, de rizières, de parcs, de temples, dont les plus beaux sont : l'Asakusa au nord-est et la Shiba au sud-ouest. 0-dori et les autres rues parallèles à la mer, le quartier que l'on traverse derrière la Shiba pour se rendre du faubourg Takanawa au château, enfin les approches de l'Asakusa, sont les parties les plus animées du Midzi. Sur d'autres points on se dirait à la campagne. Du côté de Meguro, au nord de Takanawa la ville se perd dans les bosquets et dans les rizières. Au sud, sur les bords de la mer, à peu de distance de l'embouchure de la grande rivière, a surgi depuis deux ans le Tsukiji, le quartier des étrangers. Entouré et sillonné par plusieurs canaux, mais dépourvu de jardins et d'arbres, il offre un assez triste aspect. Là se trouvent le Grand Hôtel d'actions, pauvre imitation des caravansérails d'Amérique, les maisons des consuls et d'une quarantaine d'étrangers, enfin un petit restaurant français qui a décoré sa bicoque du nom pompeux d'Hôtel de France. A l'heure qu'il est, les femmes font encore défaut. A

peu de distance et au sud-ouest de Tsukiji, est le château de plaisance impérial avec un parc délicieux, baigné par les eaux du golfe dit Hamagotén. Dans la partie nord du Midzi est le fameux Yoshiwara, le quartier des courtisanes. Tout le monde a lu les descriptions menteuses ou exagérées qu'on a publiées de cet établissenent, fondé en partie et surveillé par le gouvernement. On y soutient que, d'après les idées du pays, le métier de courtisane n'a rien de honteux ; que des filles de famille sont placées à Yoshiwara par leurs parents, et que des gens honorables n'hésitent pas à y choisir leurs épouses. Des personnes vivant à Yedo,et dont le témoignage ne saurait être récusé, m'assurent que rien n'est plus faux. 11 peut arriver au Japon comme dans les autres pays qu'un homme, cédant à la passion, épouse une de ces malheureuses ; mais, là comme ailleurs, ces pauvres créatures sont réputées déshonorées, et les lieux consacrés à la prostitution sont des foyers de vices, de maladies, de misères et souvent de suicides. Un fonctionnaire de l'État qui les fréquenterait publiquement, serait impitoyablement renvoyé du service.

Sur la rive gauche du Sumidagawa, s'étend le grand faubourg Hondjo. Il y a dans le voisinage un grand nombre de maisons de thé et de hatagoya, littéralement maisons de repos, mais en réalité de mauvais lieux, fréquentés surtout par les étudiants. Plus loin sont les grands magasins du gouvernement et plusieurs palais de daimios. Un quai longe la rivière. A l'extrémité nord demeurent les etas,la race maudite, les parias du Japon.

Telle est la physionomie générale de Yedo. Quant aux éléments dont se compose le tableau si étrange, si complètement nouveau qui se déroule devant le visiteur, j'en ai compté quatre qui se répètent à l'infmi. Ce sont : le temple, le yashki ou résidence du daimio, la maison bourgeoise et le magasin incombustible.

Dans le temple, c'est le caractère bouddhique que l'on rencontre le plus souvent. Yedo est essentiellement la ville des shoguns. Ce sont eux. qui l'ont bâtie et transformée en capitale, et les shoguns ont de tout temps pratiqué et protégé le bouddhisme.

Les yashkis n'ont du palais que le nom. Ce sont des groupes de maisons entourées de communs à un étage, dépourvus de toute architecture, blanchis à la chaux, et dont les fenêtres sont munies de grilles en bois noir. Ces constructions servent à la fois de mur d'enceinte et d'habitation pour les gentilshommes et les domestiques du maître. Toujours basses et, si le terrain le permet, rectangulaires, elles ressemblent à des entrepôts ou à des casernes. Le toit est couvert de briques noires, bordées de blanc. Ce sont les deux couleurs du Soto-Jiro ^

La maison bourgeoise est ici, comme partout au Japon, un toit lourd, posé sur des piliers. Elle est complètement ouverte du côté de la rue et du côté de la cour. Pendant la nuit, on la ferme au moyen de panneaux qui se meuvent dans des coulisses. S'il y a des cloisons, elles sont faites de châssis sur les-

1. Je parlerai de l'intérieur des yashkis en rendant compte de mes visites auprès de quelques grands personnages.

quels on a collé de petits carreaux de papier blanc. En se promenant dans les rues, le regard pénètre dans ces intérieurs. La vie domestique s'y livre aux curieux. On n'a rien à vous cacher : deux ou trois femmes, nues dans cette saison jusqu'à la ceinture, et occupées du ménage ; des hommes complètement nus, sauf le fundoshi (le pagne^, étendus sur le sol et fumant la pipe ; des enfants qui jouent dans la pénombre. Le feu allumé dans un coin ; dans un autre. des pénates sur un petit autel, une lampe, des fleurs, de petits morceaux de papier attachés à des baguettes. Sur un cabaret carré, de petites tasses; le thé prêt à être servi du ir.atin au soir. Point de mobilier, mais une belle natte. Le tout d'une extrême propreté. Si c'est une boutique, un étage supérieur grillé en bois ou pourvu d'un balcon sert ordinairement de dépôt.

Il y a enfin le magasin incombustible, sorte de tour basse en bois, mais revêtu d'une couche de ciment pareil à du stuc et badigeonné en noir. Les fenêtres sont petites et se ferment au moyen de volets en fer massif. C'est le lieu de sauvetage en cas d'incendie ou de typhon. On y place à la hâte les objets précieux, puis on s'enfuit, laissant faire aux vents, au feu, aux convulsions du sol.

Ce sont ces quatre éléments qui donnent leur physionomie à la ville de Yedo. Imaginez-vous les temples répandus partout, les yashkis concentrés autour du château, éparpillés dans le Hondjo et très-peu nombreux dans le sud-est de la ville ; figurez-vous de petites maisons toutes semblables entre elles et, dans le quartier mercantile du Soto-

Jiro, flanquées le plus souvent de tours noires; (igurez-vous enfin ces rues, qui ne sont pas larges, mais qui le paraissent par suite du peu d'élévation des maisons, remplies d'hommes, de femmes du peuple, car les dames de qualité ne se montrent guère, d'enfants, d'un nombre effrayant d'aveugles, de norimons, de kanghos^ de jinrikishas. Le norimo'n et le kangho remplacent le palanquin. Le premier est un panier fermé, le kangho un panier ouvert, suspendu à un gros bambou qui repose sur les épaules du kouli. Le jinrikisha n'existe que depuis un ou deux ans, et il y en a déjà plus de vingt mille dans Yedo. C'est un véhicule à deux roues, bien laqué, couvert d'une capote blanche et tiré par un homme. Son inventeur a fait fortune. Le nom veut dire voiture mue par la force d'homme ^ Le kouUva au petit trot et fait trois à quatre milles à l'heure. Si vous en faites usage, et que vous vouliez éviter le contact avec cet être utile qui réunit les fonctions de cocher et de cheval, tenez-vous droit sur votre séant, et retirez à vous vos genoux et vos pieds. Armezvous aussi contre les petits incidents très-fréquents: une roue qui part, le siège qui s'enfonce, la capote qui reste suspendue à une devanture de boutique. Maintenant, imaginez-vous des files de ces véhicules remplis de femmes, de bonzes, de chanteuses et de danseuses, ces dernières reconnaissables à l'exagération de leur coiffure, enfin de Japonais et de Japonaises exactement pareils aux images que vous avez

1. Jin, homme; riki, force; sha est la corruption du mot anglais car.

mille fois vues peintes sur des vases, sur des éventails, sur des feuilles de papier de riz, et vous pourrez, sans grand effort d'imagination, vous for mer une idée assez juste de la grande capitale de l'Est. Dans les quartiers riches, où les voleurs sont attirés par l'importance du butin, se multiplient les petits corps de garde et les guichets qui, fermés pendant la nuit, empêchent la circulation des honnêtes gens, mais ne gênent guère les drôles. N'oublions pas, comme ombre au tableau, les hommes qui portent aux champs Tengrais animal. Détournez la tête et marchez vite ; vous n'échapperez pourtant pas aux odeurs méphitiques exhalées par les ruisseaux. Mais, à cela près, il n'est aucune grande ville en Asie, et il y en a peu en Europe qui, sous le rapport de la propreté, puissent être comparées à Yedo.

Elle a aussi un caractère de prospérité et de gaieté qui fait plaisir à voir. Il y a toujours plusieurs quartiers où l'on célèbre la fête de quelque dieu. Des bambous ornés de fleurs artificielles sont dressés devant les maisons, des mâts de cocagne devant les temples ; les bonzes affluent; les honnêtes bourgeois se tiennent devant leurs boutiques et voient passer la procession. C'est un bon prétexte pour ne pas travailler ce jour-là, mais le riz ne fait pas défaut; on se contente de peu, et, dans ce vieux Japon, on ne connaît ni richesse ni dénûment. On tient le milieu. C'est le lot des heureux, et, à moins que les apparences ne soient fort trompeuses, c'est la condition de la majorité des habitants de cette ville. J'ai vu peu de mendiants. Il y en a sur le To-

kaido et il y en a sans doute aussi à Yedo. Mais ils no s'imposent pas, et ceux que j'ai aperçus semblaient plutôt exercer un métier et n'avaient pas l'air trop misérables. Dans les maisons de thé, des enfants se sont approchés de nous pour demander l'aumône. On les avait dressés à remuer leur grosse tête, rasée déjà sauf la partie d'où poussera un jour la petite queue, et à agiter leurs petites mains, en chantant les louanges des passants. C'était d'un comique irrésistible. La misère se présentant sous forme de caricature ! En Europe, le mendiant par métier tâche de vous attendrir; ici, il vous fait rire. Les gémissements vous laissent froids, car vous savez qu'ils sont feints. Les bouffonneries du pauvre japonais touchent d'abord votre rate, et ensuite, par une réaction naturelle, votre cœur. L'idée n'est pas mauvaise; elle est pratique, j'ajouterai qu'elle est profonde.

J'ai vainement cherché un point culminant d'où l'on pût embrasser du regard l'ensemble de cette ville immense. La configuration du terrain et l'absence de tours font que, môme des points les plus élevés, vous n'en découvrez qu'une partie. Du toit du grand hôtel, au Tsukiji, on aperçoit un grand triangle dont le sommet est le château. Au nord et au sud-est, l'horizon est borné par rUyeno et la Shiba. Plus au sud, se profilent les forts maritimes érigés à la hâte* à l'approche de la flotte américaine, le promontoire de Kanagawa, enfin les eaux du golfe. Au delà, des contours à

peine perceptibles : la terre, le ciel et la mer se confondent.

Dans le Soto-Jiro, tout près du château, presque à la même hauteur, s'élève une colline couronnée par une maison de thé de pauvre apparence. De là on aperçoit la même partie de la ville en sens inverse. Regardez maintenant : du nord au sud, à droite, la vue est limitée par l'une des portes du palais et par un bouquet de gros arbres ; à gauche, par les hauteurs de TUyeno ; devant vous, o. vos pieds, se déroule un tableau unique, non par sa beauté, qui n'a rien de frappant, mais par l'étrangeté et les dimensions de la scène.

Je serais embarrassé pour rendre l'impression que cette vue m'a laissée ; en voici toutefois une analyse : un tapis vert immense, parsemé de petites lignes et de points gris et blancs qui, suivant la loi de la perspective, s'accumulent vers les bords. Il n'y a ni commencement, ni fin. Vous savez, sans le voir, que, derrière l'Uyeno à votre gauche, derrière le château à votre droite, se prolonge un amalgame d'édifices bas, d'arbres, de jardins, de champs. Devant vous s'étend le même spectacle. Rien qui fixe particulièrement le regard. S'il y a çà et là une toiture un peu plus lourde, un peu plus élevée que les autres, dites-vous que c'est un temple; puis vous apercevez des mâts, des poteaux où l'on affiche les décrets, entre autres celui qui frappe les chrétiens de peines sévères. Les petites tours des magasins ne sont pas assez hautes pour se faire remarquer. Les deux seuls édifices qui dépassent le niveau général sont l'Hôtel d'actions et une douane bâtie

pour ie compte du gouvernement par un ingénieur anglais. Sauf ces éléments hétérogènes dont l'effet peu agréable est d'ailleurs mitigé par la distance, rien ne jure avec le caractère si étrange de ce panorama. Ajoutez le silence profond qui règne au-dessus de la ville. Les cris des porteurs et des bettos n'arrivent pas jusqu'à nous. Le son du gong des temples esta peine saisissable. D'oiseaux, je crois qu'il n'y en a pas. On entend bien quelques bruits confus, très-faibles, mais ils diffèrent tellement de ceux de nos grandes villes qu'ils ne font qu'augmenter l'impression produite sur les yeux. Impression étrange, mystérieuse, indéfinissable.

Au nord-est du château se trouve un autre lieu renommé pour sa beauté et pour la vue qu'il offre sur une autre partie de Yedo : la hauteur d'Atangoyama. Deux escaliers en pierre y conduisent. De magnifiques cryptomérias la couronnent et répandent leurs ombres sur une élégante maison de thé. Allez-y vers le coucher du soleil. La partie occidentale du Midzi s'étend vers le sud. Regardez ensuite du côté opposé, et vous apercevez tout près de vous de petites collines entrecoupées de gorges couvertes de gazon, de beaux arbres, de rizières d'un vert éclatant. Charmant contraste qui caresse l'œil et frappe rimagination. Ici une immense capitale ; là un paysage alpestre. L'un et l'autre, c'est Yedo>.

1. Je supprime tout détail statistique, parce que ceux qu'on m'a donnés ou que j'ai trouvés dans les diverses publications ne m'inspirent qu'une médiocre confiance. Je dirai toutefois que le terrain

On ne vient pas ici sans visiter Oji. C'est un lieu de plaisance situé hors de la ville, au nord-ouest. Nous faisons comme tout le monde, et, comme tout le monde, nous sommes dans l'enthousiasme. De petites collines, de vieux cryptomérias, des ruisseaux, de l'ombre, de l'eau, de la fraîcheur; des jeunes filles très-jolies, très-gracieuses qui vous sourient, vous servent le thé, le tabac, le tay coupé en tranches, se blottissent autour de vous, vous donnent des leçons dans l'art difficile de manier les baguettes, et, le repas fini, vous apportent un petit escabeau joliment sculpté et laqué, après avoir enveloppé d'une feuille fraîche de papier le petit rouleau qu'il supporte. C'est votre oreiller. Vous vous étendez sur la natte et, la nésan s'étant discrètement retirée en poussant les cloisons de papier, vous cherchez le repos, doucement éventé par la brise qui pénètre dans la petite gorge, joue avec les petites cascades, effleure, les grandes feuilles de lotus, vient enfin caresser vos joues brûlantes. Tout cela est charmant et a été mille fois décrit. Quant aux nésans, ce sont des filles d'auberge, ni plus ni moins, habillées comme des dames et qui en

occupé par Yedo est généralement évalué à trente-six milles carrés ou quatre-vingt-cinq kilomètres carrés, mai-s dont seize milles carrés seuls seraient occupés par des habitations, le reste se composant de parcSj de rizières et de jardins potagers.

Quant à la population, il y a la même incertitude. On l'a portée à deux millions, d'autres auteurs à un million et demi d'habitants. Depuis la chute des shoguns et le départ des daimios avec leurs familles, gentilshommes et domestiques, on prétend que la population est tombée au chiffre de huit cent mille. Toutes ces évaluations me paraissent fort risquées.

onl pris les manières et le langage. C'est ce qu'on peut dire d'elles de plus favorable. Le reste s'appuie sur des suppositions, sur des calomnies peut-être, et n'a d'intérêt que pour ceux qui aiment à pénétrer ces mystères.

A vingt minutes d'Oji, il y a des champs où l'on cultive le thé. J'ai oublié de marquer le nom du lieu. Un puissant ruisseau tombe du haut d'un rocher. Au-dessus des eaux écumantes, de vieux pins forment un dôme. C'est là qu'hommes et femmes prennent des douches. A côté, le génie ja'ponais, essentiellement tourné aux joujoux, en a créé un qui a été introduit depuis quelques années en Europe : une pastèque, en forme de boule creusée et laquée de rouge, est posée sur un jet d'eau vertical qui sort d'une petite vasque d'osier. Cette boule tourne sur elle-même et, chassée par la force du jet plus puissant à sa base, monte et descend avec la régularité d'une mécanique.

En revenant sur nos pas, nous longeons une rangée de cèdres nains artificiellement courbés et tordus. Une jeune et jolie femme du peuple s'avance vers nous ; elle porte un enfant sur le dos et en conduit un autie par la main. Tout à coup elle pousse un cri de détresse; ses beaux traits se couvrent d'une pâleur mortelle. Nous accourons et apercevons un assez grand serpent suspendu à un de ces arbres. Sa tète et le haut de son corps, luisant et tacheté de noir, s'allongent vers la pauvre mère qui, toute tremblante et comme fascinée, est incapable de s'enfuir. Nos gardes s'inclinent respectueusement devant l'animal, qui ne semble nullement ef-

frayé par l'approche de tant d'hommes. Ils n'ont garde, en efïet, de le déranger; car le serpent est sacré. Les dragons en prennent parfois la forme, et les dieux aiment à se déguiser en dragons. Tuer un serpent serait donc s'exposer à commettre un sacrilège.

(18 août.) J'ai accepté l'aimable hospitalité de M. Adams, et c'est toujours avec plaisir qu'au retour de mes diverses excursions je rentre à la légation britannique de Yedo. Arrivé ce matin, jy trouve le juge des communautés anglaises du Japon, M. Hannen, avec sa charmante femme, les autres membres de la mission et le docteur Wheeler. Quel contraste entre cette maison bien montée, entre cette réunion de personnes aimables et instruits, et la foule bruyante d'inconnus que j'ai laissés à l'hôtel de Yokohama !

(19 août.) Longue promenade à pied dans les environs. C'est un parc anglais, plus la végétation si singulière du Japon. Autre particularité: vous sortez de l'hôtel de la légation, situé dans une rue fort animée ; vous descendez une petite ruelle qui insensiblement prend l'aspect d'un village. Encore quelques pas et vous vous trouvez au milieu d'une solitude profonde, silencieuse, champêtre. Encore quelques pas, et vous voilà revenu dans la ville. Au reste, même dans les quartiers les plus fréquentés, on entend peu de bruit; pas de pavés, pas de voitures, presque pas de chevaux. Les sandales en paille

amortissent le bruit des pas. Rarement de la foule, et là où il y en a, elle glisse doucement. On n'est pas taciturne; au contraire, on bavarde beaucoup, mais vous entendez plus de rires que de paroles.

(20 août.) C'est dimanche. Au petit quartier européen, à Tsukiji, il n'y a ni prêtre catholique, ni ministre protestant, ni église, ni chapelle. En revanche, dans tous les lieux de la ville où sont placardés les édits, on peut lire les décrets qui interdisent aux Japonais l'exercice de la religion chrétienne. Les hommes aujourd'hui au pouvoir ont, me dit-on, malgré leurs tendances civilisatrices, conservé la haine et l'horreur du christianisme, surtout de la religion catholique. Le libre exercice de leur culte est garanti aux résidents étrangers des treaty-ports ; mais en est-il de même à Yedo et à Osaka? Dans le doute, Mgr Petitjean, le délégué apostolique au Japon, me semble faire bien de ne pas provoquer de difficultés en ouvrant une chapelle au Tsukiji, et de réserver la solution de cette question pour l'époque très-rapprochée de la révision du traité.

Passé l'après-midi chez Sawa Nabuyoshi, premier ministre des affaires étrangères. Quoique âgé de cinquante ans seulement, il a l'air d'un vieillard ; au Japon on vit vite. Sa physionomie est agréable, ouverte, un peu caustique quand il plaisante, mais pleine de cette bonhomie qui vous gagne d'emblée. Lui et son fils, un beau jeune homme, sont fort simplement vêtus d'une tunique de tafïetas. Tous

doux se distinguent par la noblesse du maintien et une politesse exquise. La pièce où nous sommes, à l'exception d'une table et de quelques chaises placées là pour l'usage des diplomates, est dépourvue de tout mobilier. Dans une niche, on voit un beau vase de cristal de Bohême, souvenir du passage de notre mission. Sur l'ordre du père, le jeune homme apporte et met en riant aux éclats les robes de gala de sa mère, de riches étoffes brodées de soie et d'or. Sawa est un lettré et nous dit une foule de choses intéressantes sur les usages, l'histoire et les antiquités de son pays. C'est à la tournure scientifique de son esprit que je m'attaque pour obtenir l'autorisation de visiter Kiyôto (Miako). «Que voulez-vous faire à Kiyôto? me disait-il d'un air embarrassé. C'est une vieille ville un peu négligée depuis que le mikado a pris ici sa résidence et en partie détruite par des incendies récents. Si vous y allez, d'autres Européens en voudront faire autant. Il y a de méchantes gens à Kiyôto ; il pourrait vous arriver malheur. N'y allez pas. D'ailleurs, songez à l'incendie qui en a détruit les plus belles maisons neuves. — Je suis étonné, lui répondis-]e, de vous entendre parler ainsi. Ce n'est pas pour voir des maisons neuves que je compte my rendre ; c'est pour admirer les plus anciens et les plus beaux temples de l'empire. Vous, si grand appréciateur de l'architecture et des antiquités, pouvez-vous sincèrement soutenir que Kiyôto ne soit pas la ville la plus ancienne du Japon?» Cette observation porta juste. Le ministre répliqua en souriant : « Vous avez raison. Laissez-moi le temps de réfléchir. Je tâcherai

de trouver des arguments à faire valoir au conseil des ministres. »

Sawa est un esprit éclairé, aimant les réformes et le progrès, quoique trop sage pour approuver cette course au clocher qui est aujourd'hui le mot d'orire dans les régions du pouvoir. Cependant l'idée de voir un Européen pénétrer dans la ville sainte ne lui sourit guère, et, pour obtenir le consentement de ses collègues, il lui faut user de précautions oratoires. Tant ridée de l'exclusion des étrangers s'est, durant ces trois derniers siècles, enracinée dans les esprits ! Cela n'empêche pas le gouvernement de favoriser les voyages en Europe, l'adoption de notre costume et de nos mœurs, et l'étude des langues étrangères. Il vient même d'établir une école allemande.

Je l'ai visitée dernièrement. Il y avait là une douzaine d'enfants et de jeunes gens qui répétaient en chœur les deux phrases suivantes : « L'homme pauvre veut être comme l'homme riche ; » et « L'homme riche ne veut pas être comme l'homme pauvre. » Quelquefois ils se trompaient, en disant que le riche veut être comme le pauvre. L'instituteur, beau type du maître d'école allemand, s'écriait d'un ton sévère: « Arimazen, arimazen, ne pas, ne pas; » et les écoliers, après un moment d'hésitation, de reprendre en chœur : « L'hom-me-pau-vre-ne-veut pas-ê-tre-com-me-l'hom-me-ri-che. » De là nouvelles colères du maître. Le mot riche, reich, était la pierre d'achoppement. Rien de comique comme les efforts de gosier qu'on faisait pour vaincre la difficulté. Ces jeunes gens oublieront peut-être Talle-

mand; proi3ablement ils ne rapprendront jamais; cependant la maxime- morale , qui n'est pas celle de l'Evangile, que la richesse vaut mieux que la pauvreté, restera gravée dans leurs âmes.

(21 août.) J'ai passé la plus grande partie de la journée à la Shiba. C'était ma troisième visite.

La Shiba contient les tombeaux de plusieurs shoguns, des temples, des couvents richement dotés. Aujourd'hui, les gardiens de ces sanctuaires, les bonzes, sont en partie expropriés. On leur a donné un peu d'argent, et, contrairement à leurs vœux, le conseil de se marier. Les couvents séquestrés ont été transformés en casernes. C'est le changement le plus récent, mais non, probablement, le dernier. Il y a dans le conseil des ministres des voix qui demandent l'abolition formelle du bouddhisme, la suppression de toutes les lamaseries, et la démolition des temples de la Shiba, qui, avec ceux de Kiyôto, sont le dernier mot de l'art japonaise A l'heure qu'il est, ils subsistent encore dans toute leur magique splendeur.

Au milieu de la cour est le grand temple; à côté l'estrade couverte d'un toit, partie essentielle du sanctuaire des deux cultes. Entre de vieux arbres.

1. Les craintes conçues à ce sujet par les bouddhistes et par les Européens de Yokohama qui s'intéressent aux belles choses, n'ont été que trop justifiées. On écrit du Japon (juin 1872) que le gouvernement a décidé de faire démolir les édifices sacrés de la Shiba. Les journaux de Yokohama protestent énergiquement contre cet acte de vandalisme civilisateur.

une tour carrée à plusieurs étages élève ses formes gracieuses et solides à la fois. Il n'y a, dans la construction de ces édifices, rien qui les distingue des autres temples bouddhiques, si ce n'est la perfection des sculptures, la richesse des détails et la profusion des dorures. L'harmonie indéfinissable des couleurs fait presque oublier le barbare de la construction et le grotesque des statues. Sans doute, ce sont les divinités qui régnent en ce lieu, mais on y respire aussi une atmosphère de cour. Involontairement on pense à la chapelle de Louis XIV à Versailles.

Les vrais trésors de la Shiba sont les tombeaux. Séparés les uns des autres par un mur, ils se succèdent le long d'une avenue bordée de conifères de différentes espèces. On en sait exactement l'âge. C'est vers la fin du seizième siècle que Taiko-Sama les fit planter.

Les tombeaux les plus anciens remontent au premier tiers du dix-septième siècle. Je les ai visités tous, et je les ai comparés avec soin. De cet examen il m'a semblé résulter une décadence graduelle dans les arts. Mais je m'abstiens de former un jugement avant d'avoir vu les grands temples et le château de Kiyôto, tous également l'œuvre de Taiko-Sama.

Les mausolées de la Shiba se composent de trois éléments distincts : la cour, le sanctuaire ou le temple proprement dit, et, derrière le temple, le tombeau.

La cour est séparée de la grande avenue par un mur qui, à l'intérieur, forme une galerie couverte. Des hauts-reliefs en bois, sculptés à jour, servent de

grilles aux fenêtres de l'enceinte. Ce sont des paons, des faisans volant dans les nuages, des oiseaux aquatiques nageant dans les étangs. Le sculpteur fait fuir et saillir les membres des animaux avec un art infini. L'éclat des couleurs et des dorures ajoute à l'effet merveilleux de ces petits chefs-d'œuvre où le sentiment de la nature est toujours contrôlé par les égards dus au caractère idéal et symbolique du sujet.

Dans la cour, il y a une double rangée de lanternes sculptées en pierre, comme on en voit dans presque tous les temples et dans beaucoup de jardins publics et particuliers. A chaque pas on est ébloui par la richesse des matériaux, la prodigalité des ornements, le fini des détails, la solennelle magnificence de l'ensemble.

En face de l'entrée s'étale le temple proprement dit. Ici tout rappelle la grandeur du potentat défunt, son pouvoir, sa richesse et sa foi mystique. Des deux côtés de la porte se dressent les idoles, qui manquent rarement dans' les temples bouddhiques. L'une, aux traits courroucés, le visage peint en rouge, vous exhorte à la convenance ; l'autre, dont la figure est verte ou rouge, vous donne la bienvenue. Si cette explication qu'un des bonzes m'a donnée n'est pas exacte, les savants la corrigeront. Une porte, richement sculptée et ornée de bronzes mène dans l'intérieur. Lorsque nous entrâmes, le jour baissait; les ténèbres nous enveloppèrent ; mais peu à peu l'œil les perça, et nous vîmes reluire les filets dorés des poutres, les saillies, les frises et, derrière un autel chargé de fleurs, de

vases, de flambeaux, le dieu Bouddha, symbole de l'insensibilité suprême, de l'absolue et éternelle quiétude.

Grato m'è il sonno e fesser di sasso.

Des lustres suspendus au plafond entourent l'autel; des nattes d'une finesse merveilleuse couvrent le plancher laqué de rouge-brun sur les bords.

Le goût du grotesque et la recherche du beau, le raffinement et la perfection technique, la fécondité d'imagination et un sentiment délicat de la nature, l'un et l'autre contenus par les exigences de la théogonie indienne et la sainteté du lieu : voilà les caractéristiques des merveilles répandues avec profusion dans les dernières demeures des shoguns. Une chose m'a vivement; intrigué : c'est l'empreinte incontestable, évidente, palpable, de bàroquisme italien que portent certaines sculptures. Tant qu'on a des sujets sacrés à traiter, on se laisse diriger par la tradition; mais dès qu'on passe aux oiseaux, aux fleurs, aux nuages, aux vagues, on sort des anciennes ornières, on prend des allures plus libres, et on produit des œuvres qui semblent sortir des ateliers du Borromini ou du Bernin. Explique qui pourra ce fait étrange !

Derrière le temple est le tombeau. C'est une colonne panachée, entourée de deux balustrades circulaires en pierre sculptée. On y arrive par quelques marches. L'ensemble est simple, grand, barbare.

Les arbres vénérables de Taiko-Sama forment l'encadrement. Le chant monotone à deux notes des

cigales ne cesse pas un instant; il ajoute à l'étrangeté du lieu solitaire, triste, essentiellement héroïque.

(3 septembre.) Pendant notre excursion de Hakoné, le gouvernement réformateur n'a pas chômé. Par un édit du 29 août, il a, d'un trait de plume, aboli les hàns. On sait que les villes du Japon se divisent en trois catégories : les fus, il n'y en a que trois : Kiyôto (Miako), jusqu'à l'avant-dernière année, résidence du mikado ; Yedo, jusqu'à la chute du shogunat, capitale et résidence du shogun ; enfin Ôsaka, la perle des villes japonaises et le grand emporium du commerce intérieur. Les autres villes sont ou des hans, c'est-à-dire des fiefs de daimios (princes feudataires),ou des kens, des villes placées directement sous l'autorité soit du mikado, soit du shogun. L'ordonnance par laquelle le ministre supprime l'autorité des seigneurs féodaux est un acte d'une portée immense, puisqu'elle détruit un régime dont l'origine se perd dans la nuit des temps. Il inaugure une révolution sociale et politique des plus radicales. Jusqu'ici, il est vrai, cela n'existe que sur le papier, et, au Japon plus qu'ailleurs, il y a loin d'un décret à l'exécution. Pour ne pas trop effaroucher les daimios, on leur laisse, comme dédommagement des droits féodaux qu'on leur enlève, l'administration de leurs anciens fiefs, avec le titre de gouverneur ou de délégué du mikado ^ Dans

1. Peu de jours après, cette disposition fut révoquée et le gouvernement retiré aux princes, pour être confié à des fonctionnaires nommés par le gouvernement.

le haut personnel aussi, des revirements importants ont eu lieu. Entre autres, le vieux Sawa a été relevé de ses fonctions de premier ministre des affaires étrangères.

Ce grand seigneur de vieille roche, ami et protecteur des belles-lettres, connaisseur en objets d'art et pratiquant lui-même la peinture, renommé surtout comme fort versé dans l'histoire et les antiquités de son pays, porte sa disgrâce avec une noble aisance. Il est venu aujourd'hui avec son fils dîner à la légation. Il était fort gai, riait de bon cœur, et -nous disait en parlant de sa retraite : « Eh bien, je m'en vais retourner à mes livres. »

(4 septembre.) Iwakura Tomomi, qui vient de remplacer Sawa à la tête du département des affaires étrangères, s'est présenté ce matin à la légation. Selon l'usage du pays, la visite a duré plusieurs heures. J'ai pu, à cette occasion, faire la connaissance de ce personnage qui exerce une si grande influence sur les destinées du Japon. Iwakura, quoique appartenant à la classe des kugé, la haute et ancienne noblesse de cour, avait vécu à Kiyôto dans une obscurité volontaire. C'est la révolution de 1868 qui l'a fait monter sur là scène. Depuis lors, il a joué un grand rôle, et aujourd'hui il passe pour l'homme le plus considérable du gouvernement. Il m'a dit avoir quarante-huit ans. Au Japon, comme en Chine, la question sur l'âge est la première que les gens bien élevés s'adressent. Sa physionomie n'a rien qui frappe, si ce n'est la viva-

cité des yeux quand il parle, et sur la bouche une expression très-marquée de causticité. Sa parole est brève et un peu sèche; ses manières sont celles d'un homme du grand monde, simples, aisées, naturelles'.

Une conversation qui sortait des banalités m'a fourni l'occasion de puiser à la principale source des informations assez curieuses sur l'origine, la nature et la portée de la grande réforme que Iwatura et ses amis viennent d'inaugurer ^

Je l'entretenai d'abord de mon désir de visiter Kiyôto, la capitale de l'Est, la ville sainte, particulièrement fermée aux étrangers. Lorsque le ministre d'Angleterre, sirRutherford Alkock, traversa Niphon, depuis Ôsaka jusqu'à Yedo, il fut prié de ne pas entrer dans Kiyôto, et il ne l'a pas vu. Le baron Richthofen, qui a beaucoup voyagé dans l'intérieur, n'a pas été plus heureux, et lorsque, il y a trois ans, le ministre d'Angleterre et les agents de France et des Pays-Bas s'y rendirent sur l'appel même du mikado, la présence de ces diplomates fut tristement signalée par un attentat sanglant sur la personne et la suite de sir Harry Parkes. Les légations retournèrent à Ôsaka, sans qu'on eût eu le temps et l'occa-

1. Depuis mon séjour au Japon, Iwakura a conçu l'idée d'une ambassade aux États-Unis et aux grandes cours d'Europe, dont il serait le chef et Kido le second plénipotentiaire. Pendant son absence, la direction des affaires est confiée à Sanjo et Saigo.

2. Ce que Iwaii^ura me disait dans les trois ou quatre entretiens que j'ai eus avec lui est devenu plus tard le programme avoué de son gouvernement. 11 l'a répété non-seulement à tous les membres du corps diplomatique, mais à tous les étrangers qui l'ont approché, et il a taché d'assurer à ses paroles la plus grande publicité possible. Je n'ai donc aucun scrupule à en donner ici un résumé.

sion de visiter les principaux monuments de la ville. M. de Brands, chargé d'affaires de la Confédération Nord-Germanique, et quelques autres membres du corps diplomatique y ont fait récemment de courtes apparitions ; mais, en dehors de ces personnages officiels, il paraît qu'aucun Européen n'y a pénétré, excepté un maître d'école et un ingénieur, tous les deux au service du gouvernement japonais. De toute façon, personne n'en a jamais donné une description de visuK Seul le docteur Kaempffer, qui l'a visité à la fm du dix-septième siècle, lui a, dans son précieux livre sur le Japon, consacré quelques pages. On se rappelle qu'il était médecin de la factorerie hollandaise de Detsima, et qu'il accompagnait une des ambassades que la colonie devait, tous les quatre ans, envoyer à Yedo. Pendant ces voyages, les délégués hollandais furent traités en prisonniers d'État; ils voyageaient en norimon fermé, et n'osaient quitter les auberges où on les gardait à vue pendant la nuit. Kiyôto est donc resté une terre inconnue et mystérieuse, et j'ai un vif désir de le voir. Le vieux Sawa avait à peu près donné son consentement, mais il n'est plus au pouvoir. Je m'adressai donc à son successeur, qui, déjà prévenu, se hâta de promettre qu'il saisirait le conseil de ma demande.

J'avais, chose encore plus délicate, à négocier avec lui mon audience du mikado. Règle générale, le fils des dieux n'est pas accessible aux mortels.

1. Cet été (1872), il y a eu une exposition d'industrie à Kiyôto. Les étrangers ont été autorisés exceptionnellement à s'y rendre, et on a pu lire dans les journaux anglais une courte description de la capitale de l'Ouest. Depuis lors Kiyôto a été de nouveau fermé hermétiquement.

On ne fait d'exception que pour ses serviteurs, et, depuis que les blancs ont pris pied sur quelques points de la côte, pour les ministres étrangers. Il a aussi reçu les amiraux commandant les stations navales dans les mers de l'extrême Orient. M. Seward, ancien ministre des affaires étrangères des États- Unis, est le seul personnage non officiel qui ait été présenté à l'empereur. Néanmoins, grâce à l'appui indirect mais puissant du représentant d'Angleterre, je serai reçu.

Nous passâmes ensuite aux événements du jour, à la suppression des droits féodaux qui fait maintenant le sujet de toutes les conversations. . « Les daimios, disait Iwakura, étaient contenus par le shogun. Plusieurs d'entre eux étaient placés sous sa domination directe. Lorsque le shogunat fut supprimé, les uns et les autres devinrent complètement indépendants. Cela n'était pas tolérable. Il fallait rétablir le pouvoir du mikado ; c'est ce que nous avons entrepris de faire. Dans trois ans, notre tâche sera accomplie. Les hans viennent d'être abolis. Les anciens daimios ne seront pas même maintenus comme gouverneurs de leurs anciens domaines. Nous les obligerons à venir demeurer à Yedo avec leurs familles. Des hommes capables, n'importe de quelle caste, seront nommés gouverneurs. A ce titre seul, c'est-à-dire s'ils sont des hommes capables, les daimios aussi pourront être revêtus des hautes, fonctions de l'État. Les petits clans seront réunis aux clans plus considérables, et une armée sera formée des hommes de guerre jusqu'à présent à la solde et dans la dépendance des ci-devant daimios.

« Nos adversaires prétendent que nous sommes ennemis de la religion du peuple. Cela n'est pas exact. Nous ne comptons pas détruire le bouddhisme. Nous purifierons seulement les temples autrefois dédiés au shintoïsme. Les shoguns les ont consacrés irrégulièrement à Bouddha en y établissant exclusivement son culte, ou en y laissant continuer simultanément l'exercice de la religion shintoïte restée de tout temps la religion officielle, c'est-à-dire celle du mikado.

« En ce qui concerne les impôts, il est vrai que les paysans des dairnios en étaient exempts quand les récoltes étaient mauvaises, et que le gouvernement de Tempereur ne pourra user de pareils ménagements, parce que les frais d'administration sont les mêmes dans les bonnes comme dans les mauvaises années. Mais nous tâcherons d'atténuer les charges qui pèsent sur les populations rurales, en y faisant participer, dans une certaine mesure, les marchands et ouvriers, exempts jusqu'ici de tout impôt. »

(5 septembre.) Visité ce matin plusieurs des principales boutiques de Yedo. Dans le quartier indigène de Yokohama, on trouve des objets confectionnés expressément pour le marché européen. Ici, au contraire, c'est le goût du pays qui dirige les fabricants. Rien d'aussi intéressant que d'examiner ces mille objets divers dont l'usage échappe à votre pénétration, si vous n'êtes éclairé par des connaisseurs, et les membres de la légation ont, à tour de rôle, la bonté de me servir de guide. C'est une vraie étude à

faire. La grande variété des ustensiles forme un contraste inexplicable avec la simplicité ou plutôt avec l'absence complète de mobilier qu'on remarque chez les riches comme chez les pauvres. Presque tous ces produits attestent une imagination féconde qui se complaît dans des conceptions bizarres, le sentiment du beau entravé par une tendance à la caricature, le désir évident de produire de grands effets par de petits moyens, le culte de la nature inanimée qu'on imite en exagérant à dessein, une grande latitude laissée à l'individu, à côté d'un respect profond pour les types et routines traditionnels. En comparant les objets d'art dont je parlerai plus bas avec les produits de l'industrie, je dirai que l'artiste ici tient beaucoup de l'artisan, et que l'artisan est, dans une certaine limite, essentiellement artiste. En Europe il en était de même au moyen âge.

Les boutiques où l'on vend des joujoux font mon admiration. On se demande comment il est possible de dépenser tant d'esprit, d'invention, de goût, de savoir, pour amuser les enfants, incapables d'apprécier ces petits chefs-d'œuvre. La réponse est fort simple : c'est que, dans ce pays, tout le monde charme ses loisirs en jouant comme des enfants. J'ai vu trois générations, grand-père, père et fils, occupés à manœuvrer un cerf-volant. Les femmes des classes élevées, me dit-on, qui ne sortent presque jamais, passent des heures avec des joujoux^ En ce moment le jeu à la mode est le tô-sen-kio, le jeu

1. Il y en a d assez étranges. On les voit entre les mains des pe-

de l'éventail*. On pose sur la natte une petite boîte de bois léger, et sur cette boîte une figurine de jonc recouverte de soie, et représentant un papillon, cho. Les joueurs, ordinairement des dames, accroupis à une certaine distance, visent et lancent à tour de rôle leurs éventails, dont le manche doit enlever la figurine sans renverser la boîte. Les gains et les pertes se règlent d'après un tableau indiquant les diiïé rentes manières d'atteindre le papillon. Ce sont les femmes du mikado, dit-on, qui ont donné de la vogue à ce jeu. J'ai acheté à des prix minimes une foule de petits objets curieux, dont quelques-uns sont de véritables objets d'art. Par exemple, de petits bronzes, des serre-papier représentant différents animaux, des groupes de tortues. L'intention de viser au comique est évidente. J'ai vu de pareils groupes dans d'autres boutiques et j'ai trouvé les mêmes motifs, mais jamais de copies. Ce n'est pas le même modèle reproduit machinalement, c'est la même pensée. L'artisan, ou plutôt l'artiste, tout en imitant, y met du sien.

J'admire aussi les mains fines, effilées, proprettes, des femmes qui emballent mes emplettes avec du papier soyeux.

Nous avons visité les deux magasins d'étoffes de soie les plus renommés. On nous a fait monter au premier étage, dans une vaste salle remplie de chalands, parmi lesquels plusieurs dames de qualité.

tits enfants et sur l'autel des pénates. C'est le symbole de la fécoûdite, et par conséquent de la prospérité des familles. Aucune mau' vaise pensée ne s'y rattache.

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