OSAKA
Du 19 au 22 septembre.
Kobe et Hiôgo. — La barre du Yodogawa. — Ôsaka. Son importance commerciale. Sa physionomie. — La rue des Théâtres. — Le château de Taiko-Sama. — Le Ghi-fu-ji.
(19 septembre.) A quatre heures du soir, je suis à bord du Costa-Rica, un des beaux vapeurs de la Pacific-steam-ship Company, qui entretiennent un service régulier entre Yokohama et Shanghaï, en touchant Hiôgo (Kobé) et Nagasaki. Ces bâtiments partent et arrivent quatre fois par mois. La compagnie anglaise péninsulaire-orientale, P. and 0, comme on l'appelle ordinairement, et les messageries françaises, desservent, chacune deux fois par mois, la ligne plus considérable et plus ancienne entre Yokohama et Hongkong. On a donc, toutes les semaines, l'occasion de se rendre soit dans le nord, soit dans le sud de la Chine. Sauf les touristes et les étudiants que le gouvernement expédie en Europe, peu de Japonais en profitent ; mais beaucoup de Chinois du midi s'en servent pour aller au Japon,
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et ceux du nord, les natifs du Kiangsu et du Shaniung commencent à suivre l'exemple de leurs frères méridionaux. Petit à petit l'élément chinois augmente dans les ports des traités^ surtout à Yokohama et à Nagasaki. Quand l'intérieur du Japon sera ouvert aux étrangers, les enfants du Céleste-Empire y afflueront en masse, car la force d'expansion de cette race n'est égalée que par son activité, sa persévérance et son extrême frugalité. Si les réformes qu'on vient d'inaugurer dans le Japon s'accomplissent sans secousse, et que l'intérieur en soit rendu accessible à tout le monde, les Européens auront à soutenir dans l'exploitation de ce pays la formidable concurrence des Chinois.
Quelques amis viennent à bord. Gomme ils vous envient le bonheur de partir ! Mais celui qui part n'est pas disposé à la gaîté. Quitter un pays avec la certitude de ne plus le revoir est pénible. Vous regardez en arrière, et vous trouvez que cette époque ou cet épisode de votre vie est clos à jamais. C'est un peu l'avant-goût de la mort; de toute façon, c'est un moment solennel qui invite à la réflexion, et, quand on a été, comme moi, comblé de prévenances et d'amitiés, à la plus vive reconnaissance.
Vers la tombée de la nuit, nous sommes sortis du golfe. A la lueur incertaine du crépuscule, nous distinguons les contours de la petite île d'Enoshima et les deux cornes des monts Hakoné. Une clarté olympique inonde le Fujiyama.
(20 septembre.) Les mers du Japon ont mauvaise
réputation, surtout dans cette saison qui est l'époque du changement de la mousson. C'est la plus dangereuse de l'année à cause de la fréquence des typhons. Mais, par exception, le temps est superbe et la mer comme une glace. Ce qui ajoute aux périls de la navigation, c'est l'absence de cartes nautiques. Les capitaines suivent une certaine route où ils sont sûrs de ne pas rencontrer d'écueils; mais, si la tempête ou des courants changeants et peu connus éloignent le bateau de la ligne connue, du beaten track, tout est remis au hasard. En ce moment-ci, les gouvernements de France et d'Angleterre font faire des reconnaissances hydrographiques dans les mers intérieures. Ces travaux touchent à leur fm, et on attend avec impatience la publication des cartes.
Nous sonimes peu nombreux à bord et peu intéressants. Mais l'avant-pont est surchargé de passagers japonais. Il y en a aussi quelques-uns aux premières cabines. Ils vont tous à Kiyôto et à l'île deKiushiu.Dès qu'ils touchent le pont d'un bâtiment étranger, ils s'affranchissent de leur cérémonial, et certes ils font bien; mais, en affectant d'adopter les usages européens, ils deviennent insupportables*. J'admets tout naturellement des exceptions.
Vers trois heures de l'après-midi, nous nous approchons de la côte, en tous points semblable à celle de Yokohama : des montagnes aux profils tourmen-
1. M. Medhurst, consul d'Angleterre à Shanghaï, fait la même observation au sujet des Chinois européanisés. Il les appelle most insu fl érable créatures. Voir The foreigner in far Cathay. London, 1872, p. 176.
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iés, couvertes de végétation sur leurs flancs, et couronnées de panaches.
(21 septembre.) A deux heures du matin, le Costa- Rka est à Tancre devant l'établissement de Kobé, situé à un mille à l'ouest du Ken japonais Hiôgo.
Distance de Yokohama: trois cent quarante-deux milles, soixante au degré.
Kobé est l'un des cinq ports des traités. Il n'est réellement ouvert que depuis trois ans, et déjà la concession s'est couverte de belles habitations et de spacieux magasins. Le nombre des résidents, y compris la partie flottante de la population, ne dépasse guère le chiffre de deux à trois cents ; mais Kobé a de l'avenir, car c'est en réalité le port d'Ôsaka.
M, Gower veut bien m'offrir l'hospitalité au consulat d'Angleterre dont il est le chef. Son habitation est un petit bijou de comforl et de goût. Il possède, sur le flanc de la montagne, une maison japonaise qu'il a fait venir d'Ôsaka; elle est entourée d'un jardin et on y jouit d'une vue enchanteresse sur le golfe. Derrière ce petit Tusculanum, un escalier mène à un temple à moitié enseveli dans le feuillage.
J'ai fait ici une connaissance fort intéressante. Le P. Monico, des Missions étrangères de Paris, qui dirige l'établissement catholique de cette ville naissante, m'a donné une foule de curieuses informations sur la triste et en même temps glorieuse situation des chrétiens japonais et sur les persécutions
cruelles dont ils sont l'objet^ Ce cligne prêtre est natif de Tarbes. C'est le beau type du missionnaire, pâle, mélancolique, des traits nobles, l'expression douce et résignée. Quand il parle, sa figure s'anime et un fin sourire légèrement caustique erre sur les lèvres décharnées de l'ascète. Les résidents de Kobé, pour la plupart des protestants, parlent de ce saint homme avec une extrême vénération. Il passe pour être un des meilleurs japonologues.
Le golfe d'Osaka s'avance dans les terres du sud au nord. Hiôgo et Kobé sont situés dans la partie occidentale. Vers l'est, la grande ville, le fu d'Ôsaka s'étend sur les deux rives du Yodogawa qui, coulant du nord au sud, après avoir traversé le fu, se précipite dans le golfe un peu au-dessous de la ville. De Kobé à Ôsaka en ligne droite par mer, on compte quinze milles et vingt-deux par terre en faisant le tour du golfe. Plusieurs petits steamers appartenant à des compagnies indigènes, et commandés par des Anglais, font le trajet entre ces deux villes. Un de ces bateaux, dont les différentes pièces ont été construites en Allemagne, nous transporte en une heure et demie à la barre toujours difficile et souvent dangereuse du Yodogawa. Quelques minutes après, nous arrivons aux premières habitations et, à onze heures du matin, après un trajet de deux heures, à la très-petite concession. Au dedans de la barre, près et un peu au-dessus de son embou-
1. J'en profiterai en traitant plus bas cette matière. Le P. Monico, mort peu de semaines après mon passage par Hiôgo, laisse une grande lacune dans l'œuvre des missions et d'universels regrets dans le milieu où il a exercé son ministère.
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churc, la rivière est fort étroite, et, par conséquent, profonde et rapide. Les maisons qui la bordent, à Tinstar de tous les édifices de cette grande ville, n'ont qu'un rez-de-chaussée. Sur les deux rives, devant les maisons, de doubles et triples rangées de djonques de toutes dimensions rétrécissent le lit du fleuve et n'ajoutent pas peu aux difficultés de la navigation.
Osaka, l'un des trois fv^ compte, à ce qu'on m'a dit, de quatre à cinq cent mille habitants. Le terrain qu'il occupe est moins étendu que celui de Yedo; en revanche, il y a ici moins de yashkés, moins de temples et de bois sacrés, peu de jardins particuliers et pas de champs labourables. Je serais donc tenté de penser que le chiffre d'un demi-million reste au-dessous de la vérité. Trois branches du Yodogawa et une autre rivière moins considérable traversent la ville. Ces cours d'eau sont reliés par un réseau de canaux. On compte plus de deux cent soixante ponts, tous en bois; plusieurs sont d'une grande longueur.
Cette ville est la capitale commerciale du Japon. Toutes lés marchandises des pays étrangers destinées aux régions centrales de l'empire passent par là. Malgré le peu de profondeur de cette partie du golfe et la mauvaise barre, l'afOuence des bâtiments indigènes est incroyable. En effet, l'animation de la rivière de Yedo me semble inférieure à Tactivité maritime et commerciale qu'on rencontre aux approches et sur le parcours de cette grande artère, La vapeur commence ici à jouer un rôle, et, à cet égard, les Japonais ont devancé les Chinois.
Ceux-ci n'ont pas encore appris à faire marcher la machine ni à diriger un steamer, tandis qu'on trouve des Japonais qui en sont capables. Le prince de Tosa (île de Shikoku) possède plusieurs grands bateaux à vapeur dont les capitaines et les mécaniciens sont des indigènes. Nous avons vu à l'ancre, hors de la ville, trois beaux steamers. Ils appartiennent à ce daimio et font le commerce entre Yokohama et les petits ports de la mer intérieure. Comme les prix du passage sont fort inférieurs aux tarifs de la Compagnie américaine^ ils sont toujours surchargés de voyageurs. D'Ôsaka, les marchandises importées de l'étranger remontent le Yodogawa jusqu'à Fujimi, d'où elles sont transportées par terre à Kiyôto. D'autres bateaux , en remontant ce fleuve, pénètrent dans le grand lac intérieur connu sous les noms de Biva ou d'Omi.
Je descends chez 31. J. J. Enslie, vice-consul d'Angleterre. Quoique jeune encore, c'est un des anciens de l'état-major consulaire britannique. Il habite le pays depuis dix ans , en sait bien la langue et connaît surtout les hommes et les choses de cette partie du Niphon. Il aura la bonté de m'accompagner durant mon voyage à Kiyôto. C'est une faveur inappréciable; car en ce pays, qui est encore fermé aux étrangers et où les interprètes bons ou mau-
l. Le passage de Kobé à Yokohama, dans la grande cabine, coûte à bord des bateaux américains trente dollars, et dix-huit à bord des steamers de Tosa. Dans ces derniers, il est vrai, on n'est pas nourri, on marche aussi plus lentement, et on risque de couler bas ou de faire explosion. Néanmoins ces bateaux sont toujours combles, se qu'on ne peut pas dire des vapeurs américains.
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vais, comme on en trouve en Egypte et en Turquie, manquent absolument, il faut, à moins de jouir d'une protection officielle très-efficace, renoncer à tout projet de voyage dans l'intérieur.
Le quartier des étrangers, complètement bordé sur tous les côtés par la rivière ou par des canaux et dûment surveillé par des gardiens, est situé à Textrémité méridionale de la ville. Il contient deux ou trois maisons européennes, le consulat britannique, fort bien établi dans un petit yashké japonais, et quelques cases indigènes accommodées à l'usage des barbares blancs. Quelques beaux arbres sont l'unique ornement de ce lieu d'exil, qui dans son ensemble porte le cachet de la jeune Angleterre un peu américanisée. Il y a, dans le seulement, une vingtaine d'Européens et Américains , un nombre égal d'employés à la Monnaie qui vient d'être construite à l'extrémité septentrionale de la ville, et quatre ou cinq instructeurs français qui demeurent au château, en tout une cinquantaine de blancs. Les femmes blanches , me dit-on , font complètement défaut. Ni église, ni prêtres, ni ministres. L'esprit de îa population indigène ne comporte pas l'exercice de la religion chrétienne. D'ailleurs le droit d'établir des églises dans la concession serait discutable, Osaka n'étant pas un port de traité, mais seulement une ville ouverte aux étrangers. Tout, dans cet établissement, me semble précaire et provisoire. Les affaires des négociants étrangers sont peu lucratives. Leurs meilleures pratiques étaientles daimios, qui autrefois résidaient ici pendant quelques mois de l'année; mais, depuis la chute du shogun, ils ne
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viennent plus. Les marchands indigènes jalousent les étrangers, et les autorités, sourdement il est vrai, et en évitant autant que possible de provoquer les réclamations des agents consulaires, leur créent des obstacles do tout genre. Aussi la petite colonie est-elle stationnaire et plusieurs résidents parlentils de départ. La population, naguère excitée en secret parles fonctionnaires, est demeurée hostile. En se promenant dans les rues, on voit parfois les parents souffler à l'oreille de leurs enfants des injures que ceux-ci, en s'attachant aux pas des Européens, répètent à haute voix. Les soldats de la nouvelle armée impériale, qu'on fait bien d'éviter, se distinguent par leur insolence. Sur les réclamations instantes et réitérées des ministres étrangers, les autorités ont reçu l'ordre de mettre fin à ces démonstrations, et aujourd'hui il y a, sous ce rapport, un mieux sensible à constater.
Je n'eus pas plutôt franchi le seuil du consulat que le gouverneur de la ville, prévenu de mon voyage par un courrier d'Iwakura, fit annoncer sa visite. Quelques minutes après, il arriva, accompagné du vice-gouverneur et d'un interprète. C'est le type du haut fonctionnaire japonais, poli, digne, un peu gauche, ce qui lui sied assez bien, les traits contractés pour l'occasion, l'expression de la physionomie compassée et un peu stupide. L'étiquette le veut ainsi. C'est comme le style officiel de nos chancelleries, qui n'est ni brillant ni élevé, mais qui a l'avantage de subordonner le caractère de l'individu aux exigences des affaires qu'il traite. D'ailleurs , l'échange des phrases banales terminé^
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le visage se détend, le naturel, qui est ordinairement gai et souvent bienveillant, l'emporte ; on écarte le masque officiel, sauf à le reprendre au moment du congé. Le chi-fu-ji, gouverneur d'un fu, coiffé du bonnet de papier laqué noir, portait son grand costume de cour, une très-ample robe, aux manches très-larges et très-raides, d'une riche étoffe de brocart brodée de soie et d'or. Ses deux sabres, l'un immense et l'autre de proportions raisonnables, étaient richement sculptés. Son compagnon avait une figure ouverte, la voix sonore et un gros franc rire qui faisait oublier l'extrême irrégularité de ses traits. Il portait un bonnet phrygien colossal en papier laqué et une robe de soie violette parsemée de dessins roses. Le gouverneur me félicita avec effusion de Thor^neur inouï, disait-il , que j'avais eu d'approcher le Mikado, et me prévint que l'empereur lui avait ordonné de me considérer, durant tout mon voyage dans son gouvernement , comme l'hôte de Sa Majesté.
Ces grands personnages partis, nous nous mettons en jinrikisha. M. Enslie a renvoyé les yakunins, ce qui serait impossible à Yedo, et nous avons le plaisir de parcourir, tout seuls , ce fu immense.
C'est évidemment une ville qui travaille et qui s'amuse. L'aspect en est un peu uniforme, mais l'animation corrige la monotonie. Les rues sont alignées, très-étroites, — de quatre à huit pieds, — très-propres, très-longues, et se rencontrent à angle droit. 11 y a des quartiers entiers qui, ne contenant que des boutiques, se composent de longs et
bas parallélogrammes divisés en maisonnettes couvertes, garnies d'auvents noirs formant saillie; audessus, un petit attique sert de magasin et supporte le toit, également très-plat. Pour l'œil, c'est un immense bloc sillonné par le réseau des rues. Les tons noirs et gris prédominent. Rien de moins gracieux ni de plus triste; mais le regard n'a pas le temps de s'arrêter aux maisons. Il est absorbé par la richesse et la variété, j'ajouterai par l'étrangeté, des objets exposés en vente, et par la foule bariolée des piétons. Dans ce courant d'êtres humains qui se croisent sans se choquer, on voit fort peu de cavaliers et quelques rares jinrikishas. Une de ces rues, courant du sud au nord et passant sur plusieurs ponts, traverse la plus grande partie de la ville. C'est TOxford-street d'Ôsaka. Dans une rue parallèle s'élèvent deux grands et vieux temples bouddhiques. Ils appartiennent à la secte de Monté, assez importante pour se faire ménager par les innovateurs de Yedo. Un des ministres m'a dit : « Nous n'osons pas y toucher, car les montoïtes comptent parmi eux des gens considérables. » Là règne encore en maître Shaka, le Bouddha des Japonais ; personne ne le dérange, ni lui, ni ses sousdieux, ni ses sanctuaires. Ses deux temples remontent à une haute antiquité. Ni peints, ni laqués en rouge et vert comme la plupart des édifices de ce genre que j'ai vus jusqu'ici, ils ont conservé la couleur naturelle du bois, devenue, sous l'action des siècles, gris clair de brun rougeâtre qu'elle était à l'époque de la construction. Les sculptures à l'entrée et à l'intérieur sont riches, mais sobres. On ne
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voit nulle part de hauts reliefs., ni trace du caractère baroque qui m'a frappé dans les édifices entrés sous les auspices de Taiko-Sama et de ses preuiiors successeurs. Les hautes et lourdes toitures , semblables à des chapeaux de feutre retroussés sur les bords, dominent la ville et interrompent la monotonie de son aspect.
Nous quittons nos véhicules pour gravir à pied les gradins qui mènent à la ville haute. Nous voici à l'entrée de la rue des spectacles. Il s'y trouve plusieurs théâtres. Sur toute la longueur de ces édifices on voit, suspendus au-dessus de la galerie qui longe la façade, des tableaux d'un coloris trèsvif, peints à la gouache et représentant des scènes empruntées aux pièces à la mode, surtout aux drames historiques. Aux portes, se presse une foule de curieux des deux sexes et de tout âge. J'aperçois des vieillards essoufflés qui tâchent de se frayer un passage. Une impatience fébrile se lit sur leurs visages pâles et décharnés. Des musiciennes et des danseuses fortement grimées, les cheveux ornés de trois ou quatre épingles, et portant des robes d'étoffes riches, s'élancent vers feutrée. Il y en a toujours cinq ou six qui forment une petite bande. La foule regarde ces privilégiées avec curiosité et bienveillance, et se range autant que possible sur leur passage. En attendant, le courant nous entraîne. La presse est énorme, mais on ne se bouscule pas. Ici, comme partout dans ce pays, la foule est bleue et couleur de chair bronzée. Au peuple se mêlent un grand nombre d'hommes de qualité, mais pas une femme de cette classe. Ce n'est pas la toilette, qui
est la même pour tous, c'est le teint plus clair, les ongles soignés, et surtout le maintien, qui les font connaître. Nous remarquons aussi beaucoup de chevaliers à deux épées. Au-dessus de ce chaos humain et des tableaux destinés à attirer les curieux, on voit se profiler sur le ciel une forêt de mâts, reliés par des festons, des fleurs, de petits et de grands drapeaux qui s'agitsat dans l'air. Tout le monde est animé par la soif des divertissements. On veut s'amuser. Spectacle étrange où le grotesque bouscule l'élégance, où toutefois, dans Fensemble comme dans les détails, le bon goût et le commeil-faut prédominent.
Arrivés au bout k- la rue des spectacles, nous montons par de larges degrés de pierre dans la rue des temples. Au quartier des plaisirs, l'animation; au quartier des Dieux, la solitude. Des deux côtés, des murs d'enceinte de modique élévation et percés de grands portails laissant voir la petite cour qui précède le sanctuaire. Quelque étroite qu'elle soit, il y a toujours de la place pour quelques magnifiques ichos, pour quelques cèdres ou cryptomérias dont les branches tordues envahissent la- rue et donnent de l'ombre aux passants. Sur le seuil de la porte sont assis les bonzes à la tête rasée, au vêtement usé et sale de taffetas jaune ou violacé. Ils fument leur pipe et vous lancent de leurs petits yeux clairs des regards curieux et malveillants^ C'est dans quelques-uns de ces temples qu'ont été logés les représentants d'Angleterre, de France et des Pays-Bas, lorsque les événements de 1868 les eurent appelés dans ces para-