OSAKA
ges, que peu d'Européens avaient visités avant eux*.
Nous sommes arrivés vers l'extrémité nord -est et en même temps au point culminant de la ville- Il est occupé par le château qui , bâti par Taiko- Sama'^, a plusieurs fois, et en dernier lieu lors de la chute du shogun, joué un grand rôle dans l'histoire du Japon. C'est une double enceinte formée de murs presque cyclopéens, dont les pierres légèrement bombées sont rangées en lignes courbes. Deux fossés énormes, murés de la même façon, les protègent; mais, par suite d'une ignorance incroyable en matière de fortification, deux ponts larges et solides facilitent aux assiégeants l'accès de la forteresse. Au centre de la seconde enceinte et sur le point le plus élevé, était le palais. Le shogun l'a brûlé en 1868, au moment où il se vit obligé d'évacuer le château. C'est à cette occasion qu'il a aussi fait incendier, sur les bords du Yodogawa, le grand yashké du prince de Satsuma, l'un des auteurs de sa chute. Le palais est entièrement rasé, mais la seconde enceinte est restée intacte. De l'une des quatre tours qui la flanquent on jouit d'un panorama superbe. L'immense ville, traversée de larges rubans blancs et d'une infinité de petits filets d'eau, s'étend à nos pieds. Au-dessus d'une masse confuse, les toits des deux temples se profilent sur les eaux, à cette heure argentées et lumineuses, du vaste golfe. Au delà, les montagnes, dorées par le soleil couchant et tr-
1. Quelques années auparavant, Sir Rutherford Alcock y avait ,passé sans s'arrêter, 2 En 1590.
chetées de noir par les ombres des nuages légers que la brise du soir éparpille sur le fond azur et rose du ciel ! Telle est la vue vers le sud, l'ouest et le nord-ouest. Au nord s'ouvre une vallée large et plate. Cest le lit du Yodogawa, notre chemin pour Kiyôto. A l'est, des montagnes toutes vertes, aux contours gracieux, s'approchent de la ville. Une plaine étroite et bien cultivée les en sépare.
En face du château, de l'autre côté du fleuve, et un peu plus en amont, se dresse fièrement la nouvelle Monnaie, bâtie aux frais du gouvernement par des architectes anglais et dirigée par des fonctionnaires appartenant à la même nation. C'est un édifice énorme, qui a coûté des millions. On évalue à dix mille dollars l'ameublement du pavillon destiné à la réception des personnages japonais î II leur faudra du temps pour apprendre à s'asseoir sur ces magnifiques fauteuils et canapés tendus d'étoffes de Lyon. Le reste est à l'avenant. La Monnaie vient de commencera travailler. Le nouveau rio est fort bien réussi.
Nous terminons notre promenade par une visite au gouverneur, qui nous reçoit dans son yashké officiel, situé sur un canal au centre de la ville. Ici nous avons pu jouir d'un de ces magiques effets de lumière possibles seulement sous cette latitude et dans les maisons japonaises. Le portail qui mène dans la cour, et qu'on s'empresse d'ouvrir devant nous, car l'étiquette ne permet pas aux gens de qualité de passer par les poternes latérales, est peint en noir et revêtu de briques de même couleur. La cour est dans la pénombre. En face du por-
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tail, le vestibule encadré de noir est tout grand ouvert. A l'intérieur s'étend une belle natte couleur de paille; les cloisons sont en papier blanc. Le disque du soleil, visible entre les maisons qui bordent l'autre côté du canal, touche l'horizon. Ses rayons, presque horizontaux, pénètrent par le grand portail, glissent sur les cailloux dejia cour, s'engouffrent dans le vestibule, y allument un foyer de lumière presque insupportable : des teintes d'or mat, des teintes d'or luisant, et, autour, un halo transparent, mais profondément noir.
On nous fait traverser les bureaux, à cette heure déserts, un dédale de chambres où l'on vient de placer, pour l'usage des employés, des tables et des chaises. C'est toute une révolution. Le Japonais écrit debout ou blotti sur ses jambes, la tôte penchée en avant. Il tient le pinceau verticalement, afin de faire mieux couler son encre de Chine. Assis auprès d'une table, il incline nécessairement sa brosse en arrière. Il faudrait donc remplacer l'encre de Chine par la nôtre, et de toute façon le pinceau par la plume qui ne se prête guère à tracer les caractères chinois, largos et fins en même temps. Il serait, par conséquent, nécessaire d'en adopter d'autres, d'introduire l'usage de l'écriture européenne, révolution que l'essence des langues mongoles ne comporte guère. J'insiste sur ces détails, en apparence puérils, mais qui ont une signihcation, car ils donnent une idée des obstacles presque insurmontables que rencontrent nécessairement les imitateurs de l'Europe \
1. D'après les journaux américains (septembre 1872), un professeur de Nevv-Haven, accompagné d'une centaine d'instituteurs, était
Le chi-fu-ji nous reçoit dans une pièce ouverte sur le jardin. Il nous invite à nous asseoir autour d'une table. Un fonctionnairis non sans s'être préalablement prosterné à terre, y prend également place. Les deux pages, qui ne manquent jamais dans les maisons des grands, et trois chevaliers à deux sabres s'accroupissent sur la natte à une distance respectueuse. La conversation roule sur la culture du thé, et le chi-fu-ji nous donne des informations intéressantes. La province qui produit les meilleurs crus est Udji. Vient ensuite celle deKiyôto. Il nous enseigne comment il faut préparer le thé, et, joignant la pratique à la théorie, il fait placer sur la natte le cabaret avec la théière, s'y blottit et nous sert du théd'Udji le plus finement parfumé que j'aie jamais goûté. Voici sa recette : il fait bouillir l'eau dans un vase de terre cuite, et non dans un pot de métal. II faut calculer exactement la quantité requise de feuilles et d'eau pour un nombre de tasses déterminé, boire le thé très-chaud et immédiatement après l'infusion, et ne jamais en faire une seconde. Les confitures de diverses couleurs qu'on nous servit nous parurent un peu fades, mais elles étaient d'un goût très-fin qui répondait à l'odeur de différentes fleurs. Les Japonais ont le palais moins blasé que nous autres Européens, et plus apte à saisir les nuances qui nous échappent
attendu au Japon avec la mission d'établir, dans différentes parties de l'empire, sept écoles normales. Le gouvernement du Mikado avait décidé que l'anglais servirait désormais de langue savante et que, pour la langue du pays, les caractères chinois seraient remplacés par les lettres de l'alphabet romaini
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Le retour au seulement se fit en bateau par une nuit délicieuse. Le palais du gouverneur est, je l'ai dit, situé au centre de la ville ; cependant, malgré la rapidité de nos rameurs, nous mîmes près d'une heure pour rentrer. Des bateaux de thé, éclairés par des lanternes et remplis de jeunes gens et de chanteuses, glissaient à côté de notre barque. Nous ren- <:ontràmes aussi d'immenses djonques, venant de Kiyôto et surchargées de passagers. A l'angle des canaux, s'élèvent des maisons de thé, brillamment éclairées à l'intérieur et inondées, cette nuit, des magiques rayons de la pleine lune. Partout des rires, des cris joyeux, des chants accompagnés de la flûte et de la guitare I
YI
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Du 22 au 23 septembre.
Sur le Yodogawa. — Fushimi. — La capitale de l'Ouest. — Le palais du Mikado. — Le château du shogun. — Les temples. — Vue sur Kiyôto. — Guion-machi.
(22 septembre.) En dehors des grands bateaux à rames employés au transport des voyageurs et des marchandises, de petits vapeurs quittent Ôsaka le matin, et, suivant l'état variable du courant du Yodogawa, arrivent ou n'arrivent pas vers le soir ou dans la nuit à Fushimi. Capitaine, ingénieur, matelots, sont tous des indigènes. Ainsi s'explique la fréquence des accidents. Par bonheur, depuis quelque temps il n'y a pas eu d'explosion. C'est à bord d'un de ces petits vapeurs que nous partons à sept heures du matin. Grâce à l'intervention de 31. Enslie, notre garde d'honneur a été réduite à deux fonction-
1. Le Miako de nos cartes européennes. Au Japon ce nom commence à tomber en désuétude.
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naires civils, deux officiers et quatre soldats. Le cuisinier et les gens du consul complètent notre suite. Le chi-fu-ji, malgré mes protestations, nous a fait réserver exclusivement l'arrière-pont et les cabines du bateau. Nous sommes donc fort bien installés.
On passe devant plusieurs palais. Le plus grand est ou plutôt était celui du prince de S^tsuma, incendié, comme on a vu, par le shogun au moment de sa retraite. Les murs d'enceinte sont seuls restés debout. Plus loin nous côto^^ns l'imposant édifice de la nouvelle Monnaie. Enfin les maisons cèdent la place aux jardins et aux champs. Le rivage est trop élevé pour que l'on puisse voir l'intérieur des terres; mais ce qu'on en aperçoit donne une idée de la culture et de la fertilité du sol. Bientôt les bords du Yodogawa s'aplanissent. Nous naviguons entre des touffes de bambous et de beaux groupes d'érables, de mélèzes, de saules pleureurs. De gros bourgs, des villages petits et grands, tous ayant l'air populeux et prospère, se succèdent à de courts intervalles. Pendant qu'aux stations on dépose et on reçoit des passagers, nous assistons à de petites scènes de politesse villageoise. On accompagne les partants, on accueille les arrivants à la jetée, avec des démonstrations' de respect et d'amitié. On forme de petits groupes, et on se parle dans les attitudes voulues entre gens bien élevés, c'est-à-dire les jambes pliées, et les mains appuyées sur les genoux. Les endroits solitaires, où les bosquets remplacent les maisons, sont rares et d'un caractère tout à fait bucolique. Mais sur la rivière règne partout une grande animalion. Les bateaux sont munis d'une seule et im-
mense voile carrée, formée d'étroites bandes de ioir., disposées verticalement et reliées entre elles par un léger cordage ; le jour et le vent passent à travers. Aspect singulier et bizarre, qui vous rappelle que vous vous trouvez au cœur du Japon, où tout vous semble nouveau, parce que tout vous est inconnu.
Par une faveur spéciale du fleuve, nous arrivons à quatre heures à Fushimi. Une réception brillante nous y attend. Les autorités en grande*" tenue nous reçoivent au débarcadère et nous piènent à un bel appartement orné de fleurs et de tapis, où l'on a placé pour l'occasion une table et des chaises. Ces meubles utiles , que le gouverneur a eu la gracieuseté de mettre à notre disposition, nous suivront dans tout le voyage.
Fushimi a souvent marqué dans l'histoire du Japon. C'est là que s'est livrée, il y a trois ans, la bataille qui a décidé du sort du shogun. D'autres souvenirs se rattachent à cette ville. Saint François- Xavier y a séjourné, lorsque, le crucifix à la main, la besace sur le dos, les pieds gelés, le corps couvert d'ulcères, il se rendait avec deux catéchumènes à la cour du Mikado.
La route de Fushimi à Kiyôto monte, en serpentant, une pente douce et peu élevée. Des deux côtés, les maisons se suivent sans interruption. On quitte Fushimi et on entre dans Kiyôto sans s'en apercevoir. Tout le chemin n'est qu'une seule rue longue de trois ris ou un peu moins de huit miUes. Le pays conserve le caractère idyllique de la vallée du Vodogawa.
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Chemin faisant, ncxis visitons deux temples célèbres d'une haute antiquité. Dans le premier, Inarino-Yàjiro, petit édifice du culte shintoïte, on voit des renards sculptés sur les poutres et les lambris.
A un ri plus loin est le grand et très-ancien temple bouddhique Tô-fu-Kuji, fondé, s'il faut en croire nos amis japonais, par le shogun Yoritomo, au commencement du treizième siècle. La plupart des temples japonais ont été rebâtis plusieurs fois. Ce- * lui-ci, à en juger par les sculptures et la couleur des poutres, doit être très-ancien. Un bois sacré l'entoure et l'on y franchit un profond ravin sur un pont ombragé d'érables gigantesques et d'itchôs qui semblent contemporains de la fondation du temple. Toujours en traînant à notre suite une foule de fonctionnaires et d'officiers et une escorte de trente soldats envoyés par le chi-fu-ji de Kiyôto, M. Enslie en norimon et moi sur son beau poney japonais, nous avançons lentement à travers la foule qui se précipite sur notre chemin pour jouir du rare et émouvant aspect de voyageurs européens. A six heures nous entrons dans la capitale de l'Ouest, et, une demi-heure après, notre journée se termine dans le sud-est de la ville au seuil d'une grande auberge. Sous notre balcon passe une belle rivière, la Kamagawa, animée, à cette heure de la nuit, par une foule de bateaux de plaisir. Le dai-sanji, ou vice-gouverneur, se présente pour nous complimenter au nom du chi-fu-gi dont il annonce la visite pour le lendemain matin à sept heures, disant que le gouverneur a choisi cette heure matinale pour
que nous puissions parcourir la ville avant les fortes chaleurs du jour.
Distance de Ôsaka à Fushimi, dix ris ; de là à Kiyôto, trois ris ; en tout environ trente milles.
(23 septembre.) Les deux fonctionnaires d'Ôsaka nous quittent ici et sont remplacés par le vice-daysanji et un autre personnage, tous deux chargés de nous faire les honneurs et de nous accompagner dans nos promenades. Ils arrivent au lever du soleil et déroulent un papier long de six à huit pieds sur lequel sont marqués les différents temples que nous visiterons. Ce n'est pas sans peine que M. Enslie parvient à en faire biffer quelques-uns. Le principal de nos guides est un petit gentleman à la physionomie ordinaire, au visage fortement marqué de petite vérole, aux yeux petits, intelhgents et vifs. Il porte un chapeau noir de papier laqué qui affecte la forme d'une assiette, avec une pointe au centre, et qu'à la mode des Anglo-Indiens il a entouré d'un grand voile de mousseline blanche. Une tunique de taffetas lilas bordée d'un liséré blanc, des pantalons et des bottines à l'européenne, voilà son costume. Par un procédé ingénieux, il a passé ses deux sabres par les goussets de son gilet qui remplace la belle ceinture japonaise. L'une de ces armes, un chef-d'œuvre de ciselure et d'incrustation, appartient à sa famille depuis le règne de Taiko- Sama. L'ensemble du personnage est d'un haut comique. C'est d'ailleurs le type du bureaucrate de
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haut bord. Très-respectueux vis-à-vis des supérieurs, d'une politesse exquise envers nous, raide pour ses subordonnés, il hume avec une volupté visible les profondes salutations dont il est l'objet de la part du peuple. Son second, plus avancé dans les voies du progrès, porte à la mode européenne sa chevelure raide, revêche, et imparfaitement peignée. Sa redingote et ses pantalons lui vont fort mal ; l'usage de la chemise et de la cravate lui est encore inconnu; ses bottes vernies semblent le gêner, car de temps à autre il les ôte pour les remplacer par les sandales du pays. C'est un jeune homme à physionomie ouverte. Vêtu à la japonaise, il serait joli garçon, mais le costume des barbares lui donne un air gauche et vulgaire.
A sept heures précises le chi-fu-ji fait son entrée dans l'hôtellerie. Sur son passage, c'est un kowtoiv général ; tout le monde se prosterne et nous entendons le bruit des têtes qui frappent le sol. Le gouverneur nous comble de civilités. Intimement lié avec les moteurs de l'œuvre de la réforme, il n'occupe son poste que depuis peu de temps, mais il a déjà beaucoup fait pour l'instruction publique et établi plusieurs écoles de jeunes filles. Jusqu'ici, sauf de rares exceptions dans les classes élevées, les femmes n'apprenaient ni à lire ni à écrire. Comme hvakura, comme Kido, le gouverneur affirme que la transformation du Japon sera accomplie dans l'espace de trois ans. J'aime cette force de conviction ; elle est un gage de succès, si le succès est possible.
Pour se rendre de notre auberge, qui est dans le sud-est de Kiyôto, au château du Mikado, qui avoi-
sine Textrémité nord-est, il faut traverser la ville dans toute sa longueur. A la tête de notre cortège marche un fonctionnaire du gouverneur; c'est un samurai monté sur un grand cheval noir qui, selon le goût des hommes à deux sabres, est dressé à sautiller et à faire des lançades. Six gardes achevai nous précèdent immédiatement. Le sanji et son second se tiennent à côté et aussi près que possible des deux Européens. Les bettos suivent à pied. C'est à grand'peine que nous les empêchons de saisir la bride de nos chevaux. Six yakunins à deux sabres et à cheval, et des gardes à pied forment l'arrièregarde. En tout nous sommes environ quarante personnes. Aussi notre marche triomphale produit-elle une grande sensation. Les passants s'arrêtent, les marchands et leur famille se précipitent sur le seuil de leur boutique. Tous se prosternent devant le sanji et saluent jusqu'à terre les autres officiers. Pour les deux barbares, on ne :3e met pas en frais de politesse ; on les regarde avec curiosité et froideur ; dans certains quartiers, habités comme nous dirions par des conservateurs, par les mal pensants comme dit notre sanji, à en juger par les regards qu'on nous lance, nous ne sommes guère populaires. Durant les haltes mon lorgnon fait grande sensation. Des notables s'approchent et me demandent la permission de s'en servir; il passe de mains en mains, et, après avoir fait l'admiration de quelques centaines de personnes, il m'est rendu avec force démonstrations de reconnaissance.
Le palais du Mikado occupe un vaste terrain. Le quartier des domestiques, des petits employés de
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cour, des samurais, entoure la première enceinte et ne se distingue du reste de la ville que par un calme solennel, par cette atmosphère de cour qu'on respire ordinairement aiix approches des résidences royales. Ici, pareillement, chacun semble sentir sa propre importance et prendre sa part de la splendeur du souverain qu'il sert, mais qui malheureusement est parti pour jamais.
Dans l'espace compris entre la première enceinte et la seconde dite des neuf portes, laquelle est une assez haute muraille, se* trouvent les palais de l'aristocratie de cour, des kugés. Leurs yashkés, semblables à ceux des daimios, sont entourés de petits jardins où le laurier alterne avec des cèdres nains, et avec les plus beaux, les plus grands saules pleureurs que j'aie jamais vus.
Un des principaux objets de mon voyage à Kiyôto était de visiter le château de l'empereur, le pied-àterre de ce mystérieux personnage dont la véritable demeure est l'Olympe, puisqu'il est fils des Dieux. Comparer son habitation avec les résidences magnifiques des shoguns à Yedo, à Osaka et à Kiyôto même, c'était, je l'espérais, soulever un coin du voile qui couvre encore les relations si peu connues entre les shoguns et les Mikados. Mais, à Yedo et à Yokohama, on m'avait dit: « N'y songez pas. La demeure du dieu est inaccessible aux mortels. » Rien de plus juste. Cependant je ne désespérais pas. Grâce à l'intervention aimable et toujours efficace de MM. Adams et Satow, après d'assez longs pourparlers, Iwakura m'avait muni d'une lettre pour Tmiendant du palais, avec ordre de me laisser voir
les neuf portes de la seconde enceinte, c'est-à-dire de m'admettre dans le quartier des kugés. De là,, disait-on, vous pourrez distinguer parfaitement le palais.
Mais, arrivé sur les lieux et n'apercevant à travers ces fameuses neuf portes, heureusement ouvertes, qu'un autre mur et nullement le château, j'insiste pour entrer dans la seconde cour formée par la deuxième et la troisième enceinte. Le sanji ne me cache pas sa surprise, voire même son mécontentement. Quelle prétention inouïe ! D'accord, mais j'insiste. Cela devient sérieux. Notre homme est évidemment ébranlé. Ses remontrances font place aux prières, aux rires, au silence de l'embarras. A ces symptômes d'indécision, je pique des deux, et franchis le seuil de la porte interdite, traînant après moi les deux grands fonctionnaires et tout le cortège.
Arrivés dans la seconde cour, nous nous regardons en silence. La consternation se lit sur tous les visages. Un grand sacrilège vient d'être commis 1 Cela est indubitable. Maison accepte le fait accomph et nous faisons le tour de la troisième et dernière enceinte dite des six portes. Successivement nous passons devant le grand portail appelé du Sud^ devant la porte du Soleil, qui regarde vers Test, devant les portes du Jardin, des Femmes du Mikado^ des Cuisines et des Fonctionnaires^ tournées vers le nord-est, le nord, l'ouest et le sud-ouest. Toutes ces portes ressemblent aux portails des temples. Elles sont faites de bois grisonnant sous l'action des années. On y voit quelques rares sculptures et des traces de dorure à peine perceptibles. Ni laque, d'ailleurs, ni
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peinture. L'enceinte consiste en un soubassement de pierres de taille, sur lequel s'élève un mur en taius^ construit en bois, probablement couvert de ciment, peint en gris et divisé en compartiments. Un petit toit de briques noires le protège contre la pluie. Sauf quelques pignons et les arbres du jardin, impossible de rien voir du palais. Quelquesunes des six portes étaient fermées ; d'autres, entr'ouvertes. Lorsque je* faisais mine de pénétrer dans ce sanctuaire, les regards suppliants du sanji m'arrêtaient. M. Enslie épuisait en vain tous les arguments propres à vaincre ses scrupules. La réponse était invariablement : l'intendance du palais n'est pas du ressort de l'administration ; l'intendant ap partient à l'ancien parti de la cour, hostile au ministère, au progrès et surtout aux Européens. Pour dernière concession, le sanji nous mène à la porte des Cuisines, et nous fait entrevoir, par-dessus les toits bas de quelques maisonnettes, le pignon de la grande salle du palais. « Eh bien, êtes-vous content? s'écrie-t-il avec un rire forcé. De retour en Europe vous pourrez vous vanter d'avoir vu ce que personne ne voit : le palais de l'empereur. » Et il se hâte de tourner bride, ajoutant qu'il est tard ; que le chi-fu-ji nous attend au château ; que le chemin est long; qu'il fait chaud, et qu'il est temps aussi de penser au déjeuner. « Non, lui répondis-je, je ne suis pas satisfait de votre conduite. Gomment! vous imitez nos mœurs, vous vous affublez de notre costume, vous vous croyez en pleine voie de civilisation, et vous êtes assez superstitieux pour nous exclure de la demeure de votre souverain ! Comme on
rira en Europe quand on apprendra que la permission de jeter un regard dans la cuisine du Mikado est le dernier mot de votre civilisation. >) M. Enslie n'a pas plutôt traduit ces paroles que le silence se fait autour de nous. Au-tant que le lui permet son teint de mongol, le sanji rougit. Une courte conversation à voix basse s'engage entre lui et son second. « Vous avez raison, nous dit-il. On ^e moquerait de nous. 5) Il offre d'aller voir l'intendant, mais il ne se promet, dit-ii, aucun bon résultat de cette démarche, car, à l'exception de sir Harry Parkes et de ses deux collègues, dont la courte apparition a produit une fermentation si grande et donné lieu à des massacres, aucun Européen n'a jamais mis les pieds dans cette enceinte. Nous prenons place sous un énorme tilleul. Un groupe se forme autour de nous, à une distance respectueuse. Ce sont les domestiques des kugés. Nous remarquons le costume particulier et la coiffure coquette des servantes. Dans le reste de l'enceinte, pas une âme. Rien q|ie la monotonie des murs. L'œil, involontairement, s'élève vers la cime des arbres et des montagnes bleues qui ferment l'horizon.
Une demi-heure se passe ainsi. Enfin, nos ambassadeurs accourent tout joyeux. Nous serons admis. L'intendant et son second ne demandent que le temps de passer leur grande robe de cour. Les voici. Ils ont l'air assez maussade ; mais enfin ils s'exécutent et nous font franchir le seuil de la cité défendue. Nous entrons par la porte des Fonctionnaires, Malgré un soleil meurtrier, tout le monde se découvre. Quant à nous, on nous invite à plier au moins nos parasols
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en signe de respect. Les gens de notre suite se jettent par terre et ramassent de petits cailloux en nous engageant à suivre leur exemple. Ces pierres sont des talismans qui préservent des maladies.
Nous nous trouvons dans une cour spacieuse et solitaire. Un silence profond y règne. A l'ombre d'une porte, trois gardes, pareils à des statues, sont assis sur leurs talons. Derrière eux un grand écran orné de peintures sur fond d'or empêche les regards profanes de pénétrer dans l'intérieur. A ce moment un kugé en grand habit de drap d'or, aux manches larges et raides, traverse la cour à pas mesurés, passe devant les gardes qui ne bougent pas, et disparaît derrière l'écran. Cette cour, comme toutes celles que nous avons visitées, est entourée d'une galerie couverte qui suit la muraille. Les colonnes sont peintes en rouge et en blanc ; on retrouve les mêmes couleurs dans tous les temples du culte shintoïte. Arrivés à l'extrémité de la galerie, l'intendant, dont la mauvaise humeur et l'embarras sont évidents, fait mine de nous reconduire par où nous sommes venus. Mais cette fois, notre bon sanji prend ouvertement parti pour les barbares; il gesticule, crie, se fâche tout rouge ; M. Enslie le seconde de son mieux, et, malgré les protestations courroucées de l'adjoint, on finit par vaincre les scrupules de l'intendant. Des scènes semblables se répètent à toutes les portes, qui heureusement sont ouvertes et que je franchis dès que je vois l'irrésolution gagner les fonctionnaires. On m'avait dit à Yedo : Les bureaucrates japonais sont lourds et aiment à faire des difficultés ; mais avec de la pa-
tience, de la politesse et de la fermeté on en vient aisément à bout. Ce renseignement m'a aujourd'hui bien servi.
Nous sommes dans la cour d'honneur, au fond de laquelle, en face de la porte du Sud , s'élève une grande construction isolée, la salle des audiences. Un pan de muraille sert d'écran à ce sanctuaire et le protège, même quand la porte de l'enceinte est ouverte, contre les regards curieux des passants. C'est dans cette salle que sir Harry et les deux autres ministres avec leurs suites furent admis en la présence de l'empereur : la première et jusqu'à ce matin la dernière fois que des Européens y ont mis les pieds. On introduisit les diplomates par la grande porte, et on les reconduisit parle même chemin. Les autres parties du palais leur restèrent inaccessibles.
La salle des audiences est construite en bois ; le plancher s'élève de quatre pieds au-dessus du sol, un large escalier y mène. L'édifice est un parallélogramme : l'un des grands côtés forme façade sur la cour ; le toit est double, très-haut, très-lourd, et surplombe les murs de plusieurs pieds. Les extrémités des poutres qui le supportent sont sculptées et ornées de dorures. Les boiseries, selon le goût et les traditions de la cour des Mikados, nesont ni peintes ni laquées. Cette salle a été construite il y a environ vingt ans. A l'intérieur, rien qu'une natte tapissant le plancher. L'obscurité de la pièce ne nous a pas permis d'examiner les ornements des lambris, s'il y en a. La cour d'honneur aussi est encadrée d'une galerie peinte rouge et blanc.
Dans un petit pavillon isolé, on avait, de temps
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immémorial, conservé les insignes mystiques du pouvoir suprême des Mikados , entre autres une épée , un coiïret et un miroir. Ces objets précieux ont été, l'année dernière, transportés à Vedo.
Après de nouvelles discussions qui se terminent par de nouvelles concessions, nous pénétrons dans la cour qui mène à la porte du Soleil ou de l'Est.
En somme, le palais du Mikado, qui, abstraction faite des deux quartiers où logent les kugés et les samurais, n'occupe qu'un terrain peu considérable, ne se distingue des yashkés que par des dimensions un peu plus grandes et par le caractère essentiellement sacré de l'architecture. C'est un dédale de cours et de ruelles formé par des maisons, par des pavillons, par des corridors ou de simples cloisons. Les toits, pareils de tous points à ceux des temples shintoïtes, sont supportés par des poutres horizontales, laquées de blanc ou dorées aux extrémités, et ornées de petites sculptures dont quelques-unes sont de vrais bijoux. Aux angles des maisons s'élèvent des pans de mur construits en pierre ou en bois éi couverts de ciment. Les cloisons ressemblent à celles de toutes les autres habitations; elles sont mobiles et garnies de petits carreaux de papier blanc. Parfois un grillage en bois naturel les protège. J'en ai admiré le dessin à la fois varié, simple et élégant. Les volets aussi ont gardé la couleur naturelle du bois, devenue, selon l'âge et l'espèce des arbres, gris clair ou acajou pâle. Çàetlà on y voit des baguettes en laque noire. L'effet de l'ensemble est indescriptible. L'harmonie sobre et douce
des couleurs, la beauté des détails, le fini des ornements qui, loin de s'imposer à l'œil, semblent plutôt le fuir, le goût exquis, l'élégance et la noble simplicité qui dominent en ces lieux mystérieux et inaccessibles, vous font oublier le caractère barbare de l'architecture. Nulle part, la moindre trace des riches sculptures , des hauts-reliefs percés à jour que Ion admire à la Shiba de Yedo, en général dans tous les édifices de Taïko-Sama, et que le goût et les traditions shintoïtes des Mikados ont peut-être dédaignés.
« Mais où est l'habitation, la chambre à coucher de Fempereur? — Dans le jardin. — Passons au jardin. — Impossible. Deux portes seules y conduisent. L'une est la porte d'honneur; il n'y faut pas songer, on blesserait la susceptibilité du peuple. L'autre est clouée. Donc impossibilité absolue. — Nous ne prétendons pas à l'honneur de la grande porte. Nous sommes des gens modestes. Mais rien n'est plus facile que dépasser par une porte clouée. Une pince et de la bonne volonté suffisent. » Cette fois, je favoue, devant le désespoir visible du sanji et de l'intendant, devant la rage mal contenue de son adjoint qui, à voix basse, semble conjurer son chef de ne pas céder, je m'arrête. .le renonce à pénétrer dans le saint des saints. Mais M. Enslie ne se décourage pas si vite. Il se mêle à la conversation des cerbères et parvient à les amadouer. Nous entrons donc dans le jardin par une poterne. Quant aux clous, il va sans dire qu'ils navaient existé que dans l'imagination fertile de l'intendant.
Le jardin du Mikado n'est qu'un petit étang af-
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(■(('tiint les contours sinueux d'un lac. Sur deux cotés, d est bordé de beaux et vieux arbres; sur le troisième^ d'un mur, et sur le quatrième enfin, de deux maisons perchées sur des poutres et reliées par un corridor. C'était la maison du Mikado et de ses femmes. Nous n'en avons pas vu l'intérieur. On nous dit que les nattes et les objets précieux qu'elle contenait ont été transportés à Yedo. Un pont en zigzag est jeté sur le lac. Ce motif bizarre, fort à la mode en Chine, doit rappeler le serpent et, indirectement, le dragon, symbole du pouvoir suprême. L'état d'abandon où se trouve le jardin du fils des Dieux suffirait à expliquer l'extrême répugnance de l'intendant pour nous y introduire. Tout respire l'absence du maître. Le petit lac est couvert de feuilles mortes et de végétaux ; l'herbe a envahi les allées ;^ quelques pots de fleurs rangés devant les maisons témoignent seuls de l'existence d'un jardinier. Mais, abstraction faite de fabsence de soin, tout est petit et mesquin, sauf les arbres. Quelle différence entre le parc vraiment impérial du château de Yedo, œuvre des shoguns, et ce misérable teahouse garden du fils des Dieux !
En quittant le palais , nous nous rendons au château. 11 est situé dans la partie occidentale de la ville. Pour y arriver, il nous faut, par une chaleur accablante, parcourir Kiyôto dans presque toute sa largeur.
Yoici, très-brièvement, ce qui m'a particulièrement frappé dans ce curieux et magnifique édifice. Rebâti de la base au faîte par Taiko-Sama, il porte l'empreinte du génie et de la puissance de ce grand
homme. Au devant règne une vaste esplanade bordée de beaux arbres sur un côté. Le mur d'enceinte est pareil à ceux du palais impérial, mais plus solide. La porte d'entrée, en bois gris, donne sur une cour spacieuse. En face est le portail du principal corps de logis. J'admire \di sopraporta ; c'est un travail d'une grande richesse ; des oiseaux et des fleurs en haut relief, dorés et peints, y rappellent les fenêtres de la Shiba^
Les appartements, répétition en grand et en beau de ceux qu'on voit dans les palais de daimios, se distinguent surtout par leur élévation ; car, au Japon, les maisons sont ordinairement très-basses. Tout respire ici la splendeur de cette époque, âge d'or des shoguns et âge d'or des arts^ Sur des plafonds en or mat, des poutres scul])tées se croisent en échiquier, et une plaque de bronze doré d'un dessin fort élégant marque les points où elles se rencontrent. Nous traversons plusieurs pièces avant d'arriver à la grande salle, longue environ de quatre-vingts pieds, large de trente et haute de vingtdeux. Le plafond, dans le style que je viens de décrire, est d'une grande beauté ; les cloisons mobiles et les murs présentent, sur un fond d'or, des arbres de grandes dimensions hardiment et simplement dessinés, sans toutefois être complètement libres des contorsions et exagérations qui sont dans le goût du pays\ Autour de cette pièce règne un cou-