J'ai profité d'un moment d'absence de notre hôte pour en
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loir dont les fenêtres percées dans le haut du mur, et semblables à celles de la Shiba, sont d'une richesse, d'une variété et d'une exécution merveilleuses. On trouve le même style, mais un peu moins riche, dans les salles où le shogun recevait les daimios et les kugés. L'appartement qu'il habitait est décoré de lambris en vieux laque, et de quelques tableaux précieux où se trouve réfutée la supposition, généralement admise, que les Japonais ignorent les règles de la perspective. L'emblème du shogun, un trèfle entouré d'un anneau, est ici reproduit à rinfîni.
Après une collation servie dans la grande salle, le chi-fu -ji nous conduisit dans les appartements du château, et dans ses bureaux, meublés depuis quelques jours de chaises et de tables. Les employés y étaient assis gauchement, écrivant à qui mieux mieux, car, lorsque le chef se montre, l'étiquette veut qu'on redouble de zèle. Dans chaque pièce il y a une étagère où l'on dépose les épées. C'est un meuble important, car on ne plaisante pas avec les épées, et ceux des employés qui appartiennent à la classe militaire se gardent bien d'oublier qu'ils sont avant tout des gentilshommes. Le sabre est l'essentiel; le pinceau, l'accessoire. A ce sujet, un fait mé-
prendre à la hâte un croquis que j'ai comparé plus tard avec un dessin absolument semblable, fait par Engelbert Kaempfer en 1691. Peut-être est-ce dans cette même pièce qu'a eu lieu l'audience de la délégation hollandaise, dont le savant allemand faisait partie. On sait d'ailleurs que les Mikados habitaient parfois le château, surtout lors des visites des shoguns qui possédèrent cet édifice jusqu'à l'abolition de leur dignité. Voyez V Histoire du Japon, par Engelbert Kaempfer, traduite de l'allemand. La Haye, 1729.
rite d'être noté. Il y a quelques mois, deux membres du corps diplomatique de Yokohama visitèrent Kiyôto. Dans une ville des environs, pendant une halte, un d'eux, par hasard, toucha du pied le sabre d'un yakunin de leur suite. Cet homme se crut déshonoré. Ses collègues d'abord, puis les nombreux oisifs de la ville, enfin toute la population, s'apitoyèrent sur le malheureux, qui déclara ne pouvoir survivre à cet affront, et n'avoir plus qu'à faire harakiri. La situation des Européens devenait assez critique, lorsqu'un des interprètes japonais eut l'heureuse inspiration de dire au yakunin : « Vous avez déposé votre sabre sur la natte et non sur l'étagère, comme vous auriez dû le faire. C'est donc par hasard que le seigneur étranger a touché votre épée et non avef l'intention de vous offenser.Yotre honneur est sauf.» €ette interprétation satislit tout le monde, surtout l'officier, dispensé de s'ouvrir le ventre, et les deux voyageurs, empressés de quitter une population si chatouilleuse sur le point d'honneur.
Le gouverneur eut l'amabilité de nous faire préparer un repas à la mairie de l'un des arrondissements que, selon son programme, nous devions visiter. Dans une belle salle on avait dressé une table recouverte d'un tapis de soie et ornée d'un immense bouquet de fleurs, haut de cinq à six pieds, tels qu'on en voit dans les temples ; sur les chaises on avait jeté des châles et sur la natte un tapis anglais. Des couverts furent mis pour les deux Européens et les deux sanjis. Les officiers de la suite dînèrent dans la même pièce, assis sur le plancher, et les autres dans les chambres adjacentes. Le repas fut
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copieux et les plats très-variés. La grosse pièce est le fameux pois'son tay. On le coupe en tranches, on se hâte de l'apporter sur la table,. on lui verse sur les yeux quelques gouttes de vinaigre. Les fibres font un dernier mouvement convulsif. Les tranches se séparent, et l'animal semble expirer. Cette fois l'expérience ne réussit pas; mais plusieurs Européens m'ont assuré avoir été témoins de ce cruel et dégoûtant spectacle.
Ma io nol viddi, ne credo che sia.
A côté de la salle du festin est l'école du quartier, une grande chambre remplie de petites et de grandes filles, de petits et de grands garçons, tous occupés à noircir du papier déjà tout noir. Il y a dans Kiyôto, me dit-on, soixante-quatre écoles. Le gouverneur actuel, homme de progrès, a le mérite d'en avoir fondé le plus grand nombre.
Après avoir visité le temple shintoïte Kitano-tenjin, consacré à la mémoire d'un guerrier célèbre du quinzième siècle, nous passons par des rues interminables, toujours en nous dirigeant vers l'ouest. A la fin on sort de la ville. De longues avenues de beaux arbres, bordées de ruisseaux, mènent vers une chaîne de collines boisées. Au-dessus et à une distance de quelques milles, de hautes montagnes ferment la vallée de Kiyôto vers le couchant.
Nous sommes arrivés au but de notre promenade : un des plus riches temples bouddhistes, nommé Kin-kaku-ji, et dédié à Tojimizu, un des héros du Japon. Cet édifice* ne se distingue des autres tem-
l, Érigé vers l'an 1420.
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pies antérieurs à Taiko-Sama que par la beauté et retendue de ses bosquets. L'artdu jardinage japonais célèbre ici se-s plus grands triomphes et atteint en même temps la dernière limite du grotesque et du ridicule. Pour ne donner qu'un exemple, on a figuré un bateau avec les branches d'un pin colossal. Le tronc en forme le mât; les branches supérieures, les vergues; les branches d'en bas, les rames. Le charme poétique de ce lieu consiste dans la solitude qui y règne et dans les échappées de vue que l'on a sur les environs, mais non sur la ville, cachée derrière un épais rideau de feuillage.
A peu de distance s'élève un mamelon. Du sommet on doit évidemment apercevoir Kiyôto. Par malheur, ce point ne se trouve pas marqué sur le programme du gouverneur. Le bon sanji me le démontre en déroulant le long papier où est tracé notre itinéraire. Mais, riche de mes expériences du matin, je gravis tout seul le mamelon, laissant à M. Enshe le soin de tranquilliser nos gardes. Aussi ne tardentils pas à mettre pied à terre, à attacher irrévérencieusement leurs chevaux à la balustrade d'un petit temple et à nous rejoindre. L'ascension est pénible, mais nous en sommes bien récompensés. A nos pieds se déroulent la vallée et la ville de Kiyôto. Au centre s'étend un océan noir de toits, entouré d'un océan vert de cimes d'arbres. Pour cadres, des montagnes inondées de teintes transparentes, variant du gris de perle au rose ; mais quel rose et quel gris !
En marchant au pas accéléré de nos chevaux, nous mettons une heure et vingt minutes pour rentrer à l'auberge. A notre arrivée il fait nuit close.
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Sur la rivière, comme hier, fête vénitienne : des bateaux de plaisir, des lanternes pirouettant sur l'eau, des cris, des chants, de la musique; le tout enveloppé des crêpes noirs d'une tiède nuit d'été.
(24 septembre.) Les artistes en renom nous ont apporté une foule de curiosités; dans le nombre il y a quelques vrais chefs-d'œuvre.' Malheureusement les gens riches du pays aiment à collectionner, et les prix sont exorbitants. Les objets en laque moderne et les sculptures en ivoire me paraissent bien supérieurs à ceux que l'on voit à Yokohama et même à Yedo. Quant aux bronzes, ils sont hors ligne. J'ai choisi une coupe et une boîte en cuivre incrusté d'or et d'argent, œuvres, l'une et l'autre, du célèbre Goroza. Une inscription sur le revers contient le nom de l'artiste, et il y est dit que la famille de ces orfèvres, les Cellini du Japon, fleurit depuis neuf générations.
A sept heures nous reprenons nos promenades dans Kiyôto. Nishi-hon-guan-ji, le grand temple bouddhique de la secte de Montô, construit au treizième siècle, et rebâti presque tout entier par Taïko- Sama vers la fin du seizième siècle, se compose de deux grands édifices, les deux temples proprement dits. Séparés et reliés par une galerie, ils occupen! le fond d'une cour oblongue. On y voit un seul arbre, mais il est plusieurs fois séculaire. Deux portails donnent accès dans ce vaste enclos. Les deux temples portent l'empreinte de l'époque du grand shogun. L'un est consacré à Shinranshozo, le fon-
dateur de la secte de Montô, l'autre à la déesse Amida.
Nous pénétrons dans le temple du dieu. C'est une grande salle en forme de parallélogramme, longue de cent vingt-quatre pieds et large de cinquante-six. Le fond est occupé par cinq chapelles séparées les unes des autres par des cloisons. La chapelle du milieu, qui est la plus large, est le sanctuaire; on dirait que l'architecte a étudié et imité les églises gothiques de Florence. Au devant règne un couloir fermé du côté de la salle par une balustrade. Le toit est supporté par des colonnes sans chapiteaux, auxquelles on a laissé la couleur naturelle du bois. Le temple était rempli dhommes et de femmes vêtus de blanc. Ceux dont la toilette se composait seulement d'un pagne, portaient dans les cheveux un morceau de papier blanc : le blanc est la couleur du deuil. On les laissait à tour de rôle entrer dans le couloir. Ils sïnclinaient devant le sanctuaire, disaient la prière pour les trépassés, ce qui était Taffaire dune minute, puis s'écoulaient à droite et à gauche, riant et bavardant. Malgré la foule immense, il n'y avait ni presse ni confusion. La foi du charbonnier de ces braves gens amusait beaucoup notre Sanji ; esprit fort comme tous les gens de qualité, il s'étudiait à nous bien faire comprendre la liberté de ses idées en matière de religion
Les parois des chapelles et les battants des portes, toutes grandes ouvertes à cette heure, sont dorés et ornés de sopraportes sculptées et dorées aussi. Le sanctuaire est dime grande magnificence. Au fond, Tautel, laqué de noir, supporte un tempietto en bronze
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doré et très-richement ciselé. Il est fermé, mais je suppose qu'il contient l'idole. Devant l'autel, une table oblongue, couverte d'un tapis de soie brodé qui rappelle le style byzantin. On y voit l'encensoir, deux tablettes, et deux beaux vases de porcelaine dont l'un contient un immense bouquet de fleurs naturelles. Six tabourets très-bas en laque noir et ornés d'arabesques dorées sont placés symétriquement.des deux côtés de l'auteL Les parois du sanctuaire présentent un fond d'or mat légèrement rehaussé de quelques peintures. Quatre grandes lampes suspendues au plafond, doré aussi, mêlent leur lumière blafarde aux reflets du soleil qui viennent de la cour, glissent à travers la forêt de colonnes de la salle, se concentrent dans le sanctuaire, l'inondent de leurs clartés mouvantes.
La résidence de la déesse est pareille à celle du dieu.
Ce grand et célèbre temple, une des gloires de cette antique capitale et en même temps un des sanctuaires les plus vénérés de l'empire, est doté richement. Naguère encore, il était desservi par un grand nombre de bonzes. Mais, malgré les égards que l'importance de la secte montoïte impose aux ministres, les embarras financiers l'ont emporté sur les règles de la prudence et sur le respect dû au droit. Le gouvernement a donc réduit le nombre de ces prêtres, confisqué au profit de l'État une partie de la dotation, et s'est approprié quelques-uns des plus beaux édifices appartenant au temple. En ce moment, il les fait convertir en logements destinés à des hôtes de distinction. C'est dans un de ces appartements que l'on admire un tableau représentant
trois femmes à l'entrée dun palais. Il est digne de nos grands maîtres, et la perspective n'y laisse rien à désirer.
Toutes ces constructions, temples et maisons, à l'exception d'un petit portail, évidemment beaucoup plus ancien, portent, en ce qui regarde la sculpture et la peinture, les signes caractéristiques du style plus ou moins baroque de Taïko-Sama et de ses premiers successeurs au pouvoir. L'emblème du grand régent^ se retrouve ici; seulement, il se compose de trois trèfles qui se touchent par le lobe médial, et sont inscrits dans un cercle. Le dessin des feuijles est héraldique, et s'écarte volontairement de la nature que les artistes japonais savent si bien imiter.
Le bois sacré qui s'étend derrière le temple passe pour le plus beau et le plus vaste du Japon. Des palmiers et des bananiers lui donnent un air tropical. Partout on rencontre des souvenirs de la vie et des actions, grandes ou petites, de Taïko-Sama. Ici, il s'est reposé pendant les chaleurs de midi ; là, il avait coutume de regarder la pleine, lune ; ces deux oiseaux presque effacés sur le mur, c'est lui qui les a peints.
Nous avons encore visité d'autres temples que je passe sous silence. Le plus considérable est Higashi,. dans le style du Nishi, et également l'œuvre de Taïko- Sama ; un incendie vient d'en détruire une partie.
1. Taïko-Sama n'a jainais été shogun. Son nom était Toyotomi Hidiyoshi, et son titre officiel Kuomhaku, régent. Lorsqu'il abdiqua en faveur de son fils, il prit le titre de Tàiko ou régent en retraite.
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M. Enslie possède un manuscrit indiquant les époques où ont été fondés les principaux sanctuaires*, dont plusieurs, A en croire ce document, remonteraient aux neuvième et dixième siècles.
Malgré l'intérêt qui s'attache à ces lieux, on s'en fatigue bien vite. Une foule de questions se présentent à votre esprit, mais personne ne sait les résoudre. Notre connaissance de l'histoire sacrée et de la mythologie du Japon est encore fort incomplète. En revanche, les bonzes, par une chaleur étouffante, vous font exécuter des marches et des contre-marches, escalader et descendre des échelles presque perpendiculaires et peu soHdes, plonger dans des cavernes, et tout cela, pour vous montrer une pierre, un kiosque, une hutte à laquelle se rattache quelque miracle ridicule, quelque absurde légende dépourvue de tout intérêt historique.
Les temples de Kiyôto et des environs sont innombrables. Quelques-uns ont des dotations en terres, et en ce moment, dit-on, sont impitoyablement rançonnés par le gouvernement. D'autres jouissent d'une subvention de l'État, qui consiste en rations de riz. Enfin il y en a dont les prêtres vivent d'aumônes.
Un fait curieux attestant le grand rôle joué si longtemps par les shoguns, qui étaient bouddhistes, dans la résidence et sous les yeux des Mikados qui, oificiellement du moins, sont shintoïtes, c'est que
1. Les plus anciens datent des années 839, 870, 950, 1162, 1185 et 12/i0. D'après ce manuscrit, le temple de Taïko Sama, dont on vient de lire la description, a été Mti en 1578 et le Higachi en 1692.
Kiyôto compte encore aujourd'hui plus de trois mille temples bouddhiques.
Au sud-est de la ville, au delà du Kamagawa, sont situés les quartiers Guion-machi et Shima-bara, consacrés particulièrement au plaisir. Ils couvrent' les flancs des montagnes qui ferment vers l'est la vallée de Kiyôto. Les maisons de thé les plus élégantes, et hantées de préférence par la jeunesse dorée, s'y succèdent presque sans interruption. Nous nous dirigeons vers Guion-machi, où les foires et les fêtes sont en permanence. Partout des mâts ornés de petits drapeaux, des festons de fleurs, des cordons avec de petits morceaux de papier, tendus à travers les rues, et de maison en maison ; partout des chants, partout le son de la guitare et de la flûte mêlé aux rires bruyants des convives. Un sentier assez raide nous mène à une maison de thé fort à la mode, d'où l'on jouit d'une vue magnifique^
La ville de Kiyôto, un immense parallélogramme, occupe le centre d'une vallée qui descend doucement du nord au sud. Deux rivières considérables la bordent : à l'est le Kamagawa, à l'ouest le Katsuragawa. Réunies un peu au sud de la ville, elles vont à peu de distance se jeter dans le Yodogawa. La vallée de Kiyôto, fermée sur trois côtés par des montagnes , s'ouvre vers le sud et se confond avec la large et plate vallée du fleuve que je viens de nommer. A l'est, les montagnes ne sont séparées de la ville que par le Kamagawa ; elles ne peuvent guère avoir plus de mille pieds de hauteur ; cellesdu côté opposé, appelées Atagoyama, atteignent une élévation d'au moins trois mille pieds. A la dis-
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tance de trois ris ou huit milles anglais, elles dessinent sur le ciel leurs contours allongés, interrpnipus çà et là par des cônes et des brèches.
La ville de Kiyôto oflre l'aspect d'une masse confuse et uniforme de maisons basses, dont les toits noirs sont seuls visibles. A notre gauche, dans le lointain, le château montre ses pignons et les murs blancs de son enceinte. Devant nous, un peu à notre droite, on distingue un dédale d'édifices et un groupe de vieux arbres : le palais du Mikado. Audessus de cet océan de toits s'élèvent les innombrables chapeaux de feutre des temples. Les deux grands sanctuaires de Taïko-Sama les dominent tous ; ils attirent le regard par la majestueuse grandeur de leurs profils.
Nous sommes dans les premières heures de l'aprèsmidi. Figurez-vous un grand fleuve qui charrie des blocs de charbon, noirs, polis, ruisselant de lumière sur les arêtes. Au milieu de cette nappe sombre mais miroitante, des îlots, des oasis vertes, les bosquets sacrés des temples, et, autour de la ville, un autre océan : des têtes d'arbres et des rizières qui, privées de leur fraîcheur à cette époque de l'année, commencent à jaunir. Tel est l'effet que, vu de cette élévation et à rencontre du soleil, Kiyôto produit sur le spectateur. Devant nous, mais à notre droite, s'avancent les collines boisées de la montagne qui porte sur ses flancs une infinité de temples et de bosquets. En face, à l'ouest et au nord-ouest, se développent les masses aériennes de l'Atagoyama. Ajoutez aux tons noirs, argentés, dorés, azurés, du paysage, les transparences indescriptibles du ciel.
Je ne parle pas du repas « impérial » que le chi-fuji, au uom du Mikado, nous a lait préparer au Rocher de Cancale de Guion-machi, ni de toutes les délicatesses que le maître de l'établissement nous sert en les assaisonnant d'un nombre infini de kow-tow.
Au sortir de cet élégant festin nous passonsdevant un petit sanctuaire. Une demi-douzaine de bonzes accroupis sur le sol et rangés sur une seule ligne, chantent des litanies en battant chacun une grosse caisse. Tout auprès, la foule s'amuse sans faire la moindre attention aux prêtres. Sous un hangar, un vieillard offre des photographies. 11 n'avait jamais vu d'Européen ; et a appris son art d'un photographe indigène. Au point de vue technique, ses productions laissent à désirer ; mais il possède un autre art, que le ciel seul peut donner, l'art de saisir les objets par leur côté le plus beau et le plus pittoresque.
A peu de distance est le temple Chionin, devenu historique parle séjour de sir Harry Parkes, lors de sa courte apparition à la cour du Mikado.
Au retour, on nous fait prendre la route que suivit, le 23 mars 1868, la légation britannique, en se rendant processionnellement au palais de l'empereur. M. Enslie, l'un des témoins oculaires, me montre le théâtre de l'attentat. Sir Harry, à cheval comme tous ses secrétaires, portait le grand habit d'envoyé; mais, se conformant à l'usage du pays en pareille occasion et pour démontrer le caractère pacifique de sa mission, il avait quitté son épée, que portait un de ses gens. Treize cavaliers anglais, les ordonnances [orderlies], le précédaient. Cinquante hommes d'un régiment de ligne, de la garnison d^^
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Yokohama, amenés pour rehausser l'éclat de Tambassade et au besoin pour la protéger, suivaient le chef et les membres de la légation. Des fonctionnaires, des gentilshommes â deux épées et des soldats japonais à pied et à cheval ouvraient et fermaient la colonne. Leur nombre était de mille à douze cents hommes. Une foule immense se pressait le long des maisons. La première moitié du cortège et le ministre avaient tourné le coin d'une rue étroite qui s'ouvre sur une des grandes artères transversales, lorsque à la tête de la procession se manifestèrent des symptômes de désordre. On vit briller dans l'air deux grands sabres. En un moment, neuf des treize ordonnances, grièvement mais par miracle non mortellement blessés, tombèrent sur le sol. L'un des assassins, un samurai, brandissant des deux mains son sabre ensanglanté, s'élança sur l'envoyé. Celui-ci, quoique sans armes, avec cette intrépidité dont il a fait preuve lors de sa terrible captivité en Chine, ne trahit aucune émotion. Déjà l'assaillant abattait son sabre sur lui, mais au moment de frapper il trébuche et tombe. Tout cela est l'affaire d'un moment. Couvert de blessures, le samurai- se relève et se réfugie dans une boutique. Quelques soldats japonais le poursuivent, l'arrachent de sa cachette et l'achèvent. L'autre meurtrier, un bonze, également blessé, fut épargné, grâce à l'intervention d'un des secrétaires de sir Harry. Il fut traduit devant les tribunaux du pays, condamné et exécuté. M. Enslie, qui se trouvait dans la suite du ministre, n'avait pas encore tourné le coin de la rue. Il entendait des bruits sourds, sinistres, confus,
et devinait un malheur, mais il ne pouvait avancer. En regardant en arrière, il vit seulement les cinquante soldats anglais que l'encombrement causé par les chevaux et les • orderlies étendus sur le sol empêchait de se porter au secours du Ministre. Les fonctionnaires, les samurais, les soldats indigènes, les habitants qui tout à l'heure remplissaient les rues, avaient disparu comme par magie. Le vide s'était fait autour des Européens, qui s'empressèrent de regagner le temple où ils étaient descendus. Pendant que cette horrible scène ensanglantait l'un des quartiers les plus populeux de la capitale, le Mikado, assis sur son trône et entouré de ses grands dignitaires, attendait vainement dans son palais l'envoyé de la reine d'Angleterre. Une fermentation sourde régnait au sein de la population ; une répétition de l'attentat était à craindre. Cependant les audiences eurent lieu, après quoi les légations retournèrent à Osaka.
L'enquête judiciaire et plus encore des informations puisées à de bonnes sources constatent que cet attentat, comme presque tous ceux qui, à Yedo et dans les environs de Yokohama, ont été dirigés contre des Européens, est l'œuvre du fanatisme politique. L'inspiration du moment, parfois une forte libation de saké, pousse le bras de ces meurtriers qui ont fait d'avance le sacrifice de leur vie. En effet, pour que deux hommes s'attaquent à une colonne de plus de mille hommes, tous armés, il faut qu'ils soient bien décidés à mourir. La présence des léga- • tions avait remué la haine contre les étrangers, si répandue dans les classes supérieures du Japon, et
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nulle part plus que clans l'antique résidence des Mikados. Deux hommes s'en rendirent les interprètes r]\ courant sus aux Anglais avec la rapidité de l\'clair et avec la témérité que la résolution de jiérir peut seule donner. C'est toujours la même histoire. Des samurais boivent ensemble dans une maison de thé. On parle des étrangers. On s'échauffe, l'un dit : Je suis décidé à en tuer un. Un autre se lève et dit : Je suis à vous. Ils sortent et de leurs sabres, affilés comme des rasoirs, ils frappent le premier blanc qui se trouve sur leur chemin. Ils n'ignorent pas que leur vie est sacrifiée. Ils sont résolus à la donner. Ils seront exécutés, ils le savent; s'ils sont nobles, ils auront le privilège de s'ouvrir le ventre*. Dans les deux cas, ce sont des hommes morts. Mais leur nom passera à la postérité, leurs tombeaux ne manqueront jamais ni de branches d'arbres, ni d'encens, et la vénération des générations à venir entourera leur mémoire de l'auréole du héros et du martyr. Ce fanatisme, essentiellement politique et non religieux, sort des entrailles mêmes de la nation, il revêt dans les classes nobiliaires des formes chevaleresques, cherche à se justifier par le mépris de la mort, et frappe ses victimes avec une résolution, une rapidité inouïe. C'est, pour les Européens, le seul danger réel des voyages dans l'intérieur.
Kiyôto, situé dans la province de Yamashiro %
1. Un édit, publié à la suite de cet attentat, et appliqué pour la première fois en 187'2, prive les samurais qui auraient tué un étranger de la faculté de se suicider.
2. Cette partie centrale du Japon s'appelle Gôkinai ; elle se com-
est, d'après les historiographes indigènes, la résidence du Mikado depuis la fin du huitième siècle ^ Mais, plusieurs fois détruit par des incendies, le vieux Kiyôto a disparu. Avant le transfert de la cour à Yedo, cette ville comptait environ quatre cent mille âmes. Dans les deux dernières années, ce chiffre serait tombé à deux cent mille. Je n'ai pas besoin de répéter que toutes ces données statistiques reposent sur des calculs approximatifs.
Les rues, toutes alignées au cordeau, traversent la ville, du nord au sud et de l'est à l'ouest, et se croisent à angle droit. Les premières, dont sept plus larges et mieux habitées que les autres, se désignent par des numéros, le numéro 1 appartenante celle qui mène au palais impérial; elles ont douze à vingt pieds de largeur. La longueur varie de trois à quatre milles. Les rues transversales, moins larges, et longues environ de deux milles et demi, sont désignées par des noms. Les maisons n'ont qu'un rez-de-chaussée et ressemblent à celles des autres villes du pays. Elles contiennent presque toutes dôs boutiques. Depuis le départ de la cour, beaucoup d'habitations dont les propriétaires ont suivi l'empereur sont fermées, abandonnées, mais non encore délabrées. J'ai déjà parlé de la seconde enceinte du palais, ce faubourg Saint-Germain des kugés. Cent vingt de ces grands seigneurs y sont restés avec leurs familles ; les autres ont été s'établir à Yedo. A l'exception de deux ou trois grandes
pose de cinq provinces : Yamashiro, Yamato,, Idsumi, Kavaji et Setsu.