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KIVÔTO. 77
aiièrcs, les rues de Kiyôto sont peu animées. La principale source de la prospérité est tarie, la vie ? en va. On ne voit que des piétons; pas de jinrikislias, pas de voitures, peu de cavaliers. Très-rarement on rencontre des chars attelés de bœufs noirs. Les habitants ont un teint plus clair que la population de Yedo, et les femmes me semblent mériter leur réputation de beauté. Depuis quelques semaines, deux Européens au service du gouvernement japonais résident à Kiyôto : un ingénieur anglais chargé d'un travail préliminaire sur un chemin de fer qui doit relier cette ville avec.Ôsaka, et un maître d'école prussien appelé à inculquer aux enfants du Soleil Levant les rudiments de la langue allemande. Je regrette de n'avoir pas vu ces deux pionniers de la civilisation.
D'après ce que l'on m'a dit, les opinions des habitants des classes élevées seraient fort partagées. Les hommes du progrès scandalisent de mille manières les vieux conservateurs; ils vont jusqu'à se souiller par l'usage de la viande. -A Kiyôto comme à Yedo une boucherie vient d'être établie, et une fois par semaine les novateurs peuvent manger du bœuf. Généralement les Japonais en ont horreur. Ils se nourrissent d'orge, de riz, de poissons, et admettent tout au plus la volaille et le porc, ce qui, aux yeux des orthodoxes, est déjà un péché. Le pain, dont au reste ils ne font guère usage, s'appelle pan (pào). Ce mot est la seule trace que les Portugais du seizième siècle aient laissé de leur passage. Les princes de Tosa et de Ghiôshiu comptent parmi les réformateurs; Ghiôshiu avait prescrit à
ses soldats de se nourrir de viande, pour se donner des forces, disait-il dans son ordonnance. L'innovation rencontrait une grande opposition, et il fallut des mesures énergiques pour venir à bout des récalcitrants.
Le prince de Tosa comptait remplacer les sandales de paille de ses soldats par des souliers en cuir; mais, comme le contact de la peau des animaux est considéré comme une souillure, sauf les etis qui sont immondes eux-mêmes, on ne trouvait pas d'hommes qui voulussent se prêter à la fabrication de ce genre de chaussures. Le prince vainquit les résistances en promettant, par un édit, la noblesse aux cordonniers qui seconderaient ses vues civilisatrices.
Pendant ces deux jours, passés tout entiers sur pied ou à cheval, nous avons du matin au soir parcouru tous les quartiers de la ville et visité un grand nombre de monuments, mais pas la moitié de ceux que le gouverneur avait fait inscrire sur notre itinéraire. Aussi le sanji est-il vivement contrarié. Il craint le mécontentement de son chef, et il tenait personnellement à nous faire voir certaines pierres, certaines inscriptions mystiques ou rappelant des prodiges ; car, chose étrange, ou moins étrange peut-être qu'on ne devrait penser, il croit, quoique libre-penseur, aux miracles les plus absurdes. Mais, malgré ses regrets, il n'a eu garde de nous engager à rester. S'il est vrai que Kiyôto soit le foyer de l'opposition conservatrice et anti-européenne, nous devons nous féliciter que nulle aventure désagréable n'ait troublé le séjour de deux voyageurs blancs, perdus seuls au fond du Japon.
Du 25 au 27 septembre.
Otsi5. — Le lac. — Ishyaina. — Le gouverneur et son dai-sanjù Ôwaku. — Udji. — Retour à Ôsaka. — Les arts au Japon.
(25 septembre.) A la pointe du jour, le sanji et son adjoint pénètrent dans ma chambre à coucher. Ils sont venus pour faire leurs adieux, et ont remis leurs vêtements japonais. Nous les reconnaissons à peine, tant ils ont l'air grand seigneur. Je leur en fais mon compliment qui ne les flatte guèrri, car ils se piquent de ressembler aux Européens.
Départ à huit heures. Précédés, entourés, suivis d'une escorte désolante de gardes d'honneur et d'espions, nous traversons le grand pont du Kanagawd;. et nous nous engageons dans une gorge des montt. gnes à l'est de la ville. En moins de quarante mi nutes nous avons atteint le point culminant dr défilé, et, tournant au nord, nous descendons rapidement vers une petite plaine. La partie du Tokaïdo que nous suivons en ce momentressemble à la principale rue d'une ville populeuse. L'animation y est
extrême : des passants, des voyageurs, des messagers, ces Mercures du Japon, des hommes cliargés de paniers pleins de poissons qu'ils apportent en courant, soit du grand lac, soit de la mer du Nord, des koulis avec leurs longs bambous, des femmes, des pèlerins et un grand nombre de chars tirés par des bœuts. La route est parfaitement entretenue. Des dalles transversalement placées la protègent contre les ravages des pluies torrentielles si fréquentes ici dans toutes les saisons, et assurent la circulation des charrettes dont les roues laissent leur profonde empreinte sur la pierre.
Le gros bourg de Yamashina occupe le centre d'un petit plateau formé par les deux crêtes de la chaîne qui, en courant du sud-est au nord-ouest, sépare la vallée de Kiyôto de celle du grand lac Nous quittons leTokaïdo pour prendre un chemin de traverse plus court, mais plus montueux. Direction, nord-nord-ouest. Le pays a le caractère général du Japon, mais il est moins riant. Cependant on voit partout des champs cultivés. En suivant les sinuosités dune gorge étroite, dont les flancs étages jusqu'au sommet ont été gagnés à la culture, en passant près de petites rizières suspendues dans les rochers entre des bosquets de bambous, de lauriers, d'érables, nous atteignons vers neuf heures et demie la seconde crête ; puis, après une courte descente par des sentiers extrêmement rapides, nous arrivons au pied du grand temple et aux premières maisons de la ville d'Otsû.
Distance de Kiyôto, trois ris ou un peu moins de huit milles.
Le temple de Midêra de la secte des Tendais est l'un des établissements les plus considérables des bouddhistes au Japon. Sa fondation remonte au neuvième siècle. Ses revenus sont, en moyenne, de cinquante mille kokus de riz représentant une valeur de quarante mille rios, plus de cent vingt mille francs, somme énorme vu le prix fort élevé de l'argent. Aussi le gouvernement actuel a-t-il jugé bon de rançonner le couvent et de réduire à trois cents le nombre de ses bonzes. De longs et raides escaliers en pierre mènent au temple. Les sanctuaires, les habitations *des prêtres, les maisons destinées à recevoir des pèlerins, sont dans un parfait état d'entretien. Autour de ces édifices et dans le vaste enclos qui les environne, s'élèvent de vieux arbres qui sont pareils à ceux de tous les terrains sacrés, mais qu'on ne se lasse jamais d'admirer. Nos yakunins nous racontent en riant qu'afin de ne pas troubler la dévotion des prêtres, le beau sexe n'est admis dans le jardin qu'une seule fois par an. La grande curiosité de ces lieux, la joie et la gloire des moines, est une cloche énorme couverte de caractères et remontant, dit-on, aux premiers siècles de notre ère. Comme toutes les cloches de ces temples, elle est posée sur un haut échafaudage en bois; un bélier à bascule, suspendu près de la cloche, remplace le battant. Pendant que nous jouissons des ombres et de la fraîcheur du bosquet, des sons rauques et lugubres, tempérés par la distance, descendent jusqu'à nous des hauteurs environnantes. Oc sont les trompettes des prêtres tcndaïtes qui errent 4ans les montagnes, cherchant et appelant les dieux.
Mais ce qui absorbe surtout notre attention, c'est le grand lac mystérieux si rarement vu par des Jluropéens. Le /ce/id'Otsù, capitale de la province, est assis sur le versant d'une montagne qui se précipite dans le lac. La ville basse s'étale sur la plage. Contemplée du point où nous sommes, Otsù ne présente qu'une masse confuse de toits gris et noirs. Immédiatement après les dernières maisons, à l'est et au sud, s'élèvent les montagnes magnifiquement boisées dont les gorges étroites donnent accès dans la ville. Devant nous, vers l'ouest et le nord, au-dessus des sombres toits des maisons, s'étend le lac, placide, silencieux, solitaire. Pas une voile ne l'anime ; mais au loin nous apercevons une colonne noire verticale, la fumée d'un steamer qui approche. A notre gauche, vers le nord, de bas promontoires couverts de culture et de groupes d'arbres forment autant de petites baies, en s'avançant dans leau. Ils sont les derniers contre-forts de hautes montagnes et nous empêchent de voir l'extrémité seplentrionale du lac. En face, c'est-à-dire vers l'est, s'étendent de bas coteaux, surmontés par les crêtes d'une longue et haute chaîne appelée Shigarakidanequi, en courant du sud au nord, forme le bord oriental du bassin. Ses contre-forts, sévèrement dessinés, fantastiques et, chose rare au Japon, entièrement dépourvus d'arbres, — ils sont, dit-on, couverts d'herbes et de lichens, — s'avancent perpendiculairement sur le lac et y plongent leurs caps escarpés qui se terminent en pics ou en dômes. Ainsi, tandis que le côté occidental du bassin offre tous les charmes d'un paysage idyllique, la rive op-
posée se complaît dans les dehors d'une sauvage grandeur.
Au nord-nord-est, l'horizon a pour limite une autre chaîne fort éloignée. On en peut nettement distinguer les lignes allongées, malgré la distance et des teintes d'azur presque aussi claires que le ciel. C'est une digue naturelle opposée aux fureurs de la mer du Nord qui en baigne et fouette les fondements.
Le lac de Biva, littéralement : luth à quatre cordes^ que les anciennes cartes des jésuites du seizième siècle désignent sous le nom d'Oits (Otsù) et quelques cartes modernes sous le nom d'Omi, forme un carré irrégulier long et large d'environ dix-huit à dix-neuf ris, quarante-cinq à quarante-huit milles. Les bords du lac sont médiocrement peuplés. Les points les plus importants sont les petites villes ou plutôt les bourgs Hadjemanje sur la rive de l'est, et, sur la rive septentrionale, Hikoneno-Mayebara etKaitsu.De ces deux dernières localités à Tsûruga, le port le plus rapproché de la mer du Nord, la distance n'est que de sept ris, environ dix-sept milles. Un voyageur sorti d'Otsù le matin par le vapeur, et faisant le reste du voyage à pied, arrive facilement avant le soir à Tsûruga. Distance d'Osaka à Kiyôto, douze ris ; de Kiyôto à Otsù, trois; d'Otsù à Hikoneno, dix-huit; de Hikoneno à Tsûruga, sept; en tout quarante ris ou cent milles anglais. Il en faut défalquer les détours du chemin, très-considérables dans les montagnes, et ceux du Yodogawa,cequi réduit de plusieurs milles la distance entre Osaka etTsûrus-a. Ainsi le cœur de
la principale des îles japonaises, qui par une ligne diagonale s'étend du trente-quatrième au quarante-deuxième degré de latitude, se compose d'une grande nappe d'eau séparée des deux mers par deux étroites chaînes de montagnes. Configuration étrange, dont le globe, je crois, offre peu d'exemples.
Sur la rive septentrionale du lac on cultive le ver à soie. Les cartons sont envoyés à Otsù et de là à Ôsaka et à Hiôgo. Depuis quelque temps une société d'actionnaires indigènes a établi trois bateaux à vapeur, qui partent le matin d'Otsû, tont le tour du lac et reviennent dans la nuit. Ils ont accaparé tout le trafic et fait disparaître le peu de voiliers qui s'y livraient autrefois. A Yokohama, des résidents à l'esprit spéculatif et à l'imagination fertile parlent avec enthousiasme de la fécondité du soi, du développement de l'industrie, de la surabondance des populations de ces régions lacustres qu'ils n'ont jamais visitées. A les en croire, les productions n'ont besoin que de débouchés. C'est une sorte de terre promise qu'il faut ouvrir à la civilisation et au commerce européens. Le gouvernement de Yedo, entrant jusqu'à un certain point dans ces idées, a envoyé, comme on l'a vu, un ingénieur anglais à Kiyôto. II est chargé de faire le plan d'un chemin de fer entre cette ville et Osaka et de s'occuper ensuite de le prolonger jusqu'à Tsûruga. Sans vouloir préjuger les développements dont l'agriculture et le commerce de cette partie du Japon peuvent être susceptibles, j'avoue que cette nappe solitaire, entourée de rochers, de rizières, et, au nord, de quelques planta-
lions de mûriers, que ce lac vanté, dont tout le tralic se tait par trois petits steamers, répond fort peu aux espérances brillantes des faiseurs de projets de Yokohama et aux sacrifices pécuniaires que ces projets, si on tente de les réaliser, entraîneront pour le trésor déjà épuisé de l'État *-
Un petit bateau nous transporte de l'autre côté du lac. En longeant le bord méridional, nous passons près des soubassements d'un grand château féodal. Le propriétaire, un des principaux daimios de la province, partisan des idées nouvelles, a demandé l'an dernier et obtenu facilement l'autorisation de démolir son vieux castel pour en mettre le terrain en culture. Partout on rencontre les symptômes du travail qui se fait dans les esprits.
Nous approchons de l'endroit où le Yodogawa sort du lac. Il s'appelle ici Setogawa et se dirige d'abord vers Test, baigne le pied des montagnes qui séparent Kiyôto du lac, traverse la province d'Udji dont il prend le nom (Udjigawa), revient vers l'ouest jusqu'à Fushimi pour couler ensuite vers le sud sous le nom de Yodogawa, et se précipite enfin près d'Ôsaka dans le Pacifique. A peu de distance de sa sortie du lac, il forme un îlot que le Tokaïdo traverse sur deux ponts. Ces ponts et ce lieu répondent très-
1. Ces informations sur le lac de Biva m'ont été données par les bonzes de Midèra, par le vice-gouverneur d'Otsù, et par quelques notables de cette ville. Elles se sont trouvées parfaitement identiques aux renseignements qu'on m'a fournis à Kiyôto et à Isbiyama. J"ai djnc tout lieu de penser qu'elles sont conformes à la vérité.
exactement à la description du docteur Kaempfer'. Nous passons sous l'un des ponts et, descendant le long des charmants rivages de Setogawa, nous arrivons à un petit village coquettement blotti au pied d'un rocher abrupt, enveloppé d'arbres énormes, et portant, sur sa cime, l'antique et célèbre temple de la montagne de granit^ Ishiyama.
Distance d'Otsù, deux ris ou cinq milles.
Le temple, dont la fondation se perd dans la nuit des temps, est, comme l'Asakusa de Yedo, consacré à la déesse Kwanon. Son ancienneté se démontre par la simplicité de la construction, la couleur gris clair du bois, l'absence de toute ornementation dans les colonnes qui supportent le toit. Mais, en consultant mes observations faites sur d'autres temples et les renseignements chronologiques qu'on m'a donnés, je ne puis croire que l'édifice actuel remonte au delà du douzième siècle. Un tempietto à deux toits superposés en guise de parasols, l'inférieur se terminant en coupole plate, me charme par l'élégance du dessin et le parti qu'on a su tirer de l'engrenage des poutres dont les extrémités sont sculptées et forment le seul mais riche et gracieux ornement de ce petit bijou. Le mérite de l'architecte est de n'avoir demandé au bois que ce qu'il comporte ; mais tout ce que l'on pouvait faire avec du bois, il l'a fait. Une maisonnette, élevée au-dessus du sol par des perches hautes de plusieurs pieds, renferme les archives ou le dépôt des Saintes-Écritures, et nous
1. En 1691. Voir Histoire du Japon, par Engelbert Kaempfer. La Haye, 1729, p. 201.
frappe par sa simple et ingénieuse construction. Je n'avais jamais rien vu de semblable. M. Enslie, qui a visité les ports de la Mandchourie et les établissements russes du Nord-Pacifique, croit reconnaître dans ce petit édifice le môme type que dans les chaumières de la Sibérie. S'il en est ainsi, le fait est extrêmement curieux et, comme tant d'autres choses du Japon, cette immense énigme non devinée encore, il pose des problèmes que personne ne sait résoudre.
De la cime où nous sommes on peut embrasser du regard la partie septentrionale du lac. Nous admirons, comme nous l'avons déjà fait à Kiyôto, les nuances claires, transparentes et douces de l'atmosphère.
Devant le temple nous rencontrons trois jeunes filles mises avec élégance et appartenant à la noblesse. En passant près de nous, elles détournent la tête et se dérobent derrière leurs éventails : précaution indispensable, au dire des fonctionnaires impériaux, pour des jeunes filles qui n'ont pas en^ core noirci leurs dents ni arraché leurs sourcils, la prudence exigeant que leur éblouissante beauté soit soustraite aux regards des barbares téméraires.
Le petit village d'Ishiyama paraît ce qu'il est, un simple Ueu de pèlerinage. Il consiste en une seule rangée de maisons adossées à la montagne et regardant la rivière. Presque toutes sont des auberges, très-bien tenues. Devant les maisons est une allée <le conifères nains et, de distance en distance, on voit des lanternes de pierre ou de petits autels qui
ajoutent au caractère essentiellement ecclésiastique du lieu. Çà et là, de petits hangars. On y vend des chapelets et'les images miraculeuses du sanctuaire. Des enfants jouent dans la rue ; les hommes, désœuvrés comme on Test en pareil endroit, se prélassent à l'ombre de petits pins. Les pèlerins vont et vien^ nent. Tout le monde regarde d'un air stupéfait mais non malveillant les deux êtres étranges commodément installés dans la véranda d'une maison de thé, et assis, non sur leurs talons, mais sur des chaises et autour d'une table ornée d'un vase rempli de fleurs. Ce sont les mêmes meubles dont nous avons fait la première connaissance à Fujimi et qui ont été jusqu'ici nos utiles et inséparables compagnons. Un calme profond règne dans l'air, sur l'eau et sur la terre. Tout respire le sanctitas îoci.
De retour à Olsù avant la nuit, nous recevons la visite du chi-ken-ji (gouverneur du ken). C'est un jeune homme taciturne et timide. Avant de parler ou de répondre à nos questions, il regarde avec inquiétude le dai-sanji qui est son bras droit, probablement son factotum, son mentor et son surveillant, l'être qu'il recherche, qu'il craint et qu'il déteste le plus, l'homme qui empoisonne ses jours^ et sans lequel en même temps ses jours de gouverneur seraient nécessairement comptés. Avec ce beau spécimen de haut fonctionnaire contraste la désinvolture et l'élocution facile du dai-sanji. Mais les deux se complètent, et je suppose qu'à Otsû, comme ailleurs, la chose publique marche tant bien que mal.
(26 septembre.) A sept heures du matin, nous rendons sa visite au chi-ken-ji, ce qui nous ramène au temple de Midêra, car c'est là qu'il s'est logé. Il occupe l'appartement du grand prêtre depuis que le gouvernement s'est emparé d'une partie du couvent sous les prétextes ordinaires : « on manque de place pour les bureaux, et les moines en ont plus quil ne leur en faut. De plus, le pontife fait de nombreuses excursions ; c'est un absentéiste. 5) J'ai commis l'indiscrétion de questionner le gouverneur sur cette matière, et le dai-sanji a eu la bonté de répondre. Ailleurs, dans les couvents supprimés, on vous donne les mêmes explications. Seulement, au Japon, on est plus franc. « Et le grand prêtre, dis-je au gouverneur, est-ce avec plaisir qu'il vous voit installé dans son appartement? » — Le ken-ji regarde son sanji d'un air effaré. Ce dernier répond en souriant : « Non, mais nous sommes les plus forts. »
Aujourd'hui, nous traverserons un pays qu'on me dit n'avoir été visité par aucun Européen.
Départ d'Otsù, à huit heures vingt minutes. Direction, sud-est. Arrivée au village Oiwaki, à neuf heures. Ici nous quittons le Tokaïdo pour nous diriger, à l'est, vers le district d'Udji, célèbre par son thé, le meilleur du Japon. Je voyage à cheval et il pleut à verse, mais la température est douce et agréable. Nous passons par un gros bourg, Daijingoji. On y voit un grand temple, au milieu d'un bois sacré fort étendu et entouré d'une belle muraille blanche. La route traverse constamment des villages et longe des enclos qui, derrière leurs murs
solides, abritent des bois et des temples. Tout porte le cachet de la prospérité et d'une civilisation ancienne et raffinée.
A onze heures, arrivée et halte à Tissômura, autre bourg très-considérable. Départ à midi. Une demiheure après, nous sommes à Ôwaku, cest-à-dire devant le portail d'un des temples bouddhiques les plus renommés. Il contient plusieurs cours, séparées par des murs, et un grand nombre d'édifices. Dans l'une des grandes salles est un autel, en forme le table, sur lequel se trouvent les objets ordinaires : un grand vase au centre avec une branche d'arbre ; devant le vase, l'encensoir ; de chaque côté, un petit et un grand flambeau ; et aux deux extrémités, des vases d'un dessin entièrement classique, contenant d'immenses bouquets de fleurs. Derrière l'autel, sur trois piédestaux isolés, d'un style qui rappelle le baroquisme italien du dix-septième siècle, s'élèvent trois statues de bois doré : Tune, colossale et occupant le milieu, représente Shaka, le Bouddha du Japon ; les deux autres, grandes comme nature, ses deux principaux disciples, Anan etKashu. Bouddha est assis. On ne lui a pas donné sa pose traditionnelle de quiétude ; il élève la main droite pour donner la bénédiction. Une grande auréole, en forme de conque eiliptiqiie, part du piédestal et s'élève comme une niche derrière le dieu. Les deux disciples sont absorbés dans l'adoration. Anan tourne le visage vers le maître et élève les mains appuyées l'une contre l'autre. Kashu a les mains pliées et la tète légèrement inclinée. Les poses et l'expression des physionomies peuvent se voir dans toutes les
églises catholiques. Le long des murs latéraux de la salle on voit assises, sur des estrades, dix-huit statues, neuf de chaque côté. Elles sont aussi de bois doré et grandes comme nature. Dans ces chefsd'œuvre de la statuaire japonaise se trouvent réunis tous les signes qui caractérisent l'art de cette nation : le respect de la vérité, le sentiment de la nature, la perfection technique, le goût de la contorsion, de la bizarrerie, du grotesque et V humour. Quelques-unes de ces têtes sont monstrueuses et vraies, terribles et risibles à la fois. Mais telles qu'elles sont, on ne saurait leur contester une valeur artistique.
Nous quittons le temple à une heure. Le temps s'est éclaîrci, et nous jouissons de la beauté du paysage composé toujours des mêmes éléments, auxquels, à partir d'Owaku, viennent se joindre les plantations de thé. Une haute digue les traverse et nous mène aux bords de l'Udjigawa qui, sortant ici brusquement d'une gorge étroite toute boisée, pénètre dans le pays plat pour ne plus le quitter avant de se jeter dans la mer.
En face est Udji, le chef-lieu du district qui produit le thé le plus renommé du Japon. Un bac nous transporte de l'autre côté. Avant de visiter les plantations nous prenons un peu de repos dans une jolie hôtellerie. Rien n'est plus laid que ces terrains consacrés à la culture du thé; des buissons raides €n échiquier; les intervalles remplis de fumier, et partout une odeur méphitique.
A Udji, nos gardiens d'honneur nous quittent pour retourner à Otsû. C'est une infraction grave à
leurs instructions, car ils devaient nous suivre à Ôsaka. Mais, grâce à l'éloquence de M. Enslie, nous en sommes débarrassés et respirons librement. On ne saurait se faire une idée de l'impôrtunité de ces gens. Ni pendant le voyage ni durant les haltes ils ne nous quittent un instant.
A trois heures et demie, départ en bateau. Les rivages s'aplanissent, la rivière s'élargit. Après avoir glissé doucement entre des îlots couverts d'herbes, nous passons sous le pont de Fujimi, et l'obscurité ne permettant pas à notre misérable canot de continuer, nous débarquons vers sept heures sur la rive droite du fleuve, qui déjà prend ici le nom de Yodogawa. De cet endroit solitaire au village de Yàvata on compte un demi-ri. Nos gens nous ayant précédés dans un autre bateau, M. Enslie se décide à garder nos effets en attendant les domestiques qui doivent déjà être au gîte et que je lui enverrai. Muni d'une lanterne, je pars seul avec deux de nos batehers. La nuit est obscure ; il pleut à torrents ; le chemin est une digue très-haute, à peine large d'un pied, baignée d'un côté par la rivière, de l'autre par un marais. Le terrain est détrempé. A chaque pas je glisse en laissant mes chaussures dans la boue. A la fin, l'un des hommes me charge sur ses épaules. Les mains appuyées sur le dos de son camarade qui le précède pour lui indiquer où il faut mettre le pied, toujours sur le point de rouler dans le fleuve qui bourdonne à gauche ou dans le marais qui s'étend comme un linceul à notre droite, trébuchant à chaque pas, ce brave homme avance pourtant sans tomber. Après une cavalcade qui a
duré vingt-cinq minutes, et qui m'a paru beaucoup plus longue, nous apercevons au loin un point lumineux: c'est l'auberge. J'y suis reçu avec grandes acclamations; hommes, femmes, jeunes filles m'entourent, me regardent avec curiosité, m'adressent mille questions que je ne comprends pas, me comblent de soins et d'amabilités. En un clin d'œil, malgré mes protestations, je suis, coram populo, dépouillé de mes habits ruisselants, et plongé dans une baignoire remplie d'eau chaude; il y avait de quoi faire cuire un homard ; puis on me jette de l'eau froide sur le corps. C'est la méthode japonaise, et elle est excellente. On m'enveloppe d'une tunique neuve de l'aubergiste et on me dépose sur la natte de la chambre d'honneur. Quelques tasses de thé d'Udji, servi bouillant, achèvent de me restaurer. Distance d'Otsû, huit ris ou vingt milles.
(27 septembre.) Nous descendons rapidement la rivière. A midi nous avons atteint les premières maisons d'Osaka, à une heure et demie, nous débarquons dans le quartier des étrangers. Gela donne une idée de l'étendue de la troisième ville de l'empire.
Pendant que notre petite djonque glissait doucement entre les rives bucoliques du Yodogawa, couché au fond du bateau, je repassai dans mon esprit les trésors d'art que j'ai eu la bonne et rare fortune de voir, et j'inscrivis sur mon calepin les réflexions suivantes ;
Kiyôto, Kamàkura, Yedo, possèdent les temples les plus renommés par leur antiquité, leur richesse et la beauté de leur construction. Les sanctuaires de Kamàkura ont été en partie détruits. Parmi les tombeaux, ceux de la Shiba tiennent le premier rang et sont, il me semble, avec le château de Taïko-Sama et ses deux temples à Kiyôto, les chefs-d'œuvre les plus parfaits de l'art japonais. Autour des deux capitales de l'Ouest et de l'Est se groupent un grand nombre de sanctuaires de premier ordre. Les districts à l'est de Kiyôto, entre le lac de Biva et l'entrée septentrionale de la vallée du Yodogawa, sont parsemés de bois sacrés et de temples. Le temple d'Ôwaku en est la perle. A Xikkô, au nord de Yedo, il y a deux tombes de shoguns, et, à l'est de Kiyôto, à un endroit dont le nom m'échappe, des tombes de Mikados cjue je n'ai pu visiter Mais, sauf ces deux nécropoles, bien inférieures, me dit-on, à la Shiba, j'ai vu les monuments les plus célèbres du Japon. Quant aux diverses productions des arts, Kiyôto en est le grand foyer ; Yedo ne tient que le second rang. Jai pu voir et examiner une foule d'objets de tout genre. Nagasaki exerce, pour ainsi dire, le monopole de la fabrication des vases, qui d'ailleurs, dans l'état actuel de cette branche d'industrie, ne peuvent guère être comptés parmi les objets d'art.
Maintenant, résumons nos impressions!
Architecture. — Le mot est peut-être ici mal appliqué. Le temple, le château fort, le palais, la maison bourgeoise et la hutte du pauvre se composent des mêmes éléments : un plancher élevé de quelques^
pieds au-dessus du sol, — précaution nécessaire contre l'humidité et les reptiles; — puis, au moins, quatre poutres verticales et un toit très-lourd. Les murs mitoyens sont des châssis de papier glissant sur des coulisses ; le mur d'enceinte est remplacé par des volets en bois qu'on place et qu'on ferme pendant la nuit. Dans les temples, châteaux et yashki, il y a, de plus, un véritable mur de pierre et de ciment. Tout le reste est en bois. C'est la construction la plus primitive possible, et en même temps la plus conforme aux exigences du cHmat, aux ressources et à la situation financière de la nation. Elle résiste mieux que les maisons murées des Européens a^x typhons et aux tremblements de '<:erre. Elle est plus exposée aux incendies; mais, qu'elle soit endommagée ou détruite par le feu, par le vent ou par des convulsions du sol, le mal est réparé, à peu de frais, promptement et facilement. Le terrible typhon du 24 août de cette année avait détruit à Yedo toute la partie basse du faubourg de Takanawa; il avait fait aussi de grands dégâts à Yokohama, dans la ville européenne et surtout aux bluffs. Un des édifices du gouvernement anglais, occupé par le juge, était à moitié découvert et menaçait ruine en dépit et peut-être à cause de la solidité de ses murs. Les travaux de réparation dureront des mois et causeront des frais considérables. La reconstruction des maisons de Takanawa était presque terminée lorsque, neuf jours après le désastre, je revins à Yedo. Une architecture, dans le sens ordinaire du mot, n'existe donc pas au Japon, mais on s'adapte aux circonstances et l'on possède
au plus haut degré l'entente de la matière que l'on emploie : le bois ^
Sculpture. — Les plus grands chefs-d'œuvre qu'elle ait produits sont, dans mon opinion, le Daibutsu, près de Kamâkura, œuvre de bronze, et les statues de bois d'Ôwaku, enfin, à un autre point de vue, les figurines représentant les quarante-sept ronins. Celles qui sont exposées dans l'enceinte de l'Asa-» kusa, méritent aussi d'être mentionnées.
Le sculpteur grec de l'âge d'or visait à la beauté absolue, et tâchait de réaliser l'idéal de la beauté humaine. Les grands maîtres italiens de la haute renaissance suivaient des tendances complexes. Eux aussi cherchaient la beauté idéale, mais avec une arrière-pensée : ils voulaient, ils devaient subordonner la beauté au symbole exprimant indirectement les idées dominantes du temps ou de l'individu qui avait commandé l'œuvre. Ainsi, par exemple, Michel-Ange, chargé de faire le tombeau de Jules II, compare ce pape à Moïse qui devient sous les mains du maître le symbole de l'inspiration divine et de la force surhumaine. En contemplant cette création unique, on se sent comme saisi de frayeur. On baisse le regard tout surpris et intimidé par le spectacle du surnaturel. La beauté et la vérité sont sacrifiées au sublime. Le sculpteur
1. Au printemps 1872, un incendie détruisit un grand quartier d'Yedo. Le gouvernement ordonna que les maisons fussent lebâties dans la forme européenne. Cette innovation suppose un changement de climat, une transformation totale des mœurs du pays, et, de plus, des moyens pécuniaires qui font défaut.
japonais tâche de rendre les affections de Tame : la quiétude absolue de Shaka (Bouddha), l'extase ou le profond recueillement de ses disciples, une douce eten môme temps caustique mélancolie, la peur, la colère, la haine, la surprise, la gaieté, rarement la tendresse. Le corps nu, le grand problème de la statuaire antique, n'a aucun intérêt pour lui; il ne le reproduit qu'à titre de portrait. Mais quand il s'y met, il réussit. Non qu'il ait étudié l'anatomie dont il ignore jusqu'au nom, et d'ailleurs on ne touche pas un cadavre sans être souillé ; mais il a constamment sous les yeux des corps vivants occupés à tendre leurs muscles, soit en soulevant des poids, soit en maniant la rame, et non des modèles dont la pose est toujours forcée. Aussi ses œuvres, tout imparfaites qu'elles sont à d'autres points de vue, brillent-elles par une qualité qui fait souvent défaut à notre statuaire moderne • elles ont de l'animation, de l'animation vraie. En général, l'artiste japonais cherche la vérité et non la beauté pour elle-même. A l'exemple du peintre et du poëte, le sculpteur est humoriste. Mais son humour se fait sentir moins dans les attitudes que dans le choix des sujets et dans l'expression des visages. Il exagère, mais avec mesure et avec goût. Dans la reproduction des animaux il est passé maître; il sait donner à leur physionomie et même à leur pose le reflet des passions et affections humaines. On ne peut regarder ces produits d'une imagination tout à la fois bizarre, profonde et enfantine, souvent d'une étonnante maestria technique, on ne peut les regarder sans rire ; seulement ce rire est contenu par la sur-
prise et tout prêt à se convertir en tristesse. Mais c'est précisément ce qui constitue l'humour. On saisit, en même temps, le côté comique et le côté sérieux ou triste des choses. Il en résulte un conflit de sensations qui piquent la curiosité et caressent l'œil; de là une légère tension de l'esprit jointe à une agréable agitation de l'àme. C'est comme l'aigredoux, le chaud-froid de la haute cuisine. De toute façon c'est un grand raffinement, qu'on est étonné de trouver dans une nation à demi barbare.
Orfèvrerie. Bronzes. — C'est surtout à Kiyôto que ces deux arts se sont le mieux conservés. Les bronzes destinés à l'Europe, et exposés à Yokohama, me paraissent très-inférieurs. C'est de la pacotille, dont tout l'intérêt autrefois consistait dans la difficulté qu'il y avait à se les procurer, mais qui aujourd'hui n'a plus aucune raison d'être.
Peinture. — Elle s'occupe du ciel, de l'enfer, de la terre, des créatures animées et inanimées. La théogonie indienne, en passant des bords du Gange en Chine, de Chine en Corée, de Corée au Japon, a laissé en route une partie de ses terreurs et s'est accommodée au génie de ce peuple enfant, qui aime à rire et à pleurer en même temps. De plus, le temps a marché. Les Dieux ont quitté les hauteurs éthérées de l'Olympe, et, sils ne sont pas encore descendus aux derniers échelons, si aucun Offenbach japonais ne s'est encore trouvé pour les faire danser aux sons profanes de son archet sacrilège, il n'en est pas moins vrai que les jours de leur règne semblent comptés. Je n'ai pas rencontré un seul homme de quaUté qui, à propos de religion,
ne m*ait tenu exactement le langage des grands seigneurs philosophes du siècle dernier : « Shaka, les Dieux, bah! invention des prêtres! nous nous moquons bien et des prêtres et des Dieux ; mais c'est bon pour le peuple. » On conçoit qu'avec de tels Mécènes, l'art religieux, la peinture et la sculpture sacrées ne peuvent guère fleurir. On fabrique toujours et on vend aux gens du commun, à raison d'un demi-tempo, quantité d'images de Dieux courroucés, aux visages rouges ou verts, assis sur un dragon, vomissant des flammes, brandissant leurs sabres, se livrant des combats à outrance. Mais les gens à tunique de taffetas, surtout les lettrés, en font fi. J'ai pu m'en convaincre plus d'une fois en bouquinant à Yedo et à Yokohama. Laissons donc de côté le ciel et l'enfer, ou plutôt le purgatoire, car le bouddhisme n'admet pas de peines éternelles. Passons à la vie actuelle, à l'art de la peinture, telle qu'elle s'exerce aujourd'hui, sans exclure les vieux tableaux que j'ai vus et dont aucun ne m'a semblé antérieur au dix-septième siècle. Tout ce que j'ai dit des sculpteurs s'applique aux peintres, avec cette nuance que, chez ces derniers, Vliumour dispose d'un champ plus vaste et s'ingénie à étendre son règne. Mais là aussi l'exagération et le goût de la contorsion sont contenus par le respect de la vérité et le désir évident de copier la nature.
Il est un point que je ne puis passer sous silence. On pense généralement en Europe que la perspective n'est pas connue des artistes japonais. J'ai vu et j'ai mentionné plus haut de petits chefs-d'œuvre,
trois tableaux anciens, de l'époque de Taïko-Sama, qui constatent le contraire. Comment croire que des artistes si habiles à reproduire et à copier exactement la nature, n'aient pas d'yeux pour les effets que produit la distance? C'est inadmissible. Sans doute ils ignorent les lois de la géométrie et par conséquent les strictes règles de la perspective, tout comme les sculpteurs n'ont aucune idée de l'anatomie, ce qui ne les empêche pas de modeler assez correctement ; mais si les peintres voulaient, ils pourraient, j'en ai cité les preuves, reproduire avec plus ou moins d'exactitude les éléments d'un paysage tels qu'ils se présentent à l'œil. Il y a en Europe une foule de paysagistes qui n'ont pas étudié la perspective, mais qui, par intuition ou par l'habitude de copier, parviennent à fournir des dessins corrects. Pour ma part, je pense que le peintre japonais s'écarte volontairement des règles de la perspective. Chez nous, l'art s'est mis au service de l'Église, de l'État, du monde riche et élégant, et des classes aisées. Ici, le peintre travaille pour tout le monde; il veut et doit être compris du peuple. Or le peuple de tous les pays s'entend fort peu à la perspective. De la part de l'artiste comme de son public, la perspective suppose et exige un certain travail mental et une certaine culture de l'esprit. Mettez sous les yeux d'un paysan une vue de son village : la fontaine, le quinconce, et, au-dessus, la flèche du clocher. Le paysan, tout ahuri, aura de la peine à reconnaître ce qu'on lui montre, et il sera mécontent de ne pas voir figurer dans ce tableau l'église tout entière, la mairie, tel ou tel édifice qui
fait la gloire des habitants. Vous avez beau lui expliquer que cela est impossible, puisque ces objets sont cachés par les arbres et par la fontaine. Il n'en sera pas moins choqué. Maintenant, pour satisfaire ce brave homme, montez sur un point culminant. De là vous découvrez tout le village. Vous pouvez en réunir sur votre toile ou sur votre papier les principaux édifices. Mais gardez-vous bien de les représenter tels que vous les voyez, c'est-à-dire à vue d'oiseau. Le villageois n<) comprendrait rien au raccourci des objets. Il faut donc pour le satisfaire mettre de côté les règles de la perspective. Cela est encore plus nécessaire dans les intérieurs, si goûtés du public japonais, car ici l'artiste doit réunir dans un petit espace plusieurs groupes de personnes, et, à moins de les peindre de haut, l'un masquera l'autre. Cette explication n'est qu'une hypothèse, et c'est comme telle que je la consigne dans mon journal. Mais j'affirme que les peintres japonais connaissent ou ont connu la perspective.
Il y a la peinture d'histoire, de paysage, et d'éventail. Quant aux objets laqués et aux vases de porcelaine modernes, ils n'ont plus aucun titre à être rangés parmi les productions de 1 art. La peinture d'histoire, en dehors des sujets mythologiques qui ont été appréciés plus haut, perpétue, selon les formes traditionnelles, des faits et des événements connus du peuple. Viennent ensuite les illustrations des romans à la mode, des tableaux et des images parfaitement honnêtes représentant des situations qui ne le sont guère. Un grand nombre de tableaux
et d'images ne contiennent qu'une tête ou une figure de femme. Ce sont toujours des portraits, le plus souvent de courtisanes, faits pour leurs adorateurs. Il ne viendra à l'esprit de personne de commander qu'on lui peigne une figure de femme rien que pour sa beauté, une Gabrielle d'Estrées, à moins d'en être le Henri IV. Ces tableaux, comme les vieux laques, passent quelquefois dans le commerce. On peut les acheter par occasion, mais ils ne doivent pas leur origine au culte de la beauté abstraite, à un sentiment artistique; ils la doivent à des relations et à des motifs personnels.
Les paysages, dessin et coloris, sont inférieurs à la figure; mais comme portrait collectifs si on me passe cette expression, ils sont inappréciables. Je possède un grand nombre de dessins coloriés, assez grossièrement faits et dont les motifs ont été recueillis dans les rues de Yedo. Ce ne sont pas des 'oues. J'ai vainement cherché les lieux qu'ils peuvent représenter. Ces lieux n'existent pas, mais le peintre rend admirablement le caractère général de son sujet. Maisons, ponts, canaux, arbres, figures, tout y est. En regardant ces dessins on se retrouve à Yedo. Même comme ressemblance, toujours au point de vue général , les plus belles photographies de M. Beato, à Yokohama, ne sauraient soutenir la comparaison.
La peinture d'éventail mérite une attention particulière, car ses produits se répandent dans toutes les classes de la nation, depuis le Mikado jusqu'aux pauvres koulis. C'est une industrie, mais c'est aussi un art, où se retrouvent quelques-uns des signes
caractéristiques de la statuaire et de la peinture japonaises. Le bon marché en est la première condition. S'il y a des éventails de grand prix, je n'en ai pas vu. Les éventails sculptés en ivoire que parfois en Europe on fait passer pour japonais, viennent de Chine. Les images peintes sur papier, qui se vendent à des prix minimes, représentent toutes sortes de sujets : des scènes de roman, le Fujiyama, les plantes et arbres du Japon, les quatre saisons, les travaux des cultivateurs, les temples de Yedo et de Kiyôto, les plans de ces villes, et autres motifs divers.
C'est tout naturellement avec ces images que l'on couvre les éventails. Mais il en est d'autres excessivement simples, fort gracieux, qui excitent la curiosité et frappent l'esprit par le contraste entre l'exiguïté de l'objet principal et l'immensité qui lui sert de fond et de cadre. Par exemple une cigogne tenant un poisson dans son bec. Elle rase les vagues de la mer dont l'horizon se dérobe à la vue, ce qui augmente l'impression de l'infini. Autre éventail : le ciel étoile, ou le ciel sombre avec le soleil couchant d'un côté,- et la lune qui se lève de l'autre; un, deux ou trois petits oiseaux s'envolent; on se demande où ils vont. L'effet est toujours celui de la curiosité mêlée aune sorte d'inquiétude; et il est produit avec les éléments les plus simples : un petit morceau de papier triangulaire, de l'encre de Chine, tout au plus trois ou quatre couleurs. Ajoutez que ces petits chefs-d'œuvre se vendent quelques centimes. J'ai donc raison de dire que l'art pénètre dans le peuple.
On a déjà vu * qu'il est cultivé par les classes élevées, et qu'on trouve des artistes parmi les femmes; mais j'ai fait remarquer qu'il y a là plutôt un simple jeu de l'esprit, où l'on emploie certains motifs appris par cœur et variés selon les inspirations du moment. Je ne crois pas me tromper en pensant que les motifs qui défrayent ici l'art moderne, sauf quelques grotesques représentations de poteaux de télégraphes, de locomotives, d'étrangers en costume européen et avec des favoris roux , appartiennent au passé. Aujourd'hui on n'invente plus. Ce don semble épuisé, signe caractéristique de décadence. Au reste, pour constater cet amoindrissement, on n'a qu'à comparer ce qui se fait aujourd'hui avec les produits de l'art ancien, dont les plus beaux se trouvent évidemment en Europe, où ils ont été envoyés par les Hollandais de Deshima.' Les Japonais eux-mêmes reconnaissent le fait; mais Fexplication qu'ils en donnent est superficielle comme eux. Les gens riches, disent-ils, ne payent plus comme autrefois. Pour vivre, l'artiste doit produire beaucoup, et par conséquent travailler vite. Il n'a plus le temps de bien faire. Si cela était vrai, ce serait la suite, non la cause, de la décadence. Les amateurs payent encore très-cher, la preuve en est dans les prix élevés des belles choses qu'on fait à Kiyôto. Mais la vérité, c'est que les gens riches n'aiment point à acheter des œuvres médiocres au même prix que donnaient leurs pères pour des chefs-d'œuvre. Partout on cherche le nouveau, et