‹ Promenade autour du monde, 1871Chapitre 29 sur 85 · VI · texte numérisé non relu

VI

Du 28 septembre a\i ':. -.ctobre.

Le Papenberg. — Deshima. — Les chrétiens indigènes. — Situation politique du Japon.

(28 septembre.) Après une journée fort agréablement passée à Hiôgo avec le consul anglais M. Gower et avec ses amis, je m'embarque dans la nuit à bord du steamer américain Neiv-York, capitaine Furber, l'un des hommes les plus aimables que j'aie rencontrés sur les mers.

(29 septembre.) Le New-York a appareillé à trois heures du matin, et s'est aussitôt engagé dans la mer intérkure. Au lever du soleil je suis sur le pont. Des deux côtés surgissent des îlots coniques. Au sud se développent les hautes montagnes de l'île de Shikoku.

A deux heures nous sommes devant Mehara, situé sur le continent, c'est-à-dire sur l'île principale appelée par les Européens Niphon. On passe devant le grand yashki , d'aspect féodal, du prince de Kishiu : pour l'œil, c'est un mur percé, à égale dis-

lance, de grands portails. Le prince y est; des hommes armés fourmillent aux approches du château et sur la plage. Tout près de là est le han, le cheflieu du fief. A bord, autour de moi, on se demande si tout cela ci^ulera réellement comme les murs de Jéricho devant les nouvelles ordonnances de Yedo. Le New-York continue de son pas réglementaire : dix milles à l'heure. Les éléments du paysage, renommé à juste titre pour son indéfinissable beauté, sont toujours les mêmes. La mer , aujourd'hui comme une glace, devient tour à tour lac et fleuve. Partout d'innombrables volcans éteints, flanqués de blocs arrondis qui ressemblent aux flots de l'Océan. Une végétation abondante les recouvre de pied en cap. Les parois des gorges sont relevées en terrasses et converties en champs ; les crêtes des rochers, panachées d'arbres. Entre leurs troncs, on voit le ciel; comparés aux montagnes, les arbres se présentent comme des géants. Et pourtant, contemplées à travers le prisme de l'atmosphère voilée et humide, les montagnes paraissent éloignées et fort élevées. Effet d'optique étrange et fantasque, qui explique certaines bizarreries apparentes de la peinture japonaise. Bien souvent ce qui nous paraît bizarre n'est qu'une reproduction fidèle de la nature. Sur la plage, au fond de mille petites baies, blanchissent des villes, des bourgs, des hameaux de pêcheurs. Des bateaux fourmillent dans les anses et le long des petites jetées qui avancent dans l'eau. Au-dessus des toits, se profilent les flancs de la montagne! Des escaliejrs taillés dans le roc mènent au temple, enseveli dans le feuillage épais du bosquet

sacré. Parfois les sons lugubres et solennels du gong appelant les Dieux rompent le silence qui plane sur le lac.

(30 septembre.) La plus belle partie de la mer intérieure est le détroit de Shimonoséki, connu en Europe par l'attaque des escadres anglaise et française ^ Par malheur nous l'avons franchi quelques heures avant le lever du soleil. En revanche, la journée d'aujourd'hui est, plus encore que celle d'hier, riche en magiques tableaux, qui, composés des mêmes éléments , varient toutefois à chaque tour de roue de notre bateau. La mer s'élargit, les horizons s'étendent. Au sud les contours de l'île Firando, célèbre par les prédications de saint François-Xavier, surgissent plus fantastiques ; les montagnes de la grande île de Kiushiu, qui jouent un si grand rôle dans l'histoire du jour, forment un arrière-plan plus imposant; les rochers éparpillés dans la mer et percés à jour par des grottes où s'engouffrent les vagues sont plus nombreux et plus escarpés. Quelques-uns, dépourvus de toute végétation sur leurs flancs, mais couronnés d'épaisses touffes d'arbres gigantesques, détachent leur silhouette noire sur le ciel lumineux et ressemblent à la tête d'un géant aux cheveux ébouriffés, que la main d'un maître aurait hardiment tracée sur une feuille de papier gris. Un de ces îlots est rayé de haut en bas. Ce sont de profondes crevasses habitées par des milliers d'oiseaux blancs.

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