‹ Promenade autour du monde, 1871Chapitre 4 sur 85 · En juin · texte numérisé non relu

En juin

SALT-LAKE-CITY. \k^

si cruellement éprouvée, si près en apparence de sa dissolution. Cependant les actes de violence conlinuent. Dans quelques-uns de leurs établissements, leurs maisons sont brûlées, leur bétail enlevé, leurs récoltes détruites. L'intervention timide, peut-être peu sérieuse, des autorités reste sans effet. Une proclamation du sheriff du comté de Hancock trace un sinistre tableau des scènes de dévastation. «Pendant que j'écris, dit-il, la fumée monte aux nuages. On n'épargne ni veuve, ni orphelins. » Le gouvernement de rillinois envoya des milices, mais leur commandant ne tarda pas à déclarer aux mormons qu'il n'était pas en mesure de les protéger; que la populace était décidée à les expulser; qu'il ne leur restait qu'à s'expatrier. Ce fut alors que les chefs prirent la résolution d'émigrer au lac Salé et d'y envoyer des pionniers. Ceux-ci, conduits parBrigham Young, se mirent en route dans les premiers jours de l'année ^ Un millier de familles suivit en février. C'est le commencement du grand exode. Pendant que le président des apôtres avançait péniblement avec ses cinq cents pionniers, Nauvoo, la principale place de la secte dans l'Illinois, fortifiée à la hâte, eut à soutenir un siège régulier. Les ennemis des mormons s'étaient militairement organisés, avaient de l'artillerie et leur livrèrent de fréquents combats. Enfin, le 17 septembre, à la suite d'un bombardement qui avait duré plusieurs jours, les assiégés évacuèrent la ville et se réfugièrent de l'autre côté du Mississipi. Les vainqueurs, après avoir pillé à

cœur joie, brûlèrent le tabernacle, qui avait coûté un demi-million de dollars, et beaucoup de maisons particulières. Tout cela se passait pour ainsi dire sous les yeux du gouverneur de l'État qui, il est vrai, avait fait notifier aux mormons, par le commandant de ses forces, son impuissance à les protéger. Cependant, après avoir cédé à l'armée des États-Unis, alors en guerre avec le Mexique, ses meilleurs hommes, le fameux bataillon mormon; après avoir provisoirement établi dans le Nebraska (à Florence) les mille familles qui l'avaient suivi, Brigham Young, qui n'avait guère dépassé Council-BlulTs sur le Missouri, revint sur les bords du Mississipi. Il s'agissait d'organiser l'émigration du gros des siens. Dieu lui avait fait la grâce d'une révélation. Il avait vu en rêve un rocher conique qui s'élevait sur les bords d'un lac. C'est vers ce point, Ensign-Peak^ qu'il se dirigea. Il jugea nécessaire d'examiner les lieux et se mit en route, suivi seulement, cette fois, de cent quarante pionniers. Parti au printemps^, il arriva en juillet sur le lac Salé, et y jeta les fondements de la Nouvelle Jérusalem. Dans les derniers jours de l'année, il revint. Pendant ce second voyage, tous ses chevaux furent enlevés par des Sioux, et le prophète et ses saints obligés d'aller à pied. Enfin le moment était venu pour la masse des mormons de s'ébranler^ Il s'agissait de parcourir les prairies de Nebraska, de franchir les défilés des Montagnes Rocheuses, de traverser le grand désert américain, c* est-à-dire le haut plateau situé entre

ces montagnes et la chaîne des Wahsatch, cnfiii de descendre dans le bassin du Salt-lake qu'avant lexpédition de Brigham personne n'avait vu, excci)lé quelques « voyageurs » et quelques trappers. Or, à les en croire, c'était un désert salé entourant une sorte de mer Morte, entouré lui-même de rochers qui s'élevaient à la hauteur de douze à quinze mille pieds, et, de l'autre côté du lac, d'une autre chaîne de montagnes également escarpées et également arides. Quant à l'eau, elle était saumâtre; quant à la végétation, elle manquait absolument, sauf quelques misérables buissons, du sage-brush, et, en été, quelques fleurs sauvages dévorées, à peine écloses, par les locustes, qui, avec les ours des montagnes, avec les serpents des prairies, avec les tribus guerrières et cruelles des Utah et des Soshones, se partageaient la domination de ces contrées inhospitalières. Probablement les informations recueillies sur les lieux par Young étaient moins défavorables, puisque la transmigration fut résolue. On se mit en mouvement en plein hiver, formant plusieurs caravanes; hommes, femmes, enfants, en wagon, à âne, en brouette, à pied, se dirigèrent vers les bords du Missouri et de là tout droit sur les Montagnes Rocheuses. La distance à parcourir était de quinze cents milles et le chemin traversait presque consl animent un pays dépourvu de toutes ressources. La misère, les privations, la mortalité éprouvaient cruellement, sans pouvoir les dompter, le courage, la persévérance, la richesse d'expédients du prophète, la résignation, la patience, l'aveugle foi des fidèles. Depuis l'exode des Israélites, This-

ioirc n'a pas eu à enregistrer une semblable entreprise. Enfin ceux dont les os ne jonchaient pas les sentiers parcourus, en débouchant un soir d'un défilé qui a conservé le nom (V Emigration canon, aperçurent à leurs pieds le lac, la vallée, la rivière que par analogie avec la terre promise ils appelèrent Jourdain : le tout reconnaissable au promontoire conique que Dieu avait révélé à son élu, et qui porte pour cette raison le nom de Ensign-peakK

Avoir conçu cette idée, l'avoir exécutée en perdant un grand nombre d'hommes, mais sans perdre la confiance d'un seul de ceux qui survivent, ce fait qui appartient à l'histoire suffirait pour immortaliser le nom d'un souverain, d'un capitaine, d'un prophète.

Brigham Young réunit ces trois qualités. Prophète tout en ayant garde de faire de la prophétie, il règne sur les consciences; souverain, il exerce sans aucun contrôle le pouvoir le plus absolu ; capitaine, il a organisé des milices qui forment une force respectable, et comptent pour beaucoup dans l'hésitation du gouvernement central à ramener ce potentat au respect de la loi.

Les trois premières années étaient encore fort pénibles. Georges Smith, l'historien, m'a dit que lui et sa femme, comme d'ailleurs tout le monde, se virent réduits au tiers de la quantité de nourriture jugée nécessaire pour l'homme. Souvent, pendant des semaines, ils vivaient de racines.

1. Utah appartenait alors au Mexique. Cédé plus tard aux Etats- Unis, un acte da congrès y établit, en 1850, un gouvernement territorial, et Bringliam Young fut nommé gouverneur d'Ulah. Il exerça ces fonctions jusqu'en 1857.

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L'œuvre de la prédication dans le pays des gentils, dont les commencements remontent à l'année 1837, fut reprise avec plus de vigueur ; mais on ne faisait de prosélytes qu'en Angleterre, surtout dans le pays de Galles, en Australie et, dans une moindre proportion, en Scandinavie. Les contingents de l'^yiemagne, de la Suisse et d'autres pays où des missionnaires de Young ont prêché sont minimes. Auprès des Chinois, des Indiens, des Cingalais et des Malais, la prédication du livre des mormons a complètement échoué. Br4gham Young choisit ses missionnaires selon ses inspirations. Il lui est arrivé plus d'une fois d'accoster dans la rue un individu qu'il connaissait à peine. Suivant une inspiration soudaine, il lui enjoint de partir, le charge d'une mission apostolique en Europe, en Australie, dans les îles de l'Océanie, et l'homme ainsi désigné quitte sa femme, ses enfants, sa ferme, sa boutique et part. Ces émissaires se mettent en rapport avec les populations les plus ignorantes et les plus pauvres soit des grandes villes d'Angleterre, foyers de vices et de misères comme tous les grands centres de population, soit des campagnes galloises dont les habitants, semblables en ce point à leurs frères irlandais, ont l'esprit particulièrement tourné vers l'émigration. D'après le témoignage unanime des personnes qui, pendant mon séjour à Salt-lake-City, ont bien voulu me donner des informations sur cette étrange communauté, les Européens qui en font partie sont, sous tous les rapports, inférieurs aux classes infimes des populations américaines des campagnes et même des villes de l'Est.

Les missionnaires mormons ne s'adressent donc jamais aux personnes riches ou seulement aisées, jamais aux hommes instruits, mais toujours et exclusivement aux pauvres et aux ignorants. Ils se recrutent parmi ceux qui sont nés dans la misère ou qui y sont descendus par leur faute ou par la faute des circonstances ; qui n'ont rien à perdre, qui ne peuvent que gagner en s'arrachant au milieu moralement et physiquement vicié où ils vivent. C'est un des faits qu'il faut avoir présents pour comprendre la grande et subite expansion de la secte.

C'est à ces gens qu'ils prêchent, et voici ce qu'ils leur disent : Dieu est une personne de chair et de sang à r instar de l'homme. Il a les passions de l'homme, mais en toutes choses il est parfait. Il a créé Jésus-Christ par les voies naturelles. Le père et le fds se ressemblent, avec cette seule différence 'que le père a l'air plus âgé. L'homme n'est pas la création de Dieu, car il existe de toute éternité. Il n'est pas né dans le péché et n'est responsable que de ses propres actes. Il se sanctifie par le mariage. 11 y a des dieux, des anges, des hommes et des esprits. Il y a une résurrection dans l'autre monde, lequel d'ailleurs n'est qu'une continuation de l'existence actuelle des hommes. Dieu est en communication directe avec le prophète. Ce que dit et lait le prophète est dit et fait par inspiration. Les évèques ont aussi le privilège de linspiration, mais à un moindre degré. De toutes les religions, celle des mormons est la plus parfaite, mais les gentils ne sont pas nécessairement damnés.

Est- il possible que la prédication de pareils dog-

mes frappe les esprits, touche et enflamme les cœurs, attire en un mot des quartiers les plus malfamés de Londres, des chantiers de Liverpool, des pâturages du pays de Galles, les trois à quatre mille convertis qui arrivent tous les ans sur les bords du lac Salé? C'est tout à fait inadmissible. Il n'est pas vrai, comme certains auteurs l'ont prétendu, que la nouveauté de ces doctrines agisse puissamment sur les imaginations. Ce serait peut-être possible si ces prosélytes étaient des fanatiques. Mais la théologie est la moindre de leurs préoccupations. Ce sont des gens qui se trouvent dans le dcnùment, et qui cherchent à en sortir. Si les missionnaires de Brigham Young n'avaient pas autre chose à leur offrir que la continuation dans un autre monde, auprès de Dieu qui est leur semblable, de l'existence misérable qui leur est tombée en partage ici-bas, est-il à présumer qu'ils adopteraient avec tant de ferveur les préceptes du livre des mormons? N'est-il pas plutôt probable qu'ils tourneraient le dos aux missionnaires?

Mais ceux-ci ont encore autre chose à leur dire. Après avoir promis, ce que presque toutes les religions promettent, la félicité dans une vie future, ils font ce qu'aucune religion ne fait, ils leur ouvrent déjà, pour cette vie terrestre, les plus brillants horizons. A la seule condition du travail, niais d'un travail modéré, ils leur garantissent pour un avenir très-rapproché toutes les jouissances auxquelles le cœur humain peut aspirer, que le hasard n'accorde qu'à ses privilégiés, qu'il leur a, à eux, si obstinément refusées.

Voyez cet étranger qui pénètre dans une humble demeure, — béni soit le jour où il en a franchi le seuil ! — Après avoir très-sommairement et trèsbrièvement exposé les articles de foi, il se répand longuement sur les occupations des mormons, sur les avantages, sur les profits merveilleux qu'ils recueillent, soulève en un mot le rideau lugubre qui jusqu'ici a assombri la triste existence de ses auditeurs, évoque devant leurs regards avides une vision enchanteresse, éveille toutes leurs convoitises, promet de les satisfaire toutes, leur montre au loin, par delà des mers, par delà des plaines sans limites, par delà d'effroyables rochers, le ghore du nouveau Jourdain, les deux lacs argentés de la Bible, les montagnes de la Nouvelle Judée, la Terre Promise où ils trouveront ce qui les a constamment fuis, — le bonheur. Ici, leur dit-il, vous êtes des esclaves, esclaves de la misère, sinon d'un maître, d'un patron. Dans la vallée des Saints, c'est l'indépendance qui vous attend ; l'indépendance, l'aisance certainement, la richesse peut-être. Plus d'assujettissement, plus de privations, plus de soucis ! Dans ce monde comme dans l'autre, vous êtes des gen& pourvus. Puis, s'adressant à la jeunesse avec ce sourire particulier aux mormons, avec le sourire sinistre du prophète, il parle des plaisirs enivrants du harem, peint la beauté des filles de Deseret, leur promet des femmes à discrétion, développe en un mot la théorie de la pluralité. Comparez, dit-il en finissant, ce que vous êtes avec ce que vous serez, et choisissez !

Comment ces pauvres malheureux, à moins d'être

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retenus par les convictions chrétiennes qu'ils n'ont pas, comment résisteraient-ils à des promesses si brillantes? De plus, dès qu'ils ont donné leur adhésion, les banquiers de Youngles munissent de l'argent nécessaire pour payer la traversée. A New- York, une feuille de route leur est donnée. Des lettres facilitent le voyage, et, plus heureux que les émigrants ordinaires, ils sont sûrs de trouver secours et protection dans les différentes stations de leur long itinéraire.

Ici, je dois insister sur le fait important, expliqué, j'espère, dans les lignes précédentes, et confirmé par des témoignages impartiaux et dignes de foi, le fait, dis-je, C{ue les prosélytes, à part quelques exceptions très-rares, ne sont pas amenés dans le bercail de Young par un mouvement de fanatisme, par la soif de la vérité, par un de ces accès d'extase ou de scrupule qui parfois troublent les âmes, mais purement et simplement par des motifs mondains, par le désir d'améliorer leur existence. Sous ce rapport, ils ne se distinguent pas des autres émigrants. L'élément religieux n'entre pour rien dans leur conversion.

Suivons maintenant ces néophytes dans leur nouvelle patrie. Les voilà arrivés. Les évêques et quelques elclers procurent du travail aux bien portants, donnent des secours aux malades, des vivres à tous, pourvoient enfin à leurs premiers besoins, en attendant qu'on puisse leur assigner les terrains quils mettront en culture. Young avance des matériaux pour la construction des maisons, des adobes (briques séchées au soleil), des planches, des usten-

siles. La valeur du terrain concédé et de tous les objets fournis est calculée en dollars, et inscrite dans le livre des dettes. L'acquittement se fait par termes ; en outre, la dîme, conforme à la dixième partie du revenu brut de la ferme, est prélevée pour les besoins de l'Église.

Il serait trop long d'entrer ici dans le détail des arrangements entre le créancier qui est Young, et le débiteur qui est tout le monde. Il suffira de dire que la majorité des mormons ne sont pas parvenus et ne parviendront jamais à s'exonérer complètement. A force de travail, ils gagnent leur vie ; ils peuvent, ce qui est déjà rare, se créer une existence aisée; mais il est extrêmement difficile de faire des économies; aussi y a-t-il fort peu de riches. La rareté du numéraire et la difficulté de se procurer de l'argent des États-Unis, forment une autre source d'embarras, et ajoutent à la gêne qui est l'état normal de cette société. Il y a deux ans, c'est-à-dire avant l'achèvement du chemin de fer, Utah était encore une prison, parce que les moyens de s'en éloigner faisaient défaut; et, quoique à un moindre degré, il continue de l'être. Pour quitter Utah, les Saints doivent solder leurs dettes; pour les solder, il faudrait vendre leurs fermes; pour les vendre, il faudrait trouver des acquéreurs capables de payer argent comptant et en monnaie des Etats-Unis. Or, il n'y a dans Utah qu'un seul homme qui se trouve dans ces conditions, c'est Brigham Young. Mais Brigham Young a précisément le plus grand intérêt à ne pas facili ter les ventes. Le secret de sa puissance religieuse et politique consiste en grande partie, non exclusi-

vement, comme je le démontrerai, dans la nalure de ses relations financières avec la majorité des mormons, lesquels, à degrés divers, sont ses débiteurs. Ainsi, on le voit bien, les missionnaires, en promettant l'indépendance, ont menti. Les mormons vivent non-seulement dans la dépendance de Young, ils sont de fait ses prisonniers.

Mais, chose étrange, Fémigrant, au lieu de l'indépendance, a trouvé ici ce qui lui manquait en Europe, lorsqu'il embrassait la confession des Saints : il a trouvé la foi. Oui, lui, l'incrédule de la veille, incrédule au moins par rapport à sa nouvelle religion, croit aujourd'hui fermement, aveuglément : il croit au prophète, à Brigham Young. Comment se rendre compte de ce fait aussi étrange qu'incontestable, que personne n'a pu m'expliquer, mais que tout le monde confirme, et qui d'ailleurs s'impose par lui-même ; car, pour s'en convaincre, on n'a qu'à regarder autour de soi, à causer avec le premier venu que l'on rencontre dans les rues de la Nouvelle Jérusalem?

Élucidons, s'il est possible, ce point si obscur et pourtant si essentiel, puisque, si on parvient à y porter la lumière, on aura trouvé la clef de l'énigme, on comprendra le mormonisme.

Pour simplifier, j'écarte momentanément l'iniluence que le chemin de fer, ouvert il y a deux ans, exercera, qu'il exerce déjà sur cette communauté. Je ne m'occupe pas davantage de la découverte plus récente des mines d'argent dans les monts W^ahsatch et de la grande affluence de chercheurs de métaux précieux qui en a été le premier

résultat. J'en parlerai en son lieu. Considérons d'abord la société des mormons, telle qu'elle existait encore au début de l'année 1869.

A cette époque, Brigham Young se trouvait à l'apogée de sa puissance. On peut dire, sans exagération, qu'à létat normal, le prophète, tant que le prophète est Young, est le maître absolu des âmes et des corps des croyants. Cette société n'admet que des croyants. Celui qui fait défection à la foi se place hors la loi. Ses biens sont confisqués, lui-même contraint de s'enfuir, et, comme la fuite est impossible, de venir à résipiscence, de faire pénitence, de recommencer la vie, seulement de la recommencer sans sa ferme, ses ustensiles, son bétail qui restent confisqués. En ce qui concerne les hérétiques actifs, dangereux, ils disparaissent. Quelquefois on a trouvé leurs cadavres. Le peu de gentils qui demeurent ici ne sont que tolérés et encore leur existence est-elle peu enviable. Malheur à celui qui oserait faire la cour aune jeune fille mormone! On lui briserait les os. Cela s'est vu plus dune fois. Ajoutez à ceci la difficulté d'approcher de ce lieu, lïmpossibilité de le quitter sans le consentement du prophète, et avouez que l'isolement est complet.

Jai dit que Brigham Young est maître des âmes et des corps. Ceci est à prendre à la lettre. Quant aux âmes, il dispose des volontés et des consciences, il dispose des pensées, car il leur a donné une certaine direction, et il sait les y maintenir. D'ailleurs, qui est-ce qui pense dans l'Utah? On croit, on travaille, on jouit, mais on ne pense pas. Le tabernacle, le dimanche ; la ferme ou la boutique, peu-

daiit la semaine; le théâtre et le harem, tous les soirs. Cela suffit. Il ne reste pas de temps pour la réflexion. Tout se fait par inspiration. C'est Dieu qui inspire, et l'inspiré c'est Brigham Young. Dans toute sorte d'affaires, d'embarras, de doutes, on s'adresse à Young. Quelquefois il garde le silence : c'est qu'il n'a pas d'inspiration; mais, s'il parle, on est convaincu que l'on a entendu la parole de Dieu. Brigham ne passe pas pour le Dieu incarné, mais c'est tout comme. C'est pour cela que je dis quïl dispose des âmes.

Maintenant pour les corps ! Il concentre dans ses mains les fils de toutes les affaires et de tous les intérêts matériels. Il exploite le terrain, et son terrain est le territoire d'Utah, grand, je crois, comme la moitié de la France ; il exploite les forces physiques et les facultés mentales de deux cent mille personnes. Depuis le temps des Pharaons, le monde n'a pas vu de monopole semblable i Aussi passe-t il pour un des individus les plus riches des États-Unis. On lui suppose une fortune de plus de douze millions de dollars. Il domine les marchés, il règle les prix des denrées. Il trace des roules et perçoit des péages énormes. Après les avoir créées, il intervient dans toutes les activités de la vie. Il les exploite toutes. Avec sa force armée, ses milices parfaitement équipées et exercées, avec l'aide du télégraphe qu'il a fait construire et qui relie les différents établissements de rutah, lesquels, sauf celui de Corinne, sont tous aux mormons, il se fait obéir par les siens, craindre par l'opposition encore très-faible, et ménager par le gouvernement central de Washington. De

plus, il a (il avait encore il y a deux ans) l'immense avantage d'être géographiquement inaccessible.

Enfin une justice sommaire, en partie occulte, entourée dun prestige quasi-religieux, complétait, avant l'établissement à Salt-lake-City d'autorités judiciaires régulières, le pouvoir inouï de cet homme. Est-ce trop dire qu'il dispose des corps ? Mais il y a encore un autre point de vue auquel cela peut se soutenir.

Brigham Young n'a jamais eu la réputation d'un saint, dans le sens habituel du mot; mais aucun de ses amis et confidents n'a pu prévoir que, prétextant des ordres émanant de Dieu, il oserait imposer aux mormons les doctrines et pratiques de lo polygamie.

Une nuit^, il eut une révélation qui, malgré son prestige si grand, jeta, pendant quelque temps, le trouble dans les consciences de ses dociles coreligionnaires. Dieu lui avait inspiré 4e retour à la vie patriarcale, à la pluralité des femmes. Pour étouffer l'opposition, il réunit des délégués représentant les différents établissements d'Utah, environ deux mille anciens, et produisit une prétendue révélation que Joë Smith aurait eue une année avant sa mort. Sous le titre de Révélation sur le mariage céleste, l'historien George Smith a publié ce curieux document dans ses Réponses à des questions citées plus haut. La veuve et les fils 'de Joë, comme on a vu, soutiennent que la pièce est apocryphe. On a eu soin de la rédiger dans le style du Vieux

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