‹ Promenade autour du monde, 1871Chapitre 5 sur 85 · En · texte numérisé non relu

En

Testament. Jéhovah n'a pas marché avec le lemps. 11 en est encore au langage qu'il a tenu à Abraham, mais ce qu'il dit est nouveau. Voici une analyse des parties essentielles : Si un homme épouse une femme sans l'intervention de l'oint du Seigneur, lui et elle, devenus des anges au paradis, seront les domestiques des bienheureux et resteront célibataires in seiernum. Ceux qui se marient conformément à la loi seront des dieux ! Joë Smith est déclaré descendant d'Abraham. Dieu a donné ses commandements à Abraham, et Sarah lui a donné Hagar. Pourquoi? parce que c'était la loi. Hagar fut la source d'une nombreuse descendance. Abraham a-fr-il péché ? Non. Abraham eut des concubines qui engendraient des enfants. David eut des femmes et des concubines, et il fit bien, parce qu'elles lui avaient été données par Nathan et par d'autres prophètes qui avaient la clef, le pouvoir de donner des femmes. David n'a péché qu'en épousant la femme d'Uriah, Salomon et Moïse eurent aussi plusieurs femmes. La femme dont le mari a commis un adultère peut épouser un autre homme, pourvu qu'elle soit vertueuse. Sur ce point, Dieu se réserve, dans chaque cas, de renseigner le prophète Joë, qui alors pourra autoriser et bénir le mariage. Si Joë reste fidèle à la loi, Dieu lui donnera, dans ce monde, des maisons, des champs, des femmes, des enfants, et des couronnes dans l'éternité. Le prêtre qui a épousé une vierge, peut, s'il le désire, e'n épouser une autre pourvu que la première y consente. S'il lui plait d'en épouser dix, en vertu de cette loi, il peut le faire sans commettre d'adult^ère. Si l'une de ses

femmes se donne à un autre homme, elle est adultère et doit être détruite, car elle et ses compagnes ont été données au prêtre pour multiplier le genre humain.

A l'aide de ce document, Brigham Young obtint l'assentiment de l'assemblée. Elle adopta le principe de la polygamie qui fut déclarée devoir et privilège, lequel privilège ne pouvait cependant s'obtenir que par un commandement spécial de Dieu. Il résulte de la révélation faite à Joë Smith que Dieu donne ou refuse le privilège par l'intermédiaire de son prophète, aujourd'hui Brigham Young, qui, avant de . rendre son arrêt, examine le cas ou le fait examiner par ses évêques. Sur la conduite d'une jeune fdleet d'un jeune homme avant le mariage, sur d'autres questions de même nature, c'est Brigham qui, en arbitre suprême, rend l'arrêt au nom et par ordre spécial de Dieu, et c'est Dieu qui, dans chaque cas, lui fait connaître sa volonté. Bref, au monopole que le prophète exerce sur les vivres, sur les denrées, sur les produits du sol, enfin sur les bras et sur la sueur des hommes, il réunit le droit d'ingérence dans les relations de famille les plus intimes. La prospérité matérielle, la paix domestique, la réputation de chacun dépend de son bon plaisir. Loin de moi d'insinuer que Young abuse des pouvoirs énormes que lui accorde la loi, la loi qu'il s'est donnée lui-même. J'écarte la question des personnes. Le système est monstrueux et sans exemple dans l'histoire du genre humain.

Plus un seul homme est avancé dans les grades * de la hiérarchie, plus son devoir l'oblige d'user du

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privilé^^e de la pluralité. Brigham Young possède, à l'heure qu'il est, seize femmes, sans en compter seize autres, appelées scellées, sealecl. Quelques-unes de ces dernières vivent avec lui conjugalement, d'autres sont des veuves ou de vieilles filles qui, par ce moyen, espèrent devenir, dans l'éternité, ce qu'elles ne sont pas ici-bas, les épouses réelles du prophète. Georges Smith, Ihistorien, a cinq femmes; les autres apôtres se contentent de quatre; aucun n'en a moins de trois.

Il est entendu qu'on ne doit pas épouser plus de femmes qu'on ne peut en nourrir ; mais, on réalité, ce sont très-souvent les femmes qui entretiennent le mari par le produit de leur travail. C'est surtout le cas des gens pauvres. Si un homme a deux épouses, chacune occupe une chambre séparée, rarement dans la même maison. Poui' cette raison , les fermes se composent ordinairement de deux cases. Les femmes exercent leur métier, pourvoient elles-mêmes à leurs besoins, et, pour attirer le mari, sacrifient leurs petites économies en lui préparant de temps à autre un modeste festin. Les femmes actuelles du prophète, non les scellées, occupant, dans la ruche, bee-Jùve, c'est ainsi que s'appelle sa maison, des appartements séparés. Elles sont toutes censées gagner leur vie par le travail, dînent à la même table, et sont, pour toutes choses, placées sous un régime d'administration et de contrôle strictement bureaucratique. L'un des gendres de Young, en même temps son secrétaire, le petit bossu qui m'a reçu dans le parloir du prophète, est chaigé de ce département, et s'acquitte de ses fonctions délicates avec

ordre et impartialité, sauf les faveurs exceptionnelles que lui imposent parfois les caprices changeants du maître.

Maintenant cjnel est le sens du mot sealing? Qu'estce quune femme scellée? Je n'ai eu ni le temps ni l'occasion, ni, je l'avoue, l'envie de faire un cours de théologie mormone ou de vérifier les informations confuses, contradictoires et probablement exagérées, contenues dans les livres et journaux qui ont traité de cette matière. Il paraît qu'on scelle une femme à son mari pour cette vie et pour la vie future. Une femme peut aussi épouser un défunt; il serait même permis, mais je ne sais pas si cela s'est vu, cju'une femme fût scellée à deux maris vivants, à l'un pour cette vie, et à l'autre pour le paradis : toujours avec intervention du prophète ou des évêques. Enfin, c'est l'ignorance et la crédulité exploitées sous l'invocation de Dieu au profit de la luxure. Détournons les regards de ce triste spectacle.

Les enfants pullulent à Salt-lake-City. On en voit partout. C'est même un des traits caractéristiques de cette villeetde tous les établissements mormons. Ils sont bien tenus, décemment vêtus, et fréquentent tous l'école; mais la plupart de ceux que j'ai vus m'ont paru déUcats, sinon chétifs. L'autorité domestique est absorbée par l'autorité du prophète. Les pères savent à peine le nombre et les noms de leurs enfants. Le président en a quarante-huit, sans compter les morts. Son dernier baby a cinq mois! Un jour il se promenait dans les rues ; une rixe entre deux gamins attira son attention. Il inteiVint en appliquant avec sa canne une leçon assez rude à l'un

des petits tapageurs. L'opération terminée, il lui demanda : De qui es-tu fils? et l'enfant répondit : I am président Young's boy. En effet c'était l'un des quarante- huit.

De quelque côté qu'on envisage, ici même, la polygamie, on ne rencontre que des germes de destruction : pour la famille d'abord, pour la société ensuite. Mais les premières victimes sont les femmes. Celles que j'ai vues avaient toutes l'air triste et intimidé. Dans leur intérieur, elles n'occupent pas la place due à l'épouse. Les hommes évitent de parler d'elles et de les faire paraître devant les étrangers. On dirait qu'ils ont honte d'elles ou plutôt d'euxmêmes. Les compagnes de l'Arabe ou du Turc n'ont jamais connu la sphère élevée que le christianisme a conquise à la femme. Mais ces pauvres mormones sont descendues de la place qu'elles occupaient naguère; ce sont des dégradées, et c'est la dégradation qui se lit sur leurs visages mélancoliques et flétris.

Brigham jouit d'honneurs plus que royaux, puisqu'il est regardé, sinon adoré comme une divinité. Peu de temps avant mon arrivée, il avait accompli sa soixante-dixième année. A cette occasion, il fut complimenté, dans sa ruche, par les apôtres, les évêques, les anciens. L'un d'eux, en le haranguant, lui donna le titre de souverain. «Yous vivrez, ajoutait-il, pour voir le jour où tous les rois de la terre viendront ici vous demander conseil. « Le journal officiel s'empressa de publier cette allocution.

Le dimanche, Brigham Young prêche quelquefois au tabernacle. D'après les témoignages unanimes

que j'ai pu recueillir, ces sermons sont un mélange de citations incohérentes de la Bible, de dénonciations etd'insinuations haineuses, de personnalités, de phrases onctueuses et banales. Le langage est vulgaire, parfois injurieux, toujours empreint du cachet de la plus crasse ignora ice. Pas l'ombre d'éloquence naturelle. Depuis quelque temps, le prophète, choisissant de préférence la polygamie pour thème de ses homélies, répondait indirectement aux attaques de la presse américaine qui est en ceci l'écho fidèle de l'opinion publique aux États-Unis.

Affectant la tolérance en matière de religion, il a ouvert le tabernacle aux prédicateurs de toutes les confessions et sectes. Un ministre anglican de passage, revêtu d'un surplis, s'est prévalu de cette autorisation. Après lui, Brigham, enveloppé d'un drap de lit, monta en chaire au milieu des rires de l'assemblée et tint un discours bouffon, sorte de parodie grossière du sermon qu'on venait d'entendre '.

En résumé : l'absolutisme porté à ses dernières conséquences et personnifié dans le chef de la religion. De la part des sectaires, la foi la plus entière en la personne du prophète. Aucun culte, car les courts sermons du dimanche, les quelques chants au tabernacle ne méritent pas ce nom. En général, parlant des masses, aucune préoccupation, aucun sentiment religieux, ou plutôt les sentiments religieux concentrés dans le culte fanatique de Brigham Young. Le travail et la foi, proclamés principe sou-

1. J'ai trouvé ce fait raconté je ne me rappelle pas dans quel journal ou livre. On me Ta confirmé sur les lieux.

verain. Le travail , nécessairement manuel et nécessairement forcé, poussé à l'extrême, car on doit vivre et, en outre, acquitter les dettes qu'on a contractées avec le président (ce travail excessif explique les progrès rapides et merveilleux de la colonisation). Un monopole qui embrasse tout et s'étend à tous, exercé et exploité par le prophète. Intervention de ce dernier, ou personnelle, ou par l'intermédiaire des évoques, dans les relations de famille les plus intimes, dans les affaires privées, de commerce et autres. Dans tous les moments difficiles et critiques, recours aux oracles de Brigham Young. Enfin la polygamie, déclarée devoir et privilège, et pratiquée depuis vingt ans.

Telle est l'essence du mormonisme.

Labour and faith, travail et foi, voilà la devise, voilà les deux paroles que Brigham Young a constamment à la bouche, et qui, en effet, expliquent tous ces phénomènes si étranges. Mais quels secrets mobiles ont fait naître la foi dans le cœur de ceux qui ne la possédaient pas au moment où ils embrassaient les nouvelles croyances ? Comment cette transformation s'est-elle opérée en eux? Comment se faitil que des hommes qui, en quittant leur patrie, ne croyaient à rien, à peine arrivés dans la vallée des Saints croient à tout, à tout ce qu'il plaît à Young de leur faire croire? Les mormons vous disent: c'est linspiration. Ce n'est pas une explication. Mais cellf que vous donnent les gentils ne vous satisfait pas davantage. Je ne me suis pourtant pas laissé décourager. J'ai continué à questionner, à observer, et voici les conclusions auxquelles je suis arrivé.

Les commencements du mormonisme ressemblent à ceux de toutes les autres sectes. Chez un certain nombre de personnes, les besoins spirituels, la soif de secours surnaturels, le désir ardent de se rapprocher de Dieu, qui dorment au fond du cœur de tout être humain, du plus élevé comme du plus abject, se réveillent de loin en loin soudainement et inopinément. Plus ces réveils sont rares, plus ils sont violents, semblables en ceci à une écluse longtemps fermée et qu'on vient d'ouvrir. Les eaux se précipitent avec impétuosité ; puis, quand elles se sont écoulées, l'équilibre se rétablit et, avec l'équilibre, le calme. C'est l'histoire des fameux revivais. C'est aussi l'histoire. de l'origine des sectes, surtout en Amérique, dans cette société tout absorbée par les préoccupations matérielles et qui a si peu de moments à donner à la méditation. Les besoins moraux, si longtemps négligés, la voix de la conscience, si longtemps étouffée, le repentir, le désespoir s'emparent soudainement des âmes. On demande des consolations, et on les accepte des mains du premier venu. A ces moments apparaissent toujours des hommes tout prêts à se mettre à la tête du mouvement, à le diriger, à le maîtriser, à l'exploiter sïls peuvent. Ce sont probablement des sycophantes, souvent des fanatiques, quelquefois l'un et l'autre. Mais l'hypocrite manque des lumières de la foi, le fanatique des lumières de la raison. Les mauvaises passions, la cupidité et la sensualité s'en mêlent. Comment s'étonner alors qu'on aille tout droit à l'absurde et au monstrueux? A l'instar de tant d'autres sectes, c'est dans ces conditions qu'est

né le mormonisme. Les premiers d'entre ses adeptes, ceux que dirigeait Joë Smith, nommé fripon par les uns et saint par les autres, étaient certainement des convaincus, des fanatiques. Ils étaient de plus des Américains. Ils ont formé le milieu moral dans lequel sont accueillis les arrivants d'Europe.

La grande migration vers le lac Salé fait époque dans l'histoire de la secte. C'est elle qui a consolidé le prestige et l'autorité du Moïse moderne. A travers mille périls, au milieu d'affreuses privations, mais toujours guidé par cet homme merveilleux, on arrive enfin et on trouve les lieux exactement tels que Dieu dans des visions les avait fait connaître à son élu. Décidément, Brigham Young est un être surnaturel. Si ce n'est pas un dieu, il est bien près de Dieu. Et après tout, qu'est-ce que Dieu? Les mormons ne s'en inquiètent pas trop, et d'ailleurs le prophète leur enseigne que l'homme est l'égal de Dieu. Certes, aucun ne l'est plus que lui. C'est évident, c'est clair, tout le monde le pense, tout le monde le répète, tout le monde le croit. Malheur à celui qui se permettrait d'en douter!

Voilà le milieu qui s'est formé dans la vallée des Saints, l'atmosphère qu'on y respire et qui ne tarde jamais d'exercer son empire sur le nouveau débarqué. Comment en serait-il autrement? Il n'a rien de ce qu'il faudrait pour s'en défendre. Il est ignorant, pauvre, et, en se déclarant mormon, il a renoncé à la reUgion dans laquelle il est né. Ce n'est pas dans les dogmes de la foi par lui reniée qu'il ira chercher des arguments contre les erreurs de la secte qu'il vient d'embrasser. De plus, il a brûlé ses vaisseaux.

Désormais, il appartient corps et âme au Président. Il fait donc comme tout le monde, il ferme les yeux et il devient croyant, croyant en Brigham Young. Les femmes galloises qui forment la presque totalité, ou du moins la très-grande majorité des immigrés de leur sexe, sont, me dit- on, particulièrement ignorantes et superstitieuses. Elles poussent leurs maris dans cette direction et les y maintiennent. D'ailleurs, une fois entré dans cette voie^ comment s'en écarter, puisqu'il n'y en a pas d'autre? L'œil du prophète est ouvert. 11 veille sur la pureté de la foi, et les anges vengeurs, les Danites, sur les apostats. On ne peut guère s'exagérer l'importance du milieu où l'on vit; et plus un milieu se ferme contre le dehors, plus son action est puissante. Des médecins attachés à un hôpital d'aliénés m'ont assuré qu'ils deviendraient fous eux-mêmes s'ils étaient enfermés dans l'établissement pendant un certain temps. Le duel, parfaitement explicable comme ordalie ou comme guerre entre particuliers, est, dans le sens moderne, tout ce qu'il y a de plus absurde. Celui qui refuse un défi est déshonoré. L'homme insulté est déshonoré; mais si, après l'insulte, il reçoit des mains de l'insulteur un coup d'épée ou un coup de feu, il est réhabilité. C'est insensé; mais^ sauf la jeune génération en Angleterre qui s'en est affranchie, ce préjugé subsiste encore comme article de foi, à des degrés divers il est vrai, dans les différentes sphères de la vie. En Allemagne, par exemple, il est inconnu dans le peuple; la bourgeoisie en fait peu de cas ; mais on le voit profondément enraciné dans la noblesse, dans l'armée et les universités,

c'est-à-dire dans les classes et corporations qui sont ou ont été privilégiées. Or, qui dit privilégié, dit, dans la limite et par le fait du privilège, séparé du reste des citoyens. Pénétrez dans telle ou telle coterie où l'on s'occupe de littérature, de peinture, de musique. Vous y trouverez établi le culte, prenons un exemple, de la musique de l'avenir. Osez élever le moindre doute, énoncer le plus léger scrupule, et vous êtes à l'instant même jugé, condamné, exécuté, c'est-à-dire exclu. Si vous mettez du prix à conserver vos entrées dans le temple, il faudra vous convertir, vous incliner devant la divinité qu'on y adore, l'adorer à votre tour, ce que vous faites d'abord en vous reprochant secrètement votre hypocrisie; mais bientôt, si vous continuez à vous approcher de ces autels, si vous vous abstenez d'en encenser d'autres, la grâce de la foi descendra sur vous ; vous croirez en Wagner, et, si votre naturel incline à l'enthousiasme, vous serez prêt à donner votre vie pour la musique de l'avenir. C'est le cas de la grande majorité des hommes. Pour résister à l'empire de l'atmosphère qu'on respire, si cette atmosphère n'a pas de communication avec le dehors, il faut, outre un fond de principes, un jugement très-juste et une certaine élévation de caractère. Ces qualités sont clair-semées partout; comment s'étonner qu'elles fassent défaut aux pauvres catéchumènes accaparés et dirigés annuellement par les émissaires du prophète vers les régions naguère inaccessibles et hermétiquement fermées de la Nouvelle Jérusalem?

C'est ainsi que je m'explique ce phénomène si

étrange de la conversion soudaine de gens qui chez eux n'avaient ni foi ni loi, en croyants je ne dis pas fervents, mais naïfs, convaincus et aveuglément dévoués à la personne et aux doctrines du chef des mormons.

Les cas de défection étaient il y a encore deux ans extrêmement rares. On a vu par quels moyens les récalcitrants furent retenus ou ramenés dans le bercail. Depuis l'ouverture du chemin de fer, des ministres anglicans et presbytériens ont pu, sans courir de dangers sérieux, se vouer, à Salt-lake-City, à leurs labeurs apostoliques ; mais c'était de la peine perdue, en ce sens que les hommes qui se déclaraient prêts à quitter la secte, se montraient dépourvus de tout sentiment religieux et de tout sens moral. De mormons croyants et de bons travailleuçs qu'ils étaient aussi longtemps que la main de fer de Young les contenait, ils devenaient, du moment où ils s'en affranchissaient, de francs incrédules et d'incorrigibles vauriens. Ce fait, qui est constaté, a sa signification. C'est la contre-épreuve de l'inanité des doctrines des Saints. Dans cette société, les éléments moraux font évidemment défaut. La force brute est tout. Otez la contrainte, et vous ne voyez que des êtres descendus aux derniers échelons de la dégradation humaine.

L'influence du chemin de fer et, à la suite de la découverte des mines d'argent, l'irruption des mineurs qui date à peine de deux mois, se font déjà sentir de différentes manières. D'abord le régime de lerreur sous lequel gémissaient les quelques gentils qui avaient eu le courage de s'établir et la

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résignation de vivre dans la vallée des Saints, a complètement disparu. D'hilotes, les chrétiens sont devenus indépendants. Ils vantent leur force et portent la tête haute. Bientôt ils seront une puissance. La petite ville de Corinne, fondée par des gentils, il y a quelques années, à soixante milles au nordouest de Salt-lake-Gity, est devenue un foyer d'opposition, où se rencontrent les dissidents dirigés par les fils de Joë Smith, les ennemis personnels de Crigham Young, et tous ceux qui désirent secouer le joug du président et, en même temps, se soustraire par la fuite à leurs obligations pécuniaires.

Même au sein de la communauté, la situation est bien modifiée. Les émigrants non mormons apportent des capitaux, ouvrent des négoces, étendent tous les jours leurs opérations. Au fait, tout est changé. On n'entend plus parler de jugements ni d'exécutions occultes. Plus de cadavres de mormons apostats; plus d'anges vengeurs! Les jeunes filles commencent même à se mettre en état de rébellion. Elles se prononcent hautement contre les pratiques de la pluralité, et se jurent mutuellement de ne jamais prendre de maris polygames. La Ruche aussi semble être envahie par l'esprit d'insubordination. Le fils aîné a déclaré à son père qu'il ne considérait pas comme légitimes les enfants issus des mariages ultérieurs. Enfin le mormonisme approche évidemment d'une crise. Brigham semblerait la pressentir, et, malgré son grand âge, envisager sérieusement l'idée d'un second exode, soit vers les déserts d'Arizona, soit vers l'une des îles de l'Océanie.

A Washington, on hésite encore à s'occuper de la question des mormons, mais l'opinion publique exige de plus en plus une intervention active et énergique du gouvernement central. Les obstacles matériels qui s'y opposaient n'existent plus. Rien n'empêche le président Grant d'envoyer des troupes par le chemin de fer et de mettre fin à un état de choses que tout le monde déclare incompatible avec les lois existantes, avec les mœurs et l'esprit du siècle. A ceci on répond, dans la Maison Blanche, que le mormonisme, dépourvu de toute vitalité, est condamné à une fin prochaine ; qu'il disparaîtra avec Brigham Young, qui est un vieillard ; qu'il serait donc impolitique de hâter sa dissolution, et qu'il vaut mieux le laisser expirer d'une mort naturelle. Telles sont à ce moment les dispositions du gouvernement central, mais telle n'est pas l'opinion des masses, et tout semble indiquer que, cédant à cette pression qui va en augmentant, le général Grant finira par mettre Young en état d'accusation et par intervenir militairement dans le cas très-peu probable où le prophète oserait faire appel à ses milices.

Quel est l'avenir de cette grande communauté ? Disparaîtra-t-elle avec son chef? Autour de moi, je vois que tout le monde en est convaincu. Et, en effet, logiquement parlant, si les événements suivaient toujours les règles de la logique, cela ne serait guère douteux. Supposons donc que le fait de la dissolution soit accompli. Quelle sera la situation morale et sociale des débris de ce grand corps réduit alors à Tétat de cadavre? Ce sera une société

sans foi et sans loi. Sans foi, puisque cette foi se concentrait dans un seul objet : la personne de Brigham Young qui n'existera plus. Sans loi, car c'est lui qui non-seulement l'avait donnée, mais qui seul a pu la faire observer, et Brigham Young n'existera plus. Cette société fondée sur le prestige moral et sur la force matérielle, illimitée, impitoyable d'un seul homme, que deviendra-t-elle lorsque cet homme aura disparu? Aucun autre, quand bien même un successeur de la trempe de Young se trouverait, ce qui est fort problématique, ne pourra le remplacer. Le mormonisme aura expiré avec son prophète. Aucune résurrection de la secte dans ses formes actuelles ne sera possible. La force des choses, un concours de circonstances, l'établissement du chemin de fer, la découverte des mines, l'affluence de citoyens américains, l'intervention du gouvernement central qui tôt ou tard aura lieu, l'indignation de l'opinion publique y mettront obstacle. Alors la paisible vallée des Saints pourrait bien devenir le théâtre d'une lutte hideuse de tous contre tous, des fils de la première femme surtout contre les enfants de la deuxième et de la troisième épouse. Les liens de la famille viciée dans son essence par les effets de la polygamie, seront violemment brisés ; la propriété de chacun sera mise ea question. Ce sera la guerre intestine, l'anarchie, le chaos.

Je ne sais si tout ceci arrivera ; mais certes ce seraient là les conséquences naturelles et logiques de la dissolution violente et soudaine de l'État fondé par Brigham Young. C'est ce qu'on semble crain-

dre à Washington. De toute façon, c'est la principale des considérations mises en avant par ceux qui s'élèvent contre une intervention du gouvernement.

Les 7 et 8 juin.

Corinne, le type d'une ville cosmopolite. — Pow-Wow, sur la rivière de l'Ours. —Excursion dans les montagnes. — Copenhague. — Définition du rowdy.

Les trois jours à Salt-lake-City ont passé vite. La vie matérielle, il est vrai, laissait à désirer ; mais qu'y a-t-il de plus attachant que de feuilleter un livre rempli d'informations et de pensées nouvelles, d'en pénétrer le sens secret qui n'est pas toujours très-facile à saisir, et d'être secondé, dans cette tâche qui est un délassement plus qu'un travail, par des personnes instruites, sympathiques et empressées de satisfaire votre curiosité? Le commandant du camp Douglas, le chief-justice^ le juge, ont bien voulu se mettre à ma disposition, parcourir avec moi les environs, et répondre aux mille questions que je leur adressais. Le soir, assis à la véranda de l'hôtel, je suis sûr de voir bientôt arriver le docteur. Il pousse son fauteuil à côté du mien, étend

ses membres, cherche et trouve à la fm une pose convenable selon les goûts du pays, reprend exactement où il l'a laissé le matin le fil de ses récits tantôt émouvants, tantôt burlesques, toujours palpitants d'intérêt, et, j'aime à l'espérer mais je n'oserais l'affirmer, conformes aussi à la vérité. Parfois, au clair de la lune, nous nous hasardions dans les sentiers qui bordent les ruisseaux ; mais, comme nous écrasions à chaque pas d'immenses crapauds qui s'y promenaient comme nous, force nous était de préférer le plancher surélevé de la véranda. Vers neuf heures, la compagnie nombreuse mais taciturne qui s'y est rassemblée après le souper se retire. L'ancien Townsend seul reste encore. Ce stylite d'un nouveau genre, assis comme dans la matinée au bout de la terrasse, à la même place et dans la même attitude, se livre évidemment à de profondes méditations. Sa silhouette noire, qui rappelle un acrobate suspendu à son trapèze la tête en bas, tranche sur le rideau clair du feuillage de l'avenue, argenté par la pleine lune.

L'aimable chef de la gare d'Ogden m'avait promis de venir me chercher, et il tint parole. C'est en sa compagnie que j'ai quitté la capitale des mormons pour reprendre la route du Pacifique. Et nous voici à Corinne, l'ennemie jurée de la Nouvelle Jérusalem. De Rome à Carthage en trois heures ! Tout le territoire d'Utah est aux Saints. Corinne seule, cette épine dans la chair du mormonisme, a osé tenir tête à Brigham Young, porter haut le drapeau des gentils, accorder même quelquefois un asile aux transfuges, aux apostats assez heureux pour avoir

échappé aU glaive vengeur des Danites. Tdche périlleuse, presque désespérée il y a deux ans encore, mais assez facile aujourd'hui, puisque le chemin de fer a mis cette ville naissante à la portée et sous la protection du gouvernement de Washington.

Deux notables m'attendent à la station. Ce sont des juifs des bords du Rhin, l'un propriétaire de l'hôtel le plus renommé de Corinne, l'autre son aide. Ce dernier réunit les fonctions de boucher, de premier commis, — car le maître tient une boutique d'articles de tout genre, — de garçon en chef et de cocher d'omnibus. De plus, il aspire à la main de la fille du patron. Tout cela m'est exposé pendant qu'on me hisse dans le char à bancs qui, conduit par le jeune homme, fait la navette entre la gare et la ville. Nous arrêtons devant VHotel de la Métropole, petit taudis en planches, situé dans Main-street, la grande et unique rue de Corinne, la seule du moins qui mérite ce nom. La maison est comble; la grande salle qui sert en même temps de boutique et de magasin, remplie d'acheteurs. A côté, dans la cuisine, la maîtresse du lieu, belle et jeune encore, aidée de sa fille, est occupée à préparer le souper. La recherche de la mise de ces ladies me frappe. J'admire surtout les dimensions colossales de leurs chignons. Devant la porte de la maison se sont réunis des personnages importants, les autorités judiciaires, de gros boutiquiers, des avocats. La plupart de ces messieurs savent l'allemand. Ils attendent comme moi le signal du repas, me questionnent de omni re scibili et m'offrent leurs services. Des Indiens de la tribu des Soshones ont dressé leur

camp sur la rivière de l'Ours, non loin de la ville Demain plusieurs chefs tiendront un pow-ivow. On me propose de m'y conduire. Pour demain aussi, le monde élégant s'est donné rendez-vous dans les montagnes. Je suis invité à être de la partie. On n'est pas plus favorisé par le hasard ; car ici les pow-wow et les pique-niques sont choses assez rares. Un gentleman, le rédacteur de l'un des deux journaux qui paraissent ici, me remet la feuille du soir où je vois plusieurs articles dont j'ai l'honneur d'être le sujet. C'est un compte rendu de mes sayings and doings à Salt-lake-City, le tout naturellement empreint de l'esprit anti-mormon qui anime les habitants de Corinne. Je me récrie un peu contre ces indiscrétions que jattribue tout bas à mon ami le docteur, ou plutôt contre les propos inventés qu'on me prête. Mais on a hâte de me rassurer. « A Corinne, me dit le journaliste avec un superbe mouvement d'orgueil , vous n'avez rien à craindre des anges vengeurs du prophète. Vous êtes un homme public. Vous appartenez à la publicité. Laissez-nous satisfaire la légitime curiosité des contemporains. » Le gong met fin à notre tertulia. Madame nous sert un souper succulent — on n'est pas difficile, il est vrai, en sortant des mains du vénérable Townsend — et, pour le dessert, de petites fraises qui sentent la forêt vierge où elles ont été cueillies. Le repas ne dure pas dix minutes. Tout le monde semble brisé de fatigue et pressé de se coucher.

L'aimable hôtelier m'a réservé la meilleure chambre. Elle mesure exactement six pieds carrés. De

minces cloisons me séparent des voisins. Ici un couple mexicain, là un gros marchand chinois et sa suite. Le jeune Mexicain chante et sa femme raccompagne sur la guitare. Il y a bien quelques notes fausses, mais ne soyons pas trop difficile. Seulement, le moyen de dormir? Mon autre voisin m'envoie des exhalaisons fétides. « John (c'est par ce nom générique qu'on désigne les enfants de l'Empire du Milieu), John, me dit l'aubergiste, sent comme tous ses compatriotes. C'est une odeur sui generis et pour vous une bonne occasion de vous préparer au voyage de Chine. »

Corinne n'existe que depuis quatre ans. Sortie de terre comme par enchantement, cette ville compte aujourd'hui deux mille habitants, et son importance augmente tous les jours. C'est un centre d'approvisionnement pour les postes avancés de la colonisation dans l'Idaho et en Montana. Une diligence qui part d'ici deux fois par semaine la relie avec Virginia-City et Helena, situées à trois cent cinquante et cinq cents milles vers le nord. Malgré les risques très-sérieux et les terribles fatigues de ce voyage, ces chars à bancs, intitulés diligences, partent toujours remplis de passagers. Les denrées et dry goods sont expédiés dans des chariots. La prétendue grande route n'est qu'un faisceau de sillons tracés dans le sol par les roues massives de ces véhicules.

Les rues de Corinne présentent l'aspect d'un mélange d'hommes blancs armés jusqu'aux dents,

crindiens cliétifs vêtus de lambeaux de chemises et de pantalons fournis par le gouvernement central, de Chinois aux mines affairées, au regard intelligent et dur. Aucun autre endroit de l'extrême Occident ne.m'a donné plus que cette petite ville l'idée de ce Ciu'est le borderlife: la lutte de la civilisation avec les hommes et les choses sauvages. Nulle part le constraste n'est plus frappant entre l'activité merveilleuse, saccadée, inquiète des blancs, l'activité contenue, réglée, méthodique des Chinois, l'incorrigible fainéantise des Peaux-rouges. Dans son extérieur, dans ses manières, dans sa toilette, FAméricain des frontières est débraillé, négligé, gros-ier; le Chinois , soigné, poli et d'apparence respectable ; l'Indien, l'image de la dernière pauvreté et de la dernière dégradation.

L'animation commerciale se concentre dans Mainstreet. Les maisons qui la bordent sont des cabanes en planches. J'en ai vu avec des cloisons de toile. Les plus prétentieuses se distinguent par une façade en bois plaqué et dépassant de beaucoup la hauteur du toit, ce qui donne à ces maisons l'apparence de coulisses de théâtre mal faites et mal plantées. Des tréteaux en bois, variant de hauteur selon le goût de chaque propriétaire, forment les trottoirs. Souvent troués, ils ne facilitent guère la circulation. Les ruelles latérales des huttes, en partie occupées par des femmes chinoises de mauvaise vie, se perdent dans le désert qui commence sur le seuil même des dernières maisons. Au sud de la ville, j'ai vu un peu de verdure, de timides essais de jardins.

Au reste pas un arbre. C'est le désert et rien que le désert, saui pourtant quelques oasis, quelques établissements de mormons, au pied des rochers ou perchés à mi-côte.

Situé à quelques milles au nord du lac Salé, à une moindre distance de la rivière de l'Ours et des montagnes Wahsatch, ici toutes nues et de contours monotones, Corinne est bien certainement l'endroit le moins pittoresque et le moins attrayant, sinon pour ceux qui viennent y chercher fortune. A l'ouest s'élève une petite église presbytérienne; une autre, consacrée au culte épiscopal, est en construction. Les catholiques manquent encore de temple et de prêtres. La population blanche est un mélange de toutes les nations. Les Allemands sont fort nombreux. Il y a aussi beaucoup d'Irlandais. Les descendants des Yankees, surtout des Pensyivaniens, semblent avec les Allemands tenir le haut du pavé. Prise dans son ensemble, la physionomie de la ville est plutôt cosmopolite qu'américaine.

Trois gentlemen viennent me prendre dans un char à bancs, léger et découvert, qu'on a loué pour un nombre prodigieux de dollars. Nous nous dirigeons d'abord vers le camp des Indiens. Il est dressé sur les bords du Bear-river. Le grand nombre de tentes promet nombreuse compagnie. En effet, plusieurs chefs, accompagnés de leurs guerriers, femmes et enfants, sont arrivés ces jours-ci; d'autres sont encore attendus. Tous appartiennent à la grande tribu, maintenant déchue et misérable, des

Soshones. Ils vont discuter leurs griefs, formuler leurs plaintes et partager les dons annuels du président des États-Unis. Aux bords du camp, des jeunes gens sont placés en vedette. De petits garçons et des femmes gardent les moustangs-qui, éparpillés sur la plaine sablonneuse, cherchent dans les sage-brushes leur pauvre nourriture. Quoique fort maigres, ces petits chevaux semblent d'une bonne race. Quelques-uns sont même fort beaux, et tous dit-on, excessivement durs à la fatigue.

On nous conduit dans la tente du principal chef où quatorze guerriers, accroupis sur leurs talons et formant un cercle, débattent les intérêts de la chose publique. Le chef seul se lève pour nous saluer ; les autres restent assis, gardant un air impassible et s'efforçant évidemment de ne trahir aucun mouvement de surprise ou de curiosité. Le président de l'assemblée me fait asseoir à côté de lui, el la discussion, un instant interrompue, est aussitôt reprise. Les orateurs parlent lentement et avec des voix sonores. Parfois on s'anime, mais un regard du chef suffit pour calmer les vivacités. Une grosse pipe, le fameux calumet qui joue un si grand rôle dans les romans de Gooper, ne cesse de circuler en passant de bouche en bouche. Au premier tour, ce n'est pas sans une secrète frayeur que je la vois approcher; mais soit par délicatesse, soit par un sentiment analogue au mien, mon voisin de droite la fait passer, par-dessus ma tête, à mon voisin de gauche. L'avouerai-je? c'est le calumet qui m'a le plus impressionné. Il me rappelait les récits. animés du romancier américain, ces brillants portraits de

héros dont la férocité a été souvent rachetée par des actes chevaleresques, dignes des croisés, et dont les hauts faits devenus légendes survivent encore, hélas ! sans servir d'exemple, dans les traditions de leurs fils dégénérés. J'examine ces hommes un à un. La maladie chez les uns, le terrible brandy chez les autres, chez tous la pauvreté, ont dénaturé des traits qui chez plusieurs trahissent encore les mâles et sauvages vertus de leurs ancêtres. Pendant l'animation des débats, j'ai pu, par moments, saisir un mouvement de dignité, de fierté, de virilité, mêlé à l'expression d'une indéfinissable mélancolie. C'était comme une apparition soudaine et passagère : l'éclair qui vous fait entrevoir les débris encore imposants d'une forêt vierge ravagée par l'ouragan. Cette race est bien à plaindre. Elle est condamnée à périr, à périr lentement. Les instruments de sa perte sont le vice et la maladie. Elle a le pressentiment sinon la conscience de sa ruine imminente ; elle sait ce qu'elle est, et, pour comble de misère, elle se rappelle ce qu'elle a été.

,...Nessun maggior dolore Che riccordarsi del tempo felice

Nella miseria.

En sortant du pow-wow, nous nous dirigeons droit vers les montagnes. Brigham-City, niché à leur base, tout enveloppé de champs cultivés et d'arbres fruitiers, une des villes les plus florissantes des mormons, est Salt-lake-City en miniature :

(îes avenues droites et se croisant en rectangle, les maisons à peine perceptibles derrière le feuillage, le tabernacle, le tribunal et quelques rares édifices qui, par une apparence de prospérité et de gaieté, dépassent un peu le niveau général des établissements mormons. Un colonel nous fait servir des fraises et du lait, après quoi nous continuons notre voyage en voiture. Toujours en montant par une gorge entre des blocs de lave tapissés en quelques endroits d'arbustes et de sage-brush, nous pénétrons dans l'intérieur des monts Wahsatch. Ici cette noble chaîne s'est beaucoup abaissée. Ses contours, si fantastiques à l'est du lac Salé, se sont arrondis. Une pauvre végétation, de maigres broussailles e i couvrent les flancs. Plus loin, par un canon qui n'a rien de pittoresque, mais qui offre toutes facilités pour rouler dans les profondes déchirures du terrain, nos chevaux essoufflés gagnent enfin une haute vallée plate et circulaire, plus ou moins cultivée par une colonie de Danois.

Copenhague est un groupe de huttes misérables. Les habitants m'ont paru à l'avenant. Un vieillard offre et vend à l'un de mes compagnons des fraises à peine mûres de son jardin, le contenu dune assiette ordinaire. Il demande et reçoit deux dollars et demi. A mon observation sur le prix qui me paraît exorbitant, l'acquéreur fait une réponse qui ne manque pas de couleur locale. « A Corinne, dit-il, des fraises bien meilleures ne coûteraient pas un demi-dollar; mais ici, dans les montagnes, la végétation est en retard, ce sont des primeurs. C'est pour cela que je les ai achetées. Je les apporterai à ma

femme à qui je ne pourrais guère offrir un cadeau (le moindre valeur. »

Enfin nous découvrons le rendez-vous, un massif de jeunes érables entremêlés de quelques peupliers rabougris et donnant fort peu d'ombre. Une douzaine de femmes, toutes en toilettes recherchées, un nombre à peu près égal d'hommes et une vingtaine d'enfants de tout âge campent au pied des arbres. Chaque famille s'est pourvue de ses provisions de bouche et forme bande à part. Me rendant à leurs pressantes invitations, je passe successivement d'un groupe à l'autre. Après le repas, les hommes se réunissent pour improviser une buvette, et on boit, comme on a mangé, en silence. Les enfants seuls semblent s'amuser, les enfants et le curé de la commune épiscopale, ieune Oxonien arrivé tout frais de la vieille Angleterre dont il est le fidèle €t joyeux représentant. Il tient dans ses bras un magnifique poupon et le regarde comme un amoureux. C'est le vrai type du baby anglais, gros et gras, blanc et rose, tout joufflu, l'image de la santé «t des soins maternels. J'ai une bonne causette avec le jeune père, qui a l'esprit cultivé et les manières du grand monde. Comment peut-il se faire à ce milieu si différent de celui où il a vécu ? C'est le secret de l'atmosphère américaine.

Copenhague, de tous les établissements mormons le plus isolé et le moins important, jouit néanmoins des avantages du télégraphe dont Brigham Young a doté toutes les villes et presque tous les villages de son royaume. Un des jeunes gens du piquenique, en venant ici, était tombé de cheval. Pendant

que ses amis le plaisantaient, l'un d'eux, un journaliste, court à Copenhague et fait jouer le télégraphe. A notre retour à Corinne, nous trouvons déjà cette petite mésaventure rapportée par le journal du soir, sous le titre de narrow escape^ avec des détails dramatiques et, cela va sans dire, tous controuvés. On appelle cela une nouvelle à sensation. Aussi le jeune homme en est-il très-flatté.

Pendant cette journée si remplie, j'ai pu enrichir considérablement ma collection de biographies. Il y aurait de quoi écrire une nouvelle série de Yies de Plutarque. Ces aventures, sans doute un peu exagérées, ne peuvent être complètement inventées. Les sentiments exprimés avec sobriété sont évidemment vrais. Les mobiles seuls, tels qu'on les donne, me semblent sujets à caution. Quand un gros gaillard, après vous avoir naïvement raconté qu'il a tiré un coup de revolver à un rival au cabaret ou au coin d'une rue, jure qu'il n'a quitté la localité que parce qu'il y faisait trop chaud et que le climat ne lui convenait plus, il est permis de douter de sa véracité. Mais le fait du meurtre, ou, comme il dit, de l'accident, n'est que trop probable.

Avoir sur la conscience quelques bons homicides, commis en plein jour, sous les yeux de ses concitoyens; avoir échappé à la justice soit par la ruse, soit par l'audace, soit par la corruption; jouir enfin de la réputation d'être sharp, c'est-à-dire de tricher au su de tout le monde, sans se laisser jamais prendre en flagrant délit, voilà ce qui constitue le i^owdy de l'extrême Occident. Terreur des pères de famille, admiré et choisi pour exemple par la jeunesse mâle,

fort populaire auprès du beau sexe, il n'est pas, nécessairement et à jamais, un scélérat. Parfois il se réforme jusqu'à un certain point, et, comme il possède au suprême degré l'art de se faire craindre, il parvient le plus souvent dans son village à s'emparer du pouvoir, et alors il pourra peut-être vivre vieux, entouré de la considération d'un nombre plus ou moins restreint de citoyens libres dont il sera devenu le tyran absolu. C'est la carrière de beaucoup de rowdies. D'autres, moins heureux ou moins politiques, terminent leur courte existence suspendus à une potence ou à une branche d'arbre. Ce sont les martyrs, les premiers sont les héros, de la civilisation. Dans une autre sphère, avec le sens moral qui leur fait défaut, doués, comme ils le sont souvent, de qualités réelles, d'énergie, de courage, de force intellectuelle et physique, ils seraient devenus des membres utiles de la société. Quelques-uns d'entre eux, placés sur une scène plus retentissante, auraient inscrit leurs noms dans les annales de la république, si riche de grands faits, et, comparativement, si pauvre de grands hommes. Mais, tels qu'ils sont, ces aventuriers ont leur raison d'être, leur mission providentielle à remplir. Pour oser provoquer, pour pouvoir soutenir la lutte avec la nature sauvage, il faut des qualités, et à ces qualités répondent naturellement certains défauts. En regardant en arrière, vous voyez le berceau de toutes les civilisations entouré de géants, d'êtres herculéens, prêts à tout hasarder, capables aussi de tout faire, ne reculant devant aucun danger ni devant aucun crime. Les dieux et les héros de l'ancienne

Grèce avaient, en fait de morale, des idées assez larges; les fondateurs de Rome, les adelantados de la reine Isabelle et de Charles-Quint, les colonisateurs hollandais du dix-septième siècle, ne brillaient pas par un excès de scrupule, par la délicatesse du goût et le raffinement des mœurs. Ce n'est, il me semble, que par la couleur particulière des temps et des lieux, si différente de celle de nos jours, qu'ils se distinguent des backwoodmen et des rowdies américains.

Du 8 au 10 juin.

Le Great American désert. — Le palais d'argent. — Ascension de la Sierra Nevada. — Cap Horn. — Armée à San-Francisco.

(8 juin.) Nous avons quitté Corinne ce soir peu avant le coucher du soleil. Au moment où nous nous enfonçons dans la partie la plus désolée du désert, dite, pour cette raison, le Great American désert^ il fait nuit close, mais la lune, comme par ironie, se donne la peine d'éclairer de ses lueurs magiques l'immense linceul dalcali et de sable qui recouvre cette terre maudite. Çà et là on aperçoit de petites taches noires ; ce sont de maigres touffes d'herbe ; plus loin, même ces derniers vestiges de végétation disparaissent. L'eau douce manque complètement. Un train spécial en approvisionne tous les jours les différentes stations de cette portion de la voie. A Promontory, les deux moitiés du chemin de fer du Pacifique, l'Union et le Central-raiiroad, ont été soudées ensemble; mais, par suite d'un arrangement entre les compagnies, Ogden a été choisi pour lerminus ces

188 AMf:RIQUE.

deux lignes. Sur la ligne dite Centrale (entre Ogden et le Pacifique), les Pullman-cars ne circulent qu'exceptionnellement. Ils sont très-incomplétement remplacés par les palais d'argent (silver palace cars) qui, malgré leur nom pompeux, manquent de cabines particulières, sont mal ventilés, et, sous tous les autres rapports, inférieurs au véhicule imaginépar le grand citoyen de Chicago.

A Kelton, plusieurs voyageurs quittent le train pour prendre la voiture qui part régulièrement pour Idaho et les établissements du nord de l'Orégon. Il n'y a guère de voyages plus fatigants et plus dangereux, et cependant ces voitures sont toujours surchargées de mineurs, de leurs femmes et de leurs enfants. On me dira : Auri sacra famés. Oui, d'accord ; c'est la soif de l'or qui fait affronter ces périls et endurer ces fatigues ; mais il y a encore autre chose : il y a l'instinct et le besoin de migration. Cet instinct semble inné à l'Américain, à la race blanche autant qu'à la race rouge, et il se communique à tous ceux qui mettent le pied sur le continent. L'Américain est essentiellement nomade. L'Indien court après le buffle; le blanc après l'or, après le gain. Les uns et les autres ont besoin de vivre, et pour vivre ils doivent courir ; même le cultivateur, s'il y trouve son compte, quitte facilement sa ferme et ses champs. Ceux qui ne voyagent pas de leur personne et matériellement, passent avec la plus grande facilité d'une occupation à l'autre. C'est encore un genre de locomotion. Tout le monde se meut, tout le monde change de place, va de l'avant, goes ahead, ne recule devant aucun obstacle, ni

devant aucun danger. Et qu'on ne croie pas que l'Américain soit fait d'une étoffe différente de la nôtre. Il tient à sa vie autant que nous, et ne trouve aucun plaisir à l'exposer; mais sa mission est d'avancer, et il avance. Il est pareil au médecin qui, fidèle à sa vocation, visite son hôpital en temps de choléra ou de typhus comme dans les temps ordinaires, mais qui pourtant préfère beaucoup qu'il n'y ait pas d'épidémie.

(9 juin.) Aux premières lueurs du crépuscule, on voit que le pays a un peu changé d'aspect. Depuis une heure ou deux, nous nous trouvons sur le territoire de Nevada. Un rocher isolé s'élève à deux ou trois mille pieds au-dessus des sables. Les émigrants lui ont donné le nom de Pilote, parce que, à l'issue du désert américain, il montrait à leurs caravanes le chemin de la rivière Humboldt où ils allaient enfin trouver de l'eau potable.

Peu après, le train gravit lentement une élévation de terrain, marge occidentale du bassin desséché que nous avons traversé pendant la nuit. Nous franchissons le défilé des Cèdres et descendons dans la vallée du Humboldt. Celte rivière prend sa source près des cèdres, et se dirige lentement vers l'ouest. Le chemin de fer, comme autrefois la route des caravanes dont on aperçoit encore les traces, la suit pendant tout son parcours, long d'environ trois cent cinquante milles. Toute la journée, nous pouvons la voir rouler ses eaux vertes entre une double bordure de saules rabougris tout couverts d'une pous-

sière alcaline blanche, très-fine, qui remplit l'air et pénètre dans les narines, les yeux et les oreilles du malheureux voyageur. Tout le monde est pris d'éternuments et beaucoup se plaignent de mal de tête.

Plus loin, le paysage devient un peu moins monotone. Au-dessus des rochers qui encaissent la rivière, l'œil se perd dans des plaines accidentées, complètement dépourvues d'arbres et de culture. A l'horizon surgissent des pics, bas en apparence parce que la vallée atteint ici une élévation de cinq à six mille pieds, mais couverts de neige pendant la plus grande partie de l'année. Ici encore, comme dans les Montagnes Rocheuses, l'analogie avec la campagne de Rome est frappante. Plus à l'ouest, le terrain est pierreux, et nous sommes moins incommodés par la poussière.

Une atmosphère fétide et une chaleur accablante me chassent de l'intérieur du «palais». Selon mon habitude, je m'assois sur les marchepieds de la plate-forme, et là je puis respirer à pleins poumons l'air frais et élastique du haut plateau. Les chaînes de rochers que nous apercevons à peu de distance sont riches en minéraux précieux. A Palissade-station, une immense quantité de lingots d'argent, formant deux hautes murailles, attendent qu'on les « embarque y> sur les trucs du chemin de fer. Une masse d'argent, exposée au soleil, au milieu du désert! La prose de la vie quotidienne et la poésie des Mille et une nuits se touchent dans le Far- West. Partout où le train s'arrête, les Indiens et les Chinois abondent. Quelques hommes blancs, revenus

des mines ou s'y rendant, complètent le tableau étrange qui se répète à cliaque station, comme entre les stations se répètent les échappées de vue sur la rivière, sur la plaine déserte, sur les panaches blancs des montagnes. Aspect monotone, si vous voulez, mais d'une beauté sévère, grandiose et souvent pittoresque. La plupart des voyageurs ne sont pas de cet avis, mais des artistes le partageraient.

Deux ou trois wagons de notre train sont remplis de troupes régulières de l'armée des États-Unis. Elles se rendent à San-Francisco pour être, de là, dirigées en toute hâte vers FArizona, où les Apaches ont pris le sentier de la guerre. Depuis plusieurs semaines, les massacres des planteurs y sont à l'ordre du jour. Ces soldats, parfaitement équipés et bien armés, ont* fort bonne tenue. A l'une des gares on leur avait confié un jeune prisonnier chinois. En passant devant lui, je remarquai la pâleur de ses traits et son profond accablement. Peu d'instants après, ce malheureux, soit pour s'enfuir, soit pour se suicider, se jeta par la fenêtre. Le convoi fut arrêté, mais on ne releva qu'un cadavre mutilé. Ce qui me frappa, ce fut l'indifférence avec laquelle on se racontait cet incident. Quelques-uns de mes compagnons de voyage en plaisantaient même. Je ne leur cachai pas mon indignation. « C'était pourtant un homme, leur dis-je. — Non, c'était un Chinois, » fut la réponse. Un autre disait : « C'est un Chinois de moins, voilà tout. 11 en reste encore assez dans le pays. » Yoilà de la philanthropie à la façon de la Californie.

A l'une des stations, j'envoie un télégramme à

mon banquier de San-Francisco pour le prier de coriimander un logement. Une ou deux heures après, la réponse me fut remise. A l'aide de l'indicateur du chemin de fer, mon correspondant avait pu calculer où elle me trouverait, et le chef du bureau télégraphique, pendant un arrêt de quelques minutes, avait su me découvrir au milieu d'une centaine de passagers. Messieurs les télégraphistes d'Europe, seriez-vous capables d'en faire autant, ou plutôt seriez-vous disposés à suivre cet exemple?

A la nuit tombante, nous pouvons apercevoir au sud, à peu de distance de la voie, un lac ou plutôt une mare immense, longue de trente-cinq milles et large de dix. C'est dans cette masse d'eau formée par lui-même que le Humboldt se donne la mort. C'est son sink. Nous sommes ici dans le» grand bassin du désert californien. Un immense ruban de terrain sablonneux qui longe les versants orientaux de la Sierra Nevada et des chaînes plus basses s'avance par ses deux extrémités dans l'Orégon et vers Arizona. Ce désert reçoit et absorbe dans ses sables brûlants les grandes rivières et les innombrables filets d'eau que les montagnes lui envoient, et qui ne trouvent pas dissue parce que, entre les monts Wahsatch et la haute chaîne de Californie, le sol s'abaisse graduellement ^ Malgré l'obscurité, nous pouvons, au ralentissement de notre marche et à l'air plus frais, nous apercevoir que nous som-

1. En tout, d'environ onze cents pieds. Ogden est situé à quatre mille trois cents pieds ; Mirage-station, où commence l'ascension de la Sierra Nevada, à trois mille cent quatre-vingt-dix-neuf pieds aidessus de la mer.

mes arrivés sur les premiers gradins de la Sierra Nevada.

(10 juin.) C'est à une heure du matin que le convoi entre en Californie. La station s'appelle Yerdi, en l'honneur du maestro. Un des passagers, uu "commis- voyageur de Hambourg, en est tout indigné. Il demande à grands cris que la gare soit inlitulée Wagner. C'est, il me semble, manquer un peu de goût et parfois de tact que d'afïubler des villes naissantes ou, comme en Europe, des rues nouvelles, de noms célèbres qui n'ont aucun rapport avec la localité. Les illustres personnages qu'un ingénieur musicien, un architecte poëte, une municipalité aux velléités philosophiques, ont voulu honorer, se trouvent dépaysés et quelquefois exposés à des plaisanteries ou du moins à la question peu respectueuse : Comment! vous ici? que les passants leur adressent involontairement. Aussi y a-t-il il ce sujet une réaction aux États-Unis; on commence à préférer pour les nouvelles villes les noms que les Indiens ont donnés aux sites où elles s'élèvent.

La voie, souvent par des courbes à très-petit rayon et en montant très-rapidement, suit les sinuosités de la montagne, s'enfonce de plus en plus dans les forêts, gagne enfin, à la station de Summit, la crête de la Sierra, et le pointle plus élevé de son parcours'. l)e tous côtés, des pics de granit, crénclures de

1. Sept mille sept pieds au-dessus de la mer. Le point le plus élevé atteint par le Central-raiiroad, Sherman, comp.e huit mille deux cent quarante-deux pieds.

cette liante muraille; plus bas, des pentes douces couvertes d'arbres magnifiques et en maints endroits rayées de lignes blanches ; ce sont les torrents artificiels (ormes par les mineurs, car nous voilà en plein Eldorado. Une seconde chaîne, plus basse, nous empêche de plonger du regard dans les plaines de Californie. Cest un dédale de montagnes aux crêtes allongées et aux contours arrondis, inondés de teintes tendres d'un vert clair tirant sur le bleu. Ce n'est plus latmosphère de l'intérieur du continent. Plus de transparence, plus de ces clartés surnaturelles qui effacent les distances, et détruisent pour ainsi dire la perspective du paysage. C'est le ciel de l'Andalousie, au lointain azuré, vaporeux et se confondant avec le rideau bleu des montagnes. Malgré le nom que la Sierra porte, nous n'avons vu que de rares plaques de neige oubliées dans quelques crevasses et entourées d'une guirlande de tleurs de toutes nuances. Le train glisse rapidement le long de l'abîme, le plus souvent dans des galeries de poutres étroitement jointes et destinées à protéger la voie contre les neiges. Ces constructions assez frêles, et certes incapables de résister à de véritables avalanches, masquent la vue du panorama, et en même temps celle des précipices qui sont à vos pieds. C'est une jouissance et une émotion de moins. Plus nous descendons, plus la scène change. Une station, située environ à mi-côte delà Sierra, se grave dans la mémoire du voyageur. Rien de plus gracieux que l'aspect de cette petite ville de Dutchflat. Chaque maison est entourée d'un jardinet. Le pampre rampe le long des murs des cottages. Des

arbres fruitiers, blanchis par la saison, forment l'enceinte. Une profusion de fleurs embaume l'air. Dans les prairies, des ruisseaux répandent une délicieuse fraîcheur. Malheureusement, ce ne sont pas des bergers et des bergères qui habitent ce petit paradis. Rien n'est moins pastoral, ni moins en rap- • port avec la poésie idyllique de ces lieux que la race des aventuriers qui y demeurent.

Entre Dutch-flat et Goldrun, le terrain est coupé de tranchées et sillonné de digues. Tout le monde connaît la méthode dite hydraulique.. On amène, du haut des montagnes, des colonnes d'eau qu'on lance contre les gisements de minerai. D'immenses blocs de rocher, d" argile et de terre se désagrègent ainsi en peu d'instants et les débris aurifères sont conduits dans les flumes où l'on recueille l'or.

Un peu plus bas, le convoi s'arrête à la station nommée Cap Horn. Cette portion du chemin de fer passe pour le ncc-plus-ultra de l'art de l'ingénieur et en même temps du genre émouvant, car on s'y voit suspendu au bord d'un abîme de plus de deux mille pieds de profondeur. Cet endroit si vanté pour sa beauté et pour les sensations désagréables qu'il cause est resté au-dessous de mon attente. Le pittoresque ne sort pas de l'ordinaire des paysages alpesires, et le terrible n'est pas dans la conformation du terrain, — - les ingénieurs des chemins de fer du Semmering et du Brenner ont vaincu de plus grandes difficultés, — le terrible est dans la construction de la voie et, par conséquent, dans la rapidité forcée des convois : forcée en ce sens qu'elle se règle moins sur la volonté du conducteur que sur

le poids du train, et qu'au delà d'une certaine limite, les moyens d'enrayer et de brider les roues sont nécessairement insuffisants. C'est un danger auquel on n'a pas encore su obvier; mais les mécaniciens, les conducteurs et tous les employés des deux lignes du Pacifique remplissent leurs devoirs scrupuleusement, et, sous ce rapport, se distinguent trèsavantageusement de leurs confrères de l'autre côté du Missouri. Aussi les accidents y sont-ils rares, ce qui, au dire des experts, est dû à l'exploitation bien plus qu'à la construction de la ligne, et un peu aussi, je pense, au nombre encore très-peu considérable des trains qui y circulent. Au reste, les sinistres ne font pas complètement défaut. Dernièrement, à la suite d'une. rencontre de deux convois dont l'un se composait de wagons de dimensions inégales, les plus petits furent poussés dans les plus grands. Ce terrible choc, qui coûta la vie à beaucoup de personnes, a enrichi le vocabulaire technique d'un nouveau terme. On dit : tel train a été télescopé (îelescoped).

L'affluence des voyageurs sur le Pacific-railroad augmentera nécessairement avec le temps; mais jusqu'ici elle est loin de répondre à l'attente des actionnaires et du gouvernement de Washington qui, en accordant aux deux compagnies des facilités de tout genre et d'immenses concessions de terrain, s'est laissé principalement guider par une pensée politique, il comptait, par cet anneau de fer, resserrer les liens entre les États du Pacifique et de l'Est, et s'en faire une arme contre les tendances séparatistes du Sud. Ce but sera-t-il atteint un jour?

Il y a beaucoup de sceptiques ; c'est une des questions que le temps seul peut résoudre.

Nous descendons toujours rapidement. La voie tourne parmi les coteaux boisés où l'eau ruisselle ; mais les dévastations causées par les mineurs blessent le regard. Çà et là, on aperçoit des cabanes solitaires habitées par des Chinois. Ils cherchent les placers abandonnés par les blancs, et, grâce à l'industrie et à l'extrême sobriété qui distinguent cette race, ils savent, en glanant sur les traces de leurs prédécesseurs, réaliser de petites économies. Nous en avons vu plusieurs à l'œuvre. Assis les pieds dans l'eau, inclinés en avant et occupés à laver l'or, ils ne détournaient même pas la tête pour voir passer le convoi.

Celui-ci sort enfin des montagnes. La plaine de Californie, jaunie déjà par les premières chaleurs d'un été mexicain, parsemée de points noirs qui sont des chênes magnifiques, plus loin dépourvue d'arbres, mais animée de quelques villages et petites villes qu'une ceinture de cultures entoure, cette plaine s'étend devant nous comme un immense drap d'or. Les brouillards diaphanes qui flottent dans l'air tempèrent l'éclat du jour et jettent sur ce fond lumineux comme un voile de gaze. A l'horizon, en face de nous, du nord au sud, nous apercevons un liséré bleuâtre. C'est la chaîne du milieu qui traverse la Californie dans toute sa longueur. Quelques heures après, nous nous engageons dans ses gorges, nues vers le haut et couvertes sur leurs flancs de chaparrales, de manzanitas, d'arbustes luisant au soleil malgré l'épaisse couche de poussière qui les

recouvre. La rivière tourbillonne presque sous la roue de nos wagons. Puis, voilà une autre plaine, bordée à l'ouest d'une autre chaîne de montagnes basses : le Coast-range. La dernière émotion réservée au voyageur qui a parcouru le continent américain dans toute sa largeur est le passage d'un grand nombre de ponts en bois (trestle work) jetés sur des marais et sur la rivière américaine près de Sacramento-City.

On nous montre à l'horizon un petit nuage gris. C'est San-Francisco, non pas la ville, qui est invisible, mais le brouillard sombre et froid qui l'enveloppe pendant les mois d'été. Nous touchons donc au terme de ce long voyage. Les passagers semblent tout à coup saisis d'impatience. Enfin, vers cinq heures de l'après-midi, le train s'arrête, à peu de distance d'Oakland, près de la baie et en face de la ville de San-Franciscô. Ici la scène change soudainement. Le soleil s'obscurcit, le ciel est devenu noir et brumeux. Des nuages épais enveloppent les cimes des coteaux qui entourent le golfe. De San-Francisco on n'aperçoit que les bâtiments ancrés dans le port et les maisons de la ville basse. C'est comme un rideau de théâtre levé à peine et laissant entrevoir seulement les pieds des acteurs. L'air s'est énormément refroidi. Un vent glacial souffle du nordouest. De vingt-huit à trente degrés Réaumur nous sommes descendus à trois ou quatre au-dessus de zéro. En moins de dix minutes, nous avons passé des chaleurs caniculaires du Mexique aux frimas du Nord. On se dirait à Liverpool ou à Glascow par une vilaine journée de novembre.

Du wagon au grand steamer qui nous transportera de l'autre côté du golfe il n'y a qu'un pas. Mais ce pas est une course au clocher. Chacun saisit son sac, sa femme, ses enfants s'il en a, et, sans dire un mot d'adieu aux personnes qui ont partagé avec lui les fatigues et les périls du voyage d'un Océan à l'autre, il se lance vers la passerelle qui mène au bateau. Comme Oakland est la résidence du monde élégant de San-Francisco, les immenses bâtiments, des palais flottants, sont toujours remplis, et quelquefois il est difficile d'y trouver place. Le froid intense ne permet pas de se tenir dans les galeries. Aussi la vaste salle du premier étage, chauffée par de grands poêles, est-elle comble. Les fauteuils et banquettes sont occupés par des dames enveloppées de fourrures et pour la plupart mises avec goût et recherche. Les hommes portent le puncho ou le gros paletot d'hiver. L'ensemble de la nombreuse compagnie a un cachet décidément cosmopolite.

Et me voici débarqué sur l'autre rive du golfe, transporté au grand trot à travers des rues désertes et sombres, déposé enfin à VOccidental Hôtel et parfaitement logé dans un joli appartement bien clos, bien éclairé et surtout bien chauffé ; car, sauf la neige, c'est l'hiver, le vrai hiver régulièrement et de plein droit établi pour les mois de juin, de juillet et d'août, à une ou deux lieues du vrai, du grand été semi-tropical du Mexique.

SAN-FRANGISCO

Du 10 au 13 et du 22 juin au l^r juillet.

Son origine. — Les pionniers. — Le règne des pike s. — Le comité de vigilance. — Le commerce et l'industrie. — ^Yells et Fargo. — Réaction croissante contre les chercheurs d'or. — Situation, climat et physionomie de San-Francisco. — Ses habitants. — Son caractère cosmopolite. — Un intérieur allemand. — Le quartier chinois. — Mauvais traitements infligés aux émigrants de race jaune. — Les collèges des Jésuites. — Cliff-House.

Au moment de la découverte de l'or, la mission de Dolores n'était plus qu'une ruine. Des Pères franciscains l'avaient fondée du temps de la domination espagnole', mais, dès la séparation du Mexique, ils l'abandonnèrent. Près du couvent s'élevait un presidio, petit fort bâti par ordre de Sa Majesté Catholique pour la protection de la mission. Sous le gouvernement mexicain, quelques soldats déguenillés y montaient encore la garde. De rares canots sillonnaient alors les eaux solitaires de la baie qui, comme le presidiOj portait le nom du fon-

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