Au mois d'août
hardie fut accueillie par le pays avec le silence de la stupeur, par les Européens de Yokohama, qui avaient applaudi aux premières innovations, avec une inquiétude maf dissimulée. On se demandait si une ordonnance d'une si grande portée pouvait être mise à exécution sans provoquer des résistances sérieuses.
Les daimios, transformés d'abord en simples gouverneurs de leurs anciens fiefs, furent ensuite destitués pour être remplacés par des fonctionnaires envoyés de Yedo. De plus, ils devront résider constamment dans cette ville. On sait que les daimios soumis à l'autorité du shogun y devaient passer six mois de l'année. Mais cette obligation leur avait été imposée à l'époque où ils étaient devenus les vassaux du shogun, et en vertu d'un acquiescement mutuel. L'ordonnance des nouveaux ministres est un acte arbitraire ; il prive les personnages les plus haut placés de l'empire d'un droit qui n'est refusé ni aux étas, ni même au dernier mendiant, celui de vivre dans le lieu qui les a vus naître. Le prince de Cnikugen, s'étant attiré le mécontentement du ministère, fut destitué, remplacé par un fonctionnaire dans son gouvernement, mandé à Yedo et enfermé dans son palais, qui est tout près de la légation d'Angleterre. D'après l'ancien usage en pareil cas, le grand portail d'honneur de son yashki fut démoli, et l'ouverture fermée par des planches clouées sur des poutres transversales. Tout cela se passait pendant mon séjour à Yedo. Les ministres étaient tout glorieux d'avoir osé faire cet acte d'autorité.
Les clans, dont l'organisation intérieure était
d'ailleurs détruite par suite de l'abolition des dai- ■miats, subiront, comme il a été dit plus haut, des modifications importantes. Les petits clans seront réunis en groupes, les plus grands seront divisés.
Le gouvernement annonça l'intention de former une armée impériale. Les grands daimios reçurent l'ordre de diriger sur Yedo et Kiyôto leurs hommes et leur matjriel de guerre, et les chefs des quatre clans s'empressèrent, du moins en apparence et dans une certaine mesure, d'obtempérer à un ordre qui faisait partie de leur programme. Grande était la satisfaction du ministère et plus grand l'étonnement du public. On n'avait pas vu d'exemple d'un semblable désintéressement. Les casernes faisant défaut , on s'empara d'une partie des couvents de la Shiba. Les bonzes furent délogés avec ou sans indemnité. Les soldats furent habillés, armés et exercés à l'européenne.
La question religieuse n'échappait point à la sollicitude du gouvernement. Les nouveaux ministres, soutenant quil fallait revenir aux dogmes plus purs de la religion du Mikado , ont ordonné la destruction des symboles, statues et images bouddhiques dans les temples jadis shintoïtes. Si ces ordres sont exécutés à la lettre, c'est la destruction des sanctuaires les plus vénérés par le peuple et indirectement de la religion bouddhique, c'est-à-dire de la religion en général. Déjà il est question de démolir les magnifiques tombeaux de la Shiba, les monuments sépulcraux les plus précieux du Japon. Partout on commence à confisquer en partie, et en partie à
exproprier, moyennant la promesse d'une faible indemnité, les grands couvents bouddhiques. Pour apaiser les clameurs des moines, on les dispense du célibat. Le peuple regarde en silence ; il laisse faire sans rien comprendre à cette croisade soudainement dirigée contre les Dieux et leurs prêtres.
Il est une autre source de désaffection. L'état des finances n'est pas brillant, et les réformes coûtent cher. Jusqu'ici le système financier était fort simple. Le Mikado, le shogun, les daimios, le paysan, vivaient du rendement de leurs terres. Les cultivateurs payaient un impôt aux daimios, ceux-ci payaient an tribut soit au Mikado, soit au shogun. Les hatamotos de ce dernier avaient des dotations en terres. Les samurais du Mikado et des daimios, à part quelques fermes qu'ils exploitaient, touchaient des rations de riz, un certain nombre de kokus^ le prix du koku variant selon l'état des recettes, mais représentant, en moyenne, vingt-cinq francs. Cette solde formait presque la seule ressource du samurai. Les commerçants et industriels étaient exempts de tout impôt. Quand la récolte était mauvaise, l'impôt n'était pas perçu, mais réparti sur les années ultérieures, pourvu qu'elles fussent abondantes. Ces facilités répondaient à l'esprit paternel des princes, qui oubliaient rarement que leurs sujets étaient membres de leur famille, et que l'appauvrissement du paysan retombait sur le seigneur. L'état moderne la complexité de ses rouages, la cherté de son administration, ne comportent pas de semblables ménagements. Aujourd'hui l'impôt, sans égard à la qualité des récoltes, est rigoureusement perçu. De
là, dans la classe si importante des cultivateurs qui forment la grande majorité du peuple, des symptômes de désafYection. Pour alléger leurs charges, le ministère se propose de réduire ces impôts, ce qu'il ne pourra faire, vu l'accroissement de ses embarras financiers, et d'imposer les marchands et les industriels, ce qu'il fera certainement ; le résultat sera d'augmenter le nombre des mécontents. Mais il dispose d'autres sources de revenus. Les daimios ont fait le sacrifice de leurs territoires, et par conséquent de l'immense revenu qu'ils en tiraient. Le gouvernement, en se les appropriant, compte laisser aux anciens propriétaires la jouissance du dixième, et prend à son compte les charges inhérentes à la situation des daimios. La plus considérable de ces charges, en dehors de l'achat des navires et du maintien du matériel de guerre, était la subvention due aux samurais. On a vu plus haut que le gouvernement compte leur payer deux tiers de leur pension et former du troisième un fonds public. De cette façon il espère être, dans dix ans, à même de racheter cette pension. En attendant, les espèces ont disparu; sauf la petite monnaie de cuivre, on ne voit que du papier. Telles sont en résumé les mesures financières, méditées et en partie proclamées par le gouvernement réformateur. Mais les embarras augmentent tous les jours. Ils remontent à deux causes : d'abord, le trouble porté dans toutes les relations par suite de si grands et de si rapides changements, et, comme conséquence, une diminution notable des revenus publics ; ensuite, une augmentation énorme de la dépense. Il faut pourvoir à l'installation du gou-
vernement central, calqué sur le modèle dispendieux des gouvernements européens, tels du moins qu'on se les imagine ; à la formation et au maintien d'une armée impériale et d'établissements maritimes ; à l'introduction des télégraphes et des travaux de chemins de fer ; à la fondation d'écoles de langues étrangères et autres ; à la construction de la somptueuse Monnaie d'Ôsaka et, ce qui est un grand bienfait, à l'érection de phares sur les côtes et dans la mer intérieure. Pour suffire à toutes ces entreprises, on a besoin d'Européens. On emploie à grands frais des ingénieurs, des architectes, des professeurs, des légistes, des instructeurs militaires, des maîtres d'école français, allemands, anglais. Des jeunes gens sont envoyés en Europe et en Amérique, les uns « pour la vue », les autres ce pour la bouche », c'està-dire comme simples voyageurs, chargés de prendre et de rapporter des idées européennes, ou comme étudiants chargés de suivre des cours de médecine, de mécanique, de physique. Ils sont défrayés et reçoivent en outre une gratification de mille dollars. On me dit que le nombre de ces jeunes émissaires, qui doivent importer la civilisation, dépasse le chiffre de cinq cents, et la dépense celui de sept à huit millions de francs ! Des livres anglais, allemands, français, le plus souvent des compilations encyclopédiques populaires, destinés à propager les connaissances utiles, sont, au frais du gouvernement, traduits en langue japonaise et répandus parmi la jeunesse.
Avec ces efforts tendant à doter d'emblée le Japon Je tous les bienfaits de la civilisalirn euro-
péenne, contrastent la haine du christianisme aui semble animer les réformateurs , les persécutions dont les chrétiens indigènes, peu molestés sous le règne des derniers shoguns, sont devenus les victimes, et la fin de non-recevoir opposée aux remontrances amicales du corps diplomatique.
Maintenant, quels sont les véritables auteurs de la révolution de 1868, quel est le but ostensible, quelles sont les tendances secrètes des meneurs?
Écoutons d'abord les indigènes. Iwakura m'a dit, et dit à tous ceux qui l'approchent : « La nation aime et vénère le Mikado. Le shogun était devenu l'objet de l'exécration universelle. Il fallait le renverser. Mais c'était lui qui contenait les chefs de clan, les daimios placés sous sa dépendance. Toujours turbulents, ils visaient depuis sa chute à l'émancipation complète. C'était intolérable. Le Mikado seul pouvait les réduire à l'obéissance. 11 fallait donc avant tout le restaurer. C'est ce qui a lieu en ce moment, et ce qui sera accompli en trois ans.» Yoilà le langage officiel du jour, peu fait, il est vrai, pour nous éclairer. Mais j'ai sous les yeux un document extrêmement curieux. Je pense, sans pouvoir l'affirmer, qu'il se trouve parmi les papiers communiqués au parlement anglais. 11 date évidemment des premiers mois de la révolution, alors que l'expulsion des barbares- était encore inscrite sur les bannières des quatre clans victorieux. 11 a pour titre : Fuku-ko-ron : retour à Vancien régime. En voici les parties essentielles :
« On croit, en général, et on soutient cjue l'empire ne peut être gouverné par l'empereur durant
une longue suite d'années. Il faut être dépourvu du don d'observation et de toute réflexion , il faut ne savoir pas lire les signes du temps, pour tenir un pareil langage. « Suit un exposé tendant à prouver, contrairement, je crois, à la vérité historique, que, pendant deux mille ans, les Mikados ont régné et gouverné sans la participation de la classe militaire, et que, s'ils lui ont, pendant peu d'années, abandonné les rênes de l'État, c'a été volontairement; puis l'auteur continue :
« Cette fois c'est le peuple qui, spontanément, a pris l'initiative du rétablissement de l'autorité exclusive du Mikado. Le mouvement, commencé par les ronins ', gagna successivement les keraiSj les karos, et enfin les daimios. Ainsi, né dans le peuple, il se propagea de plus en plus, et aboutit au retour du pays tout entier à l'ancienne forme du gouver^ nement. Il s'ensuit que, le'^Mikado même voulût-il changer de politique, il ne le pourrait pas, parce que l'opinion du peuple serctit contraire à un pareil changement On dit encore : En apparence, le mouvement actuel est un retour au gouvernement du souverain, mais en réalité le but est de remettre le pouvoir aux mains des daimios. C'est se tromper foncièrement sur les faits. Le peuple a pris l'initiative du mouvement, le peuple l'a conduit ù bonne fin. Comment les daimios, quelles que fussent leurs intentions, pourraient-ils l'exploiter à leur
1. Allusion aux six cents ronins qui, en 1865, dans les provinces de Yamato et Tajima, sous la conduite des kugés, se révoltèrent contre le shogun. Ils furent dispersés, et les kugés se réfugièrent chez le prince de Choshiu.
profit ?... Si on examine la marche du nouveau gouvernement, on trouve que, dans toutes les affaires^ même les moins importantes, les daimios sont d'abord consultés ; ensuite le Mikado décide. Idéal d'un gouvernement national et impartial. Les promoteurs de cette révolution ont été, sans nul doute, en premier lieu, Satsuma, Choshiu et Tosa ; plus tard, les autres daimios leur ont prêté un concours soutenu et énergique. Quiconque voudrait défaire un arrangement équitable, rencontrerait l'opposition des forcer réunies de l'empire.... Comment estil arrivé que l'initiative du mouvement ait été prise par les classes inférieures? Depuis deux cents ans le peuple s'était habitué à discuter sur l'obéissance due au souverain. On comptait les crimes commis dans les derniers temps par le shogunat. A l'occasion de la signature des traités avec les barbares extérieurs, l'indignation contenue du peuple s'est légèrement manifestée. « Ici l'auteur énumère ces légères manifestations de la colère populaire : l'assassinat du régent li-Kamon-no-Kami , l'attentat commis sur la personne du second ministre des affaires étrangères Tsushima, grièvement blessé; les attaques contre la légation d'Angleterre, le cuisinier et une ordonnance tués , le secrétaire, M. Oliphant, grièvement blessé ; la révolte des six cents ronins, et la scission survenue dans le clan du prince de Mito, dont une fraction s'est déclarée pour le Mikado ^ Ce mémoire, évidemment inspiré par les chefs du