Ces événements eurent lieu en
mouvement, dont il prétendait justifier la conduite, bien que rempli d'inexactitudes volontaires et de contradictions palpables, qui du reste s'expliquent par la situation des meneurs, répand une vive lumière sur l'origine et le but de la révolution. Il s'ingénie d'abord à réfuter la croyance populaire que les Mikados ont toujours été incapables de gouverner par eux-mêmes. Il tâche de donner au mouvement un caractère essentiellement démocratique. Le peuple, qui en réalité n'a pas bougé, en aurait pris l'initiative dans l'intention de déposséder la classe militaire, c'est-à-dire ces mêmes samurais qui, combattant sous les bannières de leur clan, ont renversé le shogun ! Le mémoire soutient que le but principal était la restauration du Mikado, mais il se hâte d'ajouter que le Mikado serait impuissant à remettre le pouvoir aux mains de la classe militaire contrairement aux vœux du peuple, plaçant ainsi le peuple au-dessus du Mikado. Il admet que le grand crime du shogun était d'avoir traité avec les barbares, et il proclame comme l'idéal d'un État bien réglé le gouvernement par les daimios, ou, pour dire vrai, par les trois chefs de clans qui ont provoqué le mouvement, et que le Mikado consulte avant de rendre ses arrêts. Aveu naïf! Ceux-là auraient donc raison qui pensent que le remplacement du shogunat par une oligarchie était le but et est, dans sa phase actuelle, le résultat de la révolution.
Passons maintenant aux informations recueillies par des Européens, et j'ose ajouter par les hommes les mieux placés pour être bien renseignés. En voici
le résumé. L'initiative du mouvement appartient aux principaux conseillers des deux grands princes du Sud, Satsuma et Choshiu, à qui se ralliaient quelques' kugés dont Sanjo, par ses relations de famille, est le plus haut placé, dont Iwakura est le mieux doué et le plus actif. Les yashkis des princes de Satsuma et de Choshiu dans le Sud, Kiyôto dans le centre, étaient les deux foyers des intrigues ourdies contre le shogun. §a ruine complète, la destruction de sa puissance et l'abolition de sa dignité formaient le premier but des conspirateurs. Pour s'assurer du concours des grands clans, ils faisaient appel à la haine, si répandue parmi, les samurais, contre les étrangers. Le cri de ralliement devint donc : restauration du Mikado, expulsion des barbares. Lorsque la première partie du programme eut été accomplie, les hommes à deux épées demandèrent qu'on marchât sur Yokohama. Les meneurs tâchèrent de les contenir. Ils leur disaient : Les étrangers sont plus forts que nous, mieux armés, plus riches, supérieurs enfin sous tous les rapports. Ils ont brûlé Kagoshima et Shimonoséki, ils brûleraient Yedo et Ôsaka. Ayez patience! "Notre jour viendra. Mais, avant tout, il faut perfectionner nos armes, exercer nos troupes, emprunter aux barbares les moyens d'action qui un jour nous serviront à les détruire. Ce raisonnement fut écouté. Mais les chefs, quels sont leurs sentiments à l'égard des Européens? On pense qu'ils ne songent qu'à se maintenir au pouvoir ; qu'ils ne partagent pas l'animosité des samurais, mais qu'on s'abuserait étrangement si on leur supposait des dispositions bien-
veillantes et amicales. Quant au peuple, à qui le mémoire justificatif attribue l'initiative de la révolution, il n'y a pris aucune part, il ne s'ocqupe pas de politique, il est, ce qu'il a toujours été à l'égard des Européens, poli, aimable et indifférent.
Sur ce qui précède, le doute n'est guère possible. Les faits relatés sont avérés. Mais bien des points importants restent dans l'obscurité. Pour soulever le rideau on se perd dans des conjectures. Ainsi, j'entends soutenir que les princes, et en général les daimios, sont des hommes nuls^ abrutis, tombés dans un état d'imbécillité ; qu'ils sont devenus les instruments de leurs conseillers; que ces conseillers, tous de la classe des samurais, ont imaginé la révolution, non pour remplacer le shogun par le Mikado, car ils ne se soucient ni de l'un ni de l'autre, mais pour secouer le joug de plus en plus pesant de leur maître (de l'homme, qu'au dire de ces mêmes personnes, ils dominent et exploitent à leur profit); que les idées modernes, les idées démocratiques importées d'Amérique et d'Europe, les ont gagnés ; que le système féodal, ici comme en Europe, a fait son temps; que ces institutions se sont survécu; que, minées dans leurs fondements, le premier souffle les a fait crouler ; que le contact avec les Européens a dessillé les yeux des lettrés ; que les aspirations vers le progrès, vers l'adoption de notre civilisation se répandent de plus en plus ; que les fréquents voyages en Europe et en Amérique développent ce mouvement et consolideront les réformes inaugurées sous nos yeux.
A ceci j'ai répondu : Connaissez-vous personnel-
lement les princes? On m'a avoué que non, ou bien qu'on les connaissait superficiellement. On les a vus dans des occasions officielles où l'étiquette impose aux grands un silence absolu et un visage dïdiot. Ce silence et ce visage ne prouvent donc rien. Il est vrai que beaucoup d'entre eux se laissent dominer par leur entourage : ce qui en effet semblerait prouver qu'i's manquent d'intelligence et d'énergie. Aucun fait constaté n'a pu être allégué a l'appui de l'assertion sur la prétendue intention des samurais de se soustraire à lautorité de leurs princes. C'est donc une supposition. On a lu l'histoire des- quarante-sept ronins. Je l'ai inscrite dans mon journal, parce qu'elle est l'apothéose du principe de la loyauté, base et essence des institutions féodales. Cent cinquante ans environ , il est vrai , se sont écoulés depuis, mais aujourd'hui encore le peuple brûle de Tencens sur les tombeaux des martyrs de ce principe. C'est là, il y a trois ans, qu'un ronin s'est donné la mort parce que l'entrée dans le clan d'un grand prince lui avait été refusée. Mais, pour constater la sève, la vitalité, la vigueur des institutions féodales, telles qu'elles existaient encore en 1868, il y a un autre fait qui forme, selon moi, un argument sans réplique, c'est l'histoire même de la dernière révolution. La puissance du shogun, quoique affaiblie, était encore immense. Ce prince, maître des plus prospères et des plus riches provinces de l'empire, disposait d'une armée parfaitement équipée, de ses quatre-vingt mille hatamotos, du produit douanier des ports ouverts et de Yedo et d'Ôsaka, enfin de l'appui moral à peine déguisé
et très-réel du corps diplomatique. Il a été vaincu; vaincu par trois princes qui, grâce à l'organisation de leur puissance féodale, ont trouvé tout ce qu'il fallait pour renverser ce colosse : des ressources morales et matérielles, des hommes rompus au métier des armes et décidés à les porter sous les bannières de leur chef.
Quant à l'existence d'une forte opinion, très-répandue dans certaines régions, qui demande le progrès, sans trop savoir quelle direction prendre ni où s'arrêter; quant à l'existence de ces aspirations vagues mais ardentes, le fait me paraît incontestable. C'est en s'abandonnant à ce courant que les gouvernants du jour ont ouvert l'ère des transformations. Dans ce travail ils sont encouragés et aidés par les applaudissements presque unanimes des négociants européens, par l'accueil bienveillant qu'ils rencontrent auprès des chefs des missions quand ils leur demandent conseil sur des mesures financières ou administratives (car je suppose qu'on s'abstient prudemment de donner un avis sur des questions de politique intérieure), par le concours d'un bon nombre d'Américains et d'Européens engagés au service du Mikado, enfin par les échos flatteurs qui reviennent déjà de l'autre partie du globe, par les appréciations favorables de la presse américaine et anglaise, par les lettres des touristes et étudiants japonais qui parcourent les États-Unis, l'Angleterre, la France, l'Allemagne pour puiser aux sources mêmes de la civilisation. C'est par ces canaux que l'Europe et l'Amérique envahissent le Japon.
Je me demande si, et dans quelle mesure, les décrets réformateurs du gouvernement de Yedo deviennent une vérité. Sur ce point capital, faute d'agents et de voyageurs à Tintérieur, les renseignements qui arrivent aux légations et aux grandes maisons de commerce de Yokohama sont rares, incomplets, contradictoires. Il y a pourtant un fait constaté. Les princes de Satsuma et de Hizen dont les royaumes, pour me^ervir de l'ancienne dénomination, s'étendent sur la plus grande partie de l'île de Kiushiu, n'ont rien perdu de leur prestige ni de leur puissance. C'est ce que mandent les négociants de Nagasaki et un ou deux Européens employés par ces grands seigneurs féodaux. Il n'y a rien là qui puisse nous étonner, puisque ce sont Satsuma et Hizen qui, avec Choshiu et Tosa, ont fait la révolution. Il est tout simple qu'ils l'exploitent. Mais les autres grands daimios, qui ont adhéré à la célèbre pétition de Kido, seront-ils pressés de se suicider? Une personne étrangère à la politique, habitant l'un des petits ports des traités et vivant en relation continuelle avec les gens du pays, m"a dit :
« Dans l'intérieur, la plupart des ordonnances de Yedo restent à l'état de lettre morte. Ainsi le gouvernement a aboli les hans, destitué, dépouillé et dégradé les daimios; mais jamais leur pouvoir n'a été plus solidement établi. Pour la forme ils s'exécutent, en réahté ils font ce que bon leur semble. Ils décrètent denouveaux impôts, lèvent des hommes et des contributions, font et défont des lois, absolument comme si le gouvernement du Mikado n'exis-
tait pas, et ce dernier n'a garde, en insistant sur l'exécution de ses décrets, de provoquer une 'lutte avec ces roitelets. Au Japon, c'est toujours le même refrain, la même impuissance du gouvernement, soit du Mikado, soit du shogun, avec cette différence toutefois que ce dernier était réellement maître dans les provinces placées sous son autorité directe, et qu'il contenait jusqu'à un certain point, mais toujours en les ménageant beaucoup, les daimios ses vassaux; en sorte que l'action du gouvernement central est aujourd'hui plus faible qu'elle ne l'a jamais été*. »
Je retrouve la même pensée chez quelques membres du corps diplomatique : « L'année prochaine, m'a dit l'un d'eux, auront lieu les négociations pour la révision des traités ^ La question de l'ouverture de tout le territoire de l'empire aux Européens sera probablement agitée. Si le gouvernement y met obstacle, ce sera sous le prétexte qu'il ne pourra garantir leur sécurité aussi longtemps qu'un désarmement général n'aura pas eu lieu, et que c'est là une mesure grave qui exige du temps. Pour cette
1. Cela était vrai en septembre 1871 ; mais, d'après les dernières nouvelles (septembre 1872), la situation s'est modifiée considérablement. Obéissant aux ordres du gouvernement, les daimios sont arrivés en graijd nombre à Yedo. Exclus de toute participation aux affaires de l'État, dépouillés d'une grande partie de leurs revenus, ils se voient condamnés à l'insignifiance et à l'obscurité. A ce point de vue, l'œuvre de destruction s'accomplit. Mais l'autorité du gouvernement y a-t-elle gagné? S'est-elle consolidée dans les provinces et au sein des clans privés de leurs cbefs naturels? Les lettres da Japon se taisent sur ce point capital.
2. Sur la demande du gouvernement japonais, elles sont ajournées à 1873.
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raison, on demandera un ajournement. Mais le véritable motif se trouve ailleurs. En principe, l'autorité, du Mikado s'étend aujourd'hui sur tout l'empire; en réalité, quoi qu'en disent les réformateurs, cette autorité est loin d'être partout une vérité. »
La faveur, un peu moins vive maintenant, que l'œuvre de réforme a trouvée auprès des négociants étrangers, s'explique aisément. L'Anglo-Saxon est naturellement philanthrope, un peu porté â la propagande de ses idées et de ce qu'on appelle les connaissances utiles. Il s'affectionne au pays où il réside, et applaudit à tout ce qui ressemble à une assimilation avec les institutions britanniques. Vient ensuite la question des intérêts. La civilisation créera des besoins nouveaux que l'industrie et le commerce anglais seront appelés à satisfaire. Le Japon saura payer; du moins on se l'imagine à Yokohama, ne fût-ce que parce qu'il possède d'inépuisables trésors de minerais. Cependant il y a des hommes qui en jugent autrement : « Les ministres du jour, disent-ils, agissent en dépit du bon sens; ils sont comme des enfants ; ils détruisent les anciennes institutions sans avoir conçu une idée claire sur la manière de les remplacer. Ils cherchent des modèles en Amérique et en Europe, sans songer qu'ils sont incapables de se les approprier ; ils courent après des notions dont ils ne sauraient pénétrer le sens. C'est une rage d'imitation qui passera, mais peut-être en restera-t-il quelque chose de bon. Après tout, ils font comme les sauvages des îles Sandwich qui ont adopté les costumes européens, le
pantalon et la veste, sinon le linge, et par-dessus le marché, deux chambres et un ministère responsable. » C'est le raisonnement le plus répandu : il est peu flatteur pour les Japonais qu'il compare aux sauvages, et il me semble peu profond. Si les réformateurs agissent en dépit du bon sens, comment espérer que quelque chose d'utile puisse sortir de leurs aberrations?
Enfin, écoutons les adversaires du progrès japonais; ils sont les moins nombreux.
« Les réformes des nouveaux ministres, disent-ils, à moins qu'elles ne restent à l'état de lettre morte, impliquent la ruine totale des daimios, destitués et dépossédés des neuf dixièmes de leurs revenus, et la ruine totale, la destruction entière des samurais, réduits à l'état de mendicité. Ce sont pourtant les daimios et les samurais qui ont fait la révolution et porté au pouvoir les auteurs de leur ruine. Ainsi ceux qui vous ont placés à la tête du pays recevront, sans résistance, de vos mains et avec le glaive qu'ils vous ont fourni, le coup de grâce qui devra mettre fin à leur existence. Est-ce admissible? C'est là pourtant le point de départ de la réforme. Ajoutez les embarras financiers, les dilapidations énormes, l'épuisement du trésor, l'impossibilité de le remplir sans appauvrir le pays, la banqueroute inévitable, la tentative puérile et ruineuse d'introduire des institutions et des formes administratives empruntées aux pays les plus avancés de l'Europe et de l'Amérique, les confiscations des biens du clergé bouddhique, enfin le mécontentement croissant des paysans, des bonzes si nom-
brecix \ et surtout de la classe militaire. Pour que la réforme, commencée et poursuivie avec une témérité, ui;ie précipitation et une légèreté inouïes, puisse réussir, il faut que les daimios soient des idiots, que les liens plus de vingt fois séculaires entre eux et leurs hommes de clan soient complètement brisés ; que ces derniers soient tout aussi idiots que leurs maîtres. Il faut que les paysans, si indépendants, si jaloux de leurs droits, et formant l'immense majorité de la nation, soient soudainement tombés audessous du niveau des fellahs d'Egypte ou des noirs de l'Afrique centrale, et que les prêtres bouddhiques, illuminés par un trait de lumière divine, n'aient désormais qu'un désir, celui de voir renverser leurs idoles et leurs temples, de perdre leurs rations de riz, et d'être réduits à la dernière misère. Et tous ces miracles doivent s'accomplir pour doter la nation d'institutions empruntées aux barbares dont la destruction avait servi de cri de ralliement au début de la révolution ! Est-il probable, est-il possible que ces projets puissent se réaliser sans provoquer des résistances terribles? Ou la nation japonaise est un corps mort, ou il lui est resté quelque vitalité. Dans le premier cas, les réformateurs n'ont rien à craindre et rien à espérer. Comme des remèdes appliqués à un cadavre, leurs réformes resteront sans effets. Zi le peuple japonais vit encore, il finira par ne plus tolérer ces attentats violents dirigés contre ses biens, ses mœurs, ses institutions, sa religion. Il se sou-
1. On évalue leur nombre, je ne sais d'après quelles données, à quatre cent mille.
lèvera, il brisera les hommes téméraires qui ont . osé porter la main sur tout ce qui lui est cher. L'anarchie et la guerre civile couvriront le pays de sang et de ruines, et les établissements européens seront menacés dans leur existence, englobés peutêtre dans la catastrophe commune, car la réaction se fera aux cris de mort aux barbares! »
Telles sont les sinistres prévisions des pessimistes. Pour ma part, j'hésite à donner un jugement. Pour apprécier la réforme, il faudrait posséder ce qui me manque : une connaissance exacte du caractère national, des hommes parvenus au pouvoir suprême, de la nature de leurs relations avec le Mikado et avec les quatre grands clans, des véritables dispositions de ces derniers, de l'influence et de l'autorité des agents chargés, dans l'intérieur, de l'exécution des décrets réformateurs. Sur tous ces points je me trouve plus ou moins dans l'obscurité ou réduit aux informations qu'on me donne, que je ne puis contrôler, et qui le plus souvent ne sont que des suppositions. Pourtant, dans toutes les choses humaines, il y a des éléments qui, sauf la différence des temps et des lieux, sont communs à toutes les races, se retrouvent sous toutes les latitudes €t dans toutes les sociétés, et ce sont ordinairement les plus essentiels. En me plaçant à ce point de vue, en considérant les derniers événements du Japon sous leur aspect général, j'arrive à certaines conclusions. Je les donne ici sous toutes réserves.
Je suis d'abord frappé de la profondeur et en même temps de la légèreté d'esprit de ceux qui ont
dirigé le mouvement des quatre clans, et qui aujourd'hui en exploitent les conséquences.
De leur profondeur : il s'agissait de détruire le shogunat. Les auteurs du projet commencent par proclamer comme but la restauration du Mikado. Ils légitiment ainsi leur entreprise en prenant comme point de départ un principe, le principe le plus élevé, le plus enraciné dans le cœur de la nation. Pour s'assurer du concours moral de ceux qui doivent prêter leur épée, ils font appel à la passion dominante du jour, à la haine des étrangers. Ils inscrivent donc sur leur drapeau : restauration du Mikado, expulsion des barbares. Mais le Mikado n'est qu'un principe, un précieux talisman, si l'on veuj, indispensable à ceux qui comptent agir sur le peuple. De puissance réelle, de ressources financières, politiques, militaires, pas de trace; mais" le prestige moral est énorme. Le Mikado a ses femmes, ses kugés qui passent leurs robes de brocart à ailes de drap d'or, se coiffent du bonnet noir et vont s'incliner devant lidole ; il a aussi quelques samurais; il n'a pas d'armée. C'est tantôt tel grand daimio, tantôt tel autre, qui est appelé ou qui s'impose pour monter la garde avec les hommes de son clan auprès de la personne sacrée du fils des Dieux. Cependant il paraît certain que, sans le Mikado, on ne réussit guère. Les derniers événements semblent le prouver. Tant que le prince d'Aidju occupe le château de Kiyôto, les affaires du shogun, son ami, ne vont pas trop mal. Aussi Choshiu, avant de tenter sa levée de boucliers, tâcha-t-il de s'emparer de l'empereur, la première fois en l'engageant à se
rendre dans un temple hors de la ville. C'était un guet-apens. La chose fut ébruitée et le coup manqua. La seconde fois, ses hommes pénétrèrent de vive force dans Kiyôto, mais ils furent repoussés. A la fin, le tahsman tomba entre les mains des conjurés. Dès lors la cause du shogun fut jugée et était en effet perdue. On voit la grande importance morale du Mikado, jointe à une égale impuissance matérielle. Si donc, pour mettre à la place du shogun, on n'avait que le Mikado, qui est tout comme principe et rien comme pouvoir réel, il était clair qu'aucun pouvoir central ne pourrait se créer, ou bien qu'il s'évanouirait aussitôt, et que les daimios, grands et petits, se rendraient indépendants. C'était la guerre civile et l'anarchie en permanence. Au shogunat fortement organisé, il fallait, dans le moment même de sa chute, substituer un autre pouvoir fortement organisé aussi et prêt à se charger de la succession. C'était le pouvoir des quatre princes, de ceux qui, eux ou leurs conseillers, n'importe, avaient conçu l'idée du mouvement, porté le fardeau de la guerre, gagné la victoire, et détruit l'adversaire. La révolution de 1868 n'a aucun sens, ou elle est le remplacement du shogunat par la domination des quatre princes sous l'autorité suprême mais nominale du Mikado. Pour ce dernier, tout le bouleversement se réduisait à un changement de résidence. Yedo, le centre du pouvoir du shogun, devait nécessairement être aussi celui de ses successeurs qui ne pouvaient se dessaisir du Mikado. Le talisman fut donc transporté de Kiyôto à Yedo. Je n'entends pas dire par là que les gouvernants actuels aient fait vio-
lence à l'empereur. Il paraît, au contraire, certain que le jeune souverain, très-favorablement disposé pour les innovations, approuve la conduite de ses ministres. Le nouvel état de choses est donc, de fait, la domination des quatre chefs de clan, collectivement exercée, au nom du Mikado, par les ministres qui sont leurs mandataires, et étendue, plus ou moins nominalement, plus ou moins réellement, sur toutes les parties du Japon. Combinaison tout ensemble habile et profonde, car elle repose sur une juste appréciation des éléments donnés.
Pour se consolider, le nouveau [ ouvoir devait créer une force armée. Les hatamotos du shogun étaient dispersés. Tout dévoués d'ailleurs à leur prince, on n'aurait pu, avec sécurité, les ranger sous les drapeaux du nouveau régime. Le Mikado, je viens de le dire, n'avait aucune force militaire. Restaient les clans des quatre princes, vivant à l'extrémité de l'empire. Ici commençaient les difficultés et en même temps les légèretés. Les quatre princes avaient offert au Mikado leurs territoires, et les autres daimios avaient été obligés de suivre cet exemple. Maintenant, il s'agissait de faire un autre sacrifice, d'envoyer à Yedo les hommes de guerre de tous les clans, et d'en former Tarmée impériale qui serait, en réalité, l'armée du pouvoir collectif. Cette mesure grave et radicale au dernier degré répondait aux intérêts des quatre princes ; elle leur donnait les moyens de consolider leur nouveau pouvoir au centre de lempire et de rendre les autre daimios inoffensifs en les désarmant. Mais en même temps elle détruisait l'organisation des clans, l'institution
fondamentale de la nation. Politiquement, au point de vue des besoins monîentanés, la mesure était excellente, mais socialement et par ses conséquences je la crois désastreuse même pour les quatre princes qui, en détruisant les clans, sapaient les fondements de leur propre existence.
Le gouvernement central se compose de quelques ministres, dont le plus important est Iwakura, et de quatre conseillers impériaux, les délégués des quatre clans, appelés à coopérer avec les ministres et en même temps à les contrôler, à les surveiller. Kido, comme il a été dit, est le plus actif et le mieux doué d'entre eux. Saigo aussi peut rendre de grands services. En sorte que la direction des affaires se trouve concentrée dans les mains des hommes qui, pour les quatre princes et avec les hommes de guerre de ces derniers, ont fait la révolution de 1868. S'ils s'appellent ministres et conseillers de l'empereur, c'est qu'on veut et doit sauvegarder le principe. En réalité, ils sont les mandataires des princes ; leur pouvoir repose sur le concours de ces princes, et, comme ceux-ci, à ce qu'on croit, sont livrés à leurs conseillers, sur l'appui de ces conseillers qui, de leur côté, s'appuient sur les hommes les plus influents du clan. Yoici comment on procède. A Yedo on médite une mesure importante. Le projet en est communiqué aux conseillers des quatre princes, envoyé dans les provinces et débattu dans la coterie dominante de chaque clan. L'assentiment est donné sous forme de pétition aux ministres. Ceux-ci publient alors le décret, motivé, disentils, par l'opinion publique, témoin les pétitions. En
un mot, c'est l'oligarchie de Vedo appuyée sur les petites oligarchies qui dominent dans les quatre clans. Aussi les allées et venues entre la capitale et les résidences de Satsuma, Choshiu, Tosa et Hizen sont-elles incessantes. Cet état de choses pourra-t-il longtemps se maintenir ? Le gouvernement central, sous la pression des besoins urgents de sa situation, absorbe de plus en plus les forces vitales des clans qui, pour faire marcher l'organisation nouvelle, doivent donner leur sang et leur argent. On a supprimé les daimiats, du moins sur le papier, ruiné les samurais et en dernier lieu détruit les clans ; on est obligé de grever le peuple d'impôts, et d'avoip recours à des mesures financières désastreuses. De là un affaiblissement universel que les quatre clans, quoique maîtres du pouvoir, doivent également ressentir. Le jour viendra peut-être où ils se lasseront des sacrifices que le gouvernement de Yedo ne cesse de leur demander, et où les coteries progressistes qui y dominent aujourd'hui seront remplacées par des hommes de la vieille roche. Sur cette question si importante, la véritable disposition d'esprit des clans, je manque de renseignements certains. Mais il est dans la nature humaine et dans la situation donnée que, tôt ou tard, les gouvernants de Yedo tâcheront de s'émanciper de la tutelle des quatre clans. Plus l'organisation de Tarmée impériale avancera, plus ils sentiront croître leurs forces, et moins ils se plairont dans le rôle de simples mandataires.
Les ministres installés à l'issue de la guerre civile avaient déjà favorisé les innovations calquées sur
des modèles européens. Mais leurs successeurs, les véritables auteurs de la révolution, se sont lancés dans cette voie avec une ardeur extrême. Dans le peu de jours que compte l'existence de la nouvelle administration, on a dépouillé et dépossédé les daimios, détruit indirectement les clans, réduit à la misère la classe militaire. On s'est attaqué à la religion du pays; on a ouvert une croisade contre le bouddhisme, et, pressé par les embarras financiers, on s'est emparé d'une partie des biens du clergé. Les montoïtes seuls, à cause de l'importance politique et de la richesse des membres de cette secte bouddhique, ont été jusqu'à présent ménagés. On dirait que le ministère, au fur et à mesure qu'il rompt avec les anciennes traditions et avec ceux qui y tiennent, cherche un appui dans l'opinion nouvelle qui tâche d'emprunter aux États-Unis et à l'Europe les modèles des futures institutions du pays. Loin de moi la pensée de dénigrer ou de soupçonner les mobiles des hommes remarquables que nous voyons à la tête des affaires. Jusqu'à preuve du contraire, je les tiens pour animés des intentions les plus pures et les plus patriotiques. Je ne me sens aucune sympathie pour le dieu Bouddha, mais je crains que, en détruisant ses idoles et ses temples sous le prétexte de restaurer le culte officiel qui n'est d'aucune religion, on ne prive le peuple de sa foi, et, chose plus grave, de la faculté de croire, mauvais moyen, à mon sens, de le rendre heureux et de le civiliser! Quelque séduisants qu'en soient les dehors, je donne peu de regrets à une chevalerie barbare ; mais elle se lie étroitement à la constitution féodale qu'on
détruit avant de savoir par quoi la remplacer. Je constate et je loue, dans les couches élevées de la nation, les aspirations générales vers le progrès, la soif ardente des améliorations, le désir d'acquérir des connaissances utiles et de doter le pays des conquêtes de la civilisation européenne. Seulement la manière dont on s'y prend ne me paraît pas pratique. Les journaux et la plupart des résidents étrangers trouvent que la voie est bonne, mais qu'on marche trop vite. Je leur demande pardon, la voie n'est pas bonne. Il me semble que l'œuvre de la réforme doit commencer par toucher les cœurs. Elle doit y implanter la charité et le renoncement de soimême. Cela fait, on pourra avec succès proscrire les actes de violence et de vengeance, et fonder des institutions philanthropiques. Par la réhabilitation de la femme, le lien conjugal sera épuré et fortifié, les mœurs seront corrigées, la famille, qui est la base -des États, sera régénérée. Il en résultera le respect de la propriété et des garanties sérieuses pour Tordre public, sans lesquels l'industrie ne saurait fleurir. Alors le moment sera venu de penser au télégraphe et aux chemins de fer. Commencer par là, c'est, je le crains, faire les choses à rebours. Un homme peut apprendre à transmettre un télégramme et à diriger une locomotive, et cependant rester barbare, éprouver, en quittant la station, le fil de son sabre sur le premier mendiant quil rencontre, ou, si le chef de gare l'a réprimandé, venger son honneur en s'ouvrant le ventre.
Toutes ces questions sont beaucoup discutées par les résidents européens. Quand je leur dis mes
idées, on sourit finement; on est trop poli pour rire tout haut, ce qui ne m'empêche pas de craindre que les essais que je vois faire ne tournent mal ; car, l'expérience le prouve, le contact de notre civilisation est toujours funeste aux races sauvages ou semibarbares tant qu'elles sont privées des lumières du christianisme.
Mais trêve de réflexions. Bornons-nou6 à constater le fait qui, dans l'empire du Soleil-Levant, domine aujourd'hui la situation. Les ministres se sont engagés à outrance dans le mouvement réformateur, soit pour le diriger, soit pour l'exploiter, soit pour s'en faire une arme contre leurs adversaires, contre l'opinion du vieux Japon stupéfait, silencieux, intimidé, mais plus vivace peut-être qu'on ne pense. Je ne leur en fais aucun reproche; ce que je ne puis approuver, c'est l'absence totale de respect pour les droits acquis, l'arbitraire des mesures, la légèreté qui s'attaque à tout, l'usage qu'ils font, pour détruire, du nom du Mikado, dont le prestige, vingt fois séculaire, pourrait bien s'éclipser dans leurs mains hardies et inexpérimentées.
Enfin, au milieu de bruyants applaudissements, mais qui au moindre accident se convertiront en reproches et en injures, la barque a quitté le rivage et descend rapidement le courant. Arrivera-t-elle à bon port? C'est possible. Sombrera-,t-elle? C'est probable. Nul ne le sait. Ne pouvant ni s'arrêter, ni remonter le fleuve, on va à l'aventure, on s'en remet au hasard. Le spectacle est curieux; il n'est pas nouveau. Déjà Guichardin a dit que ceux qui introduisent une « nouveauté » dans l'État ne pré-
voient jamais la direction que prendra le mouvement et en voient rarement la fin*.
1. J'ose appeler l'attention du lecteur sur une pièce que je donne à l'appendice. C'est un précis historique de douze mois, de la fin de septembre 1871, date de mon départ du Japon, à la fin de septembre 1872, Celui à qui je le dois, fin et bienveillant observateur, habite Yokohama depuis plusieurs années. J'ajoute quelques exraits de lettres d'un autre résident de la même ville. Il juge les actes du gouvernement progressiste avec plus de sévérité que l'auteur du mémoire; mais tous les deux méritent confiance.