TROISIÈME PARTIE
Da 3 au 8 octobre ; du 14 au 16 novembre.
Physionomies diverses des « concessions ». — La ville chinoise.— Sii-liia-wei. — Une symphonie de Haydn exécutée par des Chinois. — L'Orphelinat des Sœurs. — Fluctuations et état actuel du commerce.
(3 octobre.) Le ciel est gris, l'air vif et froid. Une fraîche mousson souffle du nord -est. On se dirait en Russie. Hier nous nous sommes crus sous l'équateur. On n'a pourtant pas quitté le 31^ parallèle. A midi, le New-York se trouve à deux cents milles de l'embouchure du Yang-tse-kiang et déjà la mer pâlit. Vers le soir, elle devient couleur de boue.
(4 octobre.) A dix heures, on entre dans le « grand fleuve », comme les Chinois l'appellent avec raison ; car, après l'Amazone et le Mississipi, c'est le plus grand fleuve du monde. La rive septentrionale est invisible. A notre gauche s'enfuient, à perte de vue, les plaines de la province de Kiang-su.
Quelques grands steamers du commerce anglais pataugent dans les eaux bourbeuses de cet immense égout fouetté à cette heure par le vent. Des bateaux de pilotes et des djonques, toutes leurs colossales voiles dehors, courent des bordées comme en pleine mer.
A une heure, le New-York pénètre dans le Hwangpu, passe devant la station navale française de Wusung, côtoie des rives plates, vertes, cultivées, parsemées de villages qui rappellent les bords de l'Humberetle Yorkshire. Rien, dans le paysage, qui par sa nouveauté ou sa beauté frappe l'esprit ou parle à l'imagination. Tout cela on Ta vu mille fois. Cependant, sur la rivière, l'animation augmente au fur et à mesure qu'on approche de la grande métropole. Déjà, à travers une forêt de mâts, apparaissent les édifices imposants de la ville anglaise, les maisons du quartier américain, les pavillons flottants des consuls.
Nous avons passé devant les chantiers et les docks delà compagnie américaine dont les grands steamers à deux étages complètement peints en blanc desservent la ligne du Yang-tse-kiang. Plus haut vous apercevez, partant, arrivant ou à l'ancre, les bateaux de la compagnie anglaise péninsulaire et ceux des Messageries françaises. Ajoutez les nombreux vapeurs du commerce anglais expédiés directenient de Londres, de Liverpool, de Glascow, ceux des grandes maisons de Shanghai, cTes Jardine, des Russell, et, près de chacun, semblables à des planètes gravitant autour de leur soleil, les sampans chinois employés au chargement et au décharge-
ment de ces grands navires. On aperçoit aussi beaucoup de voiliers; mais, depuis l'ouverture du canal de Suez, leur nombre diminue sensiblement. C'est la vapeur qui aspire au monopole des mers. Mon œil se récrée à l'aspect d'une belle corvette autrichienne, la Fasana, capitaine Funk, arrivée ces jours derniers de Trieste. Au fond du port, le regard se perd dans une masse confuse de mâts, de vergues, de voiles fantastiques. Ce sont des djonques de toutes dimensions, ancrées sous les murs de la ville chinoise. La proue de chacun de ces bâtiments est ornée de deux yeux peints. Malheureusement, les capitaines ne font pas toujours usage des leurs ou bien, passant en signe de mépris devant les steamers européens, ils provoquent des accidents dont eux et leur bateau sont les victimes. Ces gros yeux ouverts qui semblent fixés sur vous avec de sinistres intentions, ne laissent pas, je l'avoue, dem'inspirer une terreur secrète. Symbole, menteur il est vrai, de la vigilance des équipages, ils donnent au bâtiment l'apparence d'un monstre prêt à vous dévorer.
Nous débarquons près du quartier américain, et je tombe avec plaisir dans les bras ouverts de M. de Calice, notre consul général à Shanghai et ministre résident en Chine et au Japon. Il m'offre et j'accepte avec reconnaissance sa cordiale et splendide hospitalité.
Plus j'examine cette ville, plus augmente mon admiration. Certes, l'emplacemenL une plaine marécageuse et plate, n'a rien d attrayant. Au point de
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vue du pittoresque, c'est même le plus laid paysage qu'on puisse imaginer. Certes, les résidences des riches négociants, de grands édifices imposants, magnifiques, prétentieux, ne sont pas tous des chefsd'œuvre d'architecture ; et, comme climat, Shanghai jouit, à tort de plus en plus, d'une détestable réputation. Ce que j'admire, c'est la hardiesse, la constance, l'activité riche d'expédients, élastique, infatigable du génie anglo-saxon qui a conçu l'idée de fonder ici une ville, qui l'a réellement fondée, qui a lutté victorieusement avec la nature et avec toute sorte de difficultés : résistances sourdes du gouvernement chinois, attaque des rebelles, catastrophes commerciales, rivalités entre les immigrants de diverses nations, dissensions au sein même des résidents britanniques. Sans doute, tout le mérite ne revient pas aux Anglais, le gouvernement français peut en réclamer sa part. 3Iais les huit dixièmes des capitaux engagés dans le commerce et la navigation sont anglais, et la population blanche, envisagée au point de vue de l'origine, montre la proportion de quatre pour un entre les résidents anglais et ceux de toutes les autres nations chrétiennes. La difi'érence entre le génie du peuple français et les fils de la vieille Angleterre, si frappante dans l'extrême Orient et partout où les deux drapeaux flottent à côté l'un de l'autre, cette différence s'impose ici pareillement à l'observation du voyageur. La factorerie anglaise est née de l'initiative des particuliers, aidés de l'appui moral et, exceptionnellement et temporairement, des forces militaires et navales du gouvernement. Les établissements français sont l'œuvre du gouver-
nement. accomplie avec ou sans le concours des nationaux. Les agents officiels de la France marchent à la tête des colons, les fonctionnaires britanniques en forment l'arrière-garde et la réserve. Les premiers inspirent et dirigent leurs nationaux ; les seconds protègent et très-souvent doiventcontenir leurs , compatriotes. Les agents officiels des deux pays sont l'objet constant des critiques rarement bienveillantes de leurs nationaux ; les Anglais se plaignent d'être trop, les Français trop peu gouvernés; les Anglais disent : notre consul se mêle de tout ; les Français : notre consul ne se soucie de rien. La vérité est que la tâche des autorités britanniques est moins de diriger que de contrôler, tandis que les consuls français sont obligés de gouverner et parfois même de régner. Retirez l'action de ces fonctionnaires, amenez le pavillon français, rappelez le stationnaire du port, et il est à parier un contre dix que dans quelques années l'étabhssement aura disparu. Dans une factorerie anglaise, les choses se passeraient tout autrement. Après le départ des représentants officiels et des troupes de la reine, les résidents pourvoiraient eux-mêmes au maintien de l'ordre, et, s'il le fallait, à la défense contre un ennemi extérieur. Il y aurait peut-être de mauvais moments à traverser, mais il est presque sûr que les éléments respectables finiraient par prévaloir et* par fonder un état de choses, sinon bon, du moins tolérable. Les Français, je le répète, partiraient à la suite des autorités civiles et militaires, et le peu qui en resterait s'amalgamerait avec les indigènes. Gela s'est vu et a été souvent dit, et^ si je l'inscris dans ces pages,
c'est qu'il est bon de se le rappeler afin de comprendre Shanghai. Loin de moi la pensée de dénigrer le peuple français. On peut être une grande nation et n'avoir pas Ja vocation de coloniser.
D'ailleurs qu'est-ce que veut dire coloniser? Serait-ce le défrichement du sol? A ce point de vue, 'les colonies de Louis XIY au Canada peuvent se comparer aux plus florissantes de toute autre nation. Est-ce la tâche d'exploiter le sol au profit des immigrés? Dans cette supposition, certes, les Anglais méritent la palme que tout le monde leur accorde. Mais si l'on entend par coloniser porter la civilisation au sein des populations indigènes dont on occupe le territoire, les Portugais et les Espagnols des seizième et dix-septième siècles me semblent avoir été les premiers colonisateurs du monde. L'histoire, écrite, ne l'oublions pas, par des plumes qui n'étaient rien moins qu'impartiales, a flétri, justement si les faits relatés sont vrais, la cruauté des conquérants et des adelantados portugais et espagnols. Ceux mêmes d'entre eux dont on vante la douceur " ont employé des moyens que l'esprit de notre siècle ne comporterait guère. Mais les royaumes d'outremer de ces couronnes étaient riches et prospères, les chefs-lieux des presidencias devinrent des foyers de civilisation. Les indigènes y affluaient et remportaient chez €ux, avec les lumières, faibles et incertaines peut-être, du christianisme , les idées et les usages, imparfaits aussi, du monde civilisé. C'étaient de vrais et durables progrès. Des témoins qui ne sont pas suspects , des voyageurs qui comme Alexandre de Humboldt ont visité les colonies espa-
gnoles au commencement du siècle, c'est-à-dire à une époque où l'Espagne était depuis longtemps descendue de son rang de puissance de premier ordre, parlent avec admiration de l'organisation et de la régularité du service administratif dans ces colonies, de la sécurité et de l'ordre qui y régnaient, de la sagesse des lois coloniales élaborées et codifiées sous le règne des Philippes. La cour de Madrid, il est vrai, tirait de ses possessions d'outre-mer les métaux précieux, mais en revanche la mère patrie donnait son sang. L'émigration constante, qui devait finir par épuiser l'Espagne, est en effet une des principales causes de la décadence si rapide de cette noble et chevaleresque nation. Encore aujourd'hui les jeunes gens de certaines provinces s'expatrient en masse. Dans celles du Nord, surtout dans les Asturies, on ne voit que des femmes et "des vieillards. Les hommes sont allés à la Havane, au Pérou, dans le Rio de la Plata. En traversant des hameaux perdus dans les gorges des montagnes cantabriennes, j'ai pu voir des affiches annonçant le départ de bâtiments de Santander, de Gijon,deRibadesilla,pour Cuba et l'Amérique du Sud ; tous, était-il dit, munis d'un chirurgien et d un chapelain. Hélas! l'un et l'autre ne sont pas de trop; car, dans ces traversées, la mortalité est effrayante. Chacun de ces émigrants, et autrefois c'était plus vrai qu'aujourd'hui, devient, le plus souvent à son insu, un agent civilisateur. Aussi, voyez les résultats ! Partout où les Espagnol ont régné, on trouve des tribus indiennes qui ont embrassé le christianisme et adopté, dans une certaine mesure, nos mœurs et nos idées. La plupart
des hommes politiques que nous voyons figurer à la tête de leurs républiques sont d'origine indienne. J'ai eu pour collègues des Peaux-Rouges pur sang, et j'ai vu des dames de même couleur, habillées par Worth, s'extasier sur les roulades de la Patti. Je ne donne pas ces personnages pour des modèles d'hommes d'État, ni les critiques de ces dames comme devant faire autorité en matière de musique ; mais le fait n'en est pas moins significatif. Eh bien, c'est l'œuvre delà colonisation espagnole. Peut-on en dire autant de l'action des émigrants anglais? Évidemment non. J'écarte ici tout ce qui a rapport aux Indes anglaises, que je n'ai pas visitées. Partout ailleurs, surtout dans l'Amérique du Nord, le contact de la race anglo-saxonne avec les sauvages et semibarbares est désastreux pour ces derniers. Ils n'adoptent que les vices des Européens, ils nous haïssent, nous fuient — et c'est ce qu'ils peuvent faire de mieux, — ou bien ils dépérissent. De toutes façons, ils restent ce qu'ils ont été, des sauvages. A quoi bon d'ailleurs discuter sur le mérite comparatif des différentes nations? Rendons à chacune l'honneur qui lui est dû.
Voyons maintenantes que les diables étrangers ont créé ici, et comment ils s'y sont pris.
Le Hwang-pu, qui, en réalité, nest qu'une crique, se présente à Shanghai comme un fleuve majestueux, large d'un demi-mille anglais. Il coule du sud au nord, et tourne ensuite soudainement à l'est. C'est dans cette courbe que l'arrivant aperçoit sur la rive gauche les premières maisons de la ville. Elles appartiennent à la concession améri-
caine, séparée par un ruisseau, le Suchow Creek, de la concession anglaise qui touche à la concession française, la plus méridionale des trois. Une autre crique fait limite entre la concession française et la ville chinoise.
La concession américaine contient, avec les consulats d'Autriche et de la Confédération Germanique du Nord, quelques maisons basses, beaucoup de hangars et de magasins, et, plus à l'est, une rue neuve bordée de belles petites maisons.
La concession anglaise est le grand centre de l'activité commerciale. Les recettes de la ville, pour l'année courante, provenant des taxes, droits de poste, etc., sont estimées à soixante mille livres sterling. Aussi, avec ce bon sens pratique, avec cette absence de préjugés qui distingue le Yankee, les principales maisons de commerce de sa nation se sont établies sur la concession britannique. On y arrive par un pont jeté sur le Suchow Creek, et on voit alors se développer le îong du quai, dit le Bund, une série de constructions monumentales, de vrais palais, bâties dans le goût britannique, mais ayant toutes une véranda, cet accessoire indispensable dans un climat où les chaleurs des tropiques alternent subitement avec les frimas de la Sibérie. Rien n'est imposant comme l'aspect de cette longue enfilade d'habitations princières étalant leurs façades sur le quai et ayant vue sur le Hwang-pu, théâtre principal de l'activité dont elles sont les produits. Un vaste enclos contient les différents édifices du consulat britannique, le palais de justice et la demeure du juge anglais. Suivent les résidences des merchanî-
princes. Celles de la maison Jardine et C'^ et de Dent fixent surtout l'attention. Sur le quai, en face des maisons, on a planté un jardin public. En ce moment, de beaux arbres plient sous la furie d'une bise noire qui les dépouille de leurs feuilles jaunies et j fait geler le sang dans les veines des promeneurs. Ce qui manque à ce glorieux Bund, c'est une digue de pierre. Mais la pierre fait défaut, car Shanghai est bâti sur les bords d'une immense plaine alluviale , où manquent absolument les matériaux de construction. Des poutres remplacent encore le granit, et de nombreuses jetées en planches, des godowns, facilitent, à ceux qui ont appris la gymnastique, la tâche peu commode de gagner ou de quitter leurs embarcations.
Shanghai possède deux ou trois églises, dont la plus grande, faute de capitaux, n'a pas encore de clocher. Derrière le magnifique rideau des palais, la ville anglaise s'étend vers l'ouest. Ici le goût du beau et du splendide fait place aux exigences de l'utile et du nécessaire. On ne voit 'que dépôts, magasins, boutiques, ces dernières richement fournies de tous les produits de l'industrie anglaise. On se dirait à Oxford Street, ou dans le Strand. A ce point de vue, ni Yokohama, ni aucune autre ville européenne en Asie, sauf Calcutta et Bombay, ne supportent la comparaison avec Shanghai.
Plus loin s'ouvre le quartier habité principalement par des Chinois. Dans des magasins que tiennent des marchands à queue noire, on trouve tous les articles de fabrication anglaise, de moindre qualité peut-être, mais à des prix fort réduits; car le-
Chinois a sur le négociant européen la supériorité du bon marché. En d'autres termes, il se contente de profits modiques, et il n'est pas pressé de s'enrichir, ce qui, à la longue, doit lui assurer l'avantage sur ses concurrents blancs. Toutes les maisons sont numérotées, mais les Chinois dédaignent les chiffres et préfèrent les mots. Même les grandes maisons consentent à se décorer de raisons sociales adaptées au goût du pays. Ainsi, Dent et C' s'appelait Précieux et Complaisant; Jardine et C'' a choisi le nom de Honnête et Harmonieux. Dans les rues, un mélange d'hommes blancs et d'hommes jaunes, d'un petit nombre de femmes chinoises et de très-peu ''Européennes. A Shanghai aussi, l'absence de la femme, cette regrettable lacune des établissements de l'extrême Orient, produit ses tristes conséquences. Cependant, depuis un ou deux ans, cet article si rare et pourtant si précieux commence à s'importer. Les commis partis en congé reviennent mariés. Le nombre des ménages augmente, et les mœurs et les manières, me dit-on, se ressentent déjà de l'influence salutaire de la femme honnête.
A cette heure, le Bund est rempli de monde. On passe à pied, à cheval, en voiture, en brouette. La brouette est le car irlandais, à une roue, poussé par un Chinois. Deux personnes y sont assises dos à dos, ayant les pieds posés sur une planchette. Je vois de fort beaux chevaux d'Australie et du Cap, qu'on paye assez cher, et des poneys du pays, de race mongole. Depuis quelque temps, les grands steamers de la Compagnie pacifique amènent des chevaux de Californie. Les chefs des maisons de
commerce ont de riches équipages; leurs employés, des gigs ou un cheval de selle.
Toujours en suivant le quai, nous gagnons la concession française. LeBund continue; mais, à part l'activité qui règne autour des grands magasins des Messageries maritimes et de ceux de la compagnie dite Shanghai sîeam navigation, situés les uns et les autres dans cette concession, l'animation, la vie des affaires semble s'être arrêtée sur les limites du quartier anglais. Les maisons des résidents ne peuvent se comparer à celles de la ville britannique. En revanche, le somptueux hôtel du consulat, la grande cathédrale et le palais municipal attirent les regards. La différence entre les deux quartiers est frappante. D'un seul pas on s'est transporté d'une factorerie dans une colonie. Là les marchands, les résidents, sans aucun plan arrêté d'avance, et selon les besoins du moment ou leur plaisir, font le gros de la besogne. Ici le gouvernement qui veille, qui pense, qui réfléchit, qui agit méthodiquement et bureaucratiquement, le gouvernement atout conçu, tout ordonné, tout exécuté. Les résidents sont des administrés. S'il y a de leur part des résistances^ elles sont aisément brisées. Il est arrivé que la municipalité s'est montrée intraitable. Le consul l'a cassée, a mis en prison les conseillers les plus récalcitrants, et a passé outre.
Notre chemin nous conduit à la ville chinoise, située, comme il a été dit, au sud des concessions européennes et entourée d'une haute muraille. Nous y pénétrons par une de ses sept portes, et, traversant un dédale de rues et de ruelles, nous exami-
nons ce qu'elle renferme de curieux : le grand temple avec son jardin où l'on voit plus de faux rochers que d'arbres et de fleurs ; les maisons de thé qui ne sauraient se comparer à celles du Japon ; enfin les restaurants, fréquentés, les uns par les gentlemen, les autres par les gens du peuple, également remarquables d'ailleurs par l'odeur infecte de l'atmosphère qu'on y respire, par la conversation bruyante des convives, par la saleté repoussante des garçons et des cuisiniers. J'ai lu tant de descriptions de villes chinoises, que la première que je visite ne m'offre pas même le charme de la nouveauté. Aussi ne me donné-je pas la peine de prendre des notes. Il faut pourtant déclarer à l'honneur des Shanghaiais, et dans l'intérêt de la vérité, que la plupart des voyageurs exagèrent un peu les horreurs dont ils ornent leurs descriptions. Certes, il y a ici des coins, des carrefours, des ruelles où, en passant, on fait bien de fermer les yeux et de se boucher le nez. On y est témoin de scènes dignes de figurer dans les contes fantastiques de Hoffmann. Mais les principales rues du Shanghai chinois ne sont guère au-dessous de ce qu'on voit en ce genre dans le midi de l'Europe.
Pour quitter ces lieux si peu sympathiques, il nous faut constamment traverser, remonter ou descendre, des courants d'êtres humains, donner et recevoir des coups de coude, nous exposer à d'autres inconvénients particuliers aux foules chinoises. Sur une petite place, le peuple forme une masse compacte. Un jongleur l'a attiré. Grâce à un effort suprême, je parviens à me poster auprès de l'artiste
déguenillé qui évidemment n'a pas dîné, et qui, si l'on en juge par le peu de sapèques qu'il recueille, ne soupera guère. Sur sa physionomie fine et spirituelle se peignent la fourberie, l'impudence et la misère. Et pourtant ce pauvre diable fait des prodiges. Je me demande encore si tout cela n'est pas de la magie. Je lui ai vu réellement avaler une demidouzaine de petites tasses de porcelaine fine et les rendre au bout de quelques minutes. Je n'en croyais pas mes yeux, mais j'atteste le fait, laissant aux anatomistes et aux médecins le soin de l'expliquer. L'autre jour, me dit-on, son camarade, après avoir avalé les tasses, ne put les rendre, et mourut dans des souffrances atroces.
Mais, Dieu merci, nous voici sortis de l'enceinte. Nous sommes en rase campagne et nos poumons se dilatent. Devant nous s'étend un pays plat, vert, dépourvu de grands arbres, monotone et laid. A l'horizon, une pagode à plusieurs étages se profile sur le ciel couleur de plomb. A peu de distance de cette tour et à cinq milles de Shanghai, s'élèvent, entourés d'un beau jardin, les édifices de Sû-kia-^vei, l'antique et célèbre collège des jésuites. Fondé au dix-septième siècle, englobé lors des grandes persécutions dans la ruine commune des établissements chrétiens, rendu à la compagnie à l'issue de la dernière guerre, abandonné de nouveau à l'approche des Taepings et réoccupé après leur fuite, il renaît de ses cendres plus prospère et plus puissant que jamais. Les pères, sauf le supérieur qui est Italien et trois Chinois, sont Français. Tous portent le costume et la longue queue des célestiaux. Les élèves du
collège appartiennent pour la plupart à des familles chrétiennes et sont tous des indigènes. Ceux de l'orphelinat sont des enfants du bas peuple apportés par leurs parents. Chose curieuse et difficile à expliquer, le nombre de ces enfants a considérablement augmenté depuis les terribles massacres de Tien-tsin de l'année dernière, qui ont eu, dans tout l'empire, un si grand retentissement. On dit que les Anglais emportent avec eux, aux antipodes, leurs mœurs et leurs traditions. On peut en dire autant des jésuites. Les établissements de la compagnie se ressemblent partout. Une ou deux salles, un corridor au milieu de la maison ; des deux côtés, les cellules des pères, petites mais propres, les classes et dortoirs des élèves, les cuisines et réfectoires, le tout empreint du cachet de l'ordre et de la discipline. Les élèves font des études classiques dans le sens chinois, et acquièrent des connaissances utiles. Les orphelins apprennent des métiers. Chacun de ces jeunes gens, en rentrant dans sa famille, y apportera les germes de la civilisation. Tout le monde, pères et élèves, a l'air gai et bien portant.
Le supérieur ne veut pas nous laisser partir sans avoir improvisé un petit concert. Sous la direction d'un père chinois, quatre élèves se mettent à exécuter une symphonie de Haydn. Le révérend chef d'orchestre, le nez pincé d'une paire d'énormes besicles, dirige, anime, contient du regard et de sa baguette les jeunes virtuoses qui, fixant sur la musique leurs petits yeux retroussés, et suant à grosses gouttes, parviennent à interpréter assez bien une des plus belles compositions du grand maestro.
Haydn exécuté en Chine par des Chinois ! Pourquoi le cacher? nous étions tous vivement émus.
La mission compte environ quatre-vingts pères, mais la plupart sont éparpillés dans les difTérenles chrétientés des provinces de Kiang-su et de Nganlîwei. Deux fois dans l'année, ils se réunissent ici pour faire des exercices, et consacrer ensemble quelques jours au repos, à l'échange des idées et à la jouissance du modeste comfort européen que le collège peut offrir à ces hommes dévoués dont la vie n"est qu'une série de labeurs, de périls et de privations.
A peu de distance de Sû-kia-wei, se trouvent une maison d'éducation de jeunes filles et un orphelinat dirigé par des sœurs ^ La supérieure, jeune femme d'mi extérieur agréable, au visage doux et spirituel, nous fait les honneurs de l'établissement avec la grâce et les manières aisées d'une personne de la meilleure compagnie. Son français est le parisien du faubourg Saint- Germain d'où elle semble être sortie pour s'ensevelir dans cette solitude, et y consacrer ses plus belles années, sa santé, probablement sa vie, aux tâches ardues de sa vocation. Par une faveur spéciale, nous sommes admis dans le pensiionnat, d'ordinaire inaccessible aux hommes. C'est une grande cour entourée de petites chambres, où, groupées d'après leur âge, de cinq à seize ans, les jeunes filles reçoivent une instruction conforme à la
1. De la Société des Religieuses auxiliairices des âmes du purgatoire, fondée par Mlle Eugénie de Smet, en religion mère Marie de la Providence, née à Lille en 1825, décédée à Paris le 7 février 1871.
place qu'elles rempliront dans le monde. Elles ont toutes bonne mine et sont simplement et proprement vêtues. Aucune ne m'a paru jolie, mais peutêtre mes yeux ne sont pas encore assez faits aux hommes et aux choses de la Chine. Je ne suis donc pasun juge compétent de la beauté féminine telle qu'on l'entend dans l'empire du Milieu. Mourant d'envie de contempler cette rare apparition d'Européens, les demoiselles jaunes se conforment cependant au règlement qui veut que l'on redouble de zèle et d'application en la présence de la supérieure. Les unes, des livres à la main, répètent à haute voix leurs leçons; d'autres font des ouvrages à l'aiguille ; quelques-unes de magnifiques broderies.
On nous mène dans l'orphelinat, l'asile des babies apportés aux sœurs par la famille ou ramassés sur la voie publique. Ces pauvres créatures, toutes des filles, de petits paquets d'os et de peau, respirant à peine, le plus souvent rongées d'affreuses maladies, couvertes de lèpre et de plaies, sont baptisées, lavées, pansées, élevées dans la maison si elles survivent, et plus tard mariées avec des coreligionnaires ou placées comme servantes dans les familles chrétiennes. Nous entrons dans une des salles. Elle est spacieuse, fort proprement tenue, et bien ventilée. Le long des murs sont disposés les berceaux contenant chacun deux enfants placées l'une en face de l'autre. Des religieuses, penchées sur elles, leur prodiguent les plus tendres soins. Étrange et merveilleuse péripétie réalisée dans le cours d'existences qui comptent à peine quelques heures! Hier encore, ces petits êtres, nés au bord de
la tombe, gisaient sur un tas d'immondices, exposés à être dévorés par les cochons, ou à s'éteindre dans une lente et horrible agonie ; aujourd'hui ils ont trouvé des mères qui, pour les sauver, sont accourues de l'autre extrémité du monde.
La France est assez riche pour payer sa gloire, ses idées, ses caprices, parfois ses fautes et ses erreurs. Depuis Louis XIV, elle a tenu à se montrer partout, à frapper toutes les nations du prestige de sa grandeur. La poursuite de cette politique lui impose, il est vrai, sur ces terres lointaines, des sacrifices peu d'accord avec les intérêts matériels que ses nationaux peuvent avoir à y débattre comme négociants. Mais cette considération ne l'arrête guère. Elle s'est donné la mission civilisatrice de protéger ses coreligionnaires sous toutes les latitudes. N'allons pas trop au fond des mobiles, qui peut-être ne sont pas purement religieux. Les effets ont été et sont, il faut le reconnaître, des services rendus à l'humanité.
Dans le monde idéal, les Français sont le peuple le plus expansif. Ils ont, en faisant beaucoup de bien et beaucoup de mal, communiqué au monde civilisé leurs idées, leurs goûts et jusqu'à leurs modes Mais aucune nation n'aime moins à se déplacer. Les émigrants français sont les moins nombreux et, sauf des exceptions honorables, n'appartiennent pas toujours à l'élite de la nation. La France offre à tous ses enfants l'espace et les moyens pour se nourrir, pour parvenir à l'aisance, parfois à la richesse et aux plus hautes fonctions d'État. Ceux qui la quittent trouvent rarement au dehors la
fortune qu'ils ont dédaigné de chercher chez eux. Mais, à côté de ces émigrés qui ne réussissent pas toujours, on en voit d'autres qui, tout en vivant et agissant dans l'obscurité, s'entourent eux et leur lointaine patrie de l'auréole d'une impérissable gloire. En Chine, partout où vous voyez, audessus d'un consulat, flotter le pavillon français, vous apercevez dans le voisinage la flèche d'une église, et à côté, un couvent, une école, un hôpital. Là les intelligences s'ouvrent aux lumières de la civilisation, les cœurs aux vérités de la foi ; là se pansent les plaies des âmes et des corps, se soulagent les misères, s'exercent les vertus apostoliques de la charité et de l'abnégation. Tous les missionnaires et toutes les sœurs ne sont pas des Français. L'Italie, l'Espagne, la Belgique fournissent aussi leur contingent; mais la grande majorité de ces héros chrétiens appartient à la France, et c'est la France qui les couvre de sa puissante protection
Bâti non loin de l'embouchure du Yang-tsekiang, sur les bords d'une rivière profonde, accessible aux plus grands navires, Shanghai était, depuis un temps immémorial, le port naturel de Suchow, de cette ville riche et florissante, qui, grâce à sa situation sur le grand canal, au centre d'un réseau d'artères navigables, est considérée comme le principal emporium du Nord de la Chine. Des canaux et des criques relient les deux villes. La distance qui les sépare n'est que de quatre-vingt-dix milles. Déjà au milieu du siècle dernier, des agents de la Com-
pagnie des Indes avaient recommandé d'établir une factorerie à Shanghai. L'exécution de ce projet s'est fait attendre pendant quatre-vingt-dix ans. Ce fut seulement à la suite de la première guerre, et en vertu du traité de Nanking*, dont la principale clause ouvrait le territoire et le port de Shanghai aux étrangers, que les Anglais purent prendre pied dans cette ville. Cependant, si la naissance du seulement fuilahorieuse, les progrès du nouveau-né furent encore plus lents, et sa vitalité resta longtemps problématique. Le chmat passait pour malsain et l'était en effet, car le sol de cette immense plaine alluviale qui forme la province de Kiangsu, s'élève à peine au-dessus du niveau de la rivière. La pierre et le bois y manquaient, et le terrain était marécageux. A quelques pieds au-dessous de la surface, on trouvait de l'eau. Il fallait donc bâtir sur pilotis et faire venir la pierre de loin. Pendant une dizaine d'années on vivotait. Heureusement, le commerce de la soie avait pris un essor inattendu. D'autres étrangers arrivèrent. Les gouvernements de France et des États-Unis demandèrent et obtinrent des concessions, et les Chinois vendirent à vil prix les potagers et les champs qui entouraient la ville. C'est sur ces terrains que s'élèvent aujourd'hui les somptueuses constructions du Shanghai européen.
Au prix de grands sacrifices, on vainquit les difficultés du sol. Des travaux d'assainissement diminuèrent celles que le climat semblait opposer à l'ins-