‹ Promenade autour du monde, 1871Chapitre 47 sur 85 · Mai · texte numérisé non relu

Mai

■1. De 1860 à 1864.

le plus exagéré. Il a été dit que les fuyards chinois comptaient par centaines de milliers. Il fallait les loger. On bâtissait à la hâte. Des quartiers composés de maisons adaptées à l'usage des gens du pays s'élevèrent comme par magie. Les riches négociants y employaient leurs fonds ; ceux qui n'en avaient point bâtissaient avec de l'argent emprunté; commis, compradores, facteurs, domestiques, tout le monde prit part à la spéculation, et tout le monde y gagna. Shanghai nageait dans l'or. Au delà du défense - creek ^ la mort sous ses formes les plus hideuses, la ruine et la misère de miUions d'être humains ; ici, sur la rivière, des milliers de djonques, un grand nombre de bâtiments européens, des forces navales considérables ; sur le Bund et dans les maisons des résidents, le faste du parvenu , doublement insolent en présence de tant de calamités.

Mais le sort si envieux, à en croire les pauvres et aveugles mortels, si enclin parfois à l'ironie, commençait à se lasser de tant de prospérités. Le contraste des misères des uns avec la joyeuse outrecuidance des autres semblait provoquer ses colères. Les maux de la Chine avaient fait la fortune des Anglais de Shanghai. Un enfant de leur nation, inscrivant son nom en lettres d'or dans les annales du Céleste-Empire, devait devenir l'instrument involontaire du châtiment.

Les armées impériales avaient été battues par les rebelles sur toute la ligne. Les forces anglaises suffisaient à peine pour la défense des concessions européennes et de la ville chinoise de

Shanghai. Plus tard elles purent nettoyer un rayon dime trentaine de milles autour des factoreries. Mais il leur était impossible de s'engager plus avant dans l'intérieur, de délivrer définitivement la province Kiangsu du fléau de la rébellion. Cependant un aventurier américain , nommé Ward, avec un ramassis de rowdies de la pire espèce et quelques milliers de koulis, avait formé une bande que l'on appelait Ward-force et qui a rendu quelques services. Après la mort de Ward , le commandement passa à un certain Burgevin, réunissar.r tous les vices et toutes les audaces du condottiere de bas étage. Ce monstre, renvoyé du service, passa à l'ennemi, aux Taepings, se brouilla avec leurs chefs, fut enfermé daps une cage , promené de ville en ville, et périt misérablement au passage d'une rivière. A cette époque, on apprit que le gouvernement anglais avait autorisé ses officiers à servir temporairement sous les drapeaux chinois. Un jeune officier du corps des ingénieurs royaux, le major Charles Robert Gordon, prit le commandement des débris de l'ancien Ward-force, l'organisa de nouveau, le porta à six mille hommes, en fit une excellente troupe, lui inspira les vertus du soldat, le conduisit de victoire en victoire, écrasa les rebelles et rétablit, en moins d'un an, la tranquillité dans toute l'étendue de cette vaste province.

L'investissement, plus ou moins étroit, de Shanghai avait duré près de trois ans. On espérait que la plus grande partie des immigrés s'y fixeraient définitivement. Ils avaient amené leurs familles et, grâce au contact avec les étrangers, gagnaient

facilement leur vie. Les Chinois riches et aisés avaient , se disait-on , pris goût aux bienfaits, à la sécurité, aux jouissances de la vie européenne.- Eux aussi resteront. Vaine et terrible illusion! Le jour où la nouvelle de la prise de Suchow ', l'un des grands faits d'armes de Gordon, arriva à Shanghai, les Chinois commencèrent à faire leurs préparatifs de départ. Les personnes des classes supérieures furent les premières à regagner leurs foyers dévastés; la masse de leurs compatriotes ne tarda pas à les suivre. En moins de deux ans, la population chinoise, qui était de plusieurs centaines de milliers d'âmes, descendit à soixante-cinq mille ^ Tous ces quartiers nouveaux, bâtis pour des locataires jaunes, furent abandonnés. Bientôt les terrains, achetés pour des sommes folles, ne présentèrent plus aucune valeur, et, comme la plus grande partie des maisons avaient été bâties à crédit, la

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