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dateur de l'ordre. Le fauve et le chasseur indien hantaient les forêts des montagnes qui encadrent le bassin, mais les coteaux environnants étaient déjà cultivés par des indigènes que les moines de Sainte François avaient gagnés au christianisme, et, dans une certaine mesure, à la civilisation. En 1849, lorsque la « fièvre de Californie » commençait à sévir dans le Missouri, à New- York, à Boston , dans toutes les grandes villes de l'Est, et à envoyer sur cette plage lointaine les premiers chercheurs d'or, San- Francisco se composait à peine de quatre maisons qui méritassent ce nom. Aujourd'hui, la jeune métropole, the queen-ciiy, compte cent trente à cent quarante mille habitants. C'est à la découverte de l'or qu'elle doit son origine et sa rapide croissance. C'est à son commerce déjà considérable, au défrichement du sol, à l'agriculture qui, bientôt, il faut l'espérer, remplacera l'exploitation des mines, à son industrie encore dans l'enfance, mais susceptible d'un grand développement, qu'elle devra les éléments d'une prospérité solide et durable.
Ici tout est jeune : la nature encore vierge; les maisons, dont les plus vieilles n'ont pas vingt ans ; les habitants, dont les plus âgés n'en comptent pas cinquante. Parmi ces derniers se font remarquer, comme de véritables ruines, les patriarches, les hommes des carly days, les pionniers, comme ils s'appellent eux-mêmes, ceux qui ont vu naître la capitale de l'or, qui, en arrivant, ont habité l'une de ces quatre maisons, ou bien ont couché à la belle étoile, sous la protection des canons, s'il y en avait
encore, du presidio mexicain. Ce sont maintenant des hommes à la chevelure et à la barbe grisonnantes sinon blanches, car on vit vite en Galitornie, et d'un aspect comparativement respectable. Leurs rangs se sont éclaircis. Beaucoup d'entre eux sont morts, et morts pauvres ; très-peu ont fait fortune, et peu seulement, en retournant dans leur pays, ont pu emporter avec eux de modestes économies. Ceux que j'ai vus n'avaient pas l'air prospère. Cependant ils ont tous consacré leur vie au culte de l'or, l'ont arraché des entrailles de la terre, ou dégagé des sables des canones. L'or a passé par leurs mains , mais rien , ou peu s'en faut , n'y est resté. Ces hommes rappellent le vieux lion de la fable qui a perdu ses dents. L'âge et les infirmités ont tempéré l'éclat de leurs yeux. On voit bien que c'étaient de rudes aventuriers , autant que de rusés compagnons. Leur teint aussi n'est pas des plus purs : le haie et l'alcool y ont laissé des traces. Mais, malgré des vêtements un peu râpés, malgré la frugalité des repas, malgré les fatigues, les dégoûts, les déceptions d'une existence manquée, ils nont pas tourné à la misanthropie. On reconnaît dans leur visage un fond de bonhomie caustique, dans leur maintien l'autorité que donne l'expérience', et même une certaine dignité, La considération dont ils jouissent, du moins àleurs propres yeux, les soutient. Ne sont-ils pas les premiers qui ont foulé ce sol précieux, qui ont, par leurs découvertes, appelé la multitude, jeté les fondements, préparé la grandeur actuelle, les merveilles plus grandes de l'avenir? Ce sont des hom-
mes qui se sentent, et vraiment on ne peut guère leur en vouloir. Je me suis laissé raconter par eux l'histoire de San-Francisco. C'est de l'histoire contemporaine, puisqu'elle n'embrasse que vingt ans ; mais ces vingt ans, envisagés au point de vue des transformations dont ils ont été témoins, représentent des siècles. Et penser que ces hommes ont jeté la semence, qu'ils ont vu la plante pousser, grandir, se développer en un arbre magnifique. Certes, tout n'est pas leur œuvre, tant s'en faut ; mais une certaine part de la paternité, ils peuvent la revendiquer à bon droit. C'est seulement après avoir entendu parler ces Romulus modernes, que je comprends la fondation de Rome, les passions ardentes des aventuriers qui en ont tracé les limites, posé la première pierre, arrosé du sang d'un frère, dans des rixes quotidiennes, le sol qu'ils se disputaient déjà, tout en le disputant encore aux bêtes féroces et au désert. Les détails que le burin de Tite- Live a dédaigné de nous transmettre, il me semble les trouver dans les récits des fondateurs de San- Francisco, de «Frisco», comme ils l'appellent familièrement.
Les cinq ou six premières années de l'existence de la nouvelle ville forment l'époque de la guerre de tous contre tous, hélium omnium contra omnes. Frisco présentait alors la physionomie de toutes les villes naissantes de l'Amérique: une ou deux rues bordées de maisons en planches, en poutres, en toile; quelques grandes constructions, prétendues monumentales : les auberges; puis les maisons de jeu, les maisons de prostitution. Aux mines, le travail excessif;
dans la ville, l'orgie en permanence; les rixes, les meurtres, les assassinats partout. L'absinthe et le sang coulaient à flots. C'était tout simplement l'enfer, non l'enfer de Dante, mais celui des deux frères Breughel, dont lun peignait des orgies de paysans, et l'autre des diableries telles qu'une imagination hollandaise du dix-septième siècle pouvait seule les inventer. C'est le sublime du genre vulgairement grotesque.
Les premiers arrivés venaient du seul État à esclaves de l'Ouest, le Missouri. On sait que ses habitants, immigrés pour la plupart des États du Sud, en ont conservé les idées et les goûts. Après avoir traversé les déserts du continent, après avoir les premiers occupe les terrains aurifères, les Missourimen virent arriver les frères de l'Est. Ceux-ci, les moyens de transport par la voie plus courte de Panama n'étant pas encore organisés, avaient dû doubler le cap Horn. C'étaient six, huit, douze mois de navigation à la voile. Dans les placers, les frères devinrent bientôt de formidables compétiteurs. L'antagonisme qui, dans le vieux monde, dans le vieux monde des Américains, a toujours subsisté entre le Yankee et l'homme du Sud, venait s'ajouter aux rivalités du métier. Comme moralité, les uns valaient les autres. Mais l'immigration des hommes du Nord continuait, celle du Missouri tarissait. Après cinq ans d'une anarchie que nous avons de la peine à nous figurer, mais qui n'empêchait pas le progrès matériel de la ville, les hommes du Nord se sentirent en force, et bientôt ils eurent décidément le dessus. Ils établirent le fameux Comité de
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vigilance. Tout homme qui avait commis un meurtre, ou qui, seulement par sa conduite, permettait de supposer qu'il serait capable de tuer son prochain, fut, surtout s'il était du Sud, traduit devant le comité et pendu au premier arbre, morto popolarmentc , comme aurait dit Machiavel. C'est de la création de ce tribunal, tout partial, arbitraire, et irrégulier qu'il était, que date l'établissement d'un état de choses au moins supportable. Les hommes de désordre de la veille, transformés en juges, prirent eux-mêmes du goût à faire de l'ordre. Tout le monde s'en trouvait mieux.
C'est ici que s'ouvre la seconde époque*. Le règne des pikeSj grâce aux exécutions sommaires, était clos à jamais. Les membres du Comité de vigilance eurent le bon esprit de le dissoudre eux-mêmes,' et de céder la place à des tribunaux régulièrement constitués. Mais une autre révolution s'accomplissait graduellement dans les esprits. Au commencement, tout le monde avait couru aux mines. Dans les imaginations des premiers émigrants, la Californie n'était qu'une carrière d'or pur. On n'avait qu'à le saisir et l'emporter. Le désabusement ne se fit pas attendre, et à la fm on comprit que l'or cherché ne se trouvait pas seulement dans les placers. On découvrit même que d'autres occupations rendraient plus que la fouille et le lavage, pourvu qu'on importât dans le pays ce qui lui manquait: des capitaux et de l'honnêteté. Des hommes pourvus des uns et de l'autre commencèrent alors à arriver et