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La grande inondation de

dalles de la grande route de Pékin, qui sont encore sous l'eau. De coude en coude, car le fleuve fait de nombreux détours, nous avançons lentement. Enfin vers midi nous apercevons la flèche d'une église, une vingtaine de voiliers allemands, norvégiens, danois, pavoises en l'honneur du dimanche, une grande maison jaune, le consulat d'Angleterre. Nous sommes à Tien-tsin. Cette ennuyeuse navigation est donc terminée. Huit jours et sept nuits pour faire sept cent cinquante milles !

(16-19 octobre.) Ce matin, un obstacle imprévu, le refus net du taotai de la douane de me délivrer un passe-port, semblait mettre brusquement fin à mes pérégrinations dans l'empire du Milieu. M. Lay, le consul d'Angleterre, ayant demandé cette pièce indispensable, avait eu pour réponse un refus catégorique : ce Cet étranger, lui faisait dire Son Excellence, n'a rien à faire à Pékin. Il n'aura pas de passe-port. » A quoi M. Lay, se référant aux stipulations des traités, répondait : « Si vous lui refusez un passe-port, il s'en passera. » La réplique ne se fit pas attendre. « Je ne veux pas, répondit le gros personnage à queue noire, que votre étranger se rende coupable d'une infraction aux lois. A'oici le passe-port. » Que dite^-vous de cette manière de colorer une retraite? Quant au passe-port, c'est un beau spécimen de calligraphie chinoise. Il est digne d'être mis sous verre.

Cette difficulté heureusement aplanie, nous nous étabUssons de notre mieux, et, au fait, très-bien,

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dans nos bateaux dont chacun est muni d'une grosse voile et équipé de trois rameurs. En Chine, sans compter les artères naturelles du pays, un immense réseau de canaux sillonne le territoire. C'est par eau que l'on voyage de préférence. De là le perfectionnement relatif de ce genre de locomotion. Au moment d'entrer dans mon house boat, je vois un Chinois de respectable apparence faire l'installation de mes effets, préparer mon lit et donner des instructions à A-kao, mon jeune page, charmant et intelligent enfant, qu'un de mes amis de Shanghai a bien voulu me céder pour le voyage. Le Chinois m'adresse la parole dans le plus pur français. C'est le P. Delmasure,de Roubaix, lazariste, qui dirige ce qui est resté de la mission catholique de Tien-tsin.

Nous voilà en route. N'étaient les courants d'air et la trop grande proximité des rameurs, leurs ronflements pendant la nuit et l'odeur qu'ils exhalent nuit et jour; n'était la lenteur de la marche, la laide monotonie du pays, une plaine nue et inondée à perte de vue, cette navigation ne laisserait rien à désirer. Il n'y a pas un souffle d'air, et nos hommes qui travaillent de seize à dix-huit heures par jour, sont constamment obligés de traîner les barques. Pendant qu'elles remontent péniblement, nous mettons souvent pied à terre, et, courant à travers champs, nous regagnons nos maisons flottantes aux heures des repas. C'est toujours avec une vive satisfaction quej'entends A-kao, debout sur la proue, crier à tue-tête : bleakfast Icady. (Les Chinois ne peuvent prononcer l'r.) A un signal

donné, le bateau de cuisine rejoint les quatre house boais; nous sautons dans le bateau de M. Boyce où, grâce aux provisions apportées de Sbanghai et de Tien-tsin et à l'art de notre cuisinier indigène, d'excellents repas nous sont servis.

Les villages que je traverse à pied n'offrent aucun intérêt. Mais partout il y a foule. La population pullule. Les enfants m'appellent diable étranger, les hommes me regardent d'un air froid et se mettent à rire avec dédain dès que je suis passé, les femmes se cachent. Des colporteurs circulent de maison en maison et offrent en criant leurs misérables marchandises. Tout est sale, pauvre, mesquin, sauf la nature qui se complaît à créer d'innombrables Chinois.

Plus haut, l'inondation commence à se retirer. Nous voyons des champs bien cultivés, du coton, des fèves, la plante d'huile de castor, et des milliers de paysans occupés à labourer. Leurs charrues ont d'étranges attelages : ici un cheval et une bourrique, là un buffle, un âne et une vache. J'en ai vu même une qui était traînée par trois hommes et une autre attelée d'un bœuf et d'une femme. Pas un arbre en vue. Sur la rivière un grand mouvement de djonques, dont plusieurs sont d'un très-fort tonnage.

Aujourd'hui 19 octobre, à midi, arrivée à Tungchow. La distance de Tien-tsin par eau est de cent vingt-six milles et de quatre-vingts par terre. La durée ordinaire du voyage en amont est de quatre à cinq jours. Le nôtre n'en a duré que trois.

Tung-chow, situé à treize milles à l'est de Pékin, est relié avec la capitale dont il est le port, car le

Pei-ho arrive ici du nord-est, par un canal et par la route royale toute pavée de dalles de marbre, mais complètement néglig-ée et à peine carrossable. Une forêt de mâts s'étend à perte de vue et la plage grouille d'êtres humains, jaunes, sales, couverts de haillons. Tous sont occupés au chargement et au déchargement des bâtiments. Derrière cette fourmilière, à peu de distance du fleuve, s'élèvent les sombres murs crénelés de la ville. Plus loin on aperçoit une haute pagode à plusieurs étages. Sauf le ciel qui, comme on nous l'avait annoncé, est superbe, l'eau et la terre, la peau et les vêtements des habitants, les murailles et les bêtes de somme, tout est couleur de boue.

A peine avons-nous touché le rivage, qu'un cosaque de M. le général Ylangali, ministre de Russie en Chine, suivi d'un mafu, d'un palefrenier, vient à bord. Il me remet une aimable lettre de l'envoyé qui, prévenu par un messager de ma prochaine arrivée, m'envoie des chevaux, m'offre de nouveau son hospitalité et, en militaire expérimenté, me donne quelques renseignements utiles sur la manière de traiter l'excellent pony mongol qu'il me destine. Le cosaque fait mon bonheur. A tout ce que je lui dis en allemand, en français, en anglais, il répond par un seul mot d'un son difficile à saisir, mais prononcé énergiquement de manière à me remplir de confiance. J'ai su plus tard que c'était slusheyu y y obQivdÀ. — Je désire partir de suite. — Slusheyu. — Mes compagnons ont besoin de chevaux. — Slusheyu. — Comment traverser cette foule sans être suffoqué? — Toujours slusheyu. Et ce n'est pas

là une vaine parole. Cet enfant des steppes me devine. Chez lui l'instinct remplace les connaissances linguistiques. Pour commencer, il me pilote admiraljlement à travers la cohue. A mi-chemin nous rencontrons un cavalier européen. C'est ^I. Starzoff, le chef de la plus importante maison russe à Tien-tsin et, je crois, en Chine. Il me mène hors de la ville dans un temple transformé en auberge où les rares voyageurs européens ont l'habitude de descendre, me présente à sa jeune femme, m'accompagne dans la ville, et, avec l'aide du cosaque, trouve des montures pour mes amis.

Nous faisons le tour des remparts. Les eaux bourbeuses du Pei-ho, si animées près de la ville, mais plus haut tout à fait solitaires, se perdent dans le lointain. Un mouvement du sol et quelques arbres interceptent la vue vers Pékin. A nos pieds, s'étend une mer de toits noirâtres. Les rues ressemblent à des crevasses. On n'aperçoit que les têtes des chameaux qui passent. La foule qui se bouscule en vociférant, reste invisible. Au bas de la muraille et sur notre chemin, s'amoncellent les immondices des générations. On est au troisième cercle de Dante :

Pute la terra che questo riceve.

En certains endroits le mur délabré offre à peine quelques pierres assez solides pour qu'on puisse y poser le pied. Mais Ihorrible perspective de rebrousser chemin nous fait bravement franchir ces passages périlleux. Enfin, par les débris d'un escalier, nous descendons dans la rue.

Cependant la petite caravane s'est

Mme StarzofT est excellente écuyère. Elle a passé son amazone, el se met à la tête de la colonne. Les rues sont étroites et encombrées; le pavé, glissant. A chaque pas, j'entends M. Starzoff crier : gare aux chameaux! En effet ces bêtes nous toisent d'un air malicieux. Évidemment, les diables étrangers ne sont pas populaires en Chine : les chameaux et les mulets vous mordent, les chiens aboient ta votre aspect, les ponies mongols ruent et se cabrent quand vous voulez les monter. Quoique pressant le plus possible le trot de nos montures, nous mettons plus d'une demi-heure pour traverser la ville.

Nos aimables hôtes de Tung-chow nous quittent au pont de Palikao, belle construction de marbre blanc ornée de sculptures bizarres, et, comme on sait, devenue célèbre dans la dernière guerre. La grande route se trouvant en fort mauvais état et encombrée de charrettes, de cavaliers, de piétons, nous continuons de suivre la rive méridionale du canal; l'heure est avancée; les portes de Pékin se ferment impitoyablement au coucher du soleil; force nous est donc de courir à bride abattue, tantôt sur des digues, tantôt dans des sentiers, tantôt à travers champs. Des touffes d'arbres, des villages, des maisons solitaires entourées de potagers, forment un agréable contraste avec la monotonie des bords du Pei-ho, et surtout avec les horreurs de la ville de Tung-chow.

En débouchant d'un chemin creux, une exclamation de surprise nous échappe, et, involontairement, chacun arrête son cheval tout court. En face de nous est le disque du soleil. Au-dessous de cet

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astre, et, pareil à un bandeau échancré d'un noir pâle et transparent, s'étend à perte de vue une immense muraille crénelée. Sur trois points, cette ligne droite est interrompue par les doubles toits des portes de la ville. A la nuance des tons, on peut mesurer les distances qui les séparent. Au-dessus de la sombre muraille, se laissent entrevoir, suspendues dans l'air bleu comme un mirage, les crêtes des collines du palais d'Été; et plus loin, semblables à des nuages, les montagnes de Mongolie. Une demiheure après, nous pénétrons par la porte dite Tungpien-men dans la ville chinoise, et, par une porte intérieure, dans la ville tartare. C'est le beau moment du cosaque. A notre approche, des gardiens armés se précipitent en avant pour nous barrer le chemin, mais l'aspect du cavalier russe agit sur ces cerbères comme un talisman. Nous passons sans être molestés. On ne nous demande pas même nos passe-ports. L'accueil le plus gracieux et le plus sympathique m'attend à la légation de Russie. Enfin nous voilà à Pékin! Ce rêve d'enfance s'est réalisé sur le décUn de mes jours.

Pékin, bâti plusieurs siècles avant notre ère, descendu au rang de ville provinciale après la dissolution • du royaume de Yen dont il était la capitale, conquis par Genghis-Khan ^ abandonné et rebâti, nest redevenu la capitale de l'empire que depuis le

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