En
en a de larges et d'étroites. Des murailles cachent les habitations des riches aux regards des passants. Les maisons qu'on aperçoit sont de misérable apparence, des huttes de boue sans architecture et sans la moindre trace d'ornements. Dans la ville chinoise, où la vie commerciale et industrielle semble être concentrée, des rues entières ne contiennent que des boutiques fort bien fournies de produits indigènes et de quelques articles européens. Les pharmacies, les magasins de thé et les débits de tabac se distinguent par des devantures magnifiquement laquées et dorées, et par des enseignes colossales verticalement suspendues à des mâts dressés devant la porte.
Dans la ville tartare, les interminables rues qui la sillonnent du sud au nord, désertes par intervalles ou bordées de pauvres- cabanes, s'animent sur d'autres points et se déroulent entre des boutiques élégantes ou des murs entourant des palais invisibles. Mais avancez de quelques pas, et vous retomberez dans la solitude ou dans la misère. Et pourtant vous n'avez pas dévié de la ligne droite, qui règne en souveraine dans la capitale de l'empire du Milieu. Les grandes artères, de larges digues pour la plupart, étaient autrefois pavées de marbre; le marbre aussi recouvrait les ruisseaux. Aujourd'hui tout est délabrement et ruine. Les temples sont mal tenus. Les résidences officielles des grands mandarins, toujours placées à l'angle des rues, ne se distinguent en rien des yamens des autres villes : une enceinte de palissade, un grand portail orné d'un dragon grossièrement peint, un ou deux mâts
de pavillon, et sur le seuil une foule de solliciteurs. Ces édifices publics, même l'hôtel des Ministres, le Tsungli-yamen , ne brillent guère par la propreté. La poussière, ce redoutable et irrésistible ennemi, les a envahis, flétris, couverts de ses tons sales, saturés de ses odeurs infectes; car, avant de s'établir définitivement dans ces hautes régions, elle avait séjourné dans les plus humbles demeures et tourbillonné dans les rues, qui ne sont guère en maints endroits que d'immenses dépôts d'immondices.
Il n'est pas commode de se promener dans Pékin. A pied ou à cheval, vous n'avez pas le temps de regarder autour de vous, et cependant, si tout n'est pas beau, tout est curieux, nouveau, intéressant. Mais votre attention est absorbée par les trous que la pluie a creusés dans la digue, par les profonds sillons des charrettes, par de petites planches jetées sur les ruisseaux noirs et puants , par de longues files de chameaux à deux bosses, de la taille d'un éléphant, que conduisent des Mongols à la figure large, au nez épaté, au rire bête, à l'air franc et loyal. Gare aussi aux fiacres! ils abondent. Ce sont des charrettes attelées d'un ou de deux ponies, couvertes de la moitié d'une tente cylindrique et munies d'une sorte d'auvent qui abrite le cocher et les chevaux. Ces véhicules primitifs circulent par centaines, car la litière et la chaise à porteurs sont le privilège des mandarins d'un certain rang. En voici un! Quatre kouHs portent sa chaise; ils marchent au pas accéléré; une demi-douzaine de domestiques suivent. Leurs livrées sont sales et usées, la
chaise de même. Mais le mandarin qui l'occupe a levisage et les mains propres; son linge est blanc; sa toilette, soignée; toute sa personne respire la haute bureaucratie. Muni d'une paire de besicles énormes,. il est profondément absorbé par la lecture d'une liasse. C'est un conseiller d'État se rendant au Conseil et préparant son rapport. Un encombrement nous force, pendant quelques minutes, à nous arrêter près de sa chaise. Il nous toise d'un air dédaigneux, puis il retourne à ses papiers.
Impossible d'avancer. Prenons par cette rue solitaire qui longe le mur de la cité défendue! Mais voici de nouvelles difficultés : c'est une noce bourgeoise qui passe. Les fiancés, les proches parents, les autres membres de la famille, les amis, tous les invités sont en fiacre. Ils me rappellent Paris et ces jeunes couples avec leur cortège, qui en sortant de l'église se font voiturer au bois de Boulogne.
Nous errons ainsi pendant des heures qui nous paraissent des minutes. Nos ponies mongols, sauf quelques accès d'impatience, se conduisent à merveille. Nous avons longé la ville impériale ou défendue, située, fort incommodément pour le commun des mortels, au centre même de Pékin, brisant par suite la diagonale et obligeant les passants à faire de grands détours. Maintenant, nous débouchons dans la principale artère transversale du quartier du Nord , et le spectacle imposant d'un grand convoi se présente à nous. A en juger par sa magnificence, il transporte à son dernier asile la dépouille dun ministre, sinon d'un membre de la famille impériale. On rectifie mon erreur : celui qui
va rejoindre les esprits de ses ancêtres est tout simplement un petit employé de la quatrième catégorie. Mais le culte des morts et l'amour de la famille, cette vertu fondamentale du Chinois, expliquent la pompe déployée en pareille circonstance ; malheureusement cette preuve des regrets dont on entoure le défunt est souvent une source d'embarras et de ruine pour les survivants. Le corps étaitporté sous un énorme baldaquin en drap écarlate richement et barbarement orné de franges et de brimborions en or. Devant le cercueil cheminait, dans une chaise vide tendue de blanc, l'âme du trépassé. La famille suivait dans plusieurs charrettes de louage. Tout le monde portait le deuil ; les cochers de fiacre même avaient attaché à leurs chapeaux un chiffon blanc. La famille et les amis formaient la partie honteuse du convoi ; mais le mort faisait son exil de ce monde en grand seigneur. A la magnificence du cercueil répondaient le nombre et la richesse des drapeaux, des parasols et des lances dorées ou laquées que portaient, devant le défunt, des hommes marchant deux à deux de chaque côté de la rue. J'appelle parasols de longs tubes de soie tantôt cramoisie, tantôt bleue, ornés de franges et richement brodés d'or, les uns couverts d'inscriptions, les autres de dessins bizarres, de dragons et de monstres. De distance en distance, des hommes habillés en fou, justaucorps, culotte et bonnet de soie écarlate, frappaient sur un gong et réglaient ainsi la marche du convoi. Plusieurs bandes de musique jouaient alternativement, c'est-à-dire remplissaient l'air de sons rauques et discordants.
Avec la pompe de cette funèbre scène contrastait l'indifférence des passants : je n'en ai pas vu un seul qui se soit arrêté. C'est tout au plus si on y jetait un regard, et encore d'un air maussade ; car les gens affairés n'aiment pas les encombrements. On est d'ailleurs blasé sur ce genre de spectacle qui se répète tous les jours et n'intéresse que les personnes en deuil et surtout le défunt.
J'aime à flâner dans Pékin ; car ici tout se passe autrement qu'ailleurs.
Nous sommes dans une rue qui mène à l'une des portes de la cité défendue. J'ai le plus grand désir d'y jeter un regard, et, comme les deux battants sont ouverts, je puis me donner cette satisfaction. Seulement, ce que je vois du Pékin réservé à l'empereur et ce que je connais déjà du Pékin accessible aux profanes, se ressemblent comme deux gouttes d'eau.
Notre attention est attirée par un groupe de gens du peuple criant et gesticulant autour d'un homme presque nu. Une femme chinoise, écumant de rage, se démène auprès de lui comme une possédée. Cet homme vient de voler un petit objet qu'il tient encore dans la main. Scène grotesque et horrible : il faudrait, pour la peindre, la plume de l'auteur de la Dame macabre. Tout d'un coup, le silence se fait. Un vieillard apparaît : la douceur se peint sur son visage, la dignité dans son maintien. Il fait subir à l'accusé et aux assistants un court interrogatoire ; puis il touche de la main l épaule du voleur et s'éloigne. Tout le monde se range pour lui livrer passage. A une distance de deux cents pas , les bras
croisés sur la poitrine et la tôte inclinée, le malfaiteur le suit. Le vieillard était un agent de police. Le malheureux voleur, qui semble avoir d'autres peccadilles sur la conscience, est arrêté : il va en prison; il sait ce qui l'attend : la torture, le bambou, la faim, la maladie, la mort.
Nous avons escaladé les murs et sommes au-dessus de la grande porte centrale conduisant de la ville chinoise à la ville tartare. Elle s'appelle Chienmên. Nous regardons vers le nord. A nos pieds, des huttes de boue, le quartier des Coréens; plus loin, l'illusion d'une immense forêt, des cimes d'arbres saupoudrées de poussière. Au-dessus de cette masse mouvante d'un vert mat tirant sur le gris, s'élève, à notre droite, la tour de la mission ecclésiastique de Russie. Devant nous, les toits jaunes du palais impérial, un groupe d'édifices formant un carré et entourés de jardins ; le plus bel ornement en est la montagne artificielle. C'est le point culminant de Pékin. La principale porte qui donne accès dans la ville impériale ou défendue est peu éloignée de nous : elle nous fait face et me frappe par son aspect mesquin. Au reste, c'est dans les idées du pays. On cache l'opulence sous de pauvres dehors. Par delà la ville défendue, à une distance qui paraît très-considérable, on aperçoit les deux tours tronquées, ou plutôt non achevées, de l'église dite française. Plus près de nous, à notre gauche, surgit, audessus des têtes d'arbres, la cathédrale portugaise. Au-dessous de nous , des deux côtés de la porte
dont l'entablement nous sert d'observatoire, se développent les masses imposantes des murs en talus qui séparent les deux villes. L'enceinte extérieure, couronnée de larges créneaux, s'appuie sur de solides contre-forts. Le dessin n'en est pas varié : il se compose de deux éléments qui se répètent sans cesse; mais les effets des lois optiques, et la dégradation que la distance apporte dans les couleurs, vous permettent de mesurer, par la pensée, les énormes dimensions de cette œuvre gigantesque. Au pied des murs, le long d'un fossé, des files de chameaux vont et viennent.
Tournez-vous vers le sud et vous verrez un spectacle plus animé. Un pont magnifique de marbre blanc mène à la ville chinoise et à une longue artère toujours pleine de passants, de bêtes de somme, de charrettes : c'est le quartier industriel. A Ihorizon, en face de vous, s'élève, au-dessus d'un rideau d'arbres, le triple toit du temple du Cie'. Vers le sud-ouest, une élégante pagode à plusieurs étages fixe vos regards. Au delà s'étend une plaine sablonneuse balayée par les vents du nord et de lest qui se heurtent contre les murs, les fouettent avec furie, souvent même les couvrent à mi-hauteur des vagues de sable qu'ils ont soulevées dans les campagnes. Accumulées au pied de l'enceinte, ces dunes mouvantes menacent d'escalader la muraille ; mais la prochaine bourrasque, d'un seul souffle, les réduira à l'état d'atomes. Rien de triste comme le pays autour de Pékin : un steppe qui paraît sans limite. L'horizon se confond avec l'air toujours saturé de poussière. Aussi voyez -vous
'parfois les crêtes, rarement le pied des montagnes.
Pékin est un campement de barbares, bivouaquant autour de la tente d'un chef et donnant asile à ceux qui labourent la terre. Le nomade protégeant le cultivateur! Ah! c'est bien l'Asie, et je comprends que, dans l'imagination des peuplades du haut plateau central, depuis l'Ural jusqu'à Kashgar, de Kiachta au Hindukush, Shun-tian (Pékin) soit la ville des villes, le paradis terrestre, le centre du monde. Pour moi, c'est le type des anciennes capitales de la Bible; c'est Babel, c'est Ninive : grand, .héroïque, barbare.
Après les promenades solitaires, les cavalcades en nombreuse et joyeuse compagnie. Nous sommes tous montés sur de bons ponies mongols, un peu rudes, un peu vi(s, enclins à se cabrer et à prendre le mors aux dents, comme il convient à des enfants des steppes, bien nourris d'ailleurs, bien soignés et fiers du noble sang qui coule dans leurs veines.
On a traversé la cité chinoise dans toute sa largeur, et on débouche sur une grande place irrégulière, en face d'un vaste enclos et de la porte, heureusement ouverte en ce moment, du Tien-tan, le temple du Ciel que visite l'empereur une fois par an, et qui, le reste du temps, est abandonné et fermé ; fermé surtout aux étrangers, depuis que des voyageurs américaine, avec femmes et enfants, se sont imaginé d'organiser un pique-nique sur l'autel même du sacrifice annuel. Mais il y a des accommo-
248 CHIXE.
dcmeiits avec le ciel, surtout avec les gardiens du: temple qui porte son nom. Seulement, pour y pénétrer, il faut une combinaison de ruse, de force et d'argent. La porte est ouverte ; le hasard nous sourit. Conformément aux instructions d'un de nos aimables guides, nous faisons mine de continuer notre chemin. Lui-même lance son cheval au galop, traverse le groupe des gardiens qui veulent lui barrer le passage, et pénètre dans la première cour da temple. Nous le suivons, et nous voilà dans la première enceinte !
M. L...., avec ses yeux de lynx, s'aperçoit qu'une autre porte est entr'ouverte. Vite, nous piquons des deux, et, en quelques instants, nous sommes dans la seconde enceinte. Les gardiens, une demi-douzaine d'hommes dont les livrées, comme propreté et conservation, laissent à désirer, nous entourent avec des cris. C'est le moment d'ouvrir les négociations, et, pour MM. les interprètes, de faire briller leur connaissance de la langue et leur talent diplomatique. Bientôt les Chinois baissent le ton. Puis^ en signe de respect, ils laissent retomber sur le& épaules leur queue qui, selon l'usage des gens du commun, était roulée autour de leur tête. Encore quelques explications, et les mines courroucées ont fait place à des rires et à des démonstrations de déférence. Bref on s'entend. Il s'agit de calculer approximativement le nombre de coups de bambou que recevront les gardiens pour avoir admis les diables étrangers, et d'y conformer le nombre de taël& que nous avons à payer. Le compte étant réglé à la satisfaction des deux parties, nous sommes libres
d'entrer. On nous prie seulement, d'un air piteux, de ne rien emporter et de ne rien détruire; car, en ce cas, il ne s'agirait plus de bambou, mais de quelques têtes coupées. Cela passerait la plaisanterie.
Le temple du Ciel, avec son parc et ses cours entourées de murs et de fossés, occupe un terrain d'en-^ viron deux milles de circonférence. Le bois sacré, des cèdres et autres conifères, a l'air abandonné.
L'édifice principal est le sanctuaire des sacrifices annuels ; il a été construit au milieu du siècle dernier. Sur une terrasse circulaire, entouré de trois balustrades concentriques en marbre blanc, s'élève le temple, circulaire aussi, ou pour mieux parler, polygone. Les parois de l'édifice consistent en un grillage fantastiquement sculpté et émaillé de verroterie bleue. Trois toits superposés, affectant la forme de parasols, et composés de briques bleues, recouvrent cette construction, tout ensemble élégante et baroque, fine et sauvage, troublant l'œil par le croisement bizarre des lignes, et le caressant par la douce harmonie des couleurs : le blanc des balustres, le brun foncé des parois, le gros bleu de la toiture. Contemplées d'une certaine distance, les courbes des balustrades qui s'enfuient en descendant, et les courbes des trois parasols qui semblent se rapprocher, produisent l'effet le plus étrange. On est tout disposé à admirer l'invention et l'imagination de l'architecte. Mais ce n'est pas à lui que revient le mérite de cet effet. Il appartient à la grandeur des dimensions et aux lois de l'optique. Ij'imagination chinoise n'y est pour rien.
L'intérieur est interdit aux mortels, si ce n'est à l'empereur, aux princes du sang et aux personnes de la suite de Sa Majesté Cclestiale. De grosses serrures semblent devoir nous arrêter sur le seuil du sanctuaire. Heureusement aucun des gardiens n'a jugé nécessaire de nous suivre. Sûrs de leur bastonnade et sûrs aussi de leurs taëls dont ils ont déjà empoché un à-compte, ils abandonnent le temple du Ciel à notre discrétion. On examine donc les serrures, et l'une d'elles a Tobligeance de s'ouvrir. Chacun de nous a la conscience de commettre une action indiscrète, mais la curiosité l'emporte. On pénètre dans l'intérieur. Quatre colonnes en bois, sculptées et peintes, reliées dans le haut par quatre poutres également peintes, supportent une galerie ornée de pilastres sur lesquels repose la coupole. Autant que la faible lumière m'a permis de m'en rendre compte, c'est une coupole plate ; comme les colonnes, les pilastres, les parois, elle est ornée de boiseries peintes ou laquées, et elle est la seule que j'aie vue en Chine. C'est dans l'intérieur seulement que, grâce au contraste avec le jour du dehors, on peut apprécier la beauté riche et variée du treillage qui remplace les murs de la salle et ressemble au fin tissu d'une toile d'araignée. Aucune idole, rien qui vous rappelle que ce lieu est consacré à la prière. C'est un magnifique et colossal kiosque, digne rendez-vous du maître du ciel avec le maître de la terre.
L'autel découvert où se font les sacrifices annuels est une plate-forme circulaire de marbre blanc, haute de trente pieds et composée de trois terrasses dont
les diamètros mesurent cent vingt, quatre-vingt-dix et soixante pieds. Ici, comme dans tous les autres édifices qui se rattachent au temple du Ciel, le chit^^ fre trois domine. Le nombre des gradins est un, trois, neuf et ainsi de suite, toujours un multiple de trois. Il en est de même de tous les autres éléments qui entrent dans cette construction ; par exemple, les dalles du pavement et les balustres des galeries. Dans le temple de la Terre, situé au nord de Pékin, hors la ville, c'est le chiffre deux qui règne. On n'a pas su me donner le sens évidemment mystique de cette géométrie sacrée.
Nous avons aussi visité les cuisines avec leurs grands chaudrons où l'on cuit la chair des animaux sacrifiés ; le grand corridor qui mène à la salle des prières ; enfin les maisons occupées, à l'époque des sacrifices annuels, par l'empereur, par les princes du sang et par les grands dignitaires de la cour. Tous ces édifices sont en assez bon état de conservation, mais l'intérieur en est négligé et couvert de poussière. Cela tient peut-être à la minorité de l'empereur, qui ne visite pas encore les sanctuaires.
J'aivules temples les plus en renom, et partout j'ai été choqué de l'abandon évident où ils se trouvent et surtout de l'absence des fidèles. Les résidences officielles des hauts mandarins ne sont guère mieux soignées, parce que ces dignitaires, obligés de faire les frais de l'entretien de leurs yamens, conservent rarement leur position au delà de trois ans. Mais comment expliquer le misérable accoutrement de leurs scribes et de leur valetaille, l'état encore plus misérable des routes de l'empire et des rues de la
capitale, des canaux, des ponts construits au siècle dernier avec des dalles de marbre et qui tombent aujourd'hui en ruines? Comment enfin se rendre compte de cet aspect général de décadence qui contraste si fort avec les qualités et les allures du peuple chinois, vigoureux, actif, intelligent, envahissant l'Amérique, l'Australie, l'Océanie, concourant partout, jusqu'à une certaine limite bien entendu, soit victorieusement, soit sur le pied de Tégalité, avecles nations les plus avancées au point de vue du progrès matériel ?
Cette question, comme tant d'autres, je l'ai adressée à des hommes qui, par leur situation, par leur expérience, fruit d'un long séjour en Chine, par leur connaissance de la langue, des hommes et des choses de ce pays, étaient plus que personne à même de me renseigner. M. ^Nllliams, missionnaire américain, auteur du livre intitulé : Tiw middlekingdom^ qui habite la Chine depuis trente-quatre ans; M. le général Ylangali, ministre de Russie; M. Wade, premier interprète de la légation pendant de longues années, aujourd'hui ministre d'Angleterre; M. Brown, son secrétaire-interprète; M. Low, ministre des États- Unis; le géologue allemand baron de Richthoven, qui a visité plusieurs parties de l'empire et que j"ai vu partir pour les provinces éloignées de Kansu et de Sze-chuen; Mgr de la Place, vicaire apostolique à Pékin; 31. Favier, de la même mission; M. Lenzi, interprète de la légation de Russie ; M. Annecke, chargé d'affaires , et M. Bismark, interprète de la légation d'Allemagne, tous ces Messieurs, avec une amabilité qui m'a profondément touché, ne se sont
pas lasses de répondre à mes questions, d'éclaircir mes doutes et de rectifier mes erreurs. Ces conversations si intéressantes remplissaient les premières heures de la matinée et abrégeaient singulièrement les soirées déjà longues de l'automne, que je passais toujours sous le toit hospitalier du général Ylangali ou dans le salon des autres légations.
ce Cette décadance, ai-je demandé, est-elle seulement apparente, est-elle réelle ? Est-ce la nation ou seulement la dynastie qui s'éteint ? »
« C'est un thème, m'a t-on répondu, fort complexe et difficile à épuiser. La Chine est le pays des contradictions. On y est encore essentiellement conservateur. Les idées, les mœurs, le costume, sauf des modifications insignifiantes, sont aujourd'hui ce qu'ils étaient il y a mille, il y a deux mille ans. Cependant nulle part on ne construit des édifices moins solides et moins durables. A l'exception d'une pagode à.... (le nom m'est échappé), dans la province de Kiang-si, dont la construction remonte au dixième siècle, il n'y a pas dans tout l'empire un seul édifice comptant plus de deux cents ou de deux cent cinquante ans.
« On est essentiellement patriarcal, et cependant, sauf huit ou neuf familles princières, il n'y a pas de noblesse héréditaire. Au contraire, la noblesse conférée par l'empereur descend d'un degré à chaque génération et finit par disparaître. Le fils d'un marquis, c'est-à-dire d'un homme dont le rang correspond à celui de marquis, sera comte ; son fils, baron ; son petit-fils n'aura plus de titre. Les princes du sang font exception à cette règle et l'étiquette leur
accorde de grands privilèges. Les ministres même se trouvent vis-à-vis d'eux, à cet égard, dans une situation très-inférieure. En revanche, toute influence sur les affaires d'État est refusée auxprincesdu sang.
«Chacun peut parvenir aux plus hauts emplois, le fils d'un kouli aussi bien qu'un fils de prince, pourvu qu'il passe les examens de bachelier dans le chef-lieu de son district, de licencié dans la capitale de sa province, de docteur enfin aux grands concours de Pékin. Le docteur peut aspirer aux grades les plus élevés de l'échelle hiérarchique. Comme lettré, il fait partie d'un corps ou plutôt d'une multitude qui est une véritable puissance ; mais, pour jouir individuellement de sa part au pouvoir, il faut qu'il entre dans les carrières administratives, dont les portes lui sont ouvertes en proportion des grades académiques qu'il a obtenus. On dirait donc, et on peut dire avec raison, que la Chine est un état essentiellement bureaucratique. Et pourtant, il n'y a pas de pays au monde où le nombre des fonctionnaires soit si restreint. Dans cet immense empire, on ne compte pas au delà de douze mille mandarins *, en prenant ce mot dans le sens le plus habituel, c'està-dire comme synonyme de salarié de l'État. Car,, autre contradiction, nulle part au monde le principe du self-govemment, l'autonomie des communes, n'est plus développé.
ce Passons maintenant aux relations entre le sou-
1. On sait que le mot mandarin a été donné par les navigateurs portugais du seizième siècle aux fonctionnaires grands et petits. Il vient du mot portugais inandar, commander, et est entièrement inconnu des Chinois.
Pl-KIN. 255
verain et le peuple. Le Chinois est le sujet soumis et obéissant de l'empereur. L'empereur est le représentant de Dieu ou du destin. On lui doit une obéissance aveugle et illimitée. Il est empereur parce que Dieu l'a voulu. S'il est un mauvais prince, tant pis pour la Chine, mais cela n'altère en rien l'obligation de chacun d'obéir à ses décrets, quelque iniques qu'ils soient. De tous les crimes, le plus grand est la rébellion. Mais si la rébellion réussit, c'est qu'évidemment le Ciel l'a voulu. Si, par suite d'une rébellion victorieuse, un usurpateur s'empare du trône, il entre immédiatement en jouissance de tous les droits et privilèges, et ils sont illimités, du chef de la dynastie qu'il vient de détrôner. Le succès donne la légitimité, car le succès n'est-il pas dû à la volonté manifeste de Dieu ? Ainsi le premier devoir du citoyen est la fidélité absolue au souverain, jointe à la reconnaissance immédiate et absolue des faits accomplis. Il n'y a pas de contradiction plus frappante.
« Cela dit, j'en arrive à votre question. Le peuple chinois, ayant une si haute idée de la puissance et de l'autorité de l'empereur, s'en rapporte à lui pour une foule de choses. Le maintien de l'ordre public, l'exécution des lois, l'entretien des édifices de l'État, des ponts, chaussées et canaux, des forteresses et des ports de mer, est l'affaire de l'empereur et non du peuple. Or il se trouve que l'empereur actuel est mineur ; que son père était un homme débauché et borné qui ne s'occupait pas des affaires de l'État ; et que son grand-père a été ou passe du moins pour avoir été une intelligence médiocre. Le
métier de souverain n'est pas une sinécure en Chine. Si l'empereur s'efface, s'il néglige de remplir ses devoirs, la chose publique est en souffrance. Aussi, voyez Pékin : les rues ressemblant à des gouttières ; les ruisseaux, privés des dalles de marbre qui les couvraient autrefois et dont les débris gênent aujourd'hui la circulation ; les temples, d'une saleté qui choquerait les fidèles, si les fidèles les visitaient ; les édifices publics, dans un état déplorable; et, en dehors de la capitale, les canaux, les grandes artères du pays, à moitié ruinés; les routes royales, transformées, selon la saison, en torrents desséchés, en rivières, ou en marais ! Tout cela est le fait des deux derniers règnes. Un prince énergique, actif, intelligent, fera disparaître, avec les traces du mauvais gouvernement de ses prédécesseurs, les marques de décadence qui frappent les yeux des Européens, mais qui n'étonnent pas les indigènes. »
Cette après-midi est consacrée à la visite du temple de Confucius, ^\'ên-Miao, et de la grande lamaserie, le Yung-ho-kung, l'un et Tautre situés dans la partie nord-est de la cité tartare. De l'académie et du temple du grand philosophe au sanctuaire du grand Dieu, il n'y a qu'un pas. Mais, dans l'ordre des idées, la distance qui les sépare est énorme. On dit que la religion bouddhiste est la plus répandue sur terre. J'en doute, et je pense que le nombre des adhérents de Confucius, des rationalistes, est plus considérable. Mais les voilà en présence.
Voyons la demeure du philosophe. On cuire par une jolie cour plantée de cyprès dont les branches, pardes procédés connus, s'étendent horizontalemcnl. Laissons aux savants le soin de déterminer l'âge de certaines pierres semblables à des cloches et couvertes de caractères non encore déchifïrés, ce qui ne peut nous surprendre, s'il est vrai que Confucius, cinq siècles et demi avant notre ère, les y ait inscrits de sa main. La salle est d'une magnificence creuse et vide. Aucune idole, rien que des inscriptions : les noms du philosophe et de ses disciples. Le tout couvert d'épaisses couches de poussière. Ici l'empereur apparaît annuellement pour faire ses prières.
Dans l'académie de Confucius, qui est située tout près du temple, et je crois, en faitpartie, les œuvres complètes du sage et d'autres auteurs classiques, inscrites sur des tablettes de pierre noire, sont rangées dans une petite cour. Tous ces édifices ont un cachet académique joint à un air de cour qui répond assez à la situation et à la tournure d'esprit du chef de la secte ou plutôt du professeur pédant, élégant, docte, courtisan, solliciteur, nommé Confu- .cius, et au rang élevé des protecteurs de ses mânes, les empereurs qui ont bâti et rebâti ces maisons qu'on appelle à tort temples, car elles n'ont rien à faire avec la reUgion. Kien-lung, dont le règne embrasse près des deux tiers du siècle dernier', a fait construire la jolie galle où l'empereur vient tous les dix ans s'asseoir sur un trône de bois richemenl