De 1736 à
sculpté pour entendre lire quelques morceaux des auteurs classiques.
Nous entrons dans la grande lamaserie de Yungho-kung. Les bonzes, tous des Mongols, sont réunis dans une salle pour dire leurs offices. Un d'eux, chargé de la surveillance, nous apostrophe avec brutalité. Par une distraction blâmable, j'avais oublié de quitter mon cigare. Comme punition, je dois être expulsé. Mais M. Lenzi, le premier interprète de la légation de Paissie, mon aimable guide, apaise le cerbère, et les offices momentanément interrompus reprennent leur cours. Prêtres, novices, acolytes, tous vêtus de tuniques et de manteaux jaunes, tous la tête complètement rasée, sont accroupis sur de petites banquettes et chantent en chœur. Quant aux physionomies, je n'en ai jamais vu de plus stupides et de plus spirituelles. A côté d'hommes épuisés par les jeûnes, au regard éteint, à l'air ascétique, il y avait là des jeunes gens pleins de vie et de santé, de petits garçons dont les yeux étincelaient comme des charbons ardents. Quant aux voix, deux ou trois basses-tailles dignes de l'Opéra de Vienne et de Paris dominent les sons nasillards de la multitude. On sait, car cela a été souvent raconté par des voyageurs, combien les solennités des temples bouddhiques ressemblent aux cérémonies de l'Église catholique. Auprès de cette salle est le sanctuaire de Bouddha, une pièce sombre, étroite, mais très-haute et toute remplie par la statue colossale du Dieu. L'obscurité ajoute aux terreurs du lieu. Pourvoiras détails, pour arriver aux larges épaules, aux longues oreilles de la divinité, il faut monter plusieurs étages.
A côté du temple sont les appartements, aujourd'hui en ruines, que l'empereur Yung-Mên fit bâtir pour préparer à ses treize fils une existence plus claustrale que princière. Les pièces, reliées par des corridors et percées de portes ayant la forme d'un cercle, sont fort petites, mais riches en jolis détails. La maison s'adosse au mur septentrional de la ville. J'y cours, car je ne me lasse pas de ce sauvage et sombre tableau.
Le grand intérêt de la journée est le saisissant contraste entre les temples de la raison et les sanctuaires de la foi, entre les jeux de l'esprit et les pratiques ascétiques, entre la spéculation philosophique et les croyances superstitieuses, entre Confucius et Bouddha. Passez d'une chapelle wesleyenne qui n'a que ses quatre murs et le pupitre du ministre à Saint-Pierre pendant la messe pontificale, et vous trouverez moins frappante la différence qui les sépare.
Confucius était moraliste. Il donnait des maximes, des conseils pleins de sagesse; mais, déclinant poliment la discussion sur un monde futur, il cherchait la source du bien et du mal dans la raison et dans la volonté de chacun.
On dit généralement que les Chinois sont nés sceptiques. Cela est-il bien constaté? Un fait que personne ne conteste, semblerait plutôt démentir cette assertion. Tous les lettrés sont sceptiques. Tout le peuple est croyant. Les lettrés ont été nourris de la lecture des œuvres de Confucius. N'est-il pas permis de penser que ce sont précisément les doctrines du philosophe qui, dans le courant de
vingt-cinq siècles, ont façonné les esprits et développé les tendances sceptiques si commodes pendant la vie, si impuissantes à nous soutenir au moment où nous la quittons? J'avais lu dans le livre d'un missionnaire protestant américain , dont le titre m'échappe, que les lettrés, tous plus ou moins athées, reviennent ordinairement, lorsque la mort approche, aux croyances et aux pratiques bouddhiques. Des missionnaires catholiques m'ont confirmé le fait.
Mais si les lettrés n'admettent pas l'existence d'un Dieu quelconque, il n'est point de légendes si fabuleuses ni si absurdes qu'ils n'y croient, absolument comme nos esprits forts qui font parler les tables. En ce moment, dans le Nord de la Chine, l'événement du jour est la découverte près de Tien-tsin d'un petit serpent apporté par un paysan et exposé dans un temple. C'est un dragon, et ce dragon est un Dieu. La population entière, le gouverneur général de la province, le taotai, les magistrats de la ville sont allés en grande pompe adorer la petite bête. « Pensez-vous, ai-je demandé à quelqu'un dont le jugement fait autorité, que le gouverneur et les autres grands personnages considèrent leur visite au serpent comme un acte politique, comme une concession faite à la superstition populaire ou qu'ils partagent eux-mêmes cette superstition? — Je suis persuadé, m'a répondu mon interlocuteur, que le vice-roi est, comme le dernier des koulis, convaincu de la divinité du serpent. » Et, à l'appui de son opinion, il se mit à me citer plusieurs faits qui se sont passés de nos jours. Tout récemment encore
le secrétaire d'une des légations était tombé malade ; on découvrit que la maison qu'il habitait était humide et le ministre s'empressa de faire exécuter les trcivaux nécessaires d'assainissement. Il en parla à un mandarin de haut rang, homme fort intelligent, fort érudit, supérieur enfin à la plupart des hommes de sa classe. « Ce n'est pas, lui répondit celui-ci, l'humidité qui rendait la maison malsaine. C'est /bnshué, littéralement le vent et Veau^ c'est-à-dire un charme, les mauvais esprits. Pourquoi avez-vous fait bâtir cette cheminée si près de la maison de votre secrétaire? C'est par là que sortent les mauvais esprits! Ne le comprenez-vous pas? Pourquoi chercher une autre explication ? »
« Si la cathédrale portugaise, continua mon interlocuteur, n'a pas été détruite pendant les deux dernières persécutions des chrétiens, si elle subsiste encore, c'est sans doute à cause de l'extrême aversion que professent les Chinois contre la démolition des grandes maisons. Ils croient que de mauvais esprits se dégagent des décombres et infestent le voisinage. D'un autre côté, je pense que les lettrés, pour ameuter la populace de Tien-tsin contre les missionnaires et les religieuses, ont tiré parti de la peur (partagée probablement par eux-mêmes) que les tours élevées et autres points culminants inspirent à tout Chinois, comme attirant les mau- .vais esprits. La flèche de l'église catholique de cette ville irritait et inquiétait les habitants. Si on ne l'a pas complètement détruite, c'est que la solidité de la construction résistait à l'incendie et que l'ordre fut rétabli avant que l'œuvre de destruction eût été
accomplie. Voyez ce qui est arrivé ici. Lorsque les deux lours de l'église française bâtie tout récemment eurent atteint une certaine élévation, le gouvernement s'en émut et intervint, prenant pour prétexte que, du haut de ces tours, des regards indiscrets pourraient plonger dans les jardins et dans les cours de la cité impériale. Mais la véritable raison était les esprits, et Mgr de Laplacc a sagement fait d'obtempérer aux vœux du Tsung-li-yamen. »
Ces gens si superstitieux ne sont pas fanatiques. On m'assure qu'en matière de religion, dans le peuple comme chez les lettrés, et ce qui est plus étonnant, dans le clergé bouddhique chinois, le fanatisme religieux est inconnu. Il n'en est pas de même chez les Mongols. Plus on se rapproche du Thibet, plus l'intolérance en matière de religion augmente. En Chine, on permet à chacun de sauver son âme à sa façon, et si, malheureusement, on fait une exception pour lés chrétiens, c'est par des motifs politiques et non à cause de leurs croyances.
Les sectaires deConfucius, les Taoïstes, les Bouddhistes vivent paisiblement à côté les uns desautres, et on n'entend jamais que la paix soit troublée entre eux*par des discussions religieuses. Lorsque Mgr Mouly, le dernier vicaire apostolique de Pékin, mourut^ on lui fit, pour se conformer aux idées des Chinois, de pompeuses funérailles. Son corps fut porté au cimetière portugais dans un riche cercueil. Revêtus des habits sacerdotaux, les membres du- clergé suivirent, la croix en tête. Tous les mmis-