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très étrangers se joignirent au convoi, qui eut à parcourir les grandes artères menant à la porte de Ping-lsu-men. On sait que les rues ne sont qu'une digue élevée entre deux bas-côtés. Eh bien ! toutes les personnes en voiture que l'on rencontra, et parmi elles était un prince du sang reconnaissable à son carrosse vert, descendirent de leur propre gré sur les bas-côtés, abandonnant ainsi aux chrétiens ce que l'on nommerait chez nous le haut du pavé. Le peuple regardait avec curiosité et sans témoigner la moindre hostilité.
Il y a, à Pékin, trois ou quatre boutiques trèsbien fournies de porcelaines , de sculptures en ivoire et en bois, de cloisonnés, de jades. Ici comme partout, le colifichet abonde, et les objets d'art qui méritent ce nom sont rares et hors de prix. On nous a offert deux jolis vases de vieille porcelaine pour quatre-vingts livres sterling! Somme énorme vu les objets et vu surtout la valeur élevée de l'argent. Il est vrai que les amateurs indigènes et étrangers ne manquent guère. Les Européens ne peuvent faire le commerce dans cette capitale, où il y a très-peu de visiteurs étrangers et où les seuls résidents sont les membres des légations et les missionnaires. Mais les négociants chinois font des battues chez les particuliers, et expédient leurs achats à Shangai, soit directement, soit par l'entremise des maisons européennes de Tien-tsin, les chinoiseries, surtout les cloisonnés, étant fort appréciées dans le monde élégant de Saint-Pétersbourg et de Moscou.
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D'ailleurs les choses vraiment belles se trouvent rarement dans les boutiques. La meilleure manière de faire de bonnes acquisitions est d'acheter par occasion. Des marchands apportent aux légations des objets plus ou moins curieux; c'est un bazar improvisé qui se renouvelle plusieurs fois par semaine et donne un peu de variété à l'existence monotone des diplomates, dont les jours, hélas! se suivent et se ressemblent. Mais il ne suffit pas qu'on vous offre de belles curiosités, il faut encore savon* acheter, c'est-à-dire fixer soi-même le prix, et ne s'en départir jamais, c'est-à-dire être connaisseur et n'être pas .pressé. Le propriétaire du vase ou du cloisonné à vendre l'emporte, disparaît pendant un mois, revient, se retire de nouveau, et finit, peutêtre au bout d'un an, par accepter votre prix. L'un des plus fins connaisseurs en pareille matière est M. le général Ylangali. Flâner avec lui dans Pékin, examiner en sa compagnie les objets qu'on vient tous les jours étaler dans son jardin, est à la fois un plaisir, une étude et une tentation.
Somme toute, j'ai vu peu d'objets qui m'aient paru posséder une valeur intrinsèque et réellement artistique. Ce qui dans les productions des grandes époques me semble merveilleux, c'est la beauté du coloris et le fini du travail. Je pense que les Chinois ont moins de goût que les Japonais, que leurs couleurs sont plus voyantes et moins harmonieuses, leurs dessins moins riches d'invention et dépourvus de cet humour qui, à mon sens, fait le charme prin. cipal des produits japonais. Les jades, pierres excessivement dures et difficiles à tailler, sont parti-
culièrement appréciés par les indigènes. Dans certaines boutiques on en trouve un grand choix. Tout liomme de qualité doit porter une bague de jade vert ou blanc.
L'Europe est inondée de sculptures en ivoire. Ici j'ai vu un seul objet qui m'a paru un vrai bijou. Le reste ne sortait pas de la banalité. Au point de vue artistique, je préfère lès sculptures en bois.
Les laques ne me paraissent pas comparables aux vieux laques du Japon. Quant aux porcelaines, contrairement à l'opinion générale, du moins à en juger par ce que j'ai vu, je donne la préférence aux porcelaines chinoises. Il est bien entendu que je parle ici des grandes pièces de premier ordre. Le général Vlangali possède une petite mais précieuse collection de vases de la dynastie Ming et des empereurs du siècle dernier. Les plus anciens, ceux de Ming, datent probablement de la fin du seizième siècle ou des premières années du dix-septième. Ils se distinguent par l'éclat des couleurs ; ceux du siècle dernier, parla hardiesse du dessin. Il est impossible d'y méconnaître l'influence de l'Europe. Comment expliquer cette étrange et curieuse analogie avec le baroquisme dont j'ai déjà signalé les traces dans les sculptures japonaises des règnes de Taiko-Sama et de ses premiers successeurs? En ce qui concerne la Chine, me dit-on, l'explication est facile. C'est aux jésuites, alors si haut placés à la cour de Pékin et constamment en relation avec l'Europe, d'où ils tiraient leurs livres, cartes, dessins et instruments, qu'il faut attribuer cette infusion, à fort petite dose il est" vrai, du baroquisme ita-
lien, et plus tard du rococo français de l'époque Louis XV. Les vases qu'on fabrique maintenant à Pékin sont inférieurs sous le rapport de la pureté du dessin et du brillant des couleurs. Néanmoins on en fait encore de fort beaux; dans cette branche d'industrie, je ne vois aucune des traces de décadence que montrent les productions japonaises de ce genre, nommément les vases de Nagasaki. Quant aux cloisonnés, certes ils ne sauraient se mesurer avec ceux du siècle dernier. Le dessin des lignes est moins pur, moins correct, et l'émail n'offre plus ces nuances délicates si admirées dans les vieux cloisonnés. Nous avons visité l'atelier d'un céramiste. Rien de plus simple que ses outils et ses procédés. Au milieu d'une petite cour de quelques pieds carrés, est un feu autour duquel deux enfants se promènent en agitant des éventails pour le maintenir à la température voulue. A côté, dans un misérable hangar, deux ou trois ouvriers, sous la surveillance du maître, se partagent la besogne et produisent de fort jolies choses.
Pour ma part, je l'avoue, je ne puis m'enthousiasmer pour les chinoiseries. C'est artificiel, ce n'est pas artistique. La vraie beauté, la beauté classique y fait défaut. Plus les communications avec l'extrême Orient se multiplieront, plus se perdra en Europe le goût d'objets dont le premier mérite était précisément la difficulté de se les procurer.
M. Fritsche, jeune savant russe, envoyé par son gouvernement avec une mission scientifique, veut
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bien m'accompagner à l'observatoire des jésuites, situé sur la partie orientale des murs de la cité tartare, entre les portes Tung-pien-men et Chi-ho-men. Nous traversons le quartier qui occupe l'angle sudest de la ville : une agglomération de huttes de boue et d'une multitude d'êtres humains de misérable apparence. Mais comme tout cela fourmille ! Quelle est la population de Pékin? Les livres de géographie que nous avons dû apprendre par cœur dans notre enfance, en portent le chiffre à trois millions. C'est une exagération évidente ! J'ai posé la question à M. Williams, la plus grande autorité en ces matières, et à deux diplomates qui y sont fort versés. Tous trois m'ont avoué leur ignorance. Les recensements faits par ordre du gouvernement impérial, m'ont-ils dit, ne méritent pas une entière confiance. On est donc réduit aux conjectures. Leurs calculs et leurs chiffres varient d'un miUion à huit cent mille et même à cinq cent mille. Lors de son ambassade, le baron Gros, homme instruit et studieux, a obtenu du prince de Kung des détails statistiques portant à cinq cent vingt-cinq millions le chiffre total de la population de l'empire et des États tributaires*. D'après M. Wade, la population de Chine, avant la rébellion des Taepings, s'élevait à quatre cents millions. L'opinion de quelques auteurs qu'elle aurait, depuis cette époque, diminué
1. Livre-Bleu, Chine I (1872), p. 6. —Voir sur la population de la Chine un article inléressant du docteur Martin, de la légation de France à Pékin. Bulletin de la Société de Géographie, juillet-août
de la moitié, est évidemment erronée. Nous voilà arrivés au bout de notre promenade : une tour basse et carrée, collée au mur de la ville.
Dans la cour, il y a deux planisphères supportés par des consoles de bronze, en forme de dragons, magnifiquement ciselés. Sur l'entablement de la tour, également en plein air, on voit plusieurs quadrants et un globe céleste sur lequel est marqué le ciel de- Pékin ; le tout en parfait état de conservation. Mon compagnon m'assure qu'au point de vue scientifique ces instruments sont des chefs-d'œuvre. Ils ne le sont pas moins comme œuvre d'art.
Regardez cette muraille massive, cette longue enfilade de bastions crénelés, produits et agents de la force brutale; à vos pieds, dans la ville, un dédale de huttes surmontées d'une forêt; au dehors le désert, puis des horizons qui fuient et, au-dessus, le dôme azuré. Partout un profond silence, interrompu seulement par des sons qui semblent descendre des régions célestes ; ce sont de blanches nuées de pigeons qui, d'une hauteur prodigieuse, font vibrer en passant leurs harpes éoliennes*. Tout, dans cette scène, est étrange, fantastique ou barbare, excepté ces instruments destinés à mesurer le ciel, abandonnés mais respectés par les hommes et par les éléments, restes éloquents d'une époque déjà lointaine où il semblait possible que des millions d'êtres humains, non par la force, mais par la persuasion
1. A Pékin, les pigeons abondent. Ils sont tous munis d'un petit sifflet de bambou excessivement léger, qu'on leur attache entre les ailes pour les protéger contre les oiseaux de proie. Le son de ce petit instrument ingénieux varie selon le degré de vitesse du vol.
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et à la double lumière de la prédication et de la science, fussent gagnés aux bienfaits de la civilisa-
tion!
Bien souvent, en me promenant dans Pékin, je pense aux chefs de nos chancelleries diplomatiques qui m'ont enseigné à copier une dépêche, à la bien plier et surtout à donner à chacun la courtoisie qui lui est due, à nuancer avec discernement la « parlaite », la ce distinguée » et «la plus haute considération. » Ces dignes hommes, ces preux chevaliers de l'encre et du papier-ministre, dorment depuis longtemps du sommeil du juste. Que ne puis-je évoquer leurs mânes? Comme ils se réjouiraient de voir une grande capitale toute peuplée de leurs semblables ! En effet, le Chinois me semble être né bureaucrate. Cela s'expHque d'ailleurs par ce fait qu'il faut passer par les bureaux pour arriver aux grandes situations. Si les mandarins sont en fort petit nombre, beaucoup de Chinois possèdent les connaissancesvoulues pour devenir fonctionnaires. Observez, par exemple, les domestiques qui, au point de vue social, sont bien supérieurs à nos gens : à leur mise soignée, à la propreté de leurs ongles, on les prendrait pour des gentlemen. Quelle est l'essence du bureaucratisme? Le culte de la routine. La routine est votre boussole, votre évangile, votre habitation et votre prison. Elle vous guide, elle vous éclaire et vous soutient dans le doute, elle vous abrite dans les tempêtes politiques. Les gouvernants tombent, les États s'effondrent, mais les bureaux restent. Après la bourrasque, on y retrouve les mêmes figu-
res, les mêmes toilettes, les mêmes idées, s'il y en a, et les mêmes allures: Le logis est étroit, il n'y a pas de place pour le génie, mais le bon sens, les connaissances solides, le sentiment du devoir, la parfaite honnêteté trouvent à s'y caser. Pour les esprits inquiets, pour les gens hors ligne ou qui s'imaginent Têtre, pour les récalcitrants, cette maison se transforme en prison.
Dans la capitale de l'empire du Milieu, tout respire le bureaucratisme. Le chapitre des fonctionnaires chinois a été souvent débattu dans nos causeries. On les taxe de rapacité, de vénalité, de cruauté. L'organisation de l'empire, la réunion, dans les mains du même fonctionnaire, des pouvoirs administratifs et judiciaires, l'indépendance dont jouissent les représentants de l'empereur dans les provinces, qui sontdes royaumes, le manque de contrôle, l'obligation qui pèse sur eux d'envoyer au trésor impérial des sommes considérables, leurs modestes appointements qui seraient insuffisants s'ils ne trouvaient moyen de se revancher sur leurs administrés, l'habitude du Tsungli-yamen de leur faire rendre gorge à leur retour à Pékin, non au profit des moutons tondus, mais en faveur du trésor de l'État, tout cela et mille autres circonstances expliquent, sans les excuser, les exactions, les dénis de justice, les actes arbitraires dont on accuse les mandarins.
Heureusement la forte organisation de la famille et l'esprit d'autonomie, l'un et l'autre si puissants en Chine, surtout dans le midi, joints à l'horreur qu'on a de Tintervention du mandarin et du recours
aux tribunaux, offrent les moyens de restreindre considérablement et salutairement l'-action du pouvoir officiel, et de le remplacer, dans une très-large mesure, par le pouvoir patriarcal. Des tribunaux, où l'on voit siéger, à côté de l'homme le plus considérable par l'âge et la position sociale, les notables du clan ou de la municipalité, connaissent sans appel des matières civiles, et très-souvent même des matières criminelles. Tolérés, je crois, et non légalement constitués, ils ne peuvent prononcer un arrêt de mort. Cependant, plutôt que d'en référer au mandarin, plutôt que d'exposer le coupable à avoir la tête tranchée ou, ce qui est la dernière des ignominies, à être haché en morceaux, et à compromettre le sort de sa famille qui est ordinairement englobée dans sa ruine, le patriarche, après avoir rendu la sentence, dit au condamné : « Ton crime est d'un ordre tel que nous devons te remettre au taotai. Tu auras la tête coupée. Si tu veux échapper à ce triste sort, passe dans la chambre voisine, tu y trouveras une corde ou du poison. » Il n'y a pas d'exemple que le condamné préfère comparaître devant le mandarin.
Les délégués du pouvoir impérial ne sont donc pas populaires. On donne comme excuse qu'ils se trouvent plus ou moins dans les mains de leurs subordonnés, très-peu nombreux aussi et battant mon naie comme ils peuvent. Mais tous les agents du pouvoir impérial ne sont pas de méchants hommes. Assez souvent ils gagnent l'estime et l'affection de leurs administrés et, à l'expiration de leur mandat, ils revivent d'eux, comme témoignage de regret,
un parasol en soie écarlate sur lequel se lisent, brodés en or, les noms des donateurs. C'est ce parasolque le fonctionnaire, assez heureux pour en posséder un, ne manque jamais de faire porter devant sa chaise quand il se montre en public.
Un jour, me promenant dans les rues de la cité tartare, je vis passer avec grand fracas une bande de domestiques précédant, et suivant une chaise à porteurs. C'était le ministre des finances, grand seigneur mandjou, et, comme chef dune des huit bannières, ayant le rang de maréchal.
« La vie d'un homme d'État, disait dernièrement cette Excellence chinoise, est parfois semée d'épines. Voici ce qui vient de m'arriver. Mon vice-chef de bannière demande à toucher ses appointements à partir du 1^' du mois. Mais comme il n'est entré en fonctions que deux semaines ap/ès, cette prétention est inadmissible. Seulement en qualité de chef de bannière, je ne puis lui refuser mon appui. J'ai donc adressé une note au ministre des finances, c'est-àdire à moi-même. Tout ce qu'on pouvait dire en faveur d'une prétention ridicule, absurde et contraire à la loi, je l'ai dit. Cela fait, en qualité de ministre des finances, j'ai réuni le conseil des revenus qui, se rangeant à mon avis, c'est-à-dire à l'avis du ministre des finances, a repoussé avec indignation les réclamations du vice-chef de bannière. Cette résolution dûment approuvée par moi, ministre de finances, a été, dans une note rédigée avec tous les ménagements que je me dois, communiquée à moi, maréchal de bannière. Néanmoins, en cette dernière qualité, je n'ai pu ne pas éprouver un vif déplaisir,
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partagé, cela va sans dire, par mon vice-chef de bannière. Aussi ne veul-il pas en démordre et, en ce moment, comme son chef et protecteur naturel, je suis occupé à rédiger une protestation assez énergique qui, je le crains, ne fera pas plaisir au ministre des finances. Le cas est grave, il est complexe; j'ignore comment cela finira. »
Il y a ici quatre églises et paroisses catholiques, toutes desservies par les prêtres de la congrégation de la mission, dite des Lazaristes : la cathédrale Nan-tang, église du Sud, communément appelée église portugaise, imposant édifice du dix-septième siècle; selon le goût péninsulaire, les ornements baroques y abondent. Les Quinas, le vieux blason du Portugal, que naguère encore on voyait au-dessus du portail de ce temple, œuvre de la piété et de la munificence des rois Très-Fidèles, ont été remplacés par les armes de France.
Pei-tang, église du Nord, située au centre de la ville, près de la cité défendue; c'est une belle construction gothique bâtie dans ces dernières années. Ses deux tours resteront inachevées; j'ai dit pourquoi. A Pei-tang se trouvent la résidence du vicaire apostolique, la principale maison des Lazaristes en Chine et le séminaire. L'emplacement était autrefois occupé par un couvent de Franciscains, qui a disparu lors des grandes persécutions.
Les deux autres églises catholiques s'appellent, d'après leur situation géographique, Tung-tang et Si-tang, les églises de l'Est et de f Ouest.
Le diocèse de Pékin compte vingt-sept mille chrétiens, et la ville huit mille. Parmi ces derniers, il y a beaucoup d'artisans respectables et presque tous les horlogers de Pékin. L'horlogerie a été introduite en Chine par les jésuites, et la loi chrétienne, conjointement avec cet art, s'est conservée dans les familles et propagée de père en fils.
Un dimanche, par une matinée brumeuse, je me fis porter à Pei-tang. On y célébrait la messe, à laquelle assistaient un grand nombre de fidèles, tous des indigènes, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre. Dans la nef transversale, cinq ou six sœurs de charité étaient agenouillées au milieu des jeunes filles, leurs élèves. Un des missionnaires joua de l'harmonium ; puis, prenant place sur un escabeau, près de la balustrade qui sépare le chœur de la grande nef, il prononça, en langue chinoise, un court sermon. Tous les regards de cette foule pieuse s'attachèrent à ses lèvres. De ma place, je pouvais examiner à mon aise les visages tournés vers l'autel. J'ai retrouvé la coupe, mais non l'expression des figures qu'on rencontre dans les rues. De la confiance, du respect, de la sérénité; aucune trace du sœpticisme, de l'ironie, de cette maussade indifférence qui se peignent généralement dans les traits des Chinois. Presque tous les étrangers, protestants et catholiques, qui ont visité les chrétientés de cet empire, sont frappés de l'influence que le christianisme exerce sur la physionomie et sur le maintien de ceux qui l'ont embrassé. Plusieurs auteurs anglais en parlent dans leurs relations de vovage.
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Mgr de Laplacc, évoque d'Andrinople et vicaire apostolique à Pékin, une des gloires de Tapostolat moderne, a bien voulu me montrer iui-même l'église, la maison et le séminaire. Le musée d'histoire naturelle, unique dans son genre, a été formé par lé savant abbé David, lazariste. Les objets qu'on y voit appartiennent à la province de Che-li. La partie ornithologique de cette riche collection est la plus appréciée par les savants.
La collection des livres, formée en partie des débris de la bibliothèque des anciens jésuites, possède quelques beaux volumes et atlas, pour la plupart des éditions hollandaises données par les empereurs. Dans quelques livres on lit, tracés avec les grands et hardis caractères du dix-septième siècle, que le temps jaunit déjà, les mots : Datum ab imperatore Kang-hi.
Dans ma visite au séminaire, Mgr de Laplace m'engagea à ouvrir au hasard quelques pupitres. Chaque élève y renferme ses livres, ses écritures, ses rasoirs, de petites friandises, le tout disposé symétriquement et avec le plus grand ordre. Quelques-* uns ont même trouvé moyen d'y suspendre de petites images sacrées" ou d'y ériger un petit autel. II est dans le génie de cette nation de savoir utiliser l'espace.
Au jardin, concert des séminaristes. Pas de Haydn comme à Sii-kia-wei. mais de la vraie musique chinoise exécutée avec des instruments étranges dont le son m'a paru agréable. J'ai surtout admiré une sorte d'orgue portatif; ce sont des flûtes accouplées que le musicien place verticalement sur ses lèvres.
En manœuvrant les nombreuses clefs, ses doigts ont de la peine à éviter le contact de son nez> cjui, par bonheur, est peu protubérant. Il y avait un certain trémolo assez doux à l'oreille ; mais comment décrire l'effet optique? Une série de chiquenaudes que l'artiste s'applique à lui-même et auxquelles, par des mouvements saccadés de la tête, il tâche vainement d'échapper. Je me tenais les côtes, et les jeunes virtuoses, loin de m'en vouloir, partageaient mon hilarité.
Les élèves sont évidemment bien tenus au physique et au moral. Ils ont l'air franc, modeste et bien poriant. Leur seul aspect fait l'éloge du séminaire de Pei-tang et de ceux qui le dirigent.
Le cimetière portugais se trouve à l'ouest de Pékin, à deiîx milles de la porte dite : Ping-tzu-mèn. Comme la cathédrale, comme la bibliothèque, il doit à la protection de la cour de Saint-Pétersbourg, peutêtre aussi aux craintes superstitieuses des Chinois, d'avoir échappé à la destruction. M. Favier a bien voulu m'y conduire. Deux cents tombeaux environ renferment les restes des Pères de la Compagnie de Jésus qui ont, pendant plus de deux siècles, exercé leur ministère et sont morts dans cette partie de l'empire. Rien de saisissant comme le premier aspect de cette sombre nécropole. Les Ricci, les Schall, les Yerbiest, ces grandes figures dont les noms, avec ceux de tant d'autres Pères, brillent dans les annales des sciences et de l'apostolat, sont ensevelis dans la partie la plus ancienne du Campo-Santo. Leurs monuments funéraires se composent de quatre éléments principaux : le sarcophage ; une table,
une seule et énorme pierre; cinq grands vases, les brûle-parfums; enfin les tablettes qui, couronnées de dragons et posées sur des tortues, donnent, en latin et en chinois, avec le nom du défunt, les dates de sa naissance et de sa mort. Tout est grandiose, magistral, solennel. Une croix colossale, plantée sur un point culminant, rappelle au visiteur que, dans ces mausolées, reposent les dépouilles de chrétiens*.
1. Le p. Mathieu Ricci, né à Macerata en 1552, pénétra en Chine en 1583 et mourut à Pékin en ]6lO. I! obtint les bonnes grâces de l'empereur et laissa des ouvrages de morale et de géométrie. Le P. Jean Adam Schall, né à Cologne en 1591, arriva en Chine en 1622 et mourut à Pékin en 1666. Le P. Ferdinand Verbiest, né à Pitshen près de Courtray, en 1623, entra dans la mission de Chine en 1659 et mourut à Pékin en 1688. Il obtint la confiance et l'amitié du grand empereur Kang-hi (1661-n22), professa l'astronomie et dirigea la fonderie de canons. On a de lui un volume intitulé : Liber organicus Astronomi/v apud Sinas restitutœ.
Tout le monde connaît les attaques dirigées par les dominicains contre les jésuites au sujet de l'adoption de certains rites chinois. Le procès qui s'ensuivit, après avoir traversé de longues et nombreuses péripéties, fut jugé définitivement sous le pontificat de Benoît XIV. Ce pape défendit aux missionnaires de se conformer désormais aux rites chinois. Lorsque Rome eut parlé, les jésuites se soumirent aussitôt et sans réserve, mais ils soutinrent néanmoins : 1° qu'ils avaient toujours considéré comme purement civils et aucunement religieux les rites chinois concernant les honneurs rendus à Confucius et aux parents défunts; 2» que ce n'étaient pas les jésjites seuls qui jugeaient ainsi le caractère réel de ces rites j 3" que certaines parties de ces rites, déclarées superstitieuses, avaient été éliminées longtemps avant que le Saint-Siège eût rendu son arrêt.
Cette cause célèbre me revint à l'esprit lorsque je vis tous ces dragons, ces tortues, ces symboles, païens en apparence, mais, selon l'opinion des jésuites, purement politiques et civils. On conçoit que des moines arrivant d'Earope et n'ayant aucune connaissance, ou bien une connaissance fort imparfaite des hommes et des choses de ce pays, se soient formalisés de ce qu'ils appelaient et croyaient être une trop grande déférence et une dangereuse innovation. Des hommes entièrement étrangers à ces discussions et fort versés dans
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(23 octobre.) Ce matin, départ pour la grande mu-' raille. A Pékin, les portes de la ville se ferment au coucher du soleil et ne s'ouvrent qu'à l'aube du jour. Les mulets et chevaux de louage qui transportent les voyageurs et leur nombreuse suite doivent être amenés de la campagne. De là un fâcheux retard. Nous n'arriverons guère au gîte avant la chute du jour, et, dans l'empire du Milieu, la nuit n'est pas l'amie du voyageur. Enfin, à neuf heures, notre caravane quitte la légation de Russie. M. Lenzi la dirige.
Pour arriver à la porte du Nord-Ouest, dite Têcheng-mên, nous avons mis une heure et demie. Mais le moyen de la franchir? Gomment trancher ce nœud gordien formé d'êtres humains, de chameaux, de chevaux, d'ânes, de voitures, de chaises à porteurs, de bonzes, de paysans, de koulis? Entre les deux portes, l'intérieure et celle du dehors, la presse est telle que pendant un instant le désespoir nous prend. Enfin, on sort! Un village qui touche à Pékin nous reçoit dans sa longue et, je crois, unique artère, sale, bourbeuse et encombrée comme les rues les plus fréquentées de la capitale. Encore une demi-heure, et nous voici en rase campagne! Des groupes de saules, de petits étangs, des tertres de boue alternent avec des champs cultivés et des fermes isolées. Sommes-nous en 3Ioravie, en Hongrie
les questions do, l'étiquette et des rites chinois m'ont assuré qu'il leur semblait extrêmement difficile de tirer une ligne de démarcation entre la religion et la polilique, entre le culte des Dieux et les cérémonies qui symbolisent le respect dû à l'empereur et par là purement civiles.
OU en Chine? La ressemblance est frappante, et je me demande si c'était la peine d'aller chercher de l'autre côté du globe cette vulgaire et si peu intéressante monotonie.
La journée se passe à éviter la grande route tout inondée et à chercher les digues naturelles qui la bordent. Souvent ces dernières se terminent brusquement, et nos hommes de plonger dans la plaine, •de s'embourber à mi-corps, de jurer, de gesticuler, •de crier à tue-tête. De chemin, plus de tracé. On marche donc au petit bonheur. Quelques-uns de nous voyagent en litière , d'autres à cheval. J'ai, choisi le premier mode de locomotion, et bien m'en a pris. Tour à tour, je vois ities amis rouler avec leurs chevaux. Heureusement, nous naviguons dans une mer de boue, et personne ne se fait de mal. Les toilettes seules en souffrent. A chaque pas, mes deux mules trébuchent, et, comme nous longeons souvent des ravins, la perspective n'est pas toujours rassurante. Nos muletiers et palefreniers sont tous des Chinois mahométans. On les choisit de préférence, parce qu'ils sont moins hostiles aux Européens, Tel est l'antagonisme entre eux et leurs compatriotes païens, qu'ils se trouvent eux-mêmes plus d'affinité avec les chrétiens. « Nous sommes de votre religion, '> nous ont-ils dit.
A neuf heures du soir, après une marche de près de douze heures, nous arrivons aux portes de la ville Chang-ping-chow. Mais elles sont fermées, impossible d'entrer. Mettons-nous à la recherche d un temple ! On en trouve toujours près des villes. On longe donc ces murs interminables. A la lueur in-
certaine de la lune légèrement voilée, les bastion? crénelés semblent grandir et se prolonger à lïnfmi. Mais voici le temple. Le prêtre qui le dessert, assis dans la cour, fume sa pipe, et, sans se déranger, nous faitsigno d'entrer.
24 octobre.) La journée d'aujourd'hui marquera parmi mes souvenirs de voyage. Nous avons visité les tombeaux des Ming*.
Ce sont des temples éparpillés dans une plaine séparée du reste du monde, sur trois côtés par la chaîne des montagnes mongoles, et vers Pékin par une élévation graduelle du terrain. On arrive par une avenue bordée de statues colossales, grossièrement sculptées : des rois, des chevaux, des griffons, des éléphants, des lions, des chameaux. Elles ajoutent à la tragique solennité du lieu. Jamais je ne me suis senti aussi seul.
Les tombeaux se trouvent derrière les temples, dont chacun est entouré d'un enclos. J'en ai compté treize, mais je crois que le nombre est plus considérable. Nous visitons la dernière demeure de l'empereur Tsuwên. Restaurée par Kien-lung^, elle est aujourd'hui complètement négligée. Admirez d'abord les dimensions de la grande salle dont le toit est supporté par d'immenses colonnes^ des troncsd'arbres naturels, cadeau, dit-on, dun roi de Siam.