‹ Promenade autour du monde, 1871Chapitre 55 sur 85 · A régné de 1736 à · texte numérisé non relu

A régné de 1736 à

3. Celles du milieu ont soixante pieds d'élévation et une circonférence de près de douze pieds.

Visitez ensiiilc le sarcophage qui occupe un édilice séparé, puis montez sur la tour d'où vous pourrez jouir à votre aise de l'héroïque et funèbre beauté du site.

A nos pieds s'étend la plaine, déchirée par des lits de torrents. Vers l'est, à la distance de quelques milles à peine, s'élèvent, tout couverts de broussailles, les premiers contre-forts de la Mongolie. Décrivant une courbe immense, ils s'enfuient vers l'ouest. Leurs gorges sont inondées de ténèbres, leurs sommets ruissellent de lumière. Près de nous tout est brun-roux; plus loin, gros bleu de Sèvres. Les dernières hauteurs confondent leurs teintes azurées avec les tons, à peine plus tendres,, du ciel. La végétation 'septentrionale, le peu qu'on en aperçoit, contraste avec le riche coloris du midi. Le temps est superbe, pas un souffle d'air. Un silence profond plane sur la nécropole.

Une marche de trois heures nous mène à Nankow.

En descendant péniblement un tertre , nous apercevons, à l'entrée même du défilé qui mène en Mongolie, cette petite ville entourée de murs délabrés et quelques touffes d'arbres. On se case tant bien que mal dans une des nombreuses hôtelleries fréquentées par les chameliers qui vont dans le Nord ou qui en arrivent.

Nous apprenons là que la route est complètement détruite et que la petite chaise à porteurs est le seul moyen d'arriver à la grande muraille. Cette prétendue route n'est d'ailleurs jamais praticable pour les charrettes. On est toujours obligé de les faire trans-

porter à dos de chameaux, après avoir enlevé les roues.

(25 octobre.) Nous laissons notre caravane à Nankow, et, malgré l'obscurité, nous partons à cinq heures du matin. Yoici notre véhicule : une misérable petite chaise, dépourvue de dossier, est mise sur deux brancards de bambou. Deux autres plus courts, placés dans l'axe longitudinal de la chaise et reliés par des cordes aux deux grands brancards, reposent sur l'épaule des quatre koulis, qui marchent l'un devant l'autre, deux à l'avant, deux à l'arrière. Munis de lanternes, ils avancent rapidement. Le chemin est le lit du torrent, rempli d'une eau bourbeuse et bouillonnante, et parsemé de blocs de rochers. C'est à gué, ou en sautant de pierre en pierre, qu'ils passent sans cesse d'une rive à l'autre. Pour garder l'équilibre, ils étendent leurs bras comme des danseurs de corde. Ils glissent, ils trébuchent, mais ils passent. Un de mes hommes est tombé au milieu même du courant, mais les autres l'ont soutenu, et il n'y a pas eu d'accident. Aussi notre confiance dans ces hommes que nous n'avons jamais vus, que nous ne reverrons jamais, est-elle sans bornes. Les longs voyages rendent fataliste. On a besoin de l'être quand on aspire à l'honneur d'être ce que les Yankies appellent élégamment a globe îroUeTj un trotteur autour du globe.

L'air est tiède , imprégné des acres parfums qu'exhalent les buissons des Pyrénées ou de la Sierra Morena. Nous sommes sur la grande route xle Mongolie. Djingis-Khan l'a suivie dans son in-

vasion de la Chine. Ses hordes présentaient sans doute le même aspect que les hommes que nous rencontrons, et qui, assis entre les deux bosses de leurs bètes, en traînent d'autres à leur suite.

Petite halte au fort de Tsu-yung-quan. Les savants se disputent sur les caractères dont l'une des |X)rtes est couverte. A la foule qui se presse autour ih nous se mêlent plusieurs galériens. En Chine les forçats, loin d'être frappés de déshonneur, jouissent au contraire des sympathies du public. Ces hoiiimes portent autour du cou un lourd anneau de fer et un autre au pied. Les anneaux sont attachés à une tringle de fer qu'ils tiennent dans la main comme une baguette. Ils semblent habitués à cette triste toilette, et les honnêtes gens conversent familièrement et en riant avec eux.

Plus nous avançons, plus nous sommes arrêtés par d'interminables files de grands et beaux chameaux à deux bosses. Ils viennent de Kiachta, d'autres y vont. M. Starzofï, mon hôte aimable du temple de Thung-chow, y envoie en ce moment une caravane de quinze mille chameaux , transportant soixante mille caisses de thé ! Cela donne une idée de rimportance des relations commerciales de la Russie avec la Chine.

Le défilé se rétrécit de plus en plus. A un endroit appelé Yù-gui-tow, très-pittoresque avec son petit temple suspendu et encastré dans le rocher, en face d'un petit pavillon rouge, également collé au flanc de la montagne, la vallée offre l'aspect d'une simple rigole. Je ne pense pas qu'elle puisse avoir plus de quarante pieds de largeur.

La dernière partie du chemin est la plus pénible. Mais nos koulis, malgré les treize milles qu'ils ont parcourus en moins de cinq heures, ne trahissent aucune fatigue, et nous déposent vers dix heures au pied de la grande muraille^ Vultima Thule de mon voyage.

Assis sur le haut du mur, au-dessus de la porte, un pied en Chine et l'autre en Mongolie, nous pouvons à loisir contempler la célèbre muraille

Vers le nord-est, après avoir traversé l'étroite vallée, elle suit la crête et les sinuosités des mmitagnes. De ce côté, toutes les hauteurs sont couronnées de tours. Le mur monte, descend, remonte en zigzag, disparaît et reparaît derrière les rochers. On ne peut se rendre compte des distances que par la dégradation des couleurs, des lumières et des ombres.

Vers le sud-est, le regard plong,e dans la vallée que nous venons de parcourir. Les rochers se précipitent dans la gorge en s'entrelaçant. C'est un chaos de blocs dentelés brun foncé, gris, violacés, bleuâtres.

Vers le sud-ouest, la montagne se dresse tout près de nous. La muraille monte en serpentant, se replie à angle droit, escalade le sommet qui affecte ici les formes d'un dos de chameau à deux bosses.

Au nord-ouest, le défilé s'ouvre sur une petite plaine. Au delà, d'autres montagnes forment le second gradin et, à ce qu'on me dit, le dernier du plateau de la Mongolie. L'air opaque ne nous permet pas de les distinguer clairement. En ce moment, des caravanes traversent la plaine et s'enga-

gent dans le défilé. Malgré la distance, les cris aigus des chameliers arrivent jusqu'à nous. Tout dans ce tableau est grand, sombre, sauvage. L'absence de soleil en augmente l'indéfinissable tristesse. C'est bien l'Asie centrale.

De retour à Nang-kow avant la nuit, malgré l'heure avancée, on fait encore une étape dans la direction de Pékin *.

.,(26 octobre.) Nous avons passé la nuit à Yanfan, dans une bonne auberge , bonne au point de vue chinois. A cinq heures, en route! Pendant toute la matinée, un brouillard épais nous a privés de la vue du pays. Heureusement vers midi , après une marche pénible de six heures, toujours dans des sentiers défoncés,, les rideaux se déchirent tout d'un coup. Le soleil nous réchauffe doucement et inonde le pays de ses pâles lueurs. De grands murs d'enceinte, des édifices imposants, des pavillons, des kiosques, des coteaux boisés qui se mirent dans une vaste pièce d'eau et se découpent nettement sur le rideau clair des montagnes de Mongolie. Les flèches de deux pagodes, s'élançant gracieusement

1. Tout le monde sait qu'il y a deux murailles: l'intérieure et l'extérieure. Mais ni les savants chinois, ni leurs confrères d'Europe n'ont pu jusqu'ici résoudre le problème constamment agité à Pékin : laquelle des deux est la plus ancienne? Le parcours de la grande muraille est d'environ cinq cents milles. Le mur que j'ai visité est crénelé sur le côté qui regarde la Mongolie. La hauteur de cet étrange rempart varie de trente à trente-deux pieds et de dix à douze dans les endroits où il longe les précipices. Il est bâti d'une pierre granitique fournie par la montagne.

du milieu des arbres, donnent à ce ravissant point de vue la couleur du pays.

Nous sommes près du palais d'Été, à l'entrée de Yuen-ming-yuen, \e jardin magnifique et circulaire de l'empereur. Cette partie de l'enceinte étant fermée, nous continuons vers Wanshow-shan. Chemin faisant, la caravane s'engage brusquement dans une impasse, laissant la route libre à deux ou trois cents cavaliers à la tenue martiale, bien habillés et armés les uns de fusils, d'autres, et ce sont les plus nombreux, d'arcs et de flèches. Ces soldats appartiennent à l'une des bannières mandjoues ; ils sont connus pour leurs idées rétrogrades. L'aspect des Européens leur agace les nerfs, et on fait bien, si on peut, de se tenir à une respectable distance de ces guerriers conservateurs.

Après une courte négociation conduite à bonne fin par l'habile M. Lenzi, nous pénétrons dans une cour; puis, traversant des tas de briques vernies, des débris de statues, des colonnes renversées, nous entrons dans le parc, et, du haut d'un mamelon artificiel, nous pouvons contempler les restes encore imposants d'un monument créé par le génie d'une nation barbare * et converti en un morceau de ruines par les armées de deux grandes nations civilisées. Le peu qui reste debout et les débris de sculptures portent un cachet de rococo qu'on est fort surpris de rencontrer en Chine. Tout ici a un air de cour;

i. Pendant le long règne de Kien-lung (173fi à 1796). Ce palais a eu en 1860 tant de visiteurs, et tant de souvenirs en ont été apportés en Europe, on en a publié tant de descriptions, que je supprime jci les notes par moi prises sur les lieux.

on se sent transporté à Versailles, à Shœnbrunn, à Potsdam. Certes, ce n'est pas une ressemblance matérielle ; mais on y trouve de l'affinité.

Le déjeuner est servi dans le jardin, et notre Yatel chinois s'est surpassé. S'il est vrai qu'en Europe, môme sur le sol classique de la France, Tart culinaire décline, et que les bons chefs deviennent de plus en plus rares, on ferait bien de s'en pourvoir ici. Le Chinois a du calme, il perd rarement la tête, et il possède, au plus haut degré, la première qualité du cuisinier, la délicatesse du palais. Pendant que nous nous livrons aux jouissances culinaires d'un excellent repas assaisonné par l'appétit, un gardien s'approche de nous en proférant, d'une voix courroucée, des paroles qui évidemment ne sont pas flatteuses. Il est mécontent de nous voir camper sous un portique hanté par les esprits qui, pas plus que ce cerbère, n'ont de tendresse pour les diables étrangers. Pendant longtemps l'imperturbable Lenzi feint d'ignorer la présence de ce personnage qui gesticule avec violence et crie comme un possédé. A la fin, il fallait bien parler : « Ote-toi d'ici, lui dit notre mentor avec un sourire gracieux, l'odeur de ta pipe nous incommode. — A'os viandes infectent. — Eh bien! raison de plus, pour toi, de t'en aller. — C'est vrai, « dit-il, et il se retira. C'est, me dit-on, la manière de traiter les enfants du Milieu. Il faut être poli, calme et surtout logique.

En passant très-rapidement par la ville, nous ne voyons que des figures refrognées. Les habitants, naguère aisés grâce aux longues résidences périodi-

ques de la cour, sont tombés dans la pauvreté depuis le sac et la destruction du palais.

Notre court séjour dans la capitale tire à sa fin. Nous avons constamment joui d'un temps superbe. Cette nuit, quelques coups de vent nous ont réveillés. L'air est redevenu calme; mais la température a soudainement baissé : au lever du soleil il a gelé. L'hiver commence, et il durera jusqu'à la fin de mars. Pendant cette longue époque, sauf un peu de neige qui tombe vers la fin de novembre et en février, et que les bourrasques balayent aussitôt, le ciel est serein, le soleil luit, et, sous l'action du terrible vent du nord-est, le froid devient très-sensible quoique le thermomètre descende rarement, et seulement pour peu de jours, à 15 degrés Réaumur. Des nuages de poussière enveloppent alors Pékin , pénètrent dans l'appartement le mieux fermé. Faire de l'exercice, monter à cheval, est impossible. Le printemps est court et désagréable; l'été, pénible à cause des chaleurs et de la boue. De juin en septembre, des pluies torrentielles tombent à courts intervalles, transformant les rues en tourbières et les rendant presque impraticables. Je comprends maintenant pourquoi le prophète Jonas a mis trois jours pour traverser Ninive. Pendant cette saison, les membres du corps diplomatique se réfugient sur les coteaux qui avoisinent le palais d'Été, ou à Che-fu. Octobre est le beau mois. C'est l'automne, et, à cette époque, à en juger par ce que j'ai vu moi-même, rien n'égale la beauté du

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ciel , l'air est doux et fortifiant, et tout le monde a la conscience ou l'illusion de la santé. En général, le climat n'est pas malsain; pas de fièvres et peu d'épidémies, sauf la petite vérole qui, en Chine comme au Japon, fait souvent de terribles ravages.

Comme séjour, le mois d'octobre excepté, Pékin est tout simplement un enfer. Aucune distraction, aucune ressource sociale en dehors de la petite colonie formée par les membres du corps diplomatique. Les PP. Lazaristes et le petit nombre de missionnaires protestants, absorbés par les devoirs de leur état, ne fréquentent pas les salons des légations. Cependant j'ai entendu peu de plaintes. Les jeunes diplomates, il estvrai, ont d'abord des accès de découragement; mais bientôt ils se font à cette réclusion un peu monacale, à cette vie de famille et de château, aux relations intimes et journalières entre eux et avec leur chef. Ce qui manque, ce sont les femmes. On en avait possédé sept ; depuis le départ de Mme Low et de ses filles, ce chiffre s'est réduit à quatre. Les femmes et les filles des missionnaires anglais et américains ne comptent pas socialement. La plus grande harmonie règne d'ailleurs dans cette noble et à tous égards respectable colonie.

Les légations de Russie, d'Angleterre, de France occupent de vastes terrains. Un mur solide entoure les divers édifices, la maison du ministre, \qs bungalows des secrétaires, les dépendances, la chapelle, les écuries etles jardms. Ce sont des établissements dignes de ces grandes puissances. La légation de Russie, rebâtie ou restaurée sous la direction per-

sonnelle du général Vlangali, se distingue par une noble et élégante simplicité. Des maisons parsemées dans un jardin; à côté, une vaste cour et des dépendances. C'est de là que j'ai vu partir des cosaques chargés de transporter la lourde malle à Kiachta à travers le désert de Gobi. Ces voyages s'accomplissent ordinairement en un mois. Les courriers de cabinet du gouvernement russe franchissent la distance entre Pékin et Kiachta, treize cents milles anglais, en quinze jours. Les membres de la légation prennent ordinairement cette route, jugée préférable dans la bonne saison (avril et mai), à la longue navigation sur la mer Jaune et sur l'Océan Indien. On se sert d'une charrette chinoise attelée de deux chameaux, et on emporte des vivres pour trente jours, durée ordinaire du voyage. A Kiachta, on trouve facilement à acheter des voitures ; on y trouve aussi, comme dans toute la Sibérie, une poste aux chevaux fort bien organisée et des auberges, enfin la civilisation. Par cette route, on franchit la distance de Pékin à Saint-Pétersbourg en deux mois.

Je ne puis passer sous silence un homme remarquable.

On sait que le gouvernement chinois, voulant mettre fin aux fraudes commises par ses employés de connivence avec des négociants européens et américains, a confié à des étra'ngers la direction et l'administration des douanes étabUes dans les ports ouverts. Le chef, portant le titre d'inspecteur général, est M. Hart, Anglais: les autres fonctionnaires et employés, nommés par lui et placés sous

ses ordres, appartiennent à différentes nations. On reconnaît à M. Hart des qualités hors ligne : de l'intelligence, de l'activité, de l'énergie. Il a suivi la carrière consulaire, puis a passé au service de la Chine et organisé les douanes. Il touche des appointements énormes, et paye à ses employés des salaires fort supérieurs aux traitements que donnent nos gouvernements. Il a. donc le choix des individus, peut-être un peu au détriment des légations et des consulats. L'existence de cette institution est un hommage rendu au caractère honorable des Européens dans cette partie du monde, et elle honore aussi le gouvernement chinois, qui, en cette circonstance, s'est affranchi de ses préjugés anti-européens ; enfin elle fournit à M. Hart et à ses subordonnés l'occasion d'étudier le pays, de se créer des relations et , peut-être un jour , de rendre des services également utiles à la Chine et à l'Europe.

M. Hart est un homme jeune encore, fort bien vu jusqu'à présent au Tsungli-yamen. Il vient de se rendre populaire auprès des étrangers par la publication d'un Mémoire qu'il a « soumis au trône impérial ». Dans cette pièce curieuse , le chef des douanes, empiétant sur le terrain de la haute politique, dénonce les vices de l'administration chinoise, les fautes et les faiblesses des mandarins.

Les Européens établis à Pékin sont-ils exposés à des dangers? A celte question, on m'a répondu que non. Mais on convient qu'il y a deux éventualités où ils courraient les plus grands périls : en cas de

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rébellion contre la dynastie actuelle, et si la guerre avec les puissances européennes était imminente, ou que le gouvernement la jugeât inévitable. Alors la haine contre les étrangers éclaterait, et les autorités manqueraient ou de la volonté ou des moyens nécessaires pour la contenir. Si nous ne sommes pas massacrés, ai-je entendu dire, on nous gardera en otages. Ce sera une seconde Abyssinie.

On aime à espérer que la dynastie ne disparaîtra pas de sitôt. « Les bases morales de cette société, m'a-t-on dit, sont une soumission fataliste à la volonté du souverain aussi longtemps qu'il Test de fait, c'est-à-dire par la volonté du ciel. A ce loyalisme qui n'a rien de commun avec la question de droit, vient se joindre le respect des parents et de la vieillesse. Il en résulte une certaine stabilité, ou plutôt de l'immobilité. » Par ce raisonnement, on se rassure, et on tache de rassurer les dames, fort agitées depuis les terribles massacres de Tien-tsin de Tannée dernière. Un soir, à dîner, ma charmante voisine de table, je ne la trahirai pas, m'a dit à loreille : « Croyez-vous que nous serons tués? » Cela peint la situation.

Quant aux hommes, non-seulement le danger ne les préoccupe pas; il n'existe pas pour eux. Ce serait faire injure à ces âmes fortement trempées que de les croire capables du moindre mouvement de peur. Au Japon comme en Chine, diplomates, négociants, missionnaires, tous sont persuadés quïls n'ont rien à craindre. On ne songe au danger qu'au moment d'affronter la mort; comme les malades af-

fectés d'une infirmité incurable ne s'en souviennent que lorsqu'ils en souffrent.

Les gouvernements ont-ils bien fait d'établir leurs mission^ à Pékin? Écoutons le pour et le contre :

Il y a d'abord la question des audiences. Quiconque approche l'empereur doit se prosterner, faire le kow-tow. C'est contre cette prétention qu'ont échoué les ambassadeurs, envoyés autrefois en Chine. Refusant de se soumettre à ce cérémonial humiliant, ils s'en retournèrent chez eux sans avoir pu remplir leur mission. Aujourd'hui, les représentants des puissances résidant à Pékin vivent aux portes du palais impérial, et se voient, par la même raison, privés de la faculté d'approcher le souverain auprès duquel ils sont accrédités. Au point de vue européen, cela est intolérable. Les Chinois, frappés des peines les plus sévères, s'ils osaient lever les regards sur la sacrée et divine personne du maître, obligés de fermer leurs portes et leurs fenêtres dans les rares occasions où il traverse la ville pour se rendre à quelque temple, les Chinois trouvent, au contraire, les prétentions des diplomates européens fort présomptueuses. Les membres du grand conseil, en touchant cette question avec les envoyés, se retranchent derrière la minorité de leur maître. « L'étiquette, disent-ils, fait chez nous partie des rites religieux. Nous ne pouvons, de notre autorité, consentir qu'elle soit violée. Le peuple nous mettrait en pièces. Attendez la majorité, car l'empe-

reur seul pourra, s'il le veut, vous accorder les dispenses nécessaires, et encore est-il à craindre qu'une pareille concession ne lui fasse du tort dans l'opinion publique. »

L'admission des envoyés est. considérée par leshommes d'État chinois comme une affreuse humiliation, comme un malheur national, parce qu elle démontrera au peuple que le Fils du Ciel n'est ni le seul ni le plus puissant souverain de l'univers. Gela explique le peu dïnsistance que les ministres d'Angleterre et de Russie ont apportée dans les pourparlers sur cette épineuse question; car ils n'ont aucun désir, et personne ne peut avoir le désir, de hâter la chute de la dynastie régnante. La diplomatie française est plus exigeante ; si elle réussit, ce qui me parait problématique, c'est au cabinet de Versailles que reviendra l'honneur d'avoir ouvert les portes du palais impérial, et c'est sur lui que pèsera la responsabilité des conséquences.

D'ailleurs, la solution de la difficulté reste renvoyée à l'époque de la déclaration de la majorité de l'empereur, c'est-à-dire à l'année prochaine.

Signalons d'autres inconvénients. Les intérêts commerciaux de l'Europe en Chine sont immenses.

Le mouvement des transactions avec l'Angleterre se chiffre à quarante-deux millions de livres sterhng par an ! Tout ce commerce se fait, non dans la capitale qui reste interdite aux négociants étrangers, mais dans les ports ouverts, nommément à Shanghai. Cest là que serait la place naturelle des légations. A Pékin, bloquées par la glace pendant près

de six mois, il leur faut, pour correspondre avec l'Europe, sauf toutefois la voie de Sibérie, se servir des courriers que la douane chinoise à Chin-Kieng, l'un des trois trade-ports sur le Yang-tse-kiang, expédie à Pékin avec la malle de Shanghai. Ces messagers, s'ils ne sont pas détroussés ou tués en route, et il n'est pas rare qu'ils le soient, mettent quinze jours à franchir cette distance.

En revanche, m'a-t-on dit, la résidence de Pékin otTré aux envoyés l'avantage d'être près des autorités centrales et loin des résidents européens.

Les relations avec les ministres chinois se réduisent à de rares visites au Tsungli-yamen, car jamais le prince de Kung ni ses collègues ne reçoivent le corps diplomatique dans leurs habitations particulières. .Cependant on se voit, on s'abouche, on parvient parfois à prévenir des difficultés qui, à moins d'être écartées dès le principe, et cela suppose la présence des missions au siège du gouvernement, pourraient s'envenimer et amener des complications.

Les légations sont à l'abri de l'influence, non toujours bienfaisante, de l'atmosphère des ports ouverts. Les résidents sont des négociants, ils n'ont en vue que leurs profits. Cela se conçoit. Mais il en résulte la fâcheuse tendance à établir, en toute occasion, une solidarité entre leurs intérêts commerciaux et ies intérêts politiques de leur pays. La moindre entrave mise à la spéculation est considérée par eux comme une violation des traités. Chacun a recours au ministre de sa nation ; on le rend responsable des pertes qu'on fait ou des béné-

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tices qu'on ne fait pas Les entreprises commerciales sont élevées au rang d'affaires d'État, et le corps diplomatique se trouve avoir surtout pour mission daplanir des difficultés que de hardis spéculateurs ont souvent créées de gaieté de cœur. Vivant dans ce milieu, se trouvant constamment sous la pression d'exigences mises en avant par des hommes riches, intelligents, actifs, peut-être influents dans leur pays, disposant et usant de la presse, les représentants diplomatiques auraient de la peine à conserver la liberté d'esprit qu'il leur faut pour sauvegarder les grands intérêts de leurs pays.

(23 octobre.) Aujourd'hui, visite chez le prince de Kung, frère de l'empereur Hien-fung, et, par conséquent, oncle de l'empereur actuel Tung-chi, doyen des membres du grand conseil et l'homme politique le plus important de Chine.

On connaît le rôle que ce personnage a joué à l'avènement de son neveu. A l'approche des armées anglo-françaises, la cour s'était retirée à Je-ho. Hienfung y mourut ^ Son règne de dix ans avait été marqué par des malheurs et des calamités de tout genre : rébellion des Taepings, guerre anglofrançaise, appauvrissement de l'empire, décadence du gouvernement. Son fils n'ayant que sept ans, l'empereur mourant institua un conseil de régence composé de huit membres, tous réputés hostiles aux étrangers. Les plus notables d'entre eux étaient :

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