‹ Promenade autour du monde, 1871Chapitre 56 sur 85 · Le 22 août · texte numérisé non relu

Le 22 août

le prince de I, proche parent du souverain; le prince de Ching et Sliu-shu-en, frère cadet de ce dernier. Quelques jours après, le prince de Kung, chargé des soins du gouvernement pendant l'absence de la cour, eut à notifler aux ministres étrangers la mort de Sa Majesté. Dans sa circulaire on lisait : « Sa personne sacrée, assise sur un dragon, est montée au ciel. » Le retour du jeune empereur, longtemps retardé, conseillé et demandé avec instance par le prince de Kung, résolu enfin par les impératrices, n'eut lieu qu'en automne ^ Deux jours avant l'arrivée du nouveau souverain, le prince, accompagné de troupes, se porta à sa rencontre, et, lorsque les membres du conseil de régence firent mine d'empêcher une entrevue, déclara qu'il emploierait la force. Ses adversaires intimidés n'osèrent pas faire de résistance. Le prince vit donc l'empereur, et, ce qui était plus important, les deux impératrices, l'une la veuve de Hien-fung, l'autre sa concubine, mère du seuverain actuel. Cette dernière avait, par un brevet du défunt monarque, obtenu le titre dïmpératrice.

A peine de retour à Pékin, le prince de Kung réunit le conseil de régence, et fit lecture d'une ordonnance du jeune empereur : Le conseil est dissous, ses membres destitués et privés de leurs dignités, la régence confiée à l'impératrice douairière. Ce coup d'État, concerté probablement avec les deux veuves de Hien-fung, lors d'un voyage récent du prince à Je-ho, frappa de terreur les mem-

]. Le 1^^ novembre 1861.

298 CHÎXE.

bres du conseil dissous. Les deux princes et Shushu-en seuls, au lieu de se soumettre à leur sort, osèrent p^ rendre avec éclat au palais, et y faire des remontrances bruyantes. Cet acte d'audace hâta leur ruine. Plusieurs décrets suivirent. Les censeurs et les neuf hautes cours furent invités à présenter des méînoires, dont quelques-uns, les plus importants, ont été publiés par les journaux anglais. Dans cette crise où il jouait sa vie, le prince de Kung déploya les qualités requises en pareil cas : présence d'esprit, sang-froid, courage. Les princes d'I et Ching furent arrêtés à Pékin ; Shu-shu-en, à peu de distance de la capitale. Il voyageait avec ses femmes, et disposait d'une force considérable. Mais un frère cadet de Kung, chargé de cette mission délicate, surprit sa victime pendant la nuit, le fit prisonnier, et l'amena à Pékin.

Les trois conseillers étaient accusés d'avoir forgé le décret par lequel le monarque mourant avait constitué la régence. Cette accusation est-elle juste? On me dit que le fait n'a jamais été prouvé, mais qu'il est plus que probable. L'enquête et toute la procédure furent conduites avec une telle précipitation que, six jours après l'entrée de l'empereur, le jugement fut rendu. Les princes I et Ching, condamnés à être privés de la vie graduellement, c'està-dire à être hachés des pieds à la tête, obtinrent la permission de se suicider; en d'autres termes, ils furent étranglés en prison. Shu-shu-en, objet particuher de la haine de l'impératrice mère qu'il avait eu l'imprudence d'offenser, fut traité comme un malfaiteur ordinaire. Il eut la tête tranchée à l'en-

droit des exécutions publiques. Ce grand seigneur marcha au supplice avec un air de parfaite indifîérence, décocha quelques sarcasmes contre ses persécuteurs, et mourut courageusement.

Le public de Pékin est comme tous les publics du monde : il aime le succès. Le prince de Kung devint et est resté populaire, en ce sens qu'on le croit le seul homme capable de gouverner la Chine. On lui sait gré aussi d'avoir déterminé les impératrices à transférer la cour à Pékin .

Cependant sa tâche n'était pas toujours facile. L'impératrice douairière, qui n'a jamais eu d'enfants, est d'un caractère doux et indolent. La mère de Tempereur actuel passe au contraire pour vindicative, remuante et ambitieuse. Elle a demandé et obtenu sa participation aux affaires de l'État. Les mémoires des hauts fonctionnaires et des différents conseils sont adressés aux ministres réunis dans le Tsungli-yamen ; puis, avec l'avis du prince de Kung, envoyés aux deux impératrices, qui apposent, ou refusent d'apposer leurs seings au bas du rapport de ce dernier. La situation du prince vis-à-vis de l'impératrice mère, qui favorise ses adversaires, est souvent assez délicate, et a été plus d'une fois compromise. Un moment la disgrâce de Kung a été complète. Par un décret publié dans la Gazette de Pékin^ il fut destitué et privé de toutes ses dignités. La nouvelle se répandit comme un éclair, et produisit une consternation universelle. On voyait de hauts fonctionnaires verser des larmes. L'empire était considéré comme perdu Les impératrices eurent peur, le décret fut

révoqué au nom de l'empereur, et le prince réintégré dans ses fonctions.

C'est avec une vive curiosité que je me rendis ce matin auprès de cet homme remarquable. Après avoir rapidement traversé la partie orientale de la ville, nous arrivâmes au Tsungli-yamen. Un petit attroupement s'était formé à la porte de cet édifice de trop modeste apparence.

A peine eûmes-nous mis pied à terre que nous fûmes salués par Wên-siang, membre du conseil, l'un des deux grands secrétaires assistants, et par Tsung-Hsûn, célèbre poète, chargé de la correspondance avec les légations étrangères, l'un des ministres des revenus. Toutes les pièces importantes concernant la politique extérieure émanent de la plume de ce dernier. Ces dignitaires et un troisième ministre nous firent traverser un petit corridor menant dans un petit enclos. Là, au milieu de la cour, se tenait le prince de Kung. Il me prit par la main et me conduisit dans un pavillon à peine suffisant pour contenir une table ronde chargée d'une multitude de petits plats : de la viande épicée, des fruits confits et des sucreries. Mon noble amphitryon me fit asseoir à sa gauche; c'est la place d'honneur. Lui et les ministres, remplissant de petites soucoupes de ces diverses friandises, nous engagèrent à manger et surtout à boire. Le vin me parut fade et capiteux, et ce n'était pas sans de sinistres pressentiments que je répondais à leurs toasts. Heureusement on se contenta de me voir faire la pantomime d'un homme qui se livre à de fréquentes libations. Tsung, le ministre bel esprit,

ne cessa de boire. Après chaque rasade, il me montrait ie fond de son verre vide. Le prince de Kung riait à gorge déployée, parlait très-haut et disait que Tsung était un ivrogne. Vers la fin du repas, il eut la bonté de m'annoncer sa visite pour un des jours suivants, et, comme je lui exprimais mes regrets de ne pouvoir accepter cet honneur, mon départ étant fixé pour le lendemain, il remplit mon verre de nouveau en s'écriant : « Eh bien, s'il en est ainsi, il faut boire aujourd'hui le vin que le général Vlangali m'aurait offert à l'occasion de ma visite. »

M. Bismark, qui veut bien me servir d'interprète dans cette occasion, s'acquitte de ses fonctions avec une telle maestria que la conversation, assez banale du reste, ne tarit pas un instant. Je crois me trouver devant les personnages du célèbre roman : les Deux Cousines^ : Pé-kong, le président du bureau des cérémonies, qui boit et rit avec les moniteurs impériaux, U et Yang. Le prince, de fort bonne humeur (ce qui, dit-on, ne lui arrive pas toujours), se mêla souvent à la conversation, et sembla fort goûter les mots spirituels de ses collègues. Je lui dis que sa célébrité avait pénétré jusqu'en Europe. Il répondit : « Vraiment, je ne sais comment je mérite cet honneur et à quoi je dois mes dignités. — A votre haute naissance d'abord, répliquai-je, et ensuite à votre courage et à votre sagesse. Par votre courage, vous avez obtenu la place que vous occupez, et par votre sagesse

Page 1