‹ Promenade autour du monde, 1871Chapitre 58 sur 85 · Il a tenu parole · texte numérisé non relu

Il a tenu parole

11 a, pour un Mandjou, des traits ré^^ulieps, un air languissant, la vue basse et l'habitude de cligner des yeux. Un sourire gracieux et un peu caustique précède ses plaisanteries. Avant de vous adresser la parole, il vous regarde fixement ; mais dès qu'il se met à parler, il baisse les yeux. Sa taille svelte est un peu au-dessous de la moyenne. Il a le teint mat et le visage fatigué. Au demeurant, l'insouciance, le laisser-aller et la simplicité du grand seigneur. On voit que c'est un homme un peu blasé, qui a trop joui du pouvoir pour ne pas en être rassasié, ce qui ne veut pas dire qu'il s'en dessaisira facilement et volontairement. Ses mains, un peu efféminées, se distinguent, selon la mode du pays, par l'énorme longueur des ongles-. Les hommes de qualité les laissent pousser pour constater qu'ils ne font pas de labeurs manuels, tout comme on estropie les pieds des femmes chinoises pour les distinguer des femnaes mongoles ; c'est une manière de rappeler que les Chinois ne sont pas nomades, puisque leurs femmes peuvent se passer de la faculté de marcher. La main gauche du prince est ornée d'une grande bague de jade vert. Son costume brille par la simplicité : une tunique bleu foncé; le collet et les revers des manches bleu clair. A la toque, un bouton et une frange en soie cramoisie.

« Cet homme d'État, m'a-t-on dit, n'est pas un «sprit supérieur, mais il possède à un haut degré le talent précieux de choisir des gens capables et d'employer chacun selon ses facultés. Il est courageux. Quand le jeune empereur saisira les rênes

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du .iiouvernement, la situation du prince pourrait devenir critique. >>

Les trois ministres étaient exactement mis comme leur chef, à cela près quïls portaient suspendue à leur toque une magnifique queue de paon. Wênsiang appartient à la race dominante. Il a une figure agréable et les traits caractéristiques des Mandjous. Tsung-Hsûn est Chinois et, différent en ceci de ses compatriotes, a l'air de ce quïl est, bonhomme et viveur. Il ne cesse de répéter quil aime le vin et la poésie.

(29 octobre.) Enfin l'heure pénible du départ a sonné. Ce matin, presque tous les membres de la petite colonie sont encore venus me serrer la main. Notre connaissance date d'hier, et il me semble que je laisse ici de vieux amis. La grande cour de la légation de Russie est fort animée. Nos adieux se prolongent. Les ponies mongols, tenus par les mafous, commencent à piaffer. L'aimable et spirituel maître de la maison, ses secrétaires et attachés, le ministre des États-Unis, ne nous quittent qu'au dernier moment. Que de poignées de mains et de « au revoir », au revoir en Europe bien entendu, e1 non en Chine! Enfin, en selle! Quelques-uns de jes messieurs, M. Lenzi en tête, nous accompagnent hors de la ville. Là nous lançons nos chevaux au galop. Le cosaque, toujours à la hauteur de sa mission, a soin que les domestiques, les boys, ne restent pas en arrière. Bientôt la pagode de Tung-Chow

€st en vue, puis ses murs crénelés, enfin les mais des djonques. A la tombée de la nuit, nos bateaux étendent leur grande voile, et, secondés par le vent et par le courant, nous nous éloignons rapidement de la capitale de l'empire du Milieu.

ni

Uu 31 octobre au 7 novembre.

Le settlement. — La cité chinoise. — Le Serpent-Dieu. — Le club des notables de Shansi. — Les massacres.

Ce matin un bruit confus m'arrache au sommeil. Nos bateaux glissent rapidement entre une double haie de djonques ancrées devant un chaos de maisons et de huttes. Nous sommes à Tien-tsin. Une demi-heure après, on débarque au settlement européen. Un aimable accueil et une nouvelle désolante nous y attendent. Le vent d'ouest a chassé les eaux de la barre de Taku. Impossibilité absolue de la franchir. Nous voilà donc échoués ! Quand plairatil à la mousson du nord-est de nous remettre à flot? Dieu le sait. Si la rivière est prise avant le changement du vent, nous hivernerons à Pékin. Heureusement, rien d'agréable, de doux, de poétique comme cette halte involontaire. On se dispute à qui nous aura. M. Boyce et mes jeunes compagnons sont casés au consulat d'Angleterre. Comme à mon premier passage, j'accepte avec un vif plaisir riios-

pilalité de M. Henry Beveridge, agent de Jardine et G'% beau type de la jeune Angleterre, du gentleman qui travaille. Sa charmante femme, d'origine Crançaise, native de Hongkong, réunit tous les soirs, au coin de son feu qui n'est pas de luxe et autour de son piano dont elle fait. vibrer les cordes avec virtuosité, MM. de Maisonneuve et Sallandrouze, les commandants de la Couleuvre et du Scorpion, M. Dillon, consul de France, et un autre jeune Français employé aux douanes chinoises. Quelquefois le P. Delmasure vient compléter notre petit cercle. On rit, on cause, on prodigue l'esprit; on en a, car dans ce petit salon on est en France. Au dehors, une atmosphère de glace, un ciel de métal poli. Les étoiles brillent; le Pei-ho roule ses eaux en silence ; lèvent souffio. Et quel vent! Comme il vous coupe la figure ! Ne vous en étonnez pas trop : il vient de Sibérie.

Quant aux matinées, elles me paraissent trop courtes. Je suis si affairé. J'ai visita trois fois la ville chinoise, et je me suis créé une occupation qui m'absorbe. Depuis les massacres, seize mois à peine se sont écoulés. Ici on est encore sous le coup de ce terrible événement. Se reproduira-t-il ? Les résidents se le demandent. Pour répondre à celle question, il faudrait remonter à" la source du mal. L'a-t-on fait? Les rapports du ministre et des consuls d'Angleterre contiennent une masse d'informations précieuses; mais comme, à l'exception d'un seul, tous les Français présents sur les lieux en ce jour néfaste ont été tués, on n'a pu compléter par leurs dépositions les renseignements fournis par

les agents anglais. Rassembler des notes, les ordonner, les comparer avec le livre blm et avec les résiL'tats des recherches immédiatement faites après la catastrophe par l'abbé Favier, lazariste de Pékin, voilà le travail que j'ai entrepris, et qu'avec le co;.cours empressé de quelques ^^ésidents, j'ai pu acconplir pendant mes huit jours de relâche à Tien-tsin. J'ai eu la bonne fortune devoir et d'interroger trois indigènes : un mandarin, un domestique du consul de France et un chrétien de la maison des Lazaristes, tous diversement mêlés aux scènes sanglantes du 21 juin 1870. Ils ont répondu à mes questions avec une lucidité et une précision remarquables. A l'aide de l'ensemble de ces informations et d'un examen attentif des Ueux, j'ai pu me former une idée, que je crois exacte, de ce qu'on appelle les massacres de Tien-tsin. Pourtant je n'ai découvert aucun fait nouveau, rien d'important qui ne se trouve dans le livre bleu et dans les dépositions recueillies par le P. Favier. Je n'ai pu dissiper l'obscurité qui enveloppe encore l'origine, le but, les vrais auteurs du crime.

Gest pendant que je me livrais à ce travail que mest venue l'idée de publier mon voyage.

Visitons d'abord la ville chinoise. Quant aux concessions anglaise et française, elles seront bien vite décrites. Dans la première vous retrouvez, comme dans toutes les factoreries delaChineetduJapon, le Buitd, c'est-à-dire un quai bordé de quelques maisons bien bâties. Ici, et cela prouve combien chacun

doit pourvoir à sa sûreté, toutes les habitations sont entourées d'un mur solide. Chacune a son veilleur. Muni d'une crécelle, il fait pendant la nuit le tour de la maison, et ne cesse, par le bruit strident de son instrument, d'avertir les voleurs de sa présence et de troubler le sommeil paisible des habitants. J'ai vu plusieurs belles maisons occupées par les consuls d'Angleterre, de France, de Russie et de la Confédération Nord-Germanique, par M. Hannen, directeur des douanes impériales, par MM. Beveridge, Starzoff, mon aimable cicérone de Tung-chow et quelques autres Européens. On n'est pas nombreux. Cependant on a un club, et dans ce club j'ai vu organiser un bal. A cause de l'inondation, on y arrivait en bateau. On n'a pu réunir que trois danseuses. Et cependant on s'est amusé !

La concession française manque encore de maisons. Le petit nombre de résidents de cette nation demeuraient dans la ville chinoise. La mission dans la cité indigène étant définitivement abandonnée, on bâtit une église sur le terrain français.

Depuis les concessions jusqu'à la ville chinoise, un compte un peu plus de deux milles. Lors de ma première visite, les environs n'étaient qu'un seul et immense lac, rappelant Venise avec ses lagunes, moins les Alpes à l'horizon. Un .sampan nous transporta par-dessus les prairies, échouant çà et là sur des tertres qui sont des tombeaux. A notre gauche, nous apercevons un temple appelé Elgin Joss-house, parce que le traité' y a .été signé. Enfin la barque

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