et
à s'établir à San-Francisco. Après les aventuriers, les gens sérieux; après l'anarchie, des garanties tant soil peu suffisantes pour la vie et la propriété. Il y avait donc de l'ordre, de la sécurité et de l'honnêteté, dans le sens californien il est vrai, non dans le nôtre. L'ordre n'excluait pas encore le revolver, ni la née ssité dans les transactions de s'entourer de précautions qui, à la Cité de Londres et à Wallstreet, feraient rougir pour celui qui en serait l'objet. Mais le progrès n'en était pas moins très-notable, et, à en juger par ce que je vois, ne s'est pas arrêté. Avec une rapidité comparable seulement à l'épanouissement de la végétation durant les courts printemps des régions arctiques, une nouvelle classe d'hommes se formait comme par enchantement. Elle se composait de nouveaux immigrés qui apportaient des capitaux et de quelques rares pionniers qui, après s'être enrichis dans les placers, voulaient bien rentrer dans le giron de la civilisation. C'étaient des hommes d'affaires sérieux. Ils s'installèrent paisiblement à Montgomery-street, refoulèrent les mineurs au second rang, apportèrent dans les spéculations une sagacité, une hardiesse et un à propos admirables. Ce qiii les distingue surtout, c'est lintuition et le courage. Ils devinent les affaires; ils voient les profits comme dans une vision, puis ils se lancent à la poursuite de l'idéal et le plus souvent le réalisent. Ce sont de grands marchands; seulement, vous qui venez d'Europe ou même de New-York, si vous voulez faire des affaires ivec eux, dites-vous bien qu'ils sont aussi forts et plus fins que vous, et que leurs idées sur la limite
entre le permis et l'illicite sont plus larges que les vôtres.
Ces hommes ont fondé un grand nombre de compagnies et de banques particulières qui travaillent avec des capitaux américains et anglais, et dont les ramifications s'étendent à Londres, à Shanghaï, à Hong-kong, à Calcutta, à Bombay. Un des plus remarquables établissements de ce genre est la compagnie Wells et Fargo. Ses opérations multiples ont pour champ d'activité toute la partie occidentale du continent, depuis les Montagnes Rocheuses jusqu'au Pacifique, depuis les confins de la Colombie anglaise dans le Nord jusqu'aux frontières du Mexique dans le Sud. Ses agents sont éparpillés sur toute cette surface immense. Dans les coins les plus reculés des districts miniers et de la forêt vierge, là où il y a un établissement de blancs, on est sûr de trouver une petite maison bien proprette, portant en lettres colossales l'inscription Wells, Fargo et 0\ Cette compagnie sert de banquier aux planteurs, aux backiooodmen, aux mineurs, aux petites villes qui s'improvisent tous les jours soit pour disparaître le lendemain, soit pour devenir des centres importants. Le transport des paquets et des lettres forme une des branches les plus importantes de l'activité de Wells et Fargo ^ A cet effet ils achètent des enveloppes de l'administration des postes, ajoutent le leur au timbre officiel, et les revendent avec une faible augmentation de prix. Le petit sacrifice qu'ils ex gent
1. En 1863, la Compagnie a acheté du gouvernement deux millions d'enveloppes à trois cents, quinze mille à six cents, trente
(lu public, est largement compensé par la régularité et la i)arraite sécurité de leur service.
Jusqu'à l'avant-dernière année, ces opérations ont constamment augmenté ; mais elles se sont considérablement réduites depuis l'ouverture du grand cliemin de fer. Les diligences et cars de Fargo et Wells ne vont plus chercher les voyageurs et marchandises au fort de Laramie ni à Salt-lake-City. C'est la voie ferrée qui s'est chargée de cette partie de la besogne ; mais ils continuent à desservir toutes les autres routes censées carrossables qui aboutissent aux railroads, ou relient les points importants d'Idaho, de Montana, de Nevada et des États Pacifiques depuis Olympia jusqu'à Los Angeles et Sau-Diego. On peut donc se faire une idée de limportance de cette compagnie. Ses capitaux ne tirent pas leur origine des placers. Je relève ce fait significatif, que presque la totalité des actions Fargo et WeHs se trouve entre les mains de la haute finance de New- York. Les capitaux anglais engagés dans les maisons de banque et aussi dans quelques grandes compagnies sont et deviennent de plus en plus considérables. Ce n'est donc en aucun cas directement l'or californien qui alimente lactivité commerciale de San-Francisco. Cet or au contraire s'en va à l'étranger et surtout en Angleterre. Il serait curieux
mille à dix et à dix-huit cents, soixante-dix mille timbres -poste à trois cents et douze mille cinq cents à six cents. J'emprunte ces détails, comme quelques autres qui d'ailleurs m'ont été confirmés sur les lieux, à un livre intéressant que j'ai déjà cité : Across the continent, New-York, 1869, par Samuel Bowles. Cet auteur donne aussi des fragments d'un sermon dont on lira plus bas un extrait. •';:•■'' ■.
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mais difficile de vérifier la proportion entre les valeurs des métaux précieux qui s'exportent et le montant des capitaux qui affluent de l'étranger.
L'industrie est en progrès constant. Le premier rang appartient aux manufactures de laine. Les nombreux troupeaux du pays lui fournissent la matière première. On vante aussi la perfection et la solidité des machines fabriquées ici. Ce sont les ateliers de San-Francisco qui fournissent aux mineurs les ustensiles dont ils ont besoin. L'importation de ces articles a presque complètement cessé. Naguère on envoyait d'ici les peaux dans les États atlantiques, pour y être tannées, puis réimportées sous forme de chaussures. Aujourd'hui, sous ce rapport aussi, on s'est affranchi de FEst. La production des étoffes en soie promet de bons résultats. La manufacture des cotons est moins prospère. Somme toute, comparativement à ce qu'on fera, ce qui se fait n'est qu'un bon commencement. Mais les richesses naturelles abondent dans le pays et forment, si on veut les exploiter, autant d'éléments pour une saine et florissante industrie. Les capitaux ne manquent pas plus que les bras, car les Chinois qui affluent constamment sont d'excellents ouvriers. Dans les manufactures de laine, on les emploie de préférence. Ordinairement, on compte deux hommes jaunes pour un blanc; mais il y a des fabriques dont presque tous les ouvriers sont des enfants de l'Empire du Milieu. Comme le commerçant, l'industriel californien se distingue par la largeur des vues, la hardiesse des conceptions et la disposition naturelle à employer d'emblée les
grands moyens pour arriver promptement aux grands résultats. On dirait que la grandeur de la nature se communique aux activités humaines; et c'est peut-être là un des charmes principaux de ce pays, une des causes qui y ramènent presque toujours ceux qui l'ont habité longtemps.
Sa vraie richesse n'est pas l'or qu'on extrait de ses entrailles ; c'est la fertilité de son sol. Si les renseignements statistiques qu'on m'a donnés sont exacts, la sixième partie de ses terres labourables est mise en culture. Les principaux produits sont et seront toujours les céréales. On en récolte assez pour pourvoir aux besoins du pays et exporter au Japon, en Chine, au Mexique, des quantités considérables de farine. Il est évident que cette exportation augmentera tous les ans. Mais il me paraît douteux que les blés des États Pacifiques puissent jamais entrer en concurrence avec les céréales des grands et inépuisables greniers de Minesota, de Wisconsin et des autres États du Centre. Leur débouché naturel sera lAmérique du Sud et l'extrême Orient.
L'industrie agricole qui rend le mieux ici, c'est le jardinage. Sur certains points, les terrains qui produisent des fruits et des légumes sont d'un rapport fabuleux. La culture de la vigne fait aussi des progrès et donne des vins que j'ai entendu beaucoup vanter et vu peu boire. Je ne pense pas que dans le pays même ils puissent jamais soutenir la concurrence des vins français. Le long des chemins de fer, de celui surtout qui , en traversant toute la partie septentrionale de la Californie et tout l'État de rOrégon, reliera bientôt la baie de ^an-Francisco
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avec Portiand. Le prix des terrains monte dans des proportions inouïes ^ La spéculation y entre certes pour quelque cliose; mais, quoique peut-être exagérée momentanément, cette augmentation de la valeur du sol se fonde sur l'augmentation correspondante de la valeur et de la qualité des productions; en un mot sur des résultats qu'on peut dire brillants et sur des espérances qu'on ne peut pas dire chimériques.
Plus le commerce, l'industrie et l'agriculture prospèrent, plus la réaction qui se fait ici contre l'exploitation des mines gagne du terrain. Cette question a été souvent débattue en ma présence. J'ai même entendu soutenir, par des hommes qui font autorité en pareille matière, la thèse qui me semble paradoxale: que les frais absorbent les profits etqu'on a enfoui dans la terre autant d'or qu'on en a extrait. Comme preuve, on cite le peu de diminution de la valeur des métaux précieux, malgré les quantités prodigieuses rendues par les placers d'Amérique et d'Australie. Mais ce fait s'explique mieux, il me semble, par l'immense augmentation, durant les trente dernières années, des produits de l'industrie européenne auxquels l'or importé sert de signe représentatif, et, dans une moindre proportion, par l'exportation constante de l'argent vers la Chine.
1. Je m'abstiens à dessein de reproduire les chiffres qu'on m'a donnés, parce qu'ils me paraissent exagérés. Je crois bien taire aussi de ne pas fatiguer le lecteur par des détails statistiques qui n'ont de valeur que lorsqu'ils viennent de sources officielles et sont scientifiquement groupés. Mon intention n'est pas de fournir ici une étude complète sur l'état de la Californie. Je tâche seulement do réunir, dans un tableau succinct, les informations que j'ai pu recueillir sur les lieux.
Quoi qu'il en soit, l'opinion hostile à l'exploitation des mines se propage de plus en plus. Les griefs sont nombreux et se présentent d'eux-mêmes à l'esprit de chacun : Les chercheurs d'or qui arrivent isolément n'apportent aucun capital, n'offrent aucune garantie de moralité, appartiennent en général à la classe la moins respectable des émigrants. Rendus aux mines, ils subissent l'influence de l'atmosphère délétère qui s'y est formée. Comme les titres de propriété sont mal définis, des rixes continuelles s'élèvent, d'un côté entre les différentes petites bandes de mineurs, et de l'autre entre ces bandes et les planteurs. Toute l'existence de ces hommes devient une constante protestation contre les conditions fondamentales de la vie civilisée. Quant au gouvernement, il manque des moyens ou de la volonté de les ramener au respect des lois. Ce n'est pas tout. L'expérience a prouvé que, sauf de rares exceptions dues au hasard, les individus ne peuvent lutter avec les compagnies. Ruinés tôt ou tard, ils quittent le travail et deviennent la terreur des planteurs, de vrais bandits, enfin une plaie saignante de la société californienne. Les compagnies, et il y en a de grandes et de petites, environ trois mille, courent aussi les plus grands risques. A des gains énormes répondent des pertes ruineuses. Leur activité n'est, en réalité, qu'un gros jeu de hasard, car une de ses conditions caractéristiques , c'est l'incertitude et la rapidité du gain ou de la perte. On en conclut donc, avec raison, que la recherche de Tor est une source permanente de démoralisation. Au point de vue matériel, c'est la destruction des
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terres labourables qui seraient bien autrement précieuses si, au lieu d'en fouiller les entrailles, on voulait les rendre à la culture. Pour se faire une idée de l'étendue des dévastations, on n'a qu'à visiter les districts miniers. Partout où les procédés hydrauliques ont été employés sur une grande échelle, les terrains les plus fertiles sont convertis en un chaos de rocs et de gravier. Mais c'est de l'excès même du mal que sortira le remède. Le moment arrivera où l'agriculture, qui se développe à pas de géant, sera en mesure de disputer victorieusement le sol à l'exploitation des mines. Ce sera une révolution heureuse que la partie la plus respectable du public appelle de tous ses vœux. Mining is a curse : « nos mines sont une malédiction ;» voilà ce que tout le monde me dit. On ne peut guère mieux interpréter cette conviction que ne l'a fait un des prédicateurs protestants de San-Francisco. « Ne nous faisons pas d'illusions, disait-il. Jamais, l'histoire le prouve, la société n'a pu s'organiser d'une manière satisfaisante sur un sol aurifère. La nature même est de mauvaise foi. Elle corrompt l'homme, elle le séduit, elle le trompe. Elle se rit de ses sueurs. Elle transforme son travail en un jeu de hasard et sa parole en un mensonge. »
San-Francisco tourne le dos au Pacifique qui, malgré sa proximité, reste invisible. La distance entre la queen-ciiy et l'océan n'est pourtant que de cinq à six milles. La ville regarde la baie qui, en s'étendant vers le sud-est, s'enfonce dans l'intérieur des
terres. C'est un bassin oblong entouré de hauteurs, ici boisées, là couvertes de vignes et de champs. Des rues de la ville haute, pour peu que les rideaux sombres des brouillards d'été veuillent bien se lever, vous jouissez d'une vue unique. Quelquefois, mais rarement et seulement le matin, le soleil pénètre et chasse pour quelques instants cette couche épaisse de nuages qui traîne sur les hauteurs environnantes. Alors, enveloppé de votre paletot, grelottant (le froid, vous apercevez, comme à travers un cadre noir, un petit bout de ciel bleu et les coteaux lumineux de Santa-Clara et de San-José. Vous avez au moins la satisfaction d'entrevoir l'été.
La ville est bâtie moitié sur la plage artificielle qui à force de travaux et de dépenses a été gagnée sur les eaux du golfe, moitié sur le versant oriental du Coast-range, de cette digue de granit qui, en courant du nord au sud, arrête les flots du Pacifique. Une seule ouverture y a été pratiquée par la nature : c'est la Porte d'Or. Francis Drake a été le premier à en franchir le seuil. Elle donne accès aux bâtiments et en même temps aux vents glacés, chargés de vapeur, qui, soufflant avec force du nord-ouest, c'est-à-dire du pôle, pendant les trois mois d'été, viennent se choquer contre la chaîne des côtes, et, après avoir glissé le long de ce rempart infranchissable, pénètrent par la Porte d'Or, s'engouffrent dans la baie et accumulent au-dessus de San-Francisco un groupe d'immobiles et sombres nuages. C'est l'hiver au cœur de l'été, l'hiver circonscrit dans la banlieue de la ville et entouré des chaleurs presque tropicales qui, à cette époque de l'année,
«mbrasentles plaines de Californie. Contraste singulier qui ne cesse de me frapper ! Je suis ici depuis près de trois semaines, et je n'ai aperçu quelques rayons blafards du soleil que deux ou trois fois, et encore pour quelques instants à peine.
La plus grande moitié de la ville occupe, je l'ai dit, le flanc de la montagne. C'est un plan très-rapidement incliné, un rocher de granit recouvert ici d'une couche épaisse de sable et de gravier. Si les « pionniers » avaient conformé le tracé des rues au mouvement du sol, on aurait pu tirer parti de ses inégalités et facilement établir des voies de communication carrossables. Mais les fondateurs étaient, pour la plupart, des Yankees et des hommes du Missouri qui n'admettent que la ligne et l'angle droits. Figurez-vous Fun des versants d'une vague immense fouettée par la tempête et présentant mille petites concavités. Voilà le terrain. Maintenant, en homme habitué à commander aux éléments et à transporter les montagnes, dites-vous : je veux que ces rochers, que ces dunes disparaissent ; les voilà convertis en plaines — dans votre imagination. Puis vous prenez une règle et une équerre, et vous tracez les rues et les avenues, les «blocs », les carrés, exactement d'après le modèle de toutes les villes américaines. Boston fait une exception, mais Boston a été bâti par des Anglais. Si ban-Francisco était à refaire aujourd'hui, il prendrait une tout autre physionomie. L'élément cosmopolite, qui commence à y prédominer, lui imprimerait son cachet. 3Iais le génie de l'Américain est d'aller de l'avant, de ne pas tourner les difficultés, de les attaquer de front,
(le prendre le taureau par les cornes. Grâce à cette hardiesse, on a obtenu des résultats merveilleux. Quelquefois on a fort mal réussi. La construction de San-Francisco, tout le monde en convient aujourd'hui, est un non-succès.
La circulation des rues est incommode, et leur aspect pénible, laid et, en quelques endroits, une vraie caricature. Après avoir tracé les rues en ligne droite, on se mit à bâtir des deux côtés ; puis, pour rendre la voie carrossable, on abaissait le niveau de la rue, on la convertissait en une profonde tranchée, les maisons, accessibles seulement par de petits escaliers, restant comme suspendues en l'air. Cela vous rappelle les déblais des chemins de fer aux abords de nos grandes capitales. Il n'y a rien de plus laid ni de plus incommode. Bientôt on découvrit que, le sol n'étant pas déjà très-solide puisqu'il consiste plus ou moins en sable et en gravier, l'action du vent qui s'engouffrait à plaisir dans ces artères compromettait très-sérieusement la solidité des habitations aériennes perchées sur le bord de précipices. Des accidents graves eurent lieu. Plus d'une fois il arriva que la brise du nord-ouest, après avoir secoué les fondements mis à nu par les excavations, jeta des maisons dans la tranchée. La dépense de ces fouilles était en outre considérable. On abandonna donc ce système, impossible d'ailleurs quand il ne s'agissait pas de conduire des rues à travers des mamelons isolés, mais de les faire monter sur les flancs de la montagne. En ce cas, on s'aidait de gradins. Il s'ensuit que les voitures, pour arriver dans les hauts quartiers, ont à faire de
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longs détours. Lorsqu'on se promène dans la ville basse, en regardant vers les rues transversales, l'œil est surpris, je dirai presque choqué, par l'efTet optique de ces lignes droites brisées par le niveau. Partout ailleurs, si vous contemplez une longue avenue rectiligne, les maisons ou les arbres qui la bordent s'abaissent vers l'horizfon. Ici, par suite de la configuration abrupte du terrain, ils montent. On dirait qu'il y a là des fautes de perspective. Mais la nature n'en commet jamais. C'est l'œuvre des hommes qui la fait paraître coupable d'une infraction à ses lois.
Les habitations, à très-peu d'exceptions près, sont toutes construites en bois. Des maisons de bois assises sur le sable ! Il n'y a rien de moins solide. Mais ce qui est caractéristique pour la race forte et hardie qui les occupe, c'est le sang- froid avec lequel on répond à vos sinistres prédictions : Eh bien, on rebâtira !
Ne croyez pas que ces hommes si occupés de faire de l'argent, ne sachent pas apprécier les agréments de la vie, et qu'ils dédaignent les arts. Dans le dessin des maisons de la haute finance, presque toutes d'un style qu'on pourrait appeler renaissance américaine, et qui se répand de plus en plus en Europe, se remarquent les traces de la recherche du beau. Je ne dis pas qu'on l'ait toujours trouvé. Ce que je reproche à tous ces édifices prétentieux, ce sont leurs matériaux. Bâtir avec des poutres et des planches, les couvrir de plâtre et leur donner la forme et la couleur du marbre ou de la pierre de taille, c'est involontairement commettre un faux qui n'échappe
pas à l'œil si vous avez l'entente de l'architecture, et qui le blesse si vous en avez le goût. Mais l'intérieur de la plupart de ces maisons est beau, commode, spacieux ; l'ameublement, riche et rarement surchargé. Peu ou pas de colifichets. Le génie californien dédaigne les petites choses. En revanche, quelques objets d'art de prix. On retrouve des statues qu'on a pu voir dans les ateliers des premiers sculpteurs de Rome. Les villas d'Oakland sont fort vantées. Celles que j'ai visitées méritent leur réputation. La maison de M. B*** est digne d'un prince de la finance ; la résidence du général K***, mon aimable compagnon à travers T Atlantique, un vrai bijou d'élégance et de goût. La maison et le jardin sont sa création. L'art et la nature y ont prodigué leurs trésors.
Mais revenons à San -Francisco. J'aime les modestes demeures des petites gens; elles ont aussi leur mérite. Rarement elles manquent d'un jardinet, — une corbeille remplie de roses et de fuchsias. Les jardins des gros personnages, quoique peu étendus, sont bien aménagés; il y a de petites pelouses parfaitement arrosées et une grande variété de fleurs que la douceur du climat permet d'entretenir et de renouveler pendant toute Tannée.
Les grands hôtels, les édifices publics, se ressemblent partout, du moins en Amérique. Il y a plusieurs églises. Deux ou trois sont de beaux spécimens de l'architecture sacrée. Le temple le plus somptueux est la synagogue. Je la nomme la première, parce que, placée sur un des points culminants de la ville, elle attire les regards plus qu'au-
viine des églises chrétiennes, et constate, soit dit en passant, l'importance locale de l'élément juif. Sainte-Marie, la cathédrale catholiqne, est une belle et noble construction gothique. Saint-Ignace porte le cachet du style de l'ordre auquel il appartient. Enfin il y a Saint-François. Les protestants des différents cultes possèdent des temples plus ou moins considérables. N'oublions pas les deux josshouses, les pagodes des Chinois. Ce qui semble assez significatif, ce sont les dates de la construction de presque toutes les églises protestantes ou catholiques : 1854 et 1855. C'est le moment où le Comité de vigilance commençait à fonctionner. Pendant qu'il sévissait contre les malfaiteurs, les habitants paisibles pouvaient se rappeler qu'ils étaient chrétiens. On "faisait des collectes, et l'établissement de l'ordre matériel coïncidait avec la pose de la première pierre des églises. Les écoles aussi appartiennent à cette époque. Le luxearchitectonique de ces constructions me paraît exagéré et déplacé.
Montgomery et Market-street sont les grandes artères de la ville basse. Elles traversent les quartiers commerçants et industriels. L'animation s'y concentre de préférence. Les autres rues sont plus ou moins désertes. La plupart des négociants ont leur habitation dans la ville haute. La couleur générale est celle de la poussière qui ne cesse de tourbillonner dans l'air. Les nuances varient de ï'ocre jaune au brun pâle, et sous l'ombre des nuagcs d'été, au gris foncé. Les édifices, les trottoirs, le pavé de bois, le macadam, tout est inondé de ces teintes tristes et uniformes. Un dessin à la
sépia exécuté sur du papier jaune, et où les ombres seraient indiquées avec de l'encre de chine, en pourrait donner une idée. Le sable envahit le§ rues, et la poussière les maisons.
Tout cela n'est pas; très-attrayant, et cependant le croiriez-vous, on n'est pas huit jours à Frisco que l'on commence à s'y faire. Presque tous les résidents étrangers, surtout les Allemands, n'avaient en arrivant qu'un rêve : vite vite faire forlune, et puis retourner dans la patrie. Mais, quand l'heure du départ sonne, on a changé d'avis ou plutôt de sentiment. On reste, ou bien si on se décide à partir, le plus souvent, au bout d'un certain temps, on revient. Cette vie californienne a évidemment des charmes auxquels personne ne se soustrait. Tout est grand, tout est facile, du moins dans l'idée de gens qui se croient capables de tout, et c'est ici ridée prédominante. Tout le monde se sent les coudées franches. L'espace est immense, et l'espace vous appartient. L'avenir aussi. Cette conviction profondément enracinée dans les âmes favorise les conceptions hardies, vous guide dans les moments de trouble et d'uicertitude, ranime les découragés, les soutient dans les épreuves. L'atmosphère morale autant que l'air que vous respirez agit sur le physique et sur l'esprit comme du vin de Champagne. La vie qu'on mène est à l'avenant. Yous êtes dans la misère ou dans l'abondance. Si vous êtes pauvre, eh bien, travaillez! Yous êtes le maître de vos destinées. Et on travaille. Dans les premiers jours, les early days, et même il n'y a pas encore très-longtemps, il n'était pas rare de voir des
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gentlemen offrir leurs services aux coins des rues comme portefaix. On les voyait charger sur leurs épaules, que couvrait un habit noir de drap fin parfaitement coupé, des sacs de farine, des malles de voyage, des pianos. Chaque course leur valait un dollar. Aujourd'hui on est déjà loin de cet état de choses primitif, exceptionnel, fantastique. Chacun a trouvé son assiette. Les bras ne font plus défaut ; seulement les prix de la main-d'œuvre, fabuleux à notre sens , sont restés les mêmes. Mais ne pensez pas que la vie soit aussi chère que certains voyageurs veulent vous le faire croire. Dans les premiers hôtels, vous payez trois dollars en or, environ dix-sept francs et demi. Tout est absolument compris dans ce chiffre, sauf les vins. Il n'y a pas d'extra. On vous donne une excellente chambre,' et on vous nourrit avec profusion. La cuisine n'est peut-être pas de votre goût, mais on ne vous sert que des denrées de première qualité. De plus, vous jouissez de tout le confort des grands hôtels américains. Pour un beau et grand salon, éclairé à jour par six becs de gaz (hélas!) et chauffé du matin au soir, on me fait payer cinq dollars. A Londres, à Paris, à Vienne, cela coûterait plus cher. Les mineurs et les gens qui n'ont aucune prétention à l'élégance, trouvent des maisons où ils sont très-convenablement hébergés et nourris à raison d'un demi-dollar par jour. Cela donne la mesure des prix, nullement exagérés, des objets de première nécessité.
Ce qui me frappe, c'est de trouver partout le progrès le plus avancé. Dans les édifices publics, aux
comptoirs des grands banquiers, dans les maisons particulières, les écoles publiques, les ateliers, les manufactures, on a appliqué les dernières conquêtes des sciences exactes, de la physique et de la mécanique. La ventilation des appartements, encore à l'enfance chez nous, est admirable. Les aménagements pour réclairage et les conduites d'eau, pour le chauffage, pour toutes les branches du service, laissent peu à désirer. Comparez les grands steamers du Pacifique avec ceux de l'Atlantique, et voustrouverez que, pour tout ce qui a trait" au luxe et à l'agrément, ces derniers sont fort arriérés. New- York et Londres sont évidemment distancés par San-Francisco. Ce seul fait surprendrait quand même cette ville ne serait pas une oasis que, d'un côté les déserts du continent américain, de l'autre le Pacifique et l'Océan Indien, séparent du monde civilisé. Mais le fait n'a pas besoin d'explication. Ici tout est à créer, à bâtir pour ainsi dire depuis les fondements. On n'est pas arrêté ni même gêné par les égards dus aux créations du passé. Le passé? Mais il n'y a pas de passé. C'est là le secret de la vie californienne. Ajoutez qu'on a, pour tout, l'argent nécessaire. C'est-à-dire on l'a ou on ne l'a pas ; si on ne l'a pas, on l'aura ; cela revient au même, car on a du crédit. On ne recule donc devant aucune dépense. On profite de toutes les inventions sorties des têtes spéculatives du vieux monde et des « États* ». On se les approprie, on les applique sur une grande échelle.
1. C'est arasi qu'on désigne en Californie spécialement la Nouvelle-Angleterre et en général les États de l'Est,
Le climat aussi a ses charmes : un printemps continuel, surtout pendant l'hiver, qui ne connaît ni neige, ni glace. En été, au contraire, régnent le IVoid et les brouillards. Pendant cette dernière saison, les poitrinaires, les personnes délicates, font bien de quitter la ville. "Pour échapper aux rigueurs des mois de juillet et d'août, ils n'ont qu'à traverser le golfe et à se réfugier à Oakland. Le voyage s'accomplit en moins d'une heure. Ils y trouvent une température douce et pas de chaleur, car ce lieu de plaisance est situé entre la région brumeuse de la Porte d'Or et les plaines brûlantes de 1 intérieur.
Et ici n'oublions pas l'abondance des fleurs, des fruits, du poisson. Tout le monde peut en avoir. La vue seule de tous ces trésors de la nature exposés aux marchés publics réjouit le cœur. Les oranges se vendent à profusion ; elles arrivent pourtant de loin, du sud de l'État, de los Angeles et de San- Diego, et la plus grande partie est importée par des voiliers qui mettent vingt à trente jours pour venir de Taïti et d'autres îles de l'Océanie.
A chaque pas que vous faites dans les rues, vous êtes rappelé à la conscience des grandes distances qui vous séparent du vieux monde. L'extrême Orient et l'extrême Occident se rencontrent ici. G'estàSan- Francisco qu'on commence à comprendre que la terre est ronde et que les extrêmes se touchent. On flâne dans Montgomery-street. Des servantes, des cuisinières allemandes reviennent du marché. Les Allemands sont très-nombreux ici. Il y a des moments où l'on n'entend parler que leur langue. Quelques pas plus loin, les sons insaisissables des
fils du Céleste Empire frappent votre oreille. Deux d'entre eux, livides de colère, se disent, je suppose, des injures. Ils ne se montrent pas les poings, car en Chine c'est le signe du respect, mais ils inclinent la tête en l'ébranlant fortement. Leurs camarades, groupés en cercle, rient à gorge déployée. Quelle laide compagnie! Au coin de la rue, vous tombez dans une troupe d'Irlandais et d'Irlandaises reconnaissables à leur dialecte, à leurs traits caractéristiques; les femmes, à la taille élevée et aux mantilles noires. Les Mexicains n'ont pas disparu entièrement. Ils occupent un quartier de la ville haute. C'est du sang mêlé, mais le type andalou, c'est-à-dire arabe, prédomine. Les Américains vrais, les hommes des États, les Yankees, sont numériquement en minorité. Dans les commencements, ils étaient plus ou moins les maîtres. Ils marchent encore à la tête du progrès : ils donnent les idées ; ils dirigent le haut commerce ; mais ils ne sont plus les maîtres de la place. D'autres éléments sont venus leur disputer le terrain; d'abord la masse des émigrants étrangers: les Irlandais, les Allemands, les Chinois; ensuite, dans une proportion croissante, les capitalistes anglais. La France est représentée par quelques maisons de commerce respectai des de second ordre. Au reste, elle fournit San-Francisco, comme tous les points du globe, de modistes, de coiffeurs, quelquefois d'acteurs. Les Français n'aiment pas à émigrer. Ils préfèrent chercher fortune chez eux. La petite colonie autrichienne se compose presque exclusivement de Dahiiates. Quelques-uns d'entre eux ont établi des maisons de commerce et font de bonnes
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alTaires. D'autres sont colporteurs, vendeurs de fruits ou ferblantiers. Ce sont de braves et paisibles gens, très-bons Autrichiens, généralement considérés, n'ayant jamais de rixes entre eux, rarement avec leurs confrères des autres nationalités et donnant peu de soucis à notre excellent consul. Ah ! monsieur Miicke, je ne fais pas comme eux; j'abuse de vous, de votre bonté et de votre temps. Mais aussi, quels bons moments je vous dois, et quels bons souvenirs j'emporterai !
L'Allemagne envoie à cette population cosmopolite un contingent important par le nombre et par les qualités qui, sous toutes les latitudes, distinguent ses fils. Ils sont laborieux, sobres, économes. Ils possèdent surtout deux vertus qui généralement manquent à l'Anglo-Américain : Ils savent mieux attendre et se contenter de plus petits profits. Ils travaillent à meilleur marché et vivent à meilleur compte. Sous le rapport social, ils sont supérieurs à leurs compatriotes des États. Leurs enfants savent et parlent habituellement la langue des parents, et restent Allemands tout en se faisant Californiens. J'ai assisté à une représentation d'une troupe de comédiens allemands. La salle du théâtre, qui a environ les dimensions de celle de Leipzig, était comble. Dans les États de l'Est et du Centre, la seconde génération s' américanise K Entrez dans un des comptoirs allemands de Montgomery-street, et vous vous croirez à Brème ou à Hambourg. Pénétrez dans l'intérieur d'une de ces familles, ce qui est facile, car