‹ Promenade autour du monde, 1871Chapitre 61 sur 85 · Pour la première fois le 4 juin · texte numérisé non relu

Pour la première fois le 4 juin

tation; il sera facile aux mandarins, pour peu qu'ilv le veuillent, de rétablir le calme; si on laisse faire les lettrés, il y aura des malheurs; nous sommes seuls, perdus au milieu de cette grande population; les concessions sont loin; et d'ailleurs, menacées elles-mêmes, elles ne pourront nous prêter de secours, puisqu'il n'y a pas une seule canonnière dans le Pei-ho. — Tel était le langage du supérieur de la mission. Sa démarche ne produisit aucun effet sur le consul qui, pour mettre fin aux importunités du missionnaire, le fit consigner à sa porte.

Cependant la situation empirait de jour en jour. Voici comment le P. Ghévrier la dépeint dans une lettre écrite le 16 juin, cinq jours avant sa mort. — « Encore en retard et toujours en retard ! Voilà plus de neuf heures et demie et il faut écrire à..., à..., et premièrement à vous. Enfin, priez que du moins je n'arrive pas au ciel après la fermeture des portes. Avant-hier la supérieure, accompagnée de sœur Sullivan, sest résignée à se rendre chez notre consul. Deux Anglais qui ont visité l'établissement des sœurs ont conseillé cette démarche. Elles n'ont pas été mal reçues. Il n'a pas même été fait mention de moi. Mais, à l'égard des atroces calomnies qui se débitent et s'accréditent de plus en plus, il paraît que, pour le consul, le moment n'est pas encore venu d'en dire un mot à l'autorité chinoise. Un des bruits d'aujourd'hui, c'est que le grand et le deuxième catéchiste (chinois) sont au désespoir parce qu'on a tué la fille du premier et la femme du second. Aujourd'hui, Fête-Dieu, à peu près point de femmes à

la messe! Les païens, ci-devant amis des chrétiens, se retirent et les considèrent comme de mauvaises gens. Aujourd'hui j'ai essayé de leur prouver qu'ils étaient dheureux mortels. Beati estis quum maledirerint vobis propler me. Gaudete et exsultate quoniam! Mais cette doctrine n'entre pas très-facilement dans leur lète. La sœur Marie me disait aujourd'hui que quand elle se présente dans un village où autrefois elle était parfaitement accueillie, tout le monde fuit ou se cache. On me demandait si je ne craignais pas pour notre établissement parce qu'il y a des bandes organisées pour semer le désordre. Au milieu de toutes ces diableries, nous et les sœurs nous plaçons notre espérance là-haut, et ne désespérons pas d'en recevoir du secours. 53

Irrité et plus inquiet qu'irrité de l'inaction étrange de M. Fontanier, le P. Chévrier courut aux concessions. Il s'adressa au consul général de Russie, lui communiqua ce qui s'était passé entre lui et M. Fontanier, et le pria d'user de son influence auprès de son collègue de France, et, de concert avec lui, d'agir sur Chung et sur les autorités de la ville. M. Skatschkoff, jugeant la situation comme le Père lazariste, se fit, sans perdre un instant, porter à la ville chinoise. Arrivé au consulat, on l'empêcha d'entrer, sous le prétexte que M. Fontanier était sorti. II s'en retourna donc à la concession, après avoir par écrit demandé une entrevue. M. Fontanier vint le voir le lendemain. Mais, lorsque M. Skatschkoff semit à lui parler de la situation du moment, il l'interrompit, ce De quoi vous mêlez-vous? » lui dit-il, et il se retira.

Les incidents fâcheux se multipliaient. Un soir une jeune fille s'arrêta devant une boutique pour acheter du riz; suivant l'usage chinois, elle n'entra pas, à cause de son sexe. Elle tendit donc son panier dans lequel il y avait des sapèques. Le marchand le rempht de riz et allait le lui rendre, lorsqu'il s'aperçut que la jeune personne avait disparu et qu'elle suivait un individu. Il sortit de sa boutique, et appela l'attention des voisins sur ce fait qui lui parut étrange. Évidemment, l'homme qui marchait devant la jeune fille était un ensorceleur. Comment en douter? Il fut suivi, insulté, traîné devant le chih-hiien, condamné à quelques coups de bambou, et, faute de preuves, relâché. Le peuple s'éloigna en murmurant.

Deux jours après, deux Chinois étrangers firent leur apparition dans le quartier de l'Ouest habité par des mahométans. Ils portaient un sac sur leurs épaules et conduisaient par la main deux petits enfants. On les questionnait pour savoir ce qu'ils venaient faire, lorsque les deux hommes se sauvèrent. Plus que jamais convaincu que c'étaient des ensorceleurs, on courut après eux, on les arrêta et on les traîna au yamen du ehih-hùen. Dans leurs sacs furent trouvés des dollars mexicains (monnaie dont se servent habituellement les Européens) et quelques paquets de drogues. Mis à la torture, ils déclarèrent avoir effectivement ensorcelé les enfants au moyen de ces drogues. Les dollars leur avaient été donnés par les sœurs en payement du crime. Le chih-hûen admit ces dépositions. La loi prévoit le crime de l'ensorcellement. D'ailleurs, les aveux des

deux lionui/.es n'avaient rien de choquant pour l'inlelligence d'un Chinois, fùt-il même lettré et mandarin. Le chih-hûen en référa aii chih-fu. Les deux hommes, convaincus sur leur propre aveu, dHin crime conimis à l'instigation des sœurs, furent condamnés à mort et exécutés. C'était implicitement condamner les sœurs et rendre un arrêt de mort contre les Européens. Une proclamation du chih-fu porta le fait à la connaissance du public. Sans nommer les sœurs, il paraît que le premier magistrat se complaisait à constater l'indignation du peuple 2t les sympathies des mandarins. Charmés de cet acte de complicité qu'ils comptaient exploiter, les auteurs des désordres organisèrent une démonstration populaire. On se cotisa, et on présenta au chih-fu. en signe de reconnaissance, une ombrelle officielle où étaient inscrits les noms des donateurs. L'exécution des deux hommes avait eu lieu en conformité d'une circulaire de Tseng-lvwo-fan, gouverneur-général de la province, alors absent de Tien-tsin. Ce haut fonctionnaire venait d'approuver le jugement sommaire et d'autoriser l'exécution des ensorceleurs. En d'autres termes, il avait publié la loi martiale à la suite de la fréquence de crimes imaginaires.

Le chih-fu, le mandarin militaire et le chih-hûen se rendirent chez Chung. îls lui exposèrent la gravité du cas, et demandèrent l'autorisation, qu il refusa, de faire une enquête sur les lieux, c'est-à-dire d'exhumer et d'examiner les cadavres ensevelis au cimetière des pauvres, situé, comme il a été dit, derrière le consulat de France Dans cette réunion, les trois mandarins affirmèrent que les religieuses

Ctaienl coupables. Chung-hou soutint le contraire, et persista à refuser l'autorisation qu'on lui demandait. A la fin, intimidé par l'opinion publique qui déjà ne lui était guère favorable, il céda. Il fit comme Ponce-Pilate, il se lava les mains. L'enquête eut lieu. Ce fut le premier acte de la tragédie. On vit pénétrer dans l'enclos de la Mission, presque à l'ombre du drapeau français, les mandarins chinois suivis de la foule qui, par ses vociférations, anticipa le verdict du magistrat. Au cimetière plusieurs cadavres furent exhumés et examinés. A quelquesuns les yeux manquaient; cet effet naturel de la décomposition fut interprété comme une preuve convaincante de la culpabilité des sœurs et des missionnaires.

Un lettré catholique, qui dirigeait une école aux environs, accompagné d'un de ses élèves, vint un jour de fête à Tien-tsin. Le soir, en reprenant le chemin du village, ils s'arrêtèrent chez un restaurateur de la cité chinoise. Des gens attablés auprès d'eux remarquèrent que la prononciation du lettré — il était né sur la frontière de Mongolie — différait de celle de l'enfant. Preuve évidente que c'était un ensorceleur. On le battit cruellement avec des barres de fer rougies au feu et on le traîna devant le chih-hûen. L'enquête constata son innocence, et, sur la demande du P. Chévrier, l'infortuné lettré, qui avait une côte brisée, fut, au milieu des hurlements de la populace, transporté sur un brancard à la mission des lazaristes.

Le 17 juin, quatre jours avant les massacres, on avait arrêté, dans un village des environs, un jeune

homme appelé Wu-lan-chên. Il était également accusé d'avoir ensorcelé un homme. Conduit devant le chih-hiien, il fit la déposition suivante * : « Je suis natif de Ning-chin-shien. J'ai dix-neuf ans. Mon père et mon grand-père vivent encore. Mon père s'appelle Wu-tsun ; il est dans sa quarante-cinquième année. Ma mère est née Fang. Je n'ai pas de frères. Je me suis marié dans le premier mois de cette année. N'ayant rien à faire à la maison, je la quittai le 18 février et.... me rendis à Tien-tsin, oi^i je gagne ma vie comme batelier. Jusqu'à cette époque, je ne connaissais pas Wang-san du Ho-lou (de l'église catholique) ; mais le 13 juin, il me donna une drogue et me traîna à l'église. Je n'en ai pas franchi le seuil. Wang-san insista pour que je me fisse catholique. Je commençai par refuser. Wang-san me dit quïl me tuerait. Il m'effraya et je consentis. Il donna quatre dollars à un nommé Tan g avec ordre de les garder pour moi. Le 14, il me remit un paquet contenant une drague soporifique, et me chargea de parcourir le pays et de recruter des hommes au moyen de cette drogue. C'était une poudre fine, enveloppée dans du papier. J'allai à Mu-chuang-tzu, et y rencontrai un homme d'environ vingt ans, vêtu d'une tunique bleue et d'un pantalon de même couleur. Je mis de la poudre dans le creux de ma

1. Le Livre bleu, p. 18, donne cette pièce curieuse. Je la reproduis in extenso, parce qu'elle répand une vive lumière sur les mœurs, les idées et les superstitions du peuple chinois. Le lecteur verra bientôt que les magistrats de Tien-tsin ont dû eux-mêmes reconnaître l'entière fausseté des dépositions de Wu, misérable instrument des secrets auteurs du carnage.

main et en frottai la joue de l'homme. Aussitôt il devint comme stupéfié et me suivit. Je retournai en toute hâte à l'église catholique et remis l'homme à Wang-san. En retour celui-ci me donna cinq dollars et un autre paquet de poudre. Je me rendis au village de Tao-hua-ssu, où je vis le nommé Li-so occupé à puiser de l'eau. Je l'étourdis avec ma poudre, et il me suivit comme avait fait l'autre individu. Mais je fus arrêté par les paysans et mené devant le magistrat. Sans me compter, il y a à l'église catholique sept hommes employés comme recruteurs. Chaque nuit, nous avons dormi dans l'enclos de l'église. Wang-san était notre chef. Tous les mâtins, il apportait, de la chambre intérieure, des paquets contenant de cette poudre. ILen donna un à chacun de nous, et nous remit en outre, pour notre nourriture, trois cents pièces de monnaie de cuivre. Lorsque nous n'avions amené personne, nous rendions la poudre à Wang-san (Ici il cite les noms de ses prétendus complices). Wang-san a environ vingt ans ; il a le teint blanc, légèrement marqué de petite vérole. Après qu'il m'eut drogué et conduit à l'église, il me donna un antidote. A peine l'eus-je pris, que je recouvrai ma connaissance. Wang-san m'a dit qu'après avoir pris de cette poudre, il faut faire une mixture où l'on met de l'herbe douce, la carapace d'une cigale, celle d'un autre insecte, séchée au feu et pulvérisée, et de l'huile de sésame. Cette décoction, bue pendant qu'elle est chaude, vous rétablit immédiatement. Hier, après m'avoir suivi, les villageois m'ont demandé ce qu'il fallait faire; j'ai répondu qu'il fallait donner de cet antidote à Li-so et

qu'il serait guéri dès qu'il en aurait pris. J'ai caché dans la ceinture de mon pantalon les cinq dollars que j'avais reçus comme récompense pour avoir ensorcelé l'homme de Mu-chuang-tzu. Je les ai perdus lorsqu'on m'arrêta. Pendant mon séjour à l'église catholique, Wang-san me donnait chaque matin, avant que je sortisse, une poudre rouge à priser. Après en avoir pris, je me sentais du courage, et ne songeais plus qu'à recruter du monde. Quand je rentrais le soir, quelques gouttes d'une drogue que me donnait Wang me rendaient la connaissance. Mais alors les portes étant fermées, je ne pouvais m'en aller. »

En conséquence, le chih-fu et le chih-hûen invitèrent Chung-hou à demander l'extradition de Wangsan. Mêmes hésitations et mêmes ménagements de sa part. Il ne peut, il ne veut pas faire cette démarche auprès du consul de France. Libre à eux d'agir selon leurs intentions et sous leur responsabilité. Ils s'emparèrent donc de cet infortuné. Le chih-huen le fit mettre à la question et cruellement torturer. On le renvoya avec les chevilles broyées.

Le 19, le taotai se présenta au consulat. Il apportait la déposition de plusieurs témoins qui déclaraient avoir été victimes des recruteurs d'enfants, employés et soldés par les missionnaires. Il demanda au consul l'autorisation de faire une enquête. M. Fontanier n'eut pas de peine à démontrer que tous ces bruits étaient l'œuvre de la malveillance.

Quelques heures après, le chih-huen accompagné d'un employé de la police parut au consulat. M. Fontanier se fit d'abord excuser ; mais, le magistrat in-

sistant, il fallut bien le recevoir. Ce dernier fut donc introduit dans le salon pendant que sa suite envahissait le consulat. Une conversation animée s'ensuivit entre les deux fonctionnaires. Dans l'antichambre, on entendait les éclats de leurs voix. Le mandarin demanda avec insistance une enquête officielle au domicile des sœurs et des missionnaires, et osa menacer le consul du ressentiment de la population. Celui-ci, plus maître de sa colère, rompit l'entretien en déclarant qu'il ne traiterait cette affaire qu'avec Chung. Le chih-huen se retira furieux et le consul se dispensa de l'accompagner à la porte, ainsi que le veulent les règles de l'étiquette. Au moment où le mandarin sortait, on entendit M. Fontanier dire : « S'il y a du tumulte, je vous en rendrai responsable. » Le secrétaire qui suivait le chih-hûen, s'approcha alors du consul et le pria à demi-voix de ne pas le mêler dans cette affaire.

Le même jour, le médecin anglais, le D*" Frazer, en sortant de la maison des sœurs, fut attaqué par la populace et ne dut son salut qu'à la vitesse de son cheval. Dans l'hôpital se trouvait un capitaine de la marine marchande anglaise. Quoiqu'il fût gravement malade, la supérieure s'empressa de le faire transporter aux concessions, craignant, disaitelle, qu'il ne périt avec les religieuses dans les massacres qu'elle prévoyait déjà.

Depuis quelques jours, le général Chên-kwo-shuai se trouvait à Tien-tsin. Son arrivée fut le signal d'une recrudescence de l'agitation. Les rues se couvraient de placards incendiaires. On provoquait à la vengeance contre les recruteurs et ensorceleurs d'en-

fants. En passant près d'un groupe de gens du peuple qui chuchotaient entre eux, le comprador d'un résident européen entendit ces mots : « Tuons les étrangers. » D'autres disaient : « Vite, vite, tuonsles ; c'est le moment, puisqu'il n'y a aucun bâtiment de guerre dans le fleuve. »

Le 20 juin , un rassemblement considérable se forma sur le quai. Quelques hommes plus audacieux que les autres jetèrent des pierres et des briques contre la mission et le consulat. La nuit dissipa les groupes.

Chung, informé par un message de M. Fontanier de la scène de la veille, se rendit au consulat. Tout en essayant de l'excuser, il parla du chih-hûen en fort mauvais termes, et se plaignit du peu de cas que les autorités avaient fait de ses observations. C'était en viin qu'il avait tâché de démentir les faux bruits répandus contre les missionnaires. A la fin, il avait dû laisser dire. Son attitude lui valait de xiouveau, dans le public, l'épithète de « bras droit des Européens >>.

Pendant que des confidences entremêlées de paroles aimables s'échangeaient entre les représentants de la Chine et de la France, l'un préoccupé de ses embarras personnels et se gardant bien d'insister sur la gravité de la situation, l'autre se complaisant dans une fausse sécurité, les missionnaires et les religieuses ne se livraient à aucune illusion. On savait que l'heure du martyre était proche. M.Coutries, un des résidents delà cité chinoise, avait rencontré le P. Chévrier dans la journée. « Yenez demain, lui disait celui-ci, entendre la messe. Il est temps de se préparer à la mort. »

Le même soir arrivèrent au consulat M. Thomassin , l'interprète de la légation de France, et sa femme. Ce jeune couple venait d'Europe. On avait voulu les retenir aux concessions ; mais, étant pressés, ils préferaient passer la nuit dans la ville chinoise et le lendemain continuer leur route pour Pékin. Ils savaient qu'ils trouveraient l'hospitalité au consulat. Ils ignoraient qu'ils y trouveraient la mort.

Aux concessions régnait la consternation. Les résidents ne tremblaient pas seulement pour leurs compatriotes si gravement exposés dans la ville chinoise ; ils craignaient aussi pour eux-mêmes. Une députation, composée du docteur Frazer et de quatre notables, se rendit chez le consul d'Angleterre pour le prier de faire venir l'une des canonnières stationnées à Che-fu. M. Lay, craignant probablement d'augmenter les inquiétudes, fit semblant de ne pas les partager. Il avait déjà, dans la matinée du 20, écrit à Chung. Il le pria de publier une proclamation exhortant le peuple à la politesse envers les étrangers. A la suite de rinsu.lte reçue par le docteur Frazer, il réitéra sa demande dans une seconde lettre ' envoyée à Chung le lendemain, quelques heures seulement avant la catastrophe. La veille, 20 juin, il avait mandé à M. Wade : « Nous avons besoin d'un bâtiment de guerre ; quand il n'y en a pas, les désordres de cette nature augmentent. Que l'esprit des Chinois soit très-hostile aux étrangers, dit-il ailleurs, c'est ce qui ne fait aucun doute.

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