Liire bleu. M. Fontanier au comte de Rochechouart, p
attroupements aux environs de l'établissement des sœurs de charité et du consulat. » Vient le récit des visites du taotai et de Chung-hou, ainsi que de la scène avec le chih-hûen, « un petit Incident, dit-il, qui aurait pu prendre une mauvaise tournure sans l'intervention de Chung-hou, mais qui paraît aujourd'hui à peu près terminé, Chung-hou m'ayant en outre promis, d'ici à quelques jours, de publier une petite proclamation pour apaiser les esprits. »
En lisant ces lignes écrites à dix heures du matin, on croit rêver. Les cris dont la petite ville est troublée depuis quelques jours, une petite ville de six cent à sept cent mille habitants ! Le petit incident, c'est-à-dire sa brouille avec le magistrat le plus important de la ville qui prépare déjà sa perte ! la petite proclamation que Chung-hou promet de publier dans quelques jours pour apaiser les esprits! Mais, monsieur Fontanier, dans quelques heures vous serez un cadavre mutilé !
Chung envoya des agents de police. « Comnient, s'écria M. Fontanier, je lui demande des soldats, et il m'envoie des mandarins! » Plein de colère, il descendit dans la rue, et leur signifia de se retirer. En effet, impuissants à disperser la foule , ils furent frappés eux-mêmes et disparurent. L'un d'eux , cruellement maltraité, se sauva dans le bac, et passa de l'autre côté de l'eau. Le messager du consulat voulait empêcher la foule de crier. Il fut battu et sauvé à grand' peine par le cuisinier.
A ce moment, M. .Coutries, qui se tenait près de la porte du consulat, vit apparaître sur la rive droite du fleuve un Chinois richement vêtu et en-
touré d'une suite nombreuse. La foule le salua avec des acclamations de joie. Après avoir causé quelques instants avec le peuple, il se retira en montrant de la main le consulat, et, en se retournant, l'établissement inoccupé des jésuites. Aussitôt les cris et le sinistrée bruit du gong recommencèrent, et l'on se mit à lancer des pierres contre la maison, jusqu'alors respectée, des pères de la Compagnie.
M. Fontanier, attendant vainement le secours qu'il avait demandé à Chung, résolut d'aller le chercher lui-même. Armé d'un revolver à six coups, et accompagné du chanceUer M. Simon qui avait ceint un sabre, il quitta, malgré les supplications des domestiques, le consulat par une porte de derrière, et tâcha de gagner par de petites rues la résidence peu éloignée du commissaire des Trois- Ports. M. Coutries, muni d'un fusil et le principal domestique chinois du consul, voyant le danger auquel celui-ci s'exposait, coururent après lui dans l'espoir de le rejoindre.
On a vu que le P. Chévrier avait envoyé un homme de confiance avec sa carte et un message verbal pour Chung. Ce domestique aussi tâcha de gagner le yamen par les ruelles de derrière. Mais, assailli à coups de pierre, intimidé probablement par la foule et impuissant à la traverser, il rebroussait chemin, lorsqu'il aperçut le consul et son chancelier, le premier tenant un Chinois par la queue et brandissant de l'autre main son pistolet. Le Chinois était l'un des petits mandarins que Chung avait envoyés pour rétablir l'ordre devant l'église et le con-
ô4'2 CHINE.
sulat. M. Fonlanier, en proie à un accès de vive colère, accabla cet homme de reproches: « Com ment! s'écria-t-il, toi, un mandarin, tu n'exerces aucune influence sur ce peuple, et tu oses encore porter ton bouton! Viens avec moi chez Chung-hou!» Ces paroles entendues et répétées autour du consul augmentèrent la fureur de la foule. De toutes parts on cria : « Il va tuer un mandarin ! » Arrivé devant le yamen, on en trouva la porte fermée. D'un coup de pied, le consul l'ouvrit, et accompagné de M. Simon et du mandarin , pénétra dans la seconde cour. Le domestique du P. Chévrier n'osa les suivre. 11 distingua la voix courroucée du consul. « Comment, disait celui-ci, on menace notre vie, et vous ne faites rien pour nous protéger ! » Il n'entendit pas d'autre bruit. Peu après arrivèrent M. Coutries et le domestique de M. Fontanier. Ces trois hommes se consultaient sur ce qu'il y avait à faire, lorsque aux cris de: « tue, tue, » ils furent tout à coup assaillis par les soldats et la valetaille de Chung, rassemblés dans la première cour. Le domestique du consul fut renversé et reçut plusieurs coups de pique. Un secrétaire du haut commissaire parvint avec peine à le sauver. M. Coutries dut la vie* à la protection d'un petit employé, son ami, qui le cacha dans un cabinet obscur. Le lendemain, Chung le fit conduire aux concessions. M. Coutries croit avoir entendu dire à son protecteur : « H n'est pas Français, il est Anglais. » Le domestique du père lazariste profita d'un moment favorable pour s'échapper.
Que s'est-il passé dans l'entrevue du consul avec
le haut commissaire? On l'ignore, à moins qu'on ne veuille ajouter foi au récit de Chung-hou dont la véracité me paraît plus que suspecte. Yoici en quels termes, le jour même des massacres, il rend compte au Tsungli-yamen de la dernière visite de M. Fontanier* : « Après avoir congédié le P. Chévrier, désirant dissiper les soupçons du peuple et rassurer les étrangers, je m'occupais de rédiger une proclamation que je comptais faire afficher immédiatement, lorsque vers deux heures j'appris que des rixes avaient eu lieu entre les gens de la cathédrale et quelques oisifs rassemblés devant l'église. Je venais d'y envoyer un officier pour rétablir la tranquillité, quand j'appris que M. Fontanier était venu au yamen. J'allai à sa rencontre. Le consul, qui était dans un violent état de fureur, portait à sa ceinture deux pistolets. Un étranger qui l'accompagnait était armé d'un sabre. Tous deux se précipitèrent à ma rencontre ; et, à peine arrivé près de moi, M. Fontanier se mit à parler d'une manière inconvenante, tira un pistolet de sa ceinture et le déchargea en ma présence. Heureusement personne ne fut atteint et M. Fontanier fut saisi. Comme il n'aurait pas été convenable pour moi d'en venir aux mains avec lui, je me retirai. M. Fontanier, en entrant dans la salle (de réception), brisa les tasses et autres objets déposés sur la table, et ne cessa de vociférer. Je me rendis de nouveau auprès de lui, et lui dis que la foule (qui stationnait aux abords
1. Livre bleu, Chung-hou au yamen des affaires étrangères, p. 21.
du yamenl avait pris une attitude menaçante; que toute la brigade des pompiers se trouvant avec elle, dans l'intention évidente de l'assister, je craignais des désordres, et que je le priais de rester. Mais lui, insoucieux de sa vie, se précipita hors du yamen. J'envoyai quelques hommes avec ordre de le rejoindre et de lui servir d'escorte. »
Telle est la relation de l'un des interlocuteurs. L'autre a péri quelques minutes après cet entretien. On devrait donc s'en tenir à la version de Chung. Mais, abstraction faite des mensonges que ce haut fonctionnaire n'a pas rougi d'avancer sur la mort du consul, et qu'il a été obligé de retirer, le récit qu'on vient de lire n'est admissible qu'en supposant que M. Fontanier ait complètement perdu la tête. Tirer un coup de pistolet dans l'intérieur du yamen, en présence du haut mandarin, sinon sur lui, était un acte de démence. Nul doute que le consul n'ail été tué sur place par les soldats qui stationnaient dans les cours, et que Chung-hou, l'eût-il voulu, n'aurait pu le sauver. D'un autre côté, comme on le verra tout à l'heure, il est constaté qu'en retournant au consulat, M. Fontanier* avait l'air d'un homme ivre; mais si, en présence de la meute armée qui s'agitait autour de lui, en présence de la
1. Au dire d'un grand nombre de témoins oculaires, pour la plupart des chrétiens chinois, entendus par les Pères lazaristes. Son domestique, questionné par moi sur le coup de pistolet au yamen, garda le silence. Peu de temps après les événements, il avait affirmé avoir entendu un coup de feu. Plus tard il revint sur cette déposition. M. Coutries et le domestique du P. Chévrier, ce dernier également interrogé par moi, déclarent n'avoir entendu aucune détonation.
poltronnerie de Chung et de la trahison mal déguisée des magistrats, la raison de l'infortuné Fontanier s'est égarée, le trouble de son esprit n'a pas du moins étouffé la voix de son brave et loyal cœur. Son poste était au consulat. Il avait à protéger les missionnaires, ses voisins, M. et Mme Thomassin, ses hôtes. Ce fut vers le consulat qu'il dirigea ses pas. Il savait que c'était aller au-devant de la mort ; qu'en restant auprès de Chung il se sauverait probablement ; mais il n'hésita pas un instant à rejeter les off'resdu haut commissaire, et, suivi de son chancelier, il sortit du yamen. Une douzaine de petits mandarins, chargés par Chung de le protéger, l'accompagnèrent à pied * ; le chih-hûen, d'abord dans sa chaise et ensuite à pied, marchait à côté du consul.
Celui-ci n'eut pas plutôt franchi le seuil du palais qu'il reçut un coup de lance dans le flanc. C'était sa première blessure. Il se trouvait alors dans un état de surexcitation extrême. On le vit gesticuler avec violence. Peut-être pour le modérer et l'empêcher d'irriter la foule, le chih-huën le toucha de la main. Le consul se crut insulté. « Misérable chihhuën , s'écria-t-il , misérable mandarin, vous ne faites rien pour retenir la populace? » Le magistrat secoua la tête en répondant : « Cela ne me regarde pas*. » On se trouvait sur le quai où débouchent plusieurs petites rues, à ce moment toutes remplies de gens armés de piques. Il se précipitèrent vers
1. L'un de ces employés Hait le mandarin que j'ai questionné.