Constaté par l'autopsie du cadavre
2. Ce curieux colloque est, ce me semble, de ces faits qui ne s'inventent pas. Le mandarin cité plus haut me l'a rapporté j il dit y avoir assisté.
la populace de Tien-tsin habite le quartier de la rive septentrionale, et qu'un seul pont de bateaux le fait communiquer avec la ville intérieure et les grands faubourgs de la rive opposée où se trouvaient l'église, le couvent et l'orphelinat des sœurs de Saiht-Vincent-de-Paul. On se rappelle aussi que les confréries des pompiers des deux rives sympathisaient avec les gens de sac et de corde qui, dirigés par des mains invisibles, ouvertement encouragés par le général Chên-kow-shuai, et sous main par le mandarin militaire du district, n'attendaient plus que le signal pour commencer l'œuvre de sang. Ce signal fut donné vers midi. Sur cinq points différents de la ville, le gong appela sous les armes les pompiers et les anciens volontaires. La plus simple prudence exigeait de fermer, dès le matin, la circulation entre les deux rives, et d'empêcher ainsi la réunion des forces disciplinées du désordre. Rien n'était plus facile. On n'avait qu'à ouvrir le pont en retirant un des bateaux dont il se compose. Ce ne fut qu'après le massacre du consul que Ghung donna cet ordre. On était occupé à lui obéir, lorsque le général Chênkow-shuai parut sur le quai et demanda à traverser le pont. On n'osa pas lui résister, et il passa traînant après lui la horde des massacreurs. Sur la rive gauche la besogne était faite, les Européens tués, les maisons et l'église pillées et incendiées.
Maintenant aux sœurs!
Depuis une semaine environ, ces religieuses étaient en proie aux plus vives angoisses. La supérieure, comme on a vu, jugea la situation assez dangereuse pour renvoyer de ] hôpital un Anglais,
malgré l'état précaire de sa santé. Le docteur Frazcr, ce bon samaritain qui, tous les jours, souvent deux fois par jour, donnait ses soins aux malades de l'hôpitàî, avait failli être tué au moment où il en sortait. La vitesse de son cheval l'avait sauvé. Depuis cette aventure, il n'était plus retourné à la cité chinoise. La communication avec les pères Lazaristes était fermée aux sœurs, qui n'osaient plus, comme par le passé, se montrer hors de leur maison. Depuis trois jours, une foule compacte, poussant des hurlements sauvages, stationnait du matin au soir dans les environs du couvept. Toutefois la fuite était encore possible. La nuit, les religieuses auraient pu se retirer dans les concessions. Mais que seraient devenus les orphelins et les malades? Abandonnées de tout secours humain, entourées d'une populace de plus en plus fanatisée et évidemment toute disposée à se porter aux derniers excès, ces saintes et courageuses femmes résolurent de remplir leurs devoirs jusqu'au bout. Voici leurs noms : la sœur supérieure Marie- Thérèse Marquet, née en Belgique, âgée de quarante-six ans; les sœurs Marie-Séraphine Clavelin, née en France, âgée de quarante-huit ans ; Marie- Pauline Viollet, née en France, âgée de trente-neuf ans ; Marie-Anne Pavillon, née en France, âgée de quarante-sept ans; Amélie-Caroline Legras, née en France, âgée de trente-six ans; Adélaïde-Marie- Angélique Lenu, née en France, âgée de trente-huit ans ; Marie-Clarinde Andreoni, née en Toscane, âgée de trente-quatre ans; Alice 0' Sullivan, née en Irlande, âgée de trente-quatre ans; Marie-Joseph
Adam, née en Belgique, âgée de trente-quatre ans, et Marie-Anne-Noémi ïillet, née en France, âgée de quarante-quatre ans.
Une centaine d'enfants se trouvaient à l'orphelinat.
Vers deux heures et demie, au bruit du gong et de pétards, des hordes criant : Mort aux Français ! mort aux étrangers ! arrivèrent devant le couvent. Le feu y fut mis, et la porte enfoncée en un instant. Les misérables se trouvèrent en face de la sœur supérieure, qui fut immédiatement traversée d'une lance, et achevée à coups de sabre. Les autres religieuses se réfugièrent dans les caves de l'église, dans le jardin, dans la pharmacie. Elles furent en quelques minutes saisies et massacrées. La rage de ces forcenés ne laisse guère douter que la mort des sœurs n'ait été immédiate ^
Leurs corps furent déchirés et jetés dans les llammes. Quelques lambeaux de chair rôtie et des os calcinés, entassés dans la cour de l'hôpital; étaient tout ce qui restait de ces saintes filles -. Envoyées
1. D'après l'opinion du P. Favier. Ma plume se refuse à reproduire les détails du crime, tels qu'ils semblent résulter des rapports de M. Lay, Livre hJeu, pages 24 et 28. Le P. Favier est persuadé que, vu l'excitation de la populace, les religieuses ont été tuées surle-champ, et que ce n'est que sur leurs cadavres que les massacreurs ont assouvi leur rage. Malgré les recherches les plus assidues faites par les autorités ecclésiastiques et consulaires sur la mort des sœurs, on n'a pu recueillir que des informations obscures et contradictoires. Cela s'explique aisément ; les chrétiens chinois s'étaient enfuis, et les voisins païens de la maison des sœurs, plus ou moins compromis dans les massacres, n'eurent garde de parler et surtout de dire la vérité.
2. « The pious and good Sisters ofMercy. » The Tien-tsin massa-
par le taotai au consulat d'Angleterre, ces dépouilles ne suffisaient pas pour former cinq cadavres complets. Qu'était devenu le reste? Les recherches les plus minutieuses du P. Favier et du D"" Frazer, dans les décombres de la maison, n'ont donné aucun résultat. On ne peut attribuer la disparition de tant de cadavres à la calcination, car dans ce cas on aurait trouvé quelques os. Probablement des lambeaux sanglants ont été enlevés comme charmes et distribués au peuple. D'après les dépositions d'un enfant (le l'hospice, un homme l'a frappé sur la joue avec la main coupée d'une sœur, en disant : « Voilà ta mère (nom donné par les orphelins aux religieuses) qui te châtie. » Un des témoins chinois, cité dans le livre bleu\ raconte que cent enfants de l'orphelinat, ou de l'écoiè, ont été étouffées dans une cave où elles s'étaient réfugiées. Cette assertion ne s'est heureusement pas confirmée. Les enfants, affolées par la terreur, s'étaient cachées partout. Elles furent saisies, mises en prison et interrogées. N'ayant voulu rien avouer à la charge des sœurs, elles eurent beaucoup à souffrir ; mais au bout de six semaines elles furent remises par les autorités chinoises aux missionnaires envoyés à cet effet de Pékin.
Plusieurs chrétiens indigènes perdirent la vie aux abords du couvenL Les autres, traqués par les as-
cre, page 52, par George Thin M. D., vice-président de la branche Chine septentrionale de ia Royal Asiatic sociely. Des Anglais résidant à Tien-tsin et à Shanghai, des protestants qui les ont connues et vues à l'œuvre, m'ont parié de ces religieuses les larmes auv yeux.