‹ Promenade autour du monde, 1871Chapitre 69 sur 85 · Livre lieu. Déposition d'un indigène, page · texte numérisé non relu

Livre lieu. Déposition d'un indigène, page

•ils restèrent bloqués dans leur maison. La populace apparut de temps en temps, mais, grâce aux supplications du comprador, elle finissait toujours par se retirer. Dans la nuit, Chung les fit conduire à la concession britannique.

Un M. Bassow et un jeune couple marié depuis quelques jours, M. Protopopofï* et sa femme, sœur de Mme Startsoff, tous trois établis dans les concessions européennes, s'étaient rendus dans la matinée à la ville chinoise pour déjeuner avec des marchands de leur nation qui demeuraient dans le quartier oriental de la cité. N'attribuant aucune importance aux attroupements, on s'était mis à table vers midi, lorsqu'un domestique chinois apporta la nouvelle « que l'église catholique avait été jetée dans l'eau. » On se décida à regagner les concessions le plus promptement possible. Le pont étant encombré, on prit le chemin du Hé-doune, coté du sel, c'est-à-dire de la rive gauche. Arrivés le matin en chaise, le jeune couple et M. Bassow repartirent de la même façon. Les trois autres Russes suivaient à pied, et, rencontrant des troupes de gens armés, se sauvèrent dans la guérite d'un gardien. Ils furent interrogés, et, après avoir fait constater leur nationalité russe, conduits à leur hong. M. et Mme Protopopofi et leur ami traversaient rapidement les rues du quartier du nord, lorsque, aux cris : ^< Voilà des étrangers, tuez, tuez ! » ils furent attaqués par une bande de massacreurs. Vainement dirent-ils qu'ils n'étaient pas

1. Livre bleu, pages 105-139 et d'après les communications verbales de M. Stai-tsofr.

Français, qu'ils étaient Anglais; on leur répondit : K N'importe, nous tuerons tous les étrangers ! « Ils n'eurent pas le temps de sortir de leurs chaises, qu'on broya sur eux. Les deux hommes, qui tâchèrent de défendre la jeune femme, furent achevés à coups de sabre. L'infortunée Mme Protopôpoff fut aussi massacrée, et les corps, complètement nus, furent enterrés dans un champ et pendant la nuit jetés dans le fleuve.

Quatre chapelles protestantes (anglaises et américaines) ont été détruites ou fortement endommagées.

A cinq heures et demie, on entendit de tous côtés le tam-tam battre la retraite. Les différentes brigades des pompiers, jugeant leur œuvre accomplie, se formèrent en colonnes, et rentrèrent chez eux dans le plus grand ordre. La foule s'écoula. L'obscurité et le silence de la nuit succcédèrent à l'horrible orgie

de la journée.

Pendant que le sang coulait dans la ville chinoise, la consternation régnait aux concessions. Dépourvus de tout moyen de défense, privés même du faible secours des canonnières, séparés de la scène des massacres par un sol plat où rien ne pouvait arrêter l'invasion des bandes, les résidents se considéraient comme voués à la mort. Une forte pluie qui tomba vers le soir les a probablement sauvés. Cependant on s'arma à la hâte. Mais que pouvait cette poignée d'hommes, si on était assailU par des milliers de gens ivres de sang, tous munis de piques

OU (le couteaux? Les missionnaires anglais et américains, avec leurs femmes et enfants, se réfugièrent à bord d'un steamer de commerce ancré dans le Pei-ho'. Le lendemain, de très-bonne heure, Chunghou parut aux concessions, et demanda à voir les consuls. Sa proposition d'envoyer des troupes pour la protection des Européens fut déclinée. M. Lay lui répondit fort bien que ses soldats étaient plus à craindre que le peuple. Chung raconta à sa manière les événements de la veille, nommément la visite et la mort de M. Fontanier. Ce dernier, disait-il, après avoir tiré sur lui deux coups de pistolet, avait été tué à ses côtés. Il avait fait recueillir son corps qui se trouvait à son yamen. Il promettait de l'envoyer avec les dépouilles des autres victimes.

Dans la journée, les mauvaises nouvelles de Tientsin se succédèrent avec rapidité. Les craintes d'une attaque se renouvelèrent. « Notre situation, écrit M. Lay au représentant de sa souveraine à Pékin, est terrible. Tous les hommes de la communauté montent la garde. Mais nous ne sommes pas en force. »

Devant leurs fenêtres défilaient, flottant sur la rivière, les corps mutilés de leurs amis. Le premier cadavre qu'on retira de l'eau était l'infortuné consul de France. L'histoire racontée par Chung était donc un conte. Son Excellence avait simplement menti. Le taotai envoya les restes des sœurs. La partie mâle de la population blanche étant occupée à veil-

1. En mandant ce fait à M. Wade, M. Lay ajoute : and although this is against my wish as an oppearance of danger, y et I hâve no power to stay them. Livre bleu, page 23.

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1er à la sûreté de l'établissement et les koulis se refusant absolument à toucher aux cadavres, le consul anglais et le docteur Frazer les mirent dans des cercueils. Ce fut aussi M. Lay qui se chargea de rassurer les femmes, de répondre aux mille questions des hommes, de prendre les mesures de précaution nécessaires, tout en évitant d'augmenter les appréhensions ou plutôt la panique qui de plus en plus envahissait la petite communauté.

Dans la cité chinoise aussi, l'agitation continua. Les gens aisés, craignant les représailles des Européens et le pillage du peuple, se hâtèrent de quit>ter la ville. Les négociants convertissaient en marchandises l'argent comptant qu'ils possédaient. Les voleurs emportent plus volontiers et plus facilement de l'argent que des objets volumineux. Les lettrés continuèrent à crier et à faire crier mort aux étrangers ! M. Lay craignait fort que le chargé d'affaires de France à Pékin ne voulût essayer de châtier les assassins avec des forces insuffisantes. « Si on tente, écrivait-il à M. Wade, un coup de main avec une ou deux canonnières, personne de nous ne survivra pour raconter l'histoire de la défaite et des nouveaux massacres. » Les femmes et les enfants furent embarqués à bord des bâtiments marchands.

Dans la ville chinoise, on vendait des éventails et des images représentant le meurtre de MM. Fontanier et Simon. Les autorités chinoises firent saisir ces atroces gravures, qui sont devenues assez rares. J'en possède deux sur le même sujet. Avec de légères variantes, on y voit le yamen de Chung, et au milieu, la cathédrale assez exactement rendue,

la maison des lazaristes et le consulat en flammes, le consul et le chancelier renversés; quatre assassins les frappent avec des sabres et des lances. Un homme accroupi pour nouer la courroie de sa chaussure, et tenant son sabre dans sa bouche, tourne la tête vers cette scène qui semble l'amuser. C'est le loustic de la bande. Plus loin, un fonctionnaire, au dire du public de Tien-Tsin, le chih-hucn, debout près de sa chaise et entouré de mandarins, contemple le meurtre. Des deux côtés de la rivière et sur le pont on voit accourir des hommes armés de piques. D'autres s'approchent en bateau. Des curieux assistent en agitant leurs éventails. Plus loin, on voit deux cavaliers, probablement le général Ghên-kwoshuai et le mandarin militaire du district, dignes tous deux, par leur conduite, de l'honneur de figurer dans ce tableau. Grossièrement fait, il respire le sang, et frappe par l'étrange contraste entre l'agitation des meurtriers et l'olympique quiétude des spectateurs.

Cependant des canonnières anglaises arrivèrent de Che-fu et de Shanghai. Chung adressa au peuple une proclamation qui ramena le calme. Ce fut une nouvelle preuve que les mandarins, pour peu qu'ils l'eussent voulu, auraient pu contenir le peuple ou rétablir la tranquillité troublée.

Plus tard, à l'approche de l'hiver, les alarmes recommencèrent. Quel sera le sort des habitants du settlement après le départ des canonnières qui ne peuvent s'exposer au péril d'être prises dans les glaces, et ont par conséquent reçu l'ordre de se rendre à Chc-fu dès les premiers froids? Le gouver-

nemenl anglais suggéra l'idée de faciliter aux résidents les moyens de s'éloigner de la concession pendant la durée des glaces. A Pékin aussi on agita la question de savoir si les légations devaient se retirer. D'accord sur ce point avec ses collègues, M. Wade était opposé à des mesures non justifiées, disait-il, contraires d'ailleurs à l'opinion générale des factoreries en Chine, et préjudiciables au prestige anglais dans cette partie du monde. Mais à Tientsin la situation devint de plus en plus critique. « Je ne suis pas poltron, écrit M. Lay à M. Wade, et je resterai à mon poste tant qu'on ne m'en chassera pas. S'ils nous attaquent, j'espère qu'ils seront bien reçus ; mais je ne puis exposer ma femme et mon enfant, et, si je les renvoie d'ici, ce sera le signal d'une fuite générale. Que dois-je faire? » — «Ne faites rien, fut la réponse de M. Wade. Vous avez été sur le qui-vive pendant trois mois. Vous êtes nerveux. Il y a plus de crainte que de dangers à Tien-tsin. » Comprenez-vous cette situation ? Le consul tout prêt à faire le sacrifice de sa personne, mais tremblant pour la vie des siens; le ministre qui, dans un intérêt public, prend sur lui de le rassurer î Vraiment, le service de Chine n'est pas facile. Rendons hommage au dévouement, au sang-froid, au courage imperturbable de ces dignes représentants d'un grand pays! Au reste, les faits ont donné raison au représentant de la Reine. L'ordre n'a plus été troublé. Chung et le gouverneur général de la province, Tseng, ce dernier envoyé expressément sur les lieux pour diriger l'enquête, surent imposer à la populace, contenir les lettrés et protéger le peu

de voyageurs européens qui, en route pour Pékin ou revenant de cette ville, étaient obligés de traverser Ticn-tsin.

C'est le moment de jeter un regard en arrière et d'examiner la conduite des principaux acteurs de cette lugubre tragédie.

On a accusé les missionnaires et les religieuses d'avoir, par leur imprudence, par un zèle indiscret de prosélytisme, provoqué les scènes dont ils sont tombés victimes. Le jour même des massacres, le 21 juin au matin, M. Lay écrit à M. Wade : « Les soeurs de charité ont été assez stupides pour acheter des enfants, etc. * 55 II fut prouvé que cette assertion était erronée, et M. Wade, qui d'abord y avait ajouté foi, s'empressa, avec cette loyauté qui le distingue, de rectifier son erreur ^ Une députation de négociants anglais, engagés dans le commerce de la Chine, se présenta chez lord Granville pour lui remettre un mémoire. On y lit : « La communauté à laquelle les sœurs appartiennent existe depuis trois cents ans, et on croit savoir que dans ce long espace de temps aucune plainte n'a jamais été

1. « The sisters of charity hâve heenvery stupid in huying children and so on. » Livre hleu, page 19. Ce passage a été universellement blâme par les Anglais qui résident dans les trade-ports.

2. « My impression that the original cause ofthe excitement was the helief that children received hy the hapless sisters of Mercy ivere taken into their orphanage for unholy uses, remains nnshaken: but I am assured that it is incorrect to assert that any of thèse infants icere, as I had thought, purchased by the sisters. » Livre hleu, page 68.

faite contre elles. On connaissait parfaitement leur manière de procéder. On soutient de la manière la plus catégorique qu'elles n'ont pas même donné de l'argent à ceux qui leur apportaient de petits enfants abandonnés ^ »

L'accusation vague d'indiscrétion, élevée contre les pères lazaristes de Tien-tsin, ne semble guère mieux fondée. Ceux qui mettaient tant de prix à prouver que la colère du peuple et des lettrés était uniquement dirigée contre les religieux et religieuses catboliques et, les uns et les autres étant pour la plupart Français, contre leurs compatriotes, n'auraient certes pas négligé de spécifier leurs accusations, s'il leur avait été possible de trouver et de produire des faits à l'appui de leur hypothèse. Or aucun fait de ce genre ne se trouve dans le dossier de ce procès. Les dépositions absurdes du misérable Wu-lan-chôn, évidemment payé par les lettrés, ont été retirées par lui, et les fonctionnaires chinois en ont admis l'entière fausseté-. D'ailleurs ces accusations s'adressent aux missionnaires catholiques et aux sœurs de charité en général. J'y reviendrai en parlant de la question des missionnaires. Ici je me borne à constater que le seul tort imputé aux sœurs de Tien-tsin est d'avoir admis des malades dans leur hôpital et des orphelins dans leur orphelinat. Une épidémie s'y était déclarée et plusieurs cas de mort y avaient eu lieu. Les insti-

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