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rAllemand de San-Francisco est hospitalier : il sera charmé de vous conduire chez lui, pourvu que ce soit à la lin de la journée, après qu'il a fermé son comptoir.
Le chemin est long, car nous allons à la ville haute. Mais il y a le tramway, ou bien on va à pied; c'est une excellente promenade de santé. Sil fait jour encore, vous traversez sans inconvénient le quartier, peu sûr la nuit, et toujours mal famé, des Chinois. En montant une infinité de gradins vous gagnez les régions élevées, exposées à tous les vents, mais saines et jouissant d'une vue superbe. C'est là que de préférence habitent les Allemands et les Mexicains. Vous gravissez le dernier escalier, une échelle; vous grimpez de la rue, qui est une tranchée, au porche de la maison, et vous voilà en pleine Allemagne. La maîtresse de la maison, tout en vous faisant les honneurs, ne cesse d'avoir l'œil sur les jeunes filles très-proprettes, Allemandes aussi, qui servent à dîner. Le repas est excellent. Des plats de haute cuisine alternent avec des mets duYaterland. Pendant qu'on croque une saucisse de Francfort, un jambon de Westphalie, en vidant une bouteille de Liebfrauenmilch, on pense aux frères absents et une larme brille dans les yeux de plus d'un convive. Partout et toujours, l'Allemand est sentimental. Il semble, au reste, qu'ici les hommes prennent, plus que les femmes, les allures du nouveau monde. Celles-ci restent essentiellement Allemandes : de bonnes ménagères, d'excellentes musiciennes, l'âme remplie de rêves poétiques, haûslich^ poeùscfi, musikalisch. Elles dirigent la- maison , elles soignent et
élèvent les enfants ; elles président aux travaux culinaires, ne dédaignent pas quelquefois de mettre la main aux casseroles ; et, malgré ces occupations multiples, il leur reste toujours quelques moments à donner à Schiller et à Gœthe. Le soir, c'est le tour de la musique : une symphonie de Beethoven exécutée sur le piano avec plus de sentiment que d'entrain, un Lied de Schubert chanté par une de ces voix mélodieuses dont le timbre argenté semble être le privilège des gosiers germaniques. L'arrangement des appartements, la disposition des meubles du salon et des fleurs, le choix des tableaux et des gravures, tout porte le cachet de ces existences modestes, nourries par le travail, embellies et ennoblies par un fond d'instruction sérieuse, parle goût et la pratique des arts.
Une nuit, assez tard, je sortais 'd'une de ces réunions où j'avais passé la soirée fort agréablement. Sûr de trouver mon chemin tout seul, je refusai de me faire accompagner. « Tournez le quartier chinois, » disait-on de toute part, et je me mis en route. Mais la nuit était sombre ; un brouillard humide et noir augmentait l'obscurité, et, à San-Francisco,de l'Allemagne en Chine il n'y a qu'un pas. Soudain je me trouve engagé dans une ruelle évidemment habitée par des êtres jaunes. Je presse le pas, mais dans la fausse direction, et me voici dans la grande rue du quartier chinois. Autant que les ténèbres permettent d'en juger, elle est complètement déserte. Les basses maisonnettes sont enveloppées d'ombres noires. Çà et là, une lanterne en papier cramoisi se balance sur un balcon peint aussi en
rouge. Des lueurs pourprées errent sur le pavé de bois, se croisent, sautillent aux saillies des poutres, s'éteignent plus loin. A chaque pas, je heurte contre les enseignes, des planches longues et étroites suspendues perpendiculairement à des triangles de fer et agitées par le vent. Le sinistre grincement des gonds se marie à des sons sourds, rauques, faibles, confus. Les maisons chuchotent, les enseignes ont trahi la présence d'un intrus. Je descends toujours. En quelques endroits, l'obscurité est complète, et je ne puis avancer qu'à tâtons. Dans d'autres, des reflets incertains, venant Dieu sait d'où, rampent sur le bossage des volets dorés d'une boutique, éclairent les traits de quelque monstre grotesque ou les caractères cabalistiques rouges et noirs d'une enseigne. Plus loin, à la lumière rousse et blafarde d'un bec de gaz isolé, je puis non reconnaître mais deviner le terrain qu'il me reste à parcourir. La violence du vent a augmenté. Chassés par les rafales, les nuages sont descendus dans les rues et glissent sur les dalles. Sous leurs ombres fugitives, les enseignes prennent la forme d'êtres humains rangés en double haie, s'agitant furieusement, accourant vers moi, s'entre-choquant, exécutant je ne sais quelle danse macabre. Je passe devant une porte ouverte. Une faible lumière en sort; j'entends des sons de voix et de sapèques. C'est un tripot de jeu. Un homme placé en vedette se tient collé contre le mur. En m'apercevant, il se précipite dans l'intérieur pour donner l'alarme. Il m'a pris' pour un agent de police. Je continue aussi promptement que le permettent les gradins glissants. Déjà je puis
distinguer à mes pieds une des grandes rues transversales, déjà mon oreille se réjouit du bruit d'une voiture, de quelque omnibus attardé. Encore une centaine de pas, et je serai en pays civilisé. A ce moment, au coin d'une impasse, je suis assailli par une bande de femmes. Ces harpies se cramponnent à mes vêtements, me saisissent de leurs mains mignonnes aux doigts effilés, aux ongles en griffes. Elles sont toutes fardées de blanc, de rouge, de jaune et répandent l'odeur, qui n'est pas un parfum, propre à la race du Milieu. Jouant des coudes, je me dégage à grand'peine, et, suivi de leurs vociférations — leurs pieds mutilés les empêchent de courir après moi — je gagne enfin , la sueur au front, l'issue de cet enfer, et, une demi-heure après, le toit hospitalier de mon auberge.
Le quartier chinois, négligé et mal surveillé par la police, qui cependant sait assez bien maintenir l'ordre dans le reste de la ville, devient souvent le théâtre de crimes ; mais les coupables sont presque toujours des blancs venus des mines pour célébrer leurs saturnales, jouer leurs doublons, « manger » un homme jaune, et, sans distinction de couleur, détrousser les passants. Ce sont les épigones ou les derniers survivants de la race de malfaiteurs que le Comité de vigilance a exterminée avec si peu de cérémonie.
Cette promenade nocturne a été suivie de plusieurs visites au même quartier, faites pendant le jour et en compagnie de personnes qui entretiennent des relations avec les gros négociants chinois. On évalue à quatre-vingt ou cent mille le nombre des
émigrés chinois de Californie, dont quinze à vingt mille résident à San-Francisco. Quelques-uns d'entre eux ont fondé des maisons importantes, et jouissent d'une excellente réputation. On vante lear loyauté, leur intelligence et la facilité avec laquelle ils comprennent et adoptent les formes du commerce américain et européen. Ils importent de la soie, du thé et des objets de curiosité. L'un des notables est Fang-Tang. Établ' ici depuis la première immigration de ses nationaux *, il est parvenu à faire honnêtement une fortune considérable. Ses deux femmes et les plus jeunes de ses enfants sont restés à Canton. De temps à autre, il traverse le Pacifique pour leur rendre visite. Les émigrants chinois se font rarement accompagner de leur famille. Aussi ne voit-on en Amérique que la partie la moins respectable du beau sexe de cette nation. Cependant, depuis Tannée dernière, plusieurs résidents ont fait venir leurs épouses. Fang-Tang aussi est disposé à amener se> deux moitiés, à donner, me disait-il, lebon exemple. L'arrivée de la femme honnête relè*vera le moral de la colonie, et lui ôtera, jusqu'à ua certain point, le caractère du provisoire. Bien des familles resteront dans le pays, elles se propageront, formeront un des éléments stables de la population des États Pacifiques. Ce sera une révolution riche de conséquences d'une portée incalculable.
Jusqu'à présent, les Chinois n'ont été que des oiseaux de passage. Aucun d'eux ne songeait à s'établir en Amérique. Ils appartiennent tous au Midi^
aux deux grandes provinces de Kwangtiing et de Kwangsi, à une classe supérieure aux koulis que l'on exporte de Macao au Chili et à la Havane. Ce sont, pour la plupart, des paysans aisés. Quelquosuns possèdent une certaine instruction, d'autres sont des artisans ; plusieurs apportent de petits capitaux, tous des bras vigoureux, un esprit ouvert et la ferme résolution de faire une modeste fortune. Tous, on l'a dit, ont quitté leur pays avec l'espoir d'y retourner. En prévision de la mort, ils prennent des arrangements pour que leur dépouille soit transportée dans le village qui les a vus naître. Le renvoi du corps forme l'une des conditions du contrat qu'ils passent soit avec les chefs de leurs compagnies, soit avec les Américains qui leur donnent du travail. Aussi, chaque steamer, chaque voilier en partance pour Hongkong ou Canton, emmène une cargaison de cadavres. Ces émigrés se divisent en plusieurs compagnies, dont les présidents résident à San-Francisco, et, d'après ce que FaDg-Tangme dit, ces derniers ont sur leurs nationaux une assez grande influence. Hs pourvoient autant que possible au bien-être des arrivants, arrangent les disputes à l'amiable, et, afin de se passer des tribunaux américains, exercent, du consentement des parties conlendantes, même au criminel, un certain pouvoir judiciaire. Hs accordent des secours aux malades, facilitent l'émigration des vivants, et le retour des morts, tâchent, en un mot, d'adoucir la rude existence de leurs compatriotes. Sans leur intervention constante et essentiellement paternelle, l'animosité trop justifiée qui anime les Chinois contre les blancs
éclaterait en actes de violence, et compromettrait probablement l'existence de la colonie.
Je ne trouve pas de mots assez sévères pour blâmer la conduite des Californiens à l'égard des hommes de la race jaune. Ces derniers sont presque mis hors la loi. Devant les tribunaux, leur témoignage est répudié. Ceux qui travaillent dans les mines sont frappés d'une capitation de quatre dollars par mois. Aux placers, des scènes sanglantes se reproduisent périodiquement. Les mineurs blancs donnent la chasse aux Chinois, les expulsent du terrain que ceux-ci ont acquis régulièrement, les tuent s'ils osent résister. Souvent, sans la moindre provocation de leur part, il les frappent ou les détroussent. Mais les choses en restent là. Il n'y a pas d'exemple d'un verdict de jury rendu contre les coupables. D'ailleurs, comment constater le fait? Aucun blanc ne dépose contre un homme de sa couleur en faveur d'un Chinois, et les compatriotes de ce dernier ne sont pas admis comme témoins. Que des hommes rudes, naturellement portés aux excès, stimulés par la jalousie du métier et jouissant d'une entière imjumité, se croient tout permis vis-à-vis de leurs faibles quoique redoutables rivaux, rien de plus simple. Mais comment qualifier la conduite des membres tic la législature, des juges, des jurés, d'hommes instruits, bien élevés, qui, parfaitement édifiés sur l'importance des services que rendent les Chinois et dont ils sont les premiers à profiter, ne rougissent pas de se mettre au service des mauvaises passions de la multitude? Mais hélas ! c'est là une des plaies saignantes de la grande république, surtout depuis
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qu'elle a adopté le suffrage universel. Bien souvent la justice et la morale doivent subir la loi de la populace; plus d'une fois Fang-Tang m'a parlé de la triste condition des siens, mais toujours en s'exprimant avec une sobriété et une réserve dignes d'un diplomate de la vieille école. « Ils ne nous considèrent pas, disait-il, comme des hommes. Ce n'est pas bien, not goocl. Ils voudraient nous exterminer, comme si nous étions de la vermine, very bad. Mais, se hàtait-il d'ajouter, il y a aussi des Américains qui sont bons, qui parlent bien. Seulement, ils n'osent pas agir comme ils parlent. »
L'origine de ces haines est une question de dollars et de cents. Dans les mines, le travailleur blanc reçoit par jour, outre la nourriture, trois, trois et demi, quatre dollars. Le travailleur chinois n'est pas nourri et se contente de soixante-quinze cents, d'un dollar, tout au plus d'un dollar et demi. Il en est de même pour les autres branches d'activité. Dans les villes, le Chinois sert de domestique ou exerce le métier de blanchisseur et de cuisinier; dans les campagnes, il excelle comme cultivateur et surtout comme jardinier. Les travaux de terrassement qu'on fait maintenant dans différentes parties de la Sierra Nevada, sont exécutés par des Chinois. Ce sont les meilleurs travailleurs. Sans leur concours, la ligne du Pacifique n'aurait pu être achevée en si peu de temps. A bord des steamers des grandes compagnies, les matelots (de mauvais matelots à vrai dire) et les garçons affectés au service des passagers sont tous des Chinois. Dans les manufactures, ils remplacent de plus en plus les blancs.
Partout ils leur font une concurrence formidable. Les patrons, les maîtres, tous ceux qui ont besoin de bras, les recherchent, car ils rendent à peu près les mêmes services que les blancs pour moins de la moitié du salaire. Et comme ils sont très-nombreux, et que l'immigration continue et va même en augmentant, leur concurrence pèse sur le marché, et commence à faire baisser le prix de la main-d'œuvre du blanc. C'est là leur crime. On le leur fait expier par des actes de brutalité qui vont jusqu'au meurtre, par des dispositions légales qui font la honte des législateurs, par des arrêts du jury aussi contraires au bon sens qu'à la justice. Et cependant ils tiennent bon. Rien ne les décourage.
Chacun des grands steamers qui depuis trois ans font la traversée mensuelle entre San-Francisco et Hongkong, amène jusqu'à huit ou douze cents passagers jaunes. Un nombre moins considérable est rapatrié par ces mêmes bâtiments. Ce sont les émigrés qui ont fait leur temps. Ils emportent dans leurs malles le fruit de longs et pénibles labeurs, dans l'esprit un souverain mépris de notre civilisation*, dans le cœur la haine du chrétien.
Les Irlandais, plus nombreux que les Allemands et les Chinois, se font remarquer et valoir par les forces physiques qu'ils représentent et par la multiplicité des occupations auxquelles ils se livrent. Les plus basses ne sont pas dédaignées par les vi-
1. Je sais que cette assertion sera fort contestée par bien des Européens résidant en Chine. Mais je crains qu'à ce sujet ils ne se livrent à des illusions.
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goureux enfants de la verte Erin ; mais on les rencontre élans toutes les sphères de la vie. L'Occidental-Hôtel donne une idée assez exacte de leur situation sociale en Californie. Les propriétaires, des hommes très-considérés par leur caractère et la fortune qu'ils doivent à leur industrie, et tous les employés, domestiques, servantes, sont Irlandais. On les voit occuper tous les degrés de l'échelle hiérarchique de ce vaste établissement.
La population anglo-américaine appartient en grande partie à l'Église épiscopale. Ce fait, difficile à expliquer, mérite d'être relevé à cause du contraste que, sous ce rapport comme sous tant d'autres, offre la Californie avec le reste des États-Unis, où les presbytériens, les méthodistes et les unitariens forment la majorité. Les Allemands sont pour la plupart protestants rationalistes. Il y a aussi parmi eux beaucoup de juifs, mais peu de catholiques.
On évalue le nombre des catholiques à cinquante mille. Tous les résidents irlandais et mexicains et beaucoup d'Anglo-Américains appartiennent à cette communion. Si ce chiffre n'est pas exagéré, ils formeraient le tiers de la population de San-Francisco. Les prêtres sont presque tous des Européens, des Irlandais ou fils d'Irlandais et des Italiens. C'est en Europe et, dans une petite proportion, au Canada que se recrute le clergé. L'Amérique, tout absorbée par la poursuite des biens de ce monde, donne peu de novices. Il en est de même des religieuses. La mère supérieure du grand monastère de Notre-Dame de Namur à San-José m'a dit que,
pour remplir les vides faits par la mort ou les infirmités dans les rangs de ces saintes filles, elle est obligée d'avoir recours aux maisons que sa religion possède en Belgique, ou d'aller elle-même chercher des novices en France, en Allemagne ou en Angleterre.
Le? jésuites ont deux grands collèges : Saint- Ignace à San-Francisco et Santa-Glara dans la ville de ce nom, située à quarante milles au sud de la capitale. A Saint-Ignace, ils reçoivent cent pensionnaires et cinq cent cinquante externes. A Santa- Clara, le nombre des pensionnaires est beaucoup plus considérable. Dans les deux maisons, les Pères sont tous Italiens. Les études embrassent les différentes classes des lycées. On ne néglige pas les auteurs latins et grecs ; mais on donne des soins particuliers à l'étude des sciences exactes, surtout de la chimie et de la mécanique. On laisse aussi aux élèves plus de liberté et plus d'initiative qu'on ne leur en accorde dans les établissements de ce genre en Europe. Ce sont les deux seules concessions faites à l'esprit américain. Sous tous les autres rapports, on a conservé les doctrines, pratiques et allures des collèges d'Europe. En effet, c'est l'atmosphère de lEurope que l'on croit respirer en franchissant le seuil de ces grands et florissants établissements. Et, chose singulière, c'est à cette circonstance qu'ils doivent, en partie, leur grande popularité. Un riche négociant américain, un protestant, nia dit : « J'y ai placé mes fils, d'abord parce que les études y sont plus fortes que dans aucune autre école, et ensuite parce que les jeunes gens y apprennent à
obéir et adoptent de bonnes manières. Ils en sortent comme s'ils revenaient d'un voyage d'Europe. » Ce jugement est confirmé par l'opinion universelle^ et par ce fait que les collèges des jésuites en Californie , comme celui de Georgetown près de Washington, comptent, parmi leurs élèves, beaucoup de protestants et quelques juifs. Les préventions si répandues en Europe contre les membres de la compagnie de Jésus sont inconnues en Amérique.
Si les Irlandais forment ici le principal élément catholique, si les Allemands, comme représentant les doctrines de la réforme ou les idées rationalistes, sont les adversaires- nés des Celtes, l'antagonisme de ces deux races, proverbial ici comme dans les États, est mitigé par la haine commune du Chinois. Mais Irlandais, Allemands, Chinois, semblent appelés à croître sur le sol de la Californie, à se répandre, peut-être un jour à lutter d'importance avec le sang anglo-américain. Aussi la physionomie de San-Francisco porte-t-elle un cachet essentiellement cosmopolite. Les maisons, les rues, les édifices publics rappellent encore l'Amérique , mais une très-grande partie des habitants sont nés loin d'ici. Ils ont apporté d'autres idées et d'autres mœurs. Les Germains, les Celtes, les Mongols mis en présence ! Depuis la grande émigration du cinquième siècle, le monde n'a pas vu de semblables contras-
1. t Modem couvents and collèges holding up the cross.... now offering perhaps the hest éducation of the coai,t to the children of our Puritan emigrants. » Across the continent, par Samuel Bowles, p. 277.
tes. Quelle race sortira du contact de peuples si divers d'origine, de religion, de civilisation? Dans quelle mesure s'amalgameront-ils? Quelle sera ici l'influence, toujours si sensible quoique inexpliquée encore, du sol vierge sur ceux qui le défrichent? Quel milieu moral se formera autour des générations à venir? Ce sont là les secrets de la Providence. Je n'essayerai pas de les pénétrer,
A New- York, dès le premier jour, on mène l'étranger au Parc central, à Washington au Capitole, à Chicago aux Greniers, à San -Francisco à Clifî-house. Ce sont les grands lions de ces grandes villes. Pour ma part, je donne la palme à Clifïhouse. Il est impossible de jouir d'un spectacle plus étrange et plus attrayant. Sauf le petit café dont la terrasse sert d'observatoire, c'est la nature qui s'est chargée de la mise en scène. La main de l'homme n'y est pour rien. M. Mucke m'y conduit dans son gig attelé d'un trotteur comme l'Amérique seule en produit. Il brûle le macadam d'une belle route tracée en ligne droite à travers les hauteurs onduleuses de la chaîne des côtes. Nous avons laissé derrière nous les dernières maisons de la ville, puis les cimetières transformés en jardins. Plus loin le pays prend l'aspect de dunes dépourvues de végétation. Pas un arbre en vue. Des nuages noirs rasent le sable et nous empêchent de voir l'Océan. Mais nous entendons ses rugissements. Le noble animal qui a fait les six milles, je ne sais en combien de minutes, s'arrête devant la porte ^'une maison. Nous
y pénétrons, et, ressortant par le côté opposé qui donne sur une véranda, nous voici en face de l'infini.
La mer se brise contre la terrasse naturelle qui supporte la maison. A droite vers le nord s'étendent les rochers du Coast-range, à gauche la plage, devant nous le Pacifique. A une très-courte distance s'élèvent trois écueils. Celui du milieu est couvert d'immenses oiseaux aquatiques, noirs et immobiles comme la roche qu'ils occupent. On dirait qu'ils en font partie. Sur les deux autres écueils se groupent des monstres de dimensions colossales. Les uns sommeillent, d'autres semblent folâtrer. Quelques-uns se livrent des combats en aboyant furieusement. Ce sont les célèbres phoques, les scals. Ils abondent sur les innombrables récifs semés le long delà côte de GaUforjiie ; mais les habitants ou visiteurs de ces trois îlots privilégiés jouissent de la protection spéciale de l'État. Une loi défend de les incommoder. Aux abords des écueils une foule de ces animaux se pressent, se disputent le pas, gagnent péniblement le rocher ou retombent dans Teau. Mouillée , leur robe est d'une teinte gris foncé, mais à peine séchée à l'air, elle prend la couleur blonde du lion. Tableau bizarre, fantasiique, sauvage! au-dessus de la côte, des nuages fixes; sur l'Océan, de mobiles rideaux débrouillard qui dérobent l'horizon. Mais, avec l'œil de la réflexion, vous pénétrez ce voile. Vous embrassez, du regard de la pensée, cette mer immense qui vous sépare de l'extrême Orient et roule ses vagues d'un pôle à l'autre. Pour compléter l'effet magique du spectacle,
un autre monstre, une énorme baleine, tout en se tenant à distance, paraît sur la scène.
A ce moment un bruit m'arrache à ma contemplation. Je me retourne et j'aperçois une foule de femmes en grande toilette, une foule de messieurs élégants, tous armés de longues-vues qui, sortant du kiosque, s'élancent vers la balustrade pour voir la nouvelle venue. Par les portes ouvertes, on distingue des tables chargées de friandises et des mille paraphernalia de la haute gourmandise : les petitesses de la civilisation en présence de la sauvage grandeur de la nature.
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Du 13 au 22 juin.
Manière de voyager. — Modesto. — Mariposa. — La forêt vierge. — Les big trees. — La vallée de Yosemiti. — Les chutes. — Coulterville.
L'excursion aux gros arbres, aux big trees de Mariposa et à la vallée de Yosemiti n'est pas chose commode. Cependant les habitants de Frisco commencent à y prendre goût. Un homme qui prétend à l'élégance, un homme qui se respecte, doit, je ne dis pas avoir fait ce voyage, mais en avoir conçu le projet et l'annoncer à ses amis. J'ai rencontré très-peu de personnes qui aient visité ces régions si difficiles d'accès, mais tout le monde s'y rendra — l'année prochaine. Quant aux routes, il n'y a que des tronçons ; d'ailleurs, le chemin de fer en construction, destiné à relier les districts miniers avec les grandes lignes, les rendra bientôt superflus. En attendant, il y a une voiture publique, toujours rempUe de mineurs, qui va et vient régulièrement.
Pour l'agrément des touristes, tout est à créer. On
s'aide comme on peut. Deux compagnies rivales se sont formées pour encourager et exploiter les velléités champêtres des plutocrates de Montgomerystreet et les instincts voyageurs des étrangers que les bateaux de Yokohama et le chemin de fer du Pacifique amènent à San-Francisco. Des agents vont de maison en maison, d'hôtel en hôtel, pour vous exposer les charmes de ces régions inabordables, vous promettre sécurité et toute sorte de facilités, et enfin prendre votre signature. Quand un nombre suffisant d'excursionistes, vingt à trente, est assuré, vous payez votre billet; des relais sont envoyés à certains ranchos, et, au jour fixé, on se met en route. Distance, aller et retour, quatre cent quarante milles. Prix de locomotion en chemin de fer, en voiture et à cheval, quatre-vingts dollars en or (quatre cent quatre-vingts francs). C'est de tous les genres de voyage celui qui me semble le moins agréable. On renonce à sa liberté, et on passe une dizaine de jours dans la plus étroite intimité avec des inconnus. Mais on n'a pas le choix des moyens. C'est la seule manière de se rendre promptement dans cette partie de la Sierra Nevada, et d'y voyager sans s'exposer à des inconvénients, peut-être même à des dangers.
(13 juin.) A quatre heures de l'après-midi, départ de San-Francisco. Nous y laissons l'hiver pour trouver le printemps à Oakland et l'été à la station suivante. A Lathrop, nous quittons la grande ligne du chemin de fer central, et continuons sur la voie latérale, appelée section de Visalia parce qu'elle doit aboutir à cette ville, située dans la partie méridio-
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nale de la Californie, entre los Angeles et San-Diego. Yisalia sera un jour la capitale florissante du comté de Tulare, qui à son tour sera, dit -on, un riche grenier; en ce moment c'est un terrain inculte, couvert de forêts, de maquis et de marais. Ici on parle toujours au futur. Aujourd'hui, le nouveau chemin de fer qui traversera la vallée de Saint- Joaquin dans toute sa longueur s'arrête à Modesto, à vingt milles de Latlirop. L'auberge de cette petite ville et la compagnie nombreuse qu'on y trouve ne laissent rien à désirer comme couleur locale. C'est déjà le Mexique. On se dirait à mille lieues de San-Francisco. Des hommes en sombrero et en guêtres andalouses bavardent et fument sur le perron. Des mineurs en blouse se livrent dans la buvette à des libations. Tout le monde est armé. C'est à grand'peine que l'agent chargé de diriger notre caravane nous trouve des places à la table d'hôte. Puis chacun chôrche sa petite chambrette ; mais les minces cloisons en planches ne nous mettent à l'abri ni du vacarme, ni de l'odeur de l'absinthe et du tabac qui infecte l'air. Bientôt la maison se transforme en un seul et grand dortoir. Aux conversations bruyantes succèdent les ronflements cadencés et énergiques des civilisateurs de l'Ouest.
Distance de San-Francisco à Modesto, cent un milles.
{14 juin.) On nous appelle avant le jour pour nous parquer dans deux chars à bancs intitulés diligences. A cinq heures, en route ! Nous nous dirigeons droit vers les montagnes. Le terrain — des plaines
couvertes de blés sauvages ou d'herbes, les uns et les autres brûlés par le soleil, — présente l'aspect d'un immense tapis couleur de poussière, et communique à nos véhicules le mouvement d'un bateau à l'ancre sur une mer légèrement agitée. Le gros monsieur en face de moi est atteint d'un violent accès de mal de mer. Plusieurs passagers pâlissent. La chaleur et la poussière ajoutent au malaise. De route, je n'en vois nulle trace. Les quatre chevaux nous traînent au pas à travers champs , et malheur à nous quand, par moments, il leur prend fantaisie de trotter! Quelle partie déplaisir! Et cependant on s'amuse. Il y a trois ou quatre hommes sérieux et taciturnes, avec leurs femmes : des Yankees; puis une nombreuse famille établie à Omaha. Cest là l'élément tapageur. Une jeune personne, le type de la fasi lady, des jeunes gens, le frère et ses amis, des élégants de Textrême Ouest. Il y a aussi un père et une mère, mais c'est l'ac'cessoire. Je ne puis, autant qu'on semble le désirer, prendre part à leur conversation, étant absorbé par les soins que réclame mon vis-à-vis, toujours en proie au mal de mer.
A Hornitas, où l'on dîne, la jeune personne a pénétré une des premières dans la salle à manger. Je la vois confortablement installée, pendant que ses l)arents errent autour de la table pour chercher des places.
En sortant de la ville, nous pouvons distinguer, à travers un crêpe doré, poudroyant, lumineux, les contours bleuâtres de la Sierra Nevada. Bientôt après, la route, car ici il y en a une, sengage dans
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une petite vallée. Des deux côtés s'élèvent les premiers conlre-forls des hautes montagnes. Des groupes isolés de beaux chênes reposent l'œil. Partout on peut se rendre compte des dévastations produites par le procédé hydraulique des mineurs. Pkis loin on entre dans les bois.
A six heures du soir, arrivée à Mariposa. C'est le centre d'un des districts miniers les plus renommés. Dans le voisinage se trouve la fameuse concession Fremont. Ici des fortunes immenses ont été faites et perdues. Aujourd'hui la marée est basse; la physionomie de la ville et de ses habitants le constate. Nos voitures s'arrêtent devant une petite auberge tenue par des Allemands. En ma qualité de compatriote, l'hôtelier et sa moitié me reçoivent à bras ouverts. Dans la salle, un groupe de mineurs et d hommes de sinistre apparence, assis autour d'une table, disputent leur souper à des nuées de mouches. L'atmosphère étouffante est imprégnée d'odeurs méphitiques.
Heureusement, à sept heures, on nous fait de nouveau monter en voiture, cette fois-ci dans de petits véhicules adaptés aux chemins de la montagne. Je profite de l'occasion pour changer de compagnie, et je tombe à merveille. Un vieux gentleman, aux manières européennes, qui aux différentes haltes m'a observé d'un air compatissant, me prend sous sa protection. C'est un grand propriétaire d'usines de Pittsburgh (Pensylvanie). Il visite souvent l'Europe. Dans une heure néfaste, dit-il, il a eu la malheureuse inspiration de faire une excursion sur le chemin du Pacifique, et, chose encore plus triste,
d'aller voir les lig trees de Mariposa. Ses compagnons sont un « général » de la milice de Virginie, homme de bonne apparence et, comme la plupart des hommes du Sud, de manières distinguées, son fils et un autre jeune homme. Admis dans ce milieu, n'étant plus obligé de tenir la tête au gros monsieur du New-Hampshire, ni de faire la conversation avec l'espiègle demoiselle d'Omaha, je respire plus librement et je puis jouir à mon aise de la fraîcheur de la soirée et de la beauté du pays. La route pénètre dans une gorge étroite toute couverte de magnificiues conifères, en suit les décl^rures et s'enfonce dans la forêt. De temps à autre, la plaine de Californie, jaune, pâle, tachetée de noir, apparaît à travers des clairières ou par-dessus les cimes des arbres, magiquement dorées à cette heure par le couchant. Mais bientôt l'obscurité de la nuit ajoute aux ténèbres de la forêt. Enfin, à neuf heures, de faibles rayons de lumière et l'aboiement furieux de plusieurs dogues indiquent que nous sommes arrivés à destination.
Nous nous trouvons en pleine forêt vierge, au rancho de MM. \Yhite et Hatches, planteurs aisés qui reçoivent les touristes. La maison a Tair d'un cottage, toutes les pièces ouvrent sur la véranda; un carcel éclaire le petit salon, parfaitement et même coquettement meublé. Le souper nous semble exquis; des atïamés sont faciles à contenter. Ce qui me charme surtout, c'est la maîtresse de la maison. On n'est pas plus aimable ni. plus ladylike. Elle a la bonté de me céder sa chambre à coucher, modèle de propreté et d'élégance : je lit tendu de
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rideaux blancs, un petit bureau, un fauteuil en tout l'ameublement; sur une console, une guitare, de la musique et un volume ouvert de Tennyson. Les murs de la chambre, des planches à peine lisses ; audessus de la porte, comme partout ici, un vasistas qui, faute de volets et de carreau, — le verre est un article précieux, — reste ouvert jour et nuit; le tout, un noyau de civilisation enveloppé d'une pulpe grossière.
De Modesto au rancho de MM. White et Hatches on compte quatre-vingt-quatre milles.
(15 juin). Léchant des oiseaux, un concert qui semble descendre du ciel, et la fraîcheur de Taube qui pénètre par le vasistas nous réveillent. A six heures et demie, en voiture. La route s'élève rapidement et les passagers s'éparpillent dans les petits sentiers formés par l'eau pendant la saison des pluies. La forêt s'épaissit de plus en plus. C'est à peine si le jour pénètre sous ce dôme gothique supporté par mille colonnes rouges, élancées, lisses ou cannelées, qui, à une hauteur prodigieuse, cachent leurs chapiteaux dans une voûte de feuillage. Le taillis fourmille dans lombre. Au fond des gorges, le regard se perd dans des profondeurs noires. Gà et là , des reflets de lumière tremblotante répandent des lueurs incertaines sur les buissons en fleur, sur des touffes dazalées roses, pourprées, violacées, sur les cloches blanches, gracieusement inclinées, de la fleur d acajou^, sur des arbustes aux feuilles luisantes, surmontées de leurs thyrses
.1. Le nom populaire est mahogany flêwer.
veloutés. Quelques pas plus loin, le crépuscule cède de nouveau à la nuit. Mais soudain , par quelque ouverture invisible, le soleil envoie ses clartés éblouissantes. Alors, sous une pluie de poussière d'or, la forêt étale toutes ses magnificences.
Quels sont ces arbres qui par leurs dimensions imposent à l'œil, qui le charment par leur variété ? Je reconnais nos chênes d'Europe, nos érables, nos mélèzes, beaucoup d'autres arbres de notre hémisphère ; mais les variétés de conifères propres à la Californie prédominent. Quant aux montagnes, nous y sommes, mais nous ne les apercevons guère. Arrivés sur une crête ^, un mouvement du terrain nous permet de jeter un dernier regard dans la plaine qui, par une illusion d'optique, semble s'élever sur l'horizon comme une natte de paille suspendue contre un mur. Un liséré bleuâtre laisse deviner la chaîne du milieu , et vers le nord-ouest la chaîne •^.e la côte. L'atmosphère est chargée de vapeurs transparentes, le ciel et la terre se confondent. Vers l'est, à nos pieds et du côté de la Sierra Nevada dont nous avons gravi le premier gradin, des têtes d'arbres ; au-dessus de nous, des troncs rouges couronnés d'une épaisse verdure. De rochers, nulle trace, si ce n'est quelques rares et basses calottes de granit noir. Ici, comme plus au nord, à l'endroit où le chemin de fer la traverse, la Sierra Nevada rappelle, par ses longues lignes arrondies, le Jura plus que les Alpes.
A dix heures, nous descendons dans une petite