Livre bleu, M. Lay à M. Wade; cité plus haut
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le docteur Frazer, plusieurs des notables insistaient pour que des mesures de précaution fussent prises, surtout pour que le commandant de la station navale à Che-fu fût prié d'envoyer des canonnières. Après la catastrophe, la conduite de M. Lay a été admirable.
Quant aux fonctionnaires chinois, le plus haut placé d'entre eux, Ghung, est, avec raison je pense, accusé de négligence et d'irrésolution. Impopulaire auprès des lettrés, par le fait même que ses fonctions l'obligeaient à entretenir des relations personnelles avec des étrangers, il se vit entouré d'une soldatesque mal docile à ses ordres, et de plus en plus excitée par l'ancien rebelle Chên-kwo-shuai. Il n'exerçait aucune juridiction, aucune action directe sur le taotai et sur les deux magistrats de la ville. Sa situation était fausse , son action gênée. Pour se conduire autrement qu'il ne l'a fait, il lui aurait fallu ce qui lui i^^anque : du courage et de l'énergie.
Que le chih-fu et le chih-hûen aient indirectement favorisé les massacres, ce fait est aujourd'hui démontré et a été implicitement reconnu par le gouvernement impérial. On sait et une vieille expérience constate que, dans les temps ordinaires, les mandarins, par des proclamations, peuvent toujours prévenir les troubles. Des faits nombreux et tout récents le prouvent. Ainsi, pour n'en citer que deux : Le supérieur provisoire de la mission lazariste à Pékin, — le vicaire apostolique se trouvail alors en Europe, — craignant pour les sœurs de Pei-tang, résolut de les envoyer à Shanghai et de-
manda pour elles une escorte. Le Tsungli-yamen s'empressa de le rassurer en répondant de la sécurité des établissements catholiques de la capitale.
A Tung-chow, sur le fleuve Bleu, il y a des missionnaires américains. Efl'rayés de l'attitude menaçante du bas peuple, il s'étaient enfuis avec leurs femmes et leurs enfants. Le taotai les fît prier de revenir, répondant de leur vie et de leurs propriétés. Dans les deux cas, les autorités chinoises surent parfaitement contenir les populations. Mais la conduite des deux magistrats de la ville de Tien-tsin se montra tout autre, et, si l'on n'a pu constater leur participation active aux meurtres, la proclamation du chih-fu et du chih-hûen suffirait seule pour établir leur complicité.
Le général Chên-kwo-shuai, cela est prouvé, a ouvertement encouragé et dirigé les assassins dans leur œuvre de sang; le mandarin militaire du district l'a secondé sous main. Au reste, peu importe aujourd'hui de constater la part qui revient, dans le crime, à chacun de ces misérables. Ce qui aurait pour les Européens uiT intérêt bien plus pratique, ce serait de mettre en évidence les auteurs des crimes et les motifs qui les ont fait agir. D'où est parti le coup, et contre qui a-t-il été dirigé? Malheureusement, ces questions capitales sont restées dans l'obscurité. Une masse de dépositions a été produite, mais aucun résultat positif n'en est sorti. Malgré les instances du corps diplomatique, le gouvernement impérial s'est constamment refusé à faire faire une enquête sérieuse sur l'origine et sur les auteurs des massacres.
Parmi les Européens, deux opinions se sont formées. Selon les uns, l'imprudence des missionnaires et des sœurs a réveillé d'abord les soupçons et ensuite les colères du peuple; une explosion spontanée a eu lieu, mais l'attaque a été dirigée contre les Français, les religieuses et les prêtres appartenant presque tous à cette nation, et non contre les autres étrangers. Parmi ceux qui soutiennent cette thèse, et leur nombre est très-restreint, M. Wade figure en première ligne. Une longue résidence dans le pays, des relations personnelles avec de grands dignitaires, avec des lettrés, avec des notabilités du commerce, une connaissesnce approfondie des hommes, des choses, de l'histoire et de la littérature de Chine, le large horizon d'une situation élevée, tous ces avantages, joints à une loyauté proverbiale, donnent aux opinions énoncées par l'honorable représentant de la reine Victoria une grande valeur, et font de lui, en pareille matière, une grande autorité. Dans la question qui nous occupe, M. l'envoyé britannique se fonde sur une appréciation générale de la situation du pays, et. sur des faits rapportés dans la relation qu'on vient de lire. On entendait les meurtriers proférer le cri : « Tuez les Français ! » Les trois marchands russes ont été épargnés après qu'ils eurent prouvé leur nationalité. Le grand argument de M. Wade est l'émotion produite par l'imprudence des sœurs. « Je crois de mon devoir^ écrit-il à M. Lay, d'exprimer la conviction que, sans le soupçon conçu par les Chinois que des enfants
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avaient été recrutés, aucune agitation n'aurait eu lieu dans le peuple, et que Fagitation produite par ces soupçons n'aurait pas eu de suite, si l'habitude des sœurs d'admettre dans leur hôpital un grand nombre d'enfants n'avait été considérée par les Chinois, dans leur ignorance, comme une preuve de la culpabilité de ces malheureuses femmes. Les colères du peuple une fois allumées contre elles, leurs compatriotes et coreligionnaires furent naturellement enveloppés dans la sentence de mort. J'apprends que même des indigènes catholiques furent arrêtés et maltraités, tandis qu'on mit en liberté les protestants chinois. »
Écoutons maintenant l'opinion contraire à celle qu'on vient d'exposer. La voici : le coup a été monté de longue main par les lettrés. La fureur du peuple, on l'accorde, fut dirigée d'abord contre les sœurs et les établissements catholiques, mais le véritable but des instigateurs était l'expulsion ou la destruction de tous les étrangers. M. Lay, autre autorité, car lui aussi connaît la Chine où il réside depuis des années, et il s'est trouvé près du théâtre des massacres, M. Lay écrit à M. Wade* : « Le cri (poussé par la populace) n'était pas : Tuez les sœurs, mais : Tuez les Français, et ensuite : Tuez les étrangers. » M. Wade lui répond : « Je ne puis admettre votre version d'après laquelle l'origine de l'explosion était la haine contre les étrangers en général % »
S'il y a des hommes en Chine dont l'opinion sur