Livre bleu. Dépêche citée plus haut
les événements du 21 juin fasse autorité, ce sont, je le répète, M. Wade et M. Lay, et, comme on voit, leurs manières de voir sont diamétralement opposées. Si trois Russes ont été épargnés, parce qu'ils avaient pu prouver leur nationalité, trois autres Russes ont été massacrés, quoiqu'ils eussent dit aux assassins : Nous ne sommes pas Français, nous sommes Anglais (ils auraient peut-être mieux fait de dire : Nous sommes Russes). Les deux faits sont constatés d'après le Livre bleu par des dépositions d'indigènes et confirmés par ce que m'en a raconté, sur la foi des recherches par lui faites, M. Startsoff, . le beau-frère d'une des victimes.
Enfin, l'opinion que les massacres n'étaient que la réalisation partielle d'un programme plus vaste, et qu'il s'agissait d'exterminer les étrangers en général, est partagée par l'immense majorité, je dirai presque la totalité des résidents européens et américains. J'ai déjà rendu justice au caractère honorable de cette classe en général, et personne ne contestera à plusieurs des négociants étrangers une connaissance exacte des hommes et des choses de ce pays. Leur appréciation a donc également un grand poids.
Je ne passerai pas sous silence une troisième version fort répandue parmi les indigènes et accréditée surtout dans le haut commerce chinois. On prétend que les événements de Tien-tsin sont les premiers résultats d'une vaste conspiration ourdie au centre de l'Empire par des patriotes avec le but de provoquer la guerre contre les Européens et, comme conséquence, la chute du ministère Kung, sinon le renversement de la dynastie mandjoue.
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En présence d'appréciations si diverses et pourtant si autorisées, il ne m'appartient pas, à moi simple touriste, de donner un jugement. Je me permettrai seulement de faire observer encore une fois que les recherches minutieuses faites sur les lieux par les soins des autorités consulaires et ecclésiastiques, que les dépositions de plusieurs indigènes et le témoignage unanime des résidents européens de Tien-tsin (cité chinoise et concessions) ont concouru à constater l'entière inanité des accusations d'imprudence et de zèle indiscret lancées contre les Pères et les Sœurs de la mission. Ces prêtres dévoués, ces bonnes et saintes filles ont été les victimes, ils n'ont pas été la cause des massacres. -
La nouvelle des événements du 21 juin se répandit avec la rapidité de l'éclair dans l'intérieur et le long des côtes de l'Empire. A Wu-ching, non loin de Kiu-kiang, la populace brûla une église catholique dont le desservant était heureusement absent. A Hankow, l'agitation de la populace motiva les alarmes de la très-petite factorerie. Le consul d'Angleterre offrit un asile aux sœurs de charité qui s'y trouvent. Ces femmes courageuses, toutes des Italiennes, préférèrent rester dans leur maison, et ne furent pas molestées. Môme Canton, malgré les quinze cents milles qui le. séparent des bords du Pei-ho, ressentit le contre-coup de la catastrophe de Tien-Tsin. Le consul de France, craignant pour les sœurs de charité, les fit, malgré leurs protestations, transporter à Hongkong.
A Pékin, les événements du 21 juin donnèrent heu à de longues négociations entre les chefs de
toutes les missions et le prjnce de Kung. La part la plus active en revint naturellement à M. le comte de Rochechouart, chargé d'affaires de France. M. Wade aussi eut à intervenir spécialement, par suite du meurtre d'une sœur irlandaise, sujette britannique. Le Livre bleu donne plusieurs rapports diplomatiques et quelques pièces échangées avec et entre les autorités chinoises.
Le 3 août, les funérailles solennelles des victimes eurent lieu au cimetière de Tien-tsin. Les représentants de France et d'Angleterre, les amiraux Kellett et Dupré commandant les escadres anglaise et française dans les mers de Chine, les consuls, les capitaines des canonnières ancrées dans le Pei-ho, tous les résidents européens et américains suivirent les cercueils à leur dernière demeure. Chung reçut la procession. Le vicaire apostolique de Pékin fit le service religieux. Après la cérémonie, Tévêque, les deux diplomates et l'amiral Dupré prononcèrent des discours. La garnison ordinaire de Tien-tsin avait été renforcée par des troupes du prince de Kung et du gouverneur général de la province. Aucun incident, aucun symptôme d'agitation ne troubla la funèbre solennité.
Immédiatement après les événements, Chung fut désigné ambassadeur extraordinaire en France, avec la mission d'expliquer la conduite du gouvernement chinoise Tseng-kwo-fan reçut l'ordre de se rendre à Tien-tsin pour faire des recherches sur les lieux et
1. Circulaire du comte de Rocliechouart aux consuls de Fran en Chine. Livre hleu, page 230.
ce
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instruire le procès des individus accusés de complicité. Il arriva tard et ne fit rien. Une visite de M. de Rochechouart et la nouvelle, venue de Clie-fu, que l'amiral Dupré se disposait à remonter le Pei-hoavec des canonnières, stimulèrent le zèle de ce haut fonctionnaire.
Après quatre mois de négociations et de procédure, l'arrêt fut rendu sous forme de décret impérial*. Il fut déclaré que le chih-fu Ghang-kuangtsao et le cliih-hùen Lin, à l'occasion du conflit survenu entre le peuple et les chrétiens, avaient négligé, avant l'événement, de prendre les précautions nécessaires et, après l'événement, de procéder avec promptitude à l'arrestation des coupables. « Par conséquent, continue le décret. Nous (l'empereur) les avons privés de leurs postes et remis au Hsingpu (département des punitions) afin qu'ils soient châtiés. Après avoir été interrogés, par Tseng-kwofan, ils furent renvoyés de nouveau au même département. Celui-ci propose maintenant que, en dehors de la destitution qui leur a été infligée conformément à la loi relative aux serviteurs de l'État incapables de contenir le peuple en cas de désordre, les deux fonctionnaires soient envoyés aux stations des frontières pour y servir (sous les drapeaux comme simples soldats). Leurs fautes, poursuit le décret, étant déjà très-sérieuses, ils les ont aggravées en ^'éloignant de leur propre autorité et en s'arrêtant, selon leur bon plaisir, l'un à Shun-te et l'autre à Mih-yun. C'était se moquer (d^ autorités). »
1. Communiqué au corps diplomatique par le prince de Kung, Livre b/eu, page 194.
Par conséquent, « une pimition extrême sera infligée à Chang et à Lin. Le lieu de leur exil est changé. Ils iront à Hei-lung-chiang (dans la province de Tsituhar sur les bords de l'Amour) et y seront, pour l'expiation de leurs délits et pour l'avertissement d'autrui, employés aux travaux forcés. »
Ce décret n'a pas besoin de commentaires. Il décèle les préoccupations du prince de Kung, tout ensemble esprit éclairé et Chinois. Il regrettait les massacres et comprenait qu'il fallait donner des satisfactions ; il tâcha de ménager les susceptibilités nationales. Puisqu'on doit sévir contre les coupables, que du moins ils soient punis selon les formes régulières de la justice du pays et non avec l'apparence d'une pression étrangère.
La condamnation des deux magistrats au service militaire sur les frontières ayant paru insuffisante au corps diplomatique, il fallut bien se résigner à faire davantage; mais, pour masquer cette nouvelle concession, on prêta aux inculpés un crime de fantaisie. Ils se sont éloignés sans la permission des autorités. Ils leur ont donc manqué de respect. C'est pour cela qu'on les a condamnés aux travaux forcés. M. de Rochechouart avait demandé leur vie. Mais sur ce point, le prince de Kung fut inébranlable. \ingi misérables qui avaient avoué leur participation aux massacres furent exécutés, et treize autres exilés pour dix et trois ans. Le général Cheng-kwo-shuai, qui le 21 juin avait commandé les massacreurs, fut traduit pour la forme devant le Hsing-pu et relâché. Grâce à sa qualité de Mandjou et de militaire, il échappa à toute
punition *. Quant au mandarin militaire du district, fort coupable aussi, j'ai eu l'honneur de faire sa connaissance en visitant le petit Serpent-Dieu auprès duquel il fonctionnait comme chambellan.
Deux cent cinquante mille taels furent accordés à titre d'indemnité.
Connaissant l'importance des proclamations impériales et l'effet qu'elles produisent sur les masses, le corps diplomatique exigea et obtint, non sans grandes difficultés, qu'une proclamation fût répandue dans toutes les parties de ce vaste empire.
La proclamation raconte brièvement les événements : la crédulité du peuple, ses soupçons, ses colères, le massacre d'un grand nombre d'étrangers, « des actes évidemment criminels commis au mépris des lois. » Vient ensuite l'énumération des peines infligées aux coupables. Les deux fonctionnaires ont été punis avec une sévérité « insolite ». « On a voulu faire un exemple. » Le passage le plus important rappelle aux gens aisés, aux militaires et au peuple que, « depuis la conclusion des traités, les négociants étrangers peuvent se livrer au commerce et que les missionnaires peuvent prêcher, l'objet de leurs sermons étant de rendre les hommes vertueux, et le commerce étant avantageux aux indigènes autant qu'aux étrangers.... On n'a pas le droit, sous tel ou tel prétexte, de se rassembler ni de commettre des actes de violence. Quicon-
1. 11 a, depuis, été exécuté en prison pour un crime étranger aux massacres de Tien-tsin.
que, méconnaissant la volonté expresse de l'empereur, agira contrairement aux lois, sera puni avec la dernière sévérité. Les fonctionnaires et le peuple de Tien-tsin seront pour les contrevenants, le miroir de Yin^ Que chacun tremble et obéisse! que personne ne résiste! Proclamation spéciale ^ »
Suivez-moi au cimetière. Dans le vaste enclos qui naguère contenait l'hôtel du consulat et la maison des lazaristes, s'élèvent, disposés en deux groupes, treize grands tombeaux en pierre, se terminant, selon l'usage chinois, en demi-cylindre. Ici reposent, M. Fontanier en tête, les victimes laïques ; là les PP. Chévrier et Ou, les dix Sœurs, le peu qui en reste, et quelques serviteurs chrétiens de la maison, tués avec les Pères. Des inscriptions seront placées sur les tombeaux par les soins des autorités chinoises, qui de plus érigeront ici un monument expiatoire où sera gravée une proclamation à demi satisfaisante.
Montons sur ce tertre formé par des décombres.
1. C'est-à-dire le châtiment infligé aux deux fonctionnaires et aux gens du peuple compromis dans les massacres de Tien-tsin sera, pour ceux qui méconnaîtront le décret, le miroir de la dynastie Yin ; ils y verront la punition qui les attend.
2. Annexe au rapport de M. Wade à lord Granville, du 24 octobre 18T0. Livre bleu, pages 222 et 223. Pour compléter le récit qu'on vient de lire, il ne me reste qu'à emprunter au Journal ofticiel de Paris, du 25 novembre 1871, la note suivante :
a Le président de la République reçoit à Versailles l'ambassadeur Han-Tchéou (Chung-hou), qui présente les regrets et les excuses du gouvernement chinois pour les massacres de Tien-tsin »
Tout près de nous s'élance vers le ciel la flèche de la cathédrale, surmontée encore de la croix. Le fleuve sillonné de bateaux descend majestueusement, et disparaît à l'horizon entre deux forêts de mâts. En face est la ville, sombre, barbare, terrible. Ses bruits confus arrivent jusqu'ici. Autour de nous, le calme du sommeil, les tristesses de la mort transfigurées par les gloires du martyre!
Du 7 au 25 novembre.
Les aménités de la mer Jaune. — Physionomie de Hongkong. Son commerce. — Son importance politique et militaire.
(7-19 novembre.) Passerons-nous l'hiver à Tientsin? Cela devient de plus en plus probable, car le froid, déjà intense, augmente; bientôt nous serons pris dans les glaces. La fuite seule peut nous sauver; mais le moyen de fuir quand le vent d'ouest chasse toujours les eaux de la barre, et empêche les bâtiments retenus devant Taku d'entrer dans le Pei-ho? Pas un steamer à Tien-tsin, et, s'il y en avait, ils ne pourraient sortir. Le capitaine de Maisonneuve résout la difficulté. Il a l'extrême obligeance de nous faire transporter à l'embouchure du Pei-ho dans le Scorpion, commandé par M. Sallandrouze. Arrivés le même jour à Taku, nous franchissons la barre dans le gig du capitaine. Une demi-heure après, nous sommes sains et saufs à bord du Sinan-sing ^ magnifique steamer de la maison Jardine.
Viennent les aménités de la mer Jaune, les coups de vent, les claires-voies enfoncées par les vagues, les douches d'eau glacée reçues au milieu du dîner; deux agréables journées de relâche à Shanghai, où l'hiver sévit déjà; puis de nouvelles bourrasques, des djonques chinoises presque coulées bas, le tout sous un ciel métallique sans nuages et par une température dont le seul souvenir me fait encore grelotter. Le canal d'Amoy se conduit on ne peut plus mal. C'est le bouquet. Vraiment, ces mers de Chine méritent leur détestable réputation. Mais, un matin, nous nous réveillons sous les tropiques. Le ciel nous sourit, le soleil nous réchauffe. De la côte, qui avec ses rocs escarpés et sa triple ceinture d'îlots rappelle la Norvège, de balsamiques senteurs nous arrivent par bouffées. Le 19 novembre nous jetons l'ancre dans la rade de Hongkong.
Figurez-vous, en grand, le rocher de Gibraltar, regardant vers le nord. Là, en face, est la terre ferme. Montons tout de suite près du mât de pavillon, fièrement dressé sur le pic le plus élevé de la montagne. Le soleil, déjà bas, enveloppe le ciel, l'eau et la terre, de lumières crues, fantasques, exagérées. Malheur au peintre qui oserait reproduire ces effets; heureux celui qui y réussirait!
Vers le sud, le soleil et les brouillards se disputent des îlots qui, en ce moment, se détachent en noir sur un fond d'or liquide dans un cadre d'argent. Vers le nord, nous planons sur la ville, appelée officiellement Victoria, et vulgairement Hong-
kong. Elle s'étage sous nos pieds, et nous n'en apercevons que les toits, les cours et les rues; puis, la rade couverte de frégates cuirassées, de corvettes, de canonnières, de paquebots appartenant aux grandes compagnies, d'une infinité de bâtiments à vapeur et à voile de moindre tonnage. En face de nous, à la distance de trois ou quatre milles, une haute chaîne de rochers, nus, lézardés, avec des teintes roses et cramoisies, ressemble à un immense bracelet de corail. C'est le continent. Yers l'ouest, les deux passes qui mènent à Canton et à Macao. Au nord-est, une troisième passe, celle par laquelle nous sommes venus. Elle se présente comme un lac que d'un côté bordent les rochers de la terre ferme, de l'autre les pics et les crêtes des rochers de Hongkong.
J'ai vu ailleurs des effets de lumière plus -tendres et plus harmonieux; je n'en ai jamais vu d'aussi étranges.
Victoria est charmant, sympathique et imposant, anglais et tropical, un mélange de cottages et de palais. Nulle part ne se marient mieux la poésie de la nature et la prose de la vie des affaires, le confort anglais et l'exubérance enivrante du Midi. Les rues, bien macadamisées, bien entretenues, bien propres, serpentent le long du rocher, tantôt entre des maisons dont les façades un peu prétentieuses sont coquettement voilées par la véranda, tantôt entre des jardins, des haies de bambous, ou des balustrades de pierre. C'est Yentnor ou Shanklin, regardé
à la loupe, sous un jet de lumière électrique. Partout des arbres : des banians, des bambous, des pins. On pourrait parcourir à pied tout Hongkong sans être exposé au soleil. Seulement on n'a garde de marcber à pied. On ne voit que des chaises. Les koulis, la tête abritée sous un immense chapeau de paille, vous portent au pas gymnastique. Rien de délicieux comme une promenade nocturne en chaise découverte. Dans les quartiers bas l'animation est extrême : des officiers, des soldats en uniforme rouge et au teint basané (des cypayes) ; des Parsis, des Hindous, des Chinois, des Malais; des dames européennes, dans des toilettes élégantes; des hommes et des femmes au teint jaunâtre, vêtus à l'européenne (des Portugais demi-sang). Plus vous montez, plus le calme se fait autour de vous. Insensiblement la ville devient campagne. Montez encore quelques pas et vous êtes au milieu de rochers dépourvus d'arbres, mais couverts de buissons odoriférants, et traversés par une belle route macadamisée, avec des échappées de vue d'une beauté merveilleuse.
Le général Whitfîeld, commandant militaire et temporairement gouverneur civil, M. Austin, colonial sccretary, M. Caswick, de la maison Jardine, le juge M. Bail, les représentants de la maison Russell, toutes les personnes dont je fais la connaissance, me comblent d'amabilités. Les dîners, le.s pique-niques, les excursions en voiture, en bateau se succèdent. C'est l'hospitalité anglaise en grand et bon style. Le monde officiel et le haut commerce vivent ensemble sur un excellent pied ; mais les fonctionnaires civils,
l'élémenl militaire et la marine semblent prédominer. Partout vous trouvez ce luxe solide qui m'avait déjà frappé à Shanghai et dans les autres ports. Je jouis de rhospitalité du consul général d'Autriche, M. d'Overbeck, un des négociants considérables de Hongkong. Sa maison, moitié villa, moitié château, joint tous les agréments d'un country house anglais à toutes les splendeurs que fournissent les tropiques, contenues toutefois par un goût fm et châtié. Nous avons passé l'après-midi à EastclifF, et nous revenons en voiture, par le hoppy valley, Theureuse vallée, heureuse parce qu'il y a là un peu plus d'ombre, un peu plus de brise, et un peu plus de fraîcheur qu'ailleurs. Nous suivons le bord de la mer ; le soleil a déjà disparu derrière le rocher que surmonte le màt de pavillon. Encore un de ces magiques et saisissants effets de lumière ! Le ciel orange et gris de perle ; les bâtiments en rade, noirtransparent sur un fond d'argent. Les rochers de granit, noir-violacé taché de jaune.
Le commerce de Hongkong a non-seulement partagé le sort du commerce de tous les établissements européens en Chine ; mais, dans les dernières années, il a changé de nature. Lorsque ce rocher fut* saisi par le gouvernement anglais et transformé en un second Gibraltar, Canton semblait devoir redevenir le grand foyer du mouvement commercial entre la mère patrie et la Chine. Cette prévision ne