‹ Promenade autour du monde, 1871Chapitre 74 sur 85 · En 18G · texte numérisé non relu

En 18G

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tiser. Deux Pères européens de la mission de Hongkong visitent alternativement les treize chrétientés qui, fondées toutes dans les huit dernières années, constituent la mission de Se-non. Le taotai du district réside à Nam-tao. Sans favoriser les missionnaires, il condescend à ignorer leur présence. Dans une occasion récente, il a même indirectement reconnu leur mérite en exhortant ses administrés, par une proclamation, à donner aux Pères leurs enfants plutôt que de les tuer ou de les exposer.

ATing-kok, je quitte le Père procureur qui, suivi de don Andréa, le prêtre chinois, continue sa tournée d'inspection. Un jeune missionnaire, don Luigi de Bergame, m'accompagne à mon retour. Il a vingtquatre ans à peine, et est ici depuis deux ans. Le soleil des tropiques, les fatigues et les privations de son existence errante, n'ont pas encore éteint, sur son mâle et beau visage, les fraîches couleurs de la jeunesse. Il a la taille svelte et élevée des enfants de sa terre natale, tels que le vieux maréchal Radetzky les affectionnait. « J'aime, me disait un jour ce grand capitaine, j'aime les Bergamasques ; ils naissent grenadiers. » Cet excellent don Luigi, ce vaillant grenadier de la foi, marche devant moi d'un pas élastique. Une chaleur étouffante, qui m'accable, ne le gêne guère ; c'est à peine s'il s'en aperçoit, tant il est habitué à parcourir ces sentiers sous ce même soleil, bien autrement cruel en plein été. Il me raconte ses labeurs, ses peines, ses déceptions et ses consolations, — une bonne conscience est, je crois, le plus net de ses revenus, — les péripéties enfin de sa vie apostolique , les souffrances ae ses

paroissiens, leurs petites ruses pour se soustraire à la vigilance haineuse et aux dénonciations des lettrés, leurs défaillances, qui sont rares, leur dévouement sublime, leur héroïque constance.

Des épopées villageoises, des chinoiseries animées, des fruits exotiques cueillis sur la branche!

Du 28 novembre au 2 décembre.

La rivière de Canton. — Shamien. — Les boutiques élégantes. — La tète de bonze. — Le temple et le couvent de la bannière de VOcéan. — Eng et sa maison. — La procession du Dieu de la guerre. — La grande prison. — Le prétoire. —Visite chez le viceroi. — Fa-ti. — La cité des trépassés. — La place des exécutions. — Départ pour Macao,

Nous remontons le Pearl River. Voici Bocca-Tigris, connue aussi sous le nom de Bogues ; puis Wampoa, le port où les voiliers étrangers doivent décharger leurs cargaisons destinées pour Canton. Le pavillon anglais flotte sur la prison cellulaire du consul britannique, le seul européen établi dans cette petite ville. Plus loin, deux flèches s'élancent vers le ciel. Les Anglais les ap})ellent first-bar et second-bar pagodes. Nous sommes sur le théâtre des premières rencontres entre les favoris roux et les queues noires. Ici s'est joué le prologue du grand drame à plusieurs tableaux , intitulé : Ouverture de la Chine. Les premiers actes étaient assez émouvants. Le ri-

deau a baissé sur Canton, Nankin, Taku, Palikao, le palais d'Eté, Tien-tsin. La suite prochainement. Le dénoùment est le secret de la Providence.

Assis sur la passerelle, je laisse la brise tiède du bateau caresser mes joues. La magnifique rivière roule ses eaux abondantes et placides entre des rives plates, couvertes de rizières, de cannes à sucre, de bouquets d'arbres gigantesques. Çà et là, des villages avec des tours qui ressemblent à des flèches gothiques ou à des châtea.ux crénelés. Mais ce ne sont ni des églises, ni des habitations féodales : ce sont simplement les dépôts des prêteurs sur gage. Pourquoi m 'a-t-on détrompé ? Il me semblait remonter le Rhin, un Rhin idéal, transfiguré par le soleil des tropiques.

Nous avons à bord un prisonnier chinois. Sur la route de Kao-lung, précisément la même que j'ai suivie hier, il a dévalisé et assassiné un marchand. Arrêté à Hongkong où il s'était réfugié, un policeman anglais le remettra aux autorités de Canton, sa patrie. Dans la nuit, il a essayé de se briser le crâne contre le mur. Le capitaine de noire steamer, en me le montrant, a la délicatesse de figurer par une pantomime expressive le sort qui l'attend. Un frémissement et un regard plein de désespoir sont la réponse du prisonnier. Et cependant ce malfaiteur, qui sait que demain sinon ce soir il sera pour le moins décapité, peut-être crucifié et lentcmenl coupé en morceaux, se promène sur le pont, traînant ses lourdes chaînes, la tête enveloppée de bandages et d'emplâtres, et admire, bouche béante, les merveilles de la civilisation.

Il est midi ; devant nous un rideau vert dérobe encore à la vue la capitale du midi ; mais déjà se fait voir un dôme : c'est la cathédrale française. Sur l'arrière-plan, fort loin, se dessinent les montagnes aux nuages blancs. Elles méritent ce nom. Bientôt des masses de maisons se déroulent sur les deux rives du fleuve et sur l'île de Honan. Les détails de ce tableau ne se distinguent en rien de ce qu'on voit dans les autres villes chinoises, mais l'ensemble est imposant. Nous jetons l'ancre à l'entrée du quartier, composé tout entier de bateaux tenant lieu de maisons. Pour arriver au quai nous traversons à la rame la rue des hôtels. Outre les bateaux-auberges, il y a dans Canton-flottant des bateaux de thé, des bateaux de fleurs, des bateaux meublés et ainsi de suite. C'est là que les voyageurs indigènes, arrivés le soir dans leurs djonques et devant repartir le lendemain, passent la nuit, les portes de la ville étant fermées au coucher du soleil. Sur la terre et sur l'eau, l'animation est extrême.

Je descends dans une maison de MM. Russell de Shanghai. Elle est bâtie sur l'emplacement de l'ancienne factorerie anglaise qui a été complètement démolie.

Le nouveau seulement, qui ne date, en effet, que de quelques années, s'appelle Shamien. On y voit encore peu de maisons, toutes élégantes et bien tenues, une belle église épiscopale desservie pai Varchdeacon Gray, le club-house et surtout beaucoup de terrains à 'vendre ou plutôt à revendre. Un superbe quai de granit, de grands arbres, et la vue sur lîle de Honan, sont la gloire de ce quartier qui

ressemble plutôt à une reirai Le champêtre qu'à un centre d'afîaires *.

Vnrchdeacon Gray vient me chercher ; il aura la bonté d'être mon guide. Personne ne connaît cette ville mieux que lui, et personne n'y est plus connu et plus apprécié. Comme tous les voyageurs étrangers qui viennent ici, cherchent à le voir, et comme ceux qui l'ont vu ne l'oublient jamais, il ne peut en vouloir à ses nombreux amis de répandre sa photographie. C'est d'ailleurs un public caracter.

Le révérend Gray est né sur les frontières de l'Ecosse ; il approche, je pense, de la cinquantaine, et exerce ici son ministère depuis dix-neuf ans. L'époque la plus remplie de sa vie coïncide avec l'occupation de Canton par les Anglais, quand la guerre et les maladies plus encore que les balles chinoises mettaient fm à tant de jeunes existences. Ce fut alors que les Cantonnais s'habituèrent à voir ce bon pasteur en chapeau-cylindre, en cravate blanche et en longue redingote noire, courir d'hôpital en hôpital, de poste en poste, soignant les malades, consolant les mourants et enterrant les morts. C'est de là que date la grande popularité du révérend Gray. Beau et noble visage, regard intelligent, favoris blancs comme la neige, taille élevée, épaules carrées, bras vigoureux; l'ensemble on ne peut plus sympathique.

1. Tout le monde connaît l'histoire de l'ancienne factorerie de la compagnie des Indes à Canton, les événements qui de nos jours ont amené la destruction de cette factorerie, et plus tard la création d'un établissement comparativement secondaire. Canton, devenu accessible aux étrangers depuis la dernière guerre, a été plusieurs fois décrit. Je me borne donc à donner ici quelques fragments de mon journal.

Après l'avoir vu un quart d'heure, vous vous imaginez le connaître depuis votre enfance, et vous regrettez de ne pas avoir quelque terrible secret sur la conscience. Quel soulagement on aurait à le lui confier ! En attendant, c est à lui de me faire connaître les mystères de Canton.

Nous sommes dans les faubourgs occidentaux^ quartier opulent, populeux, industriel. Les rues étroites sont garanties contre le soleil par des nattes. Audessous de cette tente glissent des flots humains. A Canton la voiture est inconnue et impossible. De chevaux, je n'en ai pas vu. C'est la ville des piétons et des chaises à porteurs. A chaque pas on est bousculé, mais doucement : les Cantonnais semblent faits de coton. Un clair-obscur magique règne dans les rues élégantes. Ici comme partout en Chine, les enseignes, de longues planches laquées et dorées, suspendues perpendiculairement devant les boutiques, rappellent des coulisses de théâtre. La pénombre mitigé et harmonise ce que les couleurs ont de trop criard. C'est comme une symphonie pour les yeux.

A chaque instant, mon guide s'arrête, saute de sa chaise, s'approche de la mienne et m'explique d'une voix de stentor les objets dignes d'attention.

Les boutiques sont toutes grandes ouvertes sur la rue et très-élevées. Sur le seuil on voit un petit autel consacré au Dieu tutélaire de la richesse ; au fond l'autel en boiseries sculptées et dorées des ancêtres du propriétaire. Celui-ci, vêtu simplement, mais avec élégance, vous sourit agréablement. Ses deux ou trois commis, image du décorum bureaucratique,

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VOUS font de profondes révérences. Sur le devant et le long des pavés de la boutique, les marchandises sont exposées avec un art qui ferait honneur aux meilleurs étalagistes de Paris ou de Vienne. Assis devant une table, deux ou trois gentlemen à la mine grave et pompeuse examinent minutieusement les articles qui les tentent. Le calme de ce tableau, l'échange des politesses entre les personnages qui y figurent, la beauté de la boutique, élevée, bien aérée, montrant tous ses trésors, contrastent singulièrement avec la foule bariolée, déguenillée parfois, qui passe rapidement dans la rue, se croise et s'entre-choque : courant d'êtres humains qui, tout en s'agitant dans cet étroit chenal, ne déborde jamais sur les deux rives. Preuve éclatante, dit mon guide, du respect des Cantonnais pour la propriété.

Ici on vend des jades et toute sorte de bijouterie; là un Chevet chinois expose ses friandises ; plus loin, c'est «à la renommée de la brioche» que les gens du commun trouvent des comestibles à bon marché : des rats, des souris, des gigots de chien, et jusqu'à l'épine dorsale de cet animal, qui est fort appréciée par les gastronomes.

Entrons chez ce boulanger. Sa boutique est décorée de diverses espèces de pain, de macaronis, de gâteaux. Une porte de derrière nous conduit dans une galerie qui s'étend à perte de vue. Plus de cent bœufs y sont employés à moudre le blé ; ils tournent dans un cercle. Par un procédé aussi simple qu'ingénieux, on pourvoit en môme temps aux exigences de la propreté et aux demandes des cultivateurs qui viennent ici faire leurs provisions de fumier. En Chine,

rien n'est jeté, ni perdu. Les matières les plus abjectes ont de la valeur. Nous passons devant une boutique fermée avec des planches qui sont toutes couvertes d'affiches. C'est la boutique d'un banqueroutier, et les affiches y sont apposées par les créanciers, qui font ainsi connaître le montant de leurs pertes.

Partout l'archdeacon est comme chez lui ; il entre, il sort, sans se préoccuper des boutiquiers. Il sait exactement où se trouvent les objets qu'il veut me montrer. Il les saisit, les met sur la table, et fait l'explication, exactement comme le custode d'un musée. Son musée, c'est Canton, et chose étonnante, personne n'y trouve à redire. On sourit avec bienveillance, et on le laisse faire. On le connaît, on faime. D'ailleurs, en Chine, barbe blanche commande respect.

« Tous n'avez jamais vu de près une tête de bonze, me dit-il, cela en vaut pourtant la peine. » Le hasard veut qu'en ce moment une douzaine de bonzes passent tout près de nous. Ils marchent un à un : taciti, soli^ senza compagnia. « La tête de chacun, dit mon guide, est marquée d'autant de petites taches blanches qu'il a fait de vœux. Ce sont des brûlures. Yous pouvez voir. » A ces mots, il saisit la tête d'un des bonzes, l'abaisse à la hauteur convenable, et commence ses explications avec le sangfroid d'un professeur s'adressant à son auditoire. Les compagnons de celui dont nous allons examiner le crâne ont jugé prudent de s'esquiver à grands pas. ce Voici le vœu de chasteté. » Ici, un mouvement convulsif de la tête de bonze. — Steady, dit

mon guide, et il continue. Les autres points blancs sont : vœu d'abstention du vin, vœu de ne pas tuer de porc, vœu de ne pas manger de viande, vœu de respecter, dans les étangs des temples, la vie des carpes, et ainsi de suite. De temps à autre, la tôte, objet de nos études, remue, mais l'archdeacon la tient ferme, répète son « steady^ » et poursuit son cours d'anatomie sacrée. A la fm il rend la liberté au bonze qui, plus surpris que fâché, après un échange de phrases polies et de chin-chin, s'empresse de rejoindre ses confrères. « Et les vœux des bras, s'écrie l'archdeacon, nous les avons oubliés, j? Il appelle le bonze, qui bénévolement revient sur ses pas, retrousse la manche de sa tunique et nous laisse voir sur ses bras décharnés une foule de brûlures indiquant autant de vœux tous plus étranges les uns que les autres.

Nous venons de visiter, dans l'île de Honan, qui est en face de Canton et fait partie de la ville, le célèbre temple de la bannière de l'Océan. Reste à rendre visite à l'abbé. Nous entrons au couvent ; il occupe un vaste terrain et est rempli de bonzes. A travers ce dédale de maisonnettes et de ruelles, l'archdeacon trouve son chemin tout seul. L'abbé, un petit vieillard aux traits fatigués, aux yeux ternes, au sourire fin, nous reçoit dans sa chambre à coucher. Tout y est propre et bien tenu. Une fine moustiquaire protège le lit; les meubles sont élégants; sur les tables d'acajou faites à Hongkong, on voit des bibelots chinois et européens, et trois ou quatre pendules. Pas de luxe, mais tout ce qu'il faut pour concilier

convenablement les exercices ascétiques qui sont obligatoires, avec une jouissance modérée des choses de ce monde. Cette habitation a je ne sais quoi d'ecclésiastique. Dans une autre pièce, hélas ! nous apercevons la flûte fatale, la pipe à opium. Le digne prélat a cette faiblesse, et, malgré des efforts réitérés toujours secondés et dirigés par le révérend Gray, il n'a jamais pu s'affranchir de ce triste vice. Comme tous les fumeurs, il sait qu'il se tue ; par moments il se fait horreur à lui-même, mais la chaîne est trop solide, il ne peut la briser, et il revient avec délices à sa pipe enchantée. Le saint personnage mourra dans l'impénitence finale.

Dans un coin du jardin qui est immense se trouve le cremarium ^ où l'on brûle les corps des bonzes trépassés ; dans un autre coin, on a érigé le mausolée : un cylindre en granit. Là se déposent les urnes cinéraires, soigneusement étiquetées. Les Chinois se préoccupent constamment de la mort; la pensée de mourir ne les effraye guère, mais ils ont horreur des cadavres. De là dans ce couvent une coutume barbare. Quand les médecins désespèrent de sauver un moine malade ou quand il est arrivé à un grand âge, on le transporte dans un édifice séparé qui est la demeure des moribonds. Ceux qui en connaissent l'intérieur savent qu'il n'en sortiront pas vivants.

Tout près, dans une sorte de magasin, on voit un grand nombre de cercueils placés verticalement et pourvus d'étiquettes où sont écrits les noms du propriétaire. Ces cercueils appartiennent à des particuliers et sont le plus souvent le don que des en-

liints alTcctueux offrent à leurs parents quand ils ont accompli leur soixante et unième année. Ces meubles, en attendant qu'ils puissent servir, soni déposés dans un lieu saint.

Dans l'île de Honan se trouve aussi l'habitation de Eng, chef de l'une des familles les plus nobles et les plus considérées de Canton. Eng, ses fils, ses gendres, leurs femmes et enfants, leurs tenanciers, domestiques et esclaves, plus de six cents personnes, occupent un groupe de maisons entourées d'une vaste enceinte. Rien du côté de la rue ne trahit l'opulence qui se cache derrière ces hautes murailles. La dépense annuelle d'Eng s'élève à environ vingt mille livres sterling.

L'archdeacon est ami de la maison. Aussi entrons-nous sans difficulté dans cette petite ville. Le vestibule est un arsenal. Dans les coins on a amoncelé des piques, des lances, des arcs et des carquois. Précaution nécessaire contre les voleurs, et démenti sans réplique, je le crains fort, à l'excellent témoignage que mon guide, toujours disposé à voir le bon côté de l'humanité, se complaît à rendre aux vertus du peuple cantonnais. Nous traversons un grand nombre de salons de réception, de cabinets, de chambres d'étude. Sur notre chemin, nous rencontrons plusieurs enfants, chacun accompagné de son pédant qui d'un œil nous sourit gracieusement et de l'autre trahit la surprise de voir ici un inconnu. Dans sa main droite est l'insigne de son emploi, un instrument peu aimé de son élève. L'archdeacon est

prodigieux. Il connaît parfaitement les détours de ce dédale. Sauf les appartements des femmes qu'il respecte, il pénètre partout. On dirait que c'est le seigneur Eng et non le révérend Gray. Les personnes que nous rencontrons ou que nous surprenons au milieu de leurs occupations nous laissent passer sans prendre garde à nous ou en saluant mon guide avec empresserîient.

Le jardin, plus beau que tous ceux que j'ai vus dans le nord de la Chine, renferme un étang à contours bizarres et que couvre entièrement en été la fleur du lotus. Sur les deux rives opposées s'élèvent deux pavillons destinés l'un pour les femmes, l'autre pour les hommes. On s'y réunit pour fumer et jouer.

Dans le pavillon des hommes nous trouvons Eng. Il est entouré de ses intendants et agents qui écrivent sous sa dictée, et, à notre entrée, se retirent respectueusement dans un coin de la pièce. Le maître de la maison se lève, quitte sa pipe, vient à notre rencontre, salue l'archdeacon comme un ami, et me prodigue les politesses voulues en pareil cas. Rien d'imposant dans son extérieur. Mais ses manières sont celles du grand monde. Il a la conscience de son importance, et n'éprouve aucun besoin de la faire sentir aux autres.

L'édifice le plus richement décoré ne contient qu'une seule pièce tout ouverte d'un côté et consacrée à la mémoire des chefs trépassés de la famille. C'est ici, dans la salle des ancêtres, devant leurs tablettes, que s'accomplissent les grands actes du stlfgovernment chinois : lecture du testament, donation

entre-vifs, arrangement à l'amiable, enquête en matière criminelle, jugement et condamnation*. Ici sont écoutées les plaintes d'un mari trompé. Malheur à l'épouse coupable ! Elle paye de sa vie l'oubli de ses devoirs. Les faux pas du mari s'expient par le bambou.

Ce soir, bal au Shamien. La petite colonie y est au complet. Les marchands européens de Canton ne lont plus de grandes affaires. Shanghai et l'ouverture du Yang-tse-kiang ont tué Canton ; mais le noble style de leurs établissements est celui de leurs prédécesseurs plus favorisés par la fortune. Rien du parvenu, rien du nouveau riche. On voit que les princes-marchands d'autrefois étaient sortis des rangs de la gentry, indirectement de la noblesse d'Angleterre. Les lactoreries par eux fondées, ils les ont dotées du comme-il-faut et des goûts luxueux qui caractérisent le high. life du siècle dernier. J'exprimais cette réflexion à un monsieur âgé qui, ccmme moi, s'était trayé passage dans la salle à danser. Là, par une chaleur de 30* Réaumur — nous sommes précisément sous le tropique du Cancer, — trois ou quatre jeunes ladies, dans des toilettes d'une fraîcheur et d'une élégance irréprochables, et autant de gentlemen en cravate blanche, une fleur à la boutonnière, se livraient, avec le sérieux britannique voulu en pareil cas, au rude travail de la valse. « Sans doute, répondit avec un léger soupir mon voisin, ce luxe n'est pas proportionné à nos profits. Mais im-

1, Voir page 271.

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possible de le modérer. Ce serait vouloir décourager les vieux et ôter aux jeunes la confiance dans l'avenir. Leben und leben lasse?}. Vivre et laisser vivre. »

Ce matin, de fort bonne heure, par une température de mai, qui au milieu du jour sera tropicale, je me promène tout seul sur 'es murs crénelés de la ville. Je regarde vers le nord, où se trouve Canton proprement dit, la vie-Ile ville ; mais, comme à Pékin, on n'aperçoit que des arbres surmontés çà et là d'une pagode. La tour la plus élevée appartient à la mosquée mahométane. A l'horizon, les montagnes aux nuages blancs. Je descends dans le faubourg pour visiter l'église française. C'est une noble construction de style gothique. L'architecte est M. Lhermite, jeune Français mort trop tôt pour sa renommée et, selon moi, l'égal au moins des architectes les plus distingués de son pays^ A côté de l'église est la maison des missionnaires, et plus loin celle des sœurs que le consul de France, nous l'avons déjà dit, a cru devoir, à la suite des massacres de Tientsin, renvoyer à Hongkong. Les cinq prêtres des Missions étrangères de Paris me reçoivent avec empressement. Ils craignent pour leurs frères éparpillés dans le Sze-chuen, le Yunan, les provinces les plus éloignées. Quel sera leur sort si le parti anti-européen arrive à s'emparer du jeune empereur, ou si la

1 , Le palais da gouverneur à Saigon et l'hûtel de ville à Hongkong, les deux plus beaux édifices de ce genre que j'aie vus dans rextrôme Orient, sont l'œuvre de Lhermite.

dynastie vient à disparaître? De la muraille de Mongolie à Canton, de Pékin au fond de l'empire, le sol tremble sous vos pas.

En parcourant les faubourgs de l'ouest, nous avons visité l'habitation dun notable, presque aussi magnifique que celle de Eng. Les jardins me semblent même plus vastes et plus beaux. On y a construit une salle de spectacle. Un étang la sépare d'un kiosque destiné aux spectateurs; les femmes et leurs amies en occupent l'étage supérieur. En général, les riches font de grandes dépenses pour amuser leurs femmes et leurs filles, intra mur os ^ bien entendu.

La rue, fort étroite devant cette habitation, est encombrée de monde. Heureusement, on nous a réservé des places dans la baie d'une porte. C'est là que nous attendons, comme des milliers de curieux, le passage du Dieu de la guerre. Délogé de son temple que certains banquiers faisaient restaurer, il va rentrer solennellement dans son logis. Tout Canton paraît être sur pied. La rue ressemble à un chenal fouetté par la tempête. Les ruelles avoisinantes y voaiisseiit sans cesse de nouveaux arrivants. De là un flux et un reflux continus. Au milieu de cette cohue, des vendeurs de fruits et de sucreries balancent audessus de leurs têtes, dans la paume de leurs mains, des friandises coquettement arrangées sur un plateau. Personne ne songe à y toucher avant d'avoir déposé dans le plateau le nombre voulu de sapèques. Les choses se passeraient-elles ainsi en Eu-

rope? Le mob de nos capitales se conduirait-il aussi bien? Mon guide me le demande avec fierté.

Après une longue attente, le bruit sourd des gongs et une musique infernale annoncent l'approche du Dieu. Des agents de police armés de rotins ouvrent la marche. Comment la procession passerat-elle? C'est un mystère; mais le bambou aidant, et la bonne volonté faisant le reste, la foule se range, et je vois défiler devant moi les tableaux changeants d'une féerie bizarre, indescriptible.

La procession a duré deux heures. Les éléments dont elle se compose se répètent avec régularité. Des koulis portant des étendards dont le haut bout repose sur une fourche qu'un autre kouli tient à grand'peine en équilibre; des écrans de forme bizarre, richement sculptés, laqués et dorés ; des offrandes, des ustensiles divers, de riches parasols de brocart; des enfants de bonne famille montés sur des ponies et représentant des Dieux. Des jeunes filles, vêtues d'un costume historique ou de fantaisie et attachées à des tringles de fer, semblent voler dans l'air. Là ce sont des courtisanes qui, voulant se donner l'apparence de la modestie, ont adopté pour la circonstance l'expression stupide et morne des femmes de qualité. Viennent ensuite les anciens du quartier, que saluent les acclamations du peuple; puis, des jeunes gens de classes respectables, mis simplement mais avec soin ; des hommes armés de hallebardes, de piques, de vieux sabres et de massues. Des bandes de musique qui se succèdent à de courts intervalles, remplissent l'étroit passage d'un vacarme étourdissant. Le héros de la fête ferme la

marche. Ce Dieu a l'air bon diable Ses yeux écarquillés, sa bouche béante, ses oreilles colossales et plates n'effrayent personne. Mars n'a rien de martial. Quoique doré de pied en cap, c'est un piètre monsieur. Même les koulis qui le portent sur un misérable brancard ne semblent nullement pénétrés delà sainteté de leur mission ; ils fument, bavardent et rient. Tant il est vrai qu'il ne suffit pas d'être né dans l'Olympe, il faut encore justifier par ses qualités personnelles les avantages de position que le ciel a bien voulu vous donner.

La foule si inquiète, si turbulente, si avide lorsqu'elle attendait la procession, paraît satisfaite et comme rassasiée ; elle s'écoule lentement et paisiblement. Les richards cantonnais, en gens avisés, tâchent de se concilier l'amitié du peuple. Aujourd'hui procession, demain spectacle, un autre jour distribution de riz. Panem et circensts.

Avec tout le respect dû aux divinités, et même à un certain point, aux faux Dieux, j'avoue qu'un groupe de jeunes dames m'a, pendant cette cérémonie religieuse, donné bien des distractions.. En face de nous, de l'autre côté de la rue, quatre jeunes filles ou jeunes femmes occupaient le vestibule d'une maison louée pour l'occasion. A en juger par la blancheur comparative de leur teint, par leur maintien, leur toilette simple mais élégante, ce sont de grandes dames. Mon guide confirme ma supposition. Elles sont coiffées à ravir, el deux d'entre elles passeraient, même en Europe, pour des beautés. Des femmes de leur rang doiveni avoir l'air apathique et ennuyé. C'est de rigueur

quand on se montre en public. Les lois de la bienséance Texigent. Mais, dès qu'on se parle, dès qu'on sourit, le masque tombe ; c'est ce qui a lieu dans le petit vestibule : les traits s'animent, les petits yeux fendus en amande jettent des éclairs, et un petit air goguenard, railleur, sceptique, remplace la mine conventionnelle de tout à l'heure. Une matrone très-fardée, très-corpulente, le portrait frappant de Mme Thierret, du Palais-Royal, paraît avoir la charge de duègne. Elle commet l'imprudence de se choquer de la direction que prend mon lorgnon ; et cette direction en effet n'est pas toujours celle de la procession. Elle se poste donc à la porte, et empêche les jeunes dames de voir et d'être vues. De là, comme par un fil électrique, établissement immédiat de communications avec le diable étranger; ordre formel à la duègne de laisser le passage libre aux regards, et pour moi pleine facilité de contempler cette scène de high life chinois. Des gentlemen âgés s approchent des dames, s'inclinent profondément en leur montrant les poings, obtiennent en retour un sourire gracieux, leur font servir du thé, se retirent respectueusement. Elles cependant, assises sur de petits escabeaux, causent, rient, font jouer les éventails et jouissent du bonheur de faire niche à la matrone.

Un ordre du vice-roi nous ouvre les portes de la grande prison. C'est un terrain oblong divisé en plusieurs cours et entouré d'une double galerie. La galerie inlérieure se compose de salles et de cellu-

les occupées par les hommes ; la galerie extérieure, qu'un étroit couloir découvert sépare de la grande muraille d'enceinte, est réservée aux femmes.

Dans les cours, se bousculent les détenus. La plupart seront exécutés au prochain semestre. On sait que, sauf des cas exceptionnels, les exécutions en Chine ont lieu deux fois par an, au printemps et en automne. A Canton, c'est un vrai carnage. Parmi les détenus, les uns traînent péniblement leurs lourdes chaînes, d'autres les portent avec une désinvolture révoltante. A en juger par leurs physionomies, les plus effrontées et les plus abjectes que l'on puisse imaginer, les malheureux ne sont pas des innocents, ou, hélas! ils ne le sont plus. Cette atmosphère infecte, ce contact permanent avec le vice, doit étouffer les derniers restes de sentiments honorables et humains qu'ils ont pu apporter dans ces lieux maudits. Un d'eux me disait : « Je suis accusé de meurtre, mais je nie. » Le garde-chiourme répondait par un sourire sardonique qui voulait dire : « La torture te fera parler. » Un jeune homme s'approche de nous, et nous regarde d'un air hébété. A l'âge de quinze ans, il a empoisonné son maître d'école, crime que la loi chinoise assimile au parricide. Sa jeunesse l'a préservé d'une mort cruelle. Tous les ans son père,, qui appartient à une famille respectable, adresse une demande en grâce au vice-roi ; le vice-roi l'envoie au Tsungli-yamen, qui de son côté la soumet à la décision de l'impératrice régente. La requête est toujours rejetée.

Nous entrons dans une salle de la galerie. C'est

l'heure du repas. Ces affamés se jettent sur leur mai.i^re pitance et la dévorent comme des bêtes féroces. Le cliciuetis des chaînes tient lieu de musique de table. Comparer cette scène aux repas de ménagerie serait faire tort aux fauves.

Dans une pièce dépourvue de fenêtres et dont la profonde obscurité est traversée par de vagues reflets de lumière arrivant d'un sombre vestibule, nous devinons, derrière une grille massive, plutôt que nous ne les distinguons, des hommes condamnés au terrible supplice de la cangue. Ils gémissent, ils pleurent, ils soupirent. Les uns sont couchés sur le sol; d'autres, debout, s'appuient contre le mur. Plusieurs sont accroupis; quelques-uns marchent lentement en cercle. Tous remuent sans cesse, cherchant ce qu'ils ne pourront trouver, le repos. A notre apparition, ils s'approchent de la grille, nous lancent des regards de haine, de vengeance, de désespoir, de vrais regards de damnés, puis ils s'éloignent et disparaissent dans l'obscurité.

Il est d'autres cachots enveloppés de ténèbres, d'où partent des cris affreux, des hurlements accompagnés du cliquetis des chaînes et du bruit sourd du bambou.

Dans une petite pièce, comparativement propre et bien tenue, des gentlemen fument leurs pipes et prennent leur repas servi par leurs propres domestiques. Ce sont des privilégiés, des condamnés qui, à des prix exorbitants, se sont procuré une chambre séparée. La location de ces cellules est un des revenants-bons du mandarin directeur de la maison. D'autres pièces sont transformées en salles de jeu.

Excellente manière de battre monnaie et en môme temps d'achalander les prisons !

Nous pénétrons dans la galerie extérieure, réservée aux femmes et séparée, comme je l'ai dit, par un étroit couloir découvert, de la haute muraille qui règne autour de la prison. C'est le sublime du genre horrible, ou plutôt c'est l'abîme des abominations; l'imagination de Dante a pu seule s'élever aussi haut et descendre aussi bas. Ce qu'elle lui a fait entrevoir, avec l'aide de son génie, je l'ai vu de mes yeux, en chair et en os. Partout, la femme dégradée s'abaisse au-dessous de l'homme dégradé. Faite d'une étoffe plus fine, plus déhcate, elle tombe de plus haut et elle tombe plus bas. On se trouve ici en face de toutes les horreurs physiques et de toutes les abjections morales. Et, dans cet infâme réduit, sont enfermées, à titre d'otage, pêle-mêle avec les condamnées, des femmes et des jeunes filles honnêtes dont les maris ou les pères se sont soustraits aux poursuites de la justice ! Fuyons ces lieux, puisque nous le pouvons !

Devant la porte, des squelettes vivants et enchaînés sont forcés de gardlsr certaines attitudes. Un écriteau placé sur leur poitrine dit qu'ils sont ex^DOsés à « la risée publique ». Quel sujet d'hilarité !

Au moment où nous traversons la grande cour qui précède la prison, un spectacle émouvant s'offre à nos regards. Une trentaine d'hommes, arrivés à l'instant même, reposent sous l'ombre d'un sycomore. On voit là des adolescents, des hommes dans la force de l'âge, des vieillards; quelques-uns sem-

bleut appartenir aux classes aisées. Ce sont des ensorceleurs ou recruteurs; leur métier est de fournir aux barrancoes de Macao des émigrants involontaires. Ces malheureux sont liés quatre à quatre au moyen de leurs queues et de fortes cordes. Accroupis sur leurs talons ou couchés par terre tout près les uns des autres, ils ressemblent à un troupeau de moutons. C'est la mort qui les attend, et, avant la mort, la torture. Ils le savent. Tout Chinois sait son code par cœur. L'expression de leur figure le dit clairement ; les uns pleurent en silence, d'autres poussent de profonds soupirs, quelques-uns semblent en proie à des terreurs folles. Aucun ne parle. En repassant, une heure plus tard, nous les retrouvons fumant des cigarettes que de bons samaritains leur ont données. Tout entiers à cette jouissance, ils oublient momentanément leur sort affreux. L'indifférence et l'apathie ont détendu leurs traits tout à l'heure contractés par le désespoir.

Le prétoire, une petite cour oblongue, se trouve près de la grande prison. Le juge assis, dans une galerie ouverte, devant une table chargée de dossiers, a le clerc à sa droite, l'interprète à sa gauche ; tous deux se tiennent debout. En face, à quelques pas de la table, est la place réservée aux accusés. Des deux côtés se rangent cinq ou six agents subalternes du tribunal. Le bourreau et ses aides, appuyés contre le mur, à côté de leurs instruments tachés et rouilles par le sang, attendent le signal pour en faire usage. L'archdeacon et moi nous nous plaçons

è cM6. de l'interprète. Parlant un peu moins haut qu'ailleurs, seule concession qu'il fasse à la majesté du lieu, mon guide me traduit les parties essentielles des interrogatoires. La cour est vide, pas un spectateur, sauf les deux étrangers. Ni les juges, ni les assistants ne font attention à nous ; ils affectent même de ne pas s'apercevoir de notre présence.

Le juge est un homme d'une quarantaine d'années, peut-être de cinquante. Visage pâle, œil de chat, vitré d'un pince-nez colossal, expression rébarbative, toilette simple mais soignée, ongles en griircs, au pouce une grosse bague de jade; l'ensemble de la personne, respectable, imposant, hideux. Ce Minos chinois est penché sur la table et ne quitte pas des yeux deux cahiers, dont l'un est écrit à l'encre noire et l'autre à l'encre rouge. Derrière son siège se tiennent ses domestiques. De temps en temps, l'un d'eux lui passe par-dessous le bras une longue pipe et la retire aussitôt, son maître se contentant de quelques bouffées. Quoique le juge comprenne et parle parfaitement la langue du midi, il est censé ne savoir que le mandarin^ la langue du nord, d'où résulte la nécessité d'un interprète. Il ne prend jamais lui-même part à l'interrogatoire. C'est l'affaire du clerc et de l'interprète, qu'il dirige d'ailleurs en leur adressant quelques paroles à voix basse. Silence profond dans l'auditoire. L'avoueraije? l'aspect du juge me glace d'effroi. Rien d'humain dans cette figure de métal. Pas de trace de miséricorde ni de charité. Je regarde autour de moi, et je trouve sur toutes les physionomies la môme exprès-

sion. Je me mets à la place des accusés, et la sueur me monte au front

On a amené un prisonnier, ou plutôt on l'a apporté dans un panier. Hier, ici même, il a subi la question. On lui a broyé les chevilles. Aujourd'hui c'est un paquet de chair et d'os, incapable de répondre. La vie s'enfuit. Sur un signe du juge on l'emporte.

Un jeune homme du peuple, chargé de chaînes, est introduit. Il se met à genoux à la place réservée aux accusés. Les accusés sont toujours agenouillés devant le tribunal. La peur et la ruse se confondent sur ce visage ignoble, où le crime et le vice semblent avoir laissé leurs traces indélébiles. Après les questions habituelles sur la famille de l'accusé, sur ses parents, ses grand-père et grand'mère, l'interprète lui dit : « Tu as volé seize dollars? » L'accusé nie d'abord avec obstination. Sur un mouvement de la main du juge, le bourreau s'avance. A son aspect la terreur saisit le misérable. Il s'empresse de faire des aveux. — Oui, il a volé, il avait faim, c'était pour acheter du riz. — Dans quelle boutique? Serait-ce dans telle ou telle rue, théâtre d'un autre crime, d'un meurtre, probablement commis par ce même homme? Ici l'accusé pâlit, bégaye, sanglote, implore la miséricorde du juge et nie. L'interprète, qui jusqu'ici a tâché de l'intimider, prend tout d'un coup un ton doucereux. « Pourquoi nier, mon enfant? dit-il, avoue, et tu n'auras qu'à te louer de nous. Voyons, qu'on lui ôte ses chaînes. » Le bourreau obéit. — « Et maintenant, mon enfant, parle. » Mais mon enfant ne s'y laisse pas prendre. Toi

commence entre ces deux hommes une lutte d'audace, de mensonge et de ruse : l'un sachant qu'il y va de sa vie, l'autre que sa réputation d'inquisiteur est en jeu. Le ton câlin de celui-ci contraste avec sa mine haineuse et avec la terreur croissante qu'on lit sur la figure de l'accusé. En somme ce dernier nie. Sur un mot du juge, dit à faible voix, le bourreau et ses aides se jettent sur lui, le terrassent, rétendent sur le sol, lui enlèvent une partie de ses vêtem.ents ; puis, accroupi sur ses talons, le bourreau, en comptant à voix haute, lui applique, avec un long bambou, au moins une centaine de coups. J'avoue que j'étais près de me trouver mal, et mon excellent archdeacon ne semblait guère plus solide que moi. Les assistants nous regardaient avec dédain. Je n'oublierai jamais le rugissement du malheureux. Après quelques minutes, il cesse de crier. Ce. n'est plus qu'une masse inerte. Impossible de passer aujourd'hui au second degré de la question, c cst-à-dire de lui briser les chevilles. On l'entraîne donc, ou plutôt on l'emporte.

Le jeune voleur ou assassin est remplacé par deux gentlemen de respectable apparence : un négociant et son premier commis ; celui-ci, un jeune homme mis avec élégance, celui-là d'un âge déjà avancé. Ils sont accusés d'avoir fait passer du sel en contrebande. Après s'être profondément inclinés devant le juge, ils se mirent à genoux. Ni l'un ni Tautre n'avaient l'air fort éniu. L'homme âgé commença par plaider guilty : il s'avoua coupable. Le commis cherche à se défendre. — Il n'a fait qu'obéir aux ordres qu'on lui avait donnés. Il n'a pas su qu'il contreve-

nait à la loi. Il a, il est vrai, donné du riz à des employés de la douane. Mais est-ce un crime de nourrir les affamés? — Pendant qu'il parlait, son patron, en proie à une inquiétude visible, ne le quittait pas des yeux, et tâchait par des signes de lui imposer silence. Cette scène est soudainement interrompue par le juge. Il tire de sa poche une grosse montre anglaise, la consulte attentivement, puis il lève la séance. On emmène les deux marchands qui ont évidemment graissé la patte à certaines gens. Le juge suivi de ses hommes, et sans daigner nous honorer d'un regard, part solennellement; le clerc et l'interprète ferment leurs encriers et roulent les dossiers. Le bourreau et ses aides serrent dans un réduit leurs terribles ustensiles. Tout se passe au milieu d'un profond silence, avec ordre et systématiquement. Ce prétoire est un enfer, mais un enfer

bien organisé.

M. Hughes, consul d'Angleterre par intérim, veut bien m'accompagner au yamen. Une décharge de petits pétards échelonnés dans la cour salue les arrivants. Le vice-roi vient à notre rencontre et nous mène dans un pavillon bien sculpté, bien doré, bien laqué, et ouvert sur le jardin. Le soleil déjà bas pénètre, à travers des feuillages exotiques, dans la salle du festin, où, assis autour d'une table carrée, nous nous livrons aux jouissances d'un repas chinois. Le vice-roi ne cesse de choisir des friandises dans les petites soucoupes étalées sur la table, et d'en charger mon assiette. Je lui rends sa politesse de la même manière. Le vin de Champagne

est servi dans des tasses. Les domestiques sont nombreux et proprement mis. L'ensemble de la scène semble • avoir été emprunté à un écran de vieux laque.

Ami personnel du dernier empereur, et maintenu depuis neuf ans dans son gouvernement, le plus important de Chine puisqu'il embrasse les deux grandes provinces de Kwang-tung et de Kwang-si, le plus difficile aussi à cause du contact avec les étrangers, Yue est un des hommes considérables de l'empire, fort bien vu en cour, et destiné, dit-on, à entrer prochainement au ministère. On vante son intelligence et sa douceur. Il a soixante-deux ans et l'extérieur d'un homme d'État vieilli dans le maniement des grandes affaires : physionomie noble et spirituelle, œil clair, sourire fin et caustique. Il portait son costum#ofticiel, tunique bleu foncé avec revers bleu clair, le devant, au-dessus de la poitrine, richement brodé d'or. Autour du cou, un immense rosaire. Une magnifique plume de paon descendait de sa toque ornée du bouton de cristal.

La conversation roula sur divers objets. Grand échange de compliments, mais peu de phrases banales.

Au départ, nous eûmes à traverser plusieurs pièces et couloirs. Le vice-roi nous accompagna jusqu'à nos chaises : à chaque porte nous fîmes chin-chin. Or il n'y a rien de ridicule pour un Européen comme cette manière de se saluer. Vous élevez les deux poings à la hauteur du front, et vous leur donnez un mouvement de rotation, tandis que, légèrement inclinés- Tun vers l'autre, vous

VOUS regardez fixement entre les yeux. Mais le vice-roi s'acquitta de ce devoir burlesque avec grâce et dignité. Il m'a ouvert l'intelligence sur le chinchin : aussi depuis ma visite à son yamen, lorsque je vois des gentlemen chinois exécuter cette gymnastique, je n'éprouve plus aucun besoin de rire. Comme antidode à la trop grande familiarité des manières américaines qui nous envahissent, j'oserais humblement recommander à ceux et à celles qui donnent le ton dans nos salons d'Europe, l'acclimatation du chin-chin.

Dans le village de Fa-ti (champ de fleurs) se trouvent les jardins des fleuristes qui fournissent Canton. Quel goût étrange, je dirai presque perverti! Le singulier plaisir de métamorphoser des orangers en vases, du buis en dragons avec des yeux de porcelaine, du laurier-rose en monstres, des cyprès en djonques ou en faisans! Et toutes ces plantes poussent, fleurissent, se reproduisent, péniblement, il est vrai, et gauchement, comme les femmes marchent gauchement et péniblement sur leurs pieds mutilés. Le principe est le même. Le génie de cette nation, cruelle et subtile, se complaît à mutiler sans tuer.

En descendant un des nombreux ruisseaux qui se jettent dans le Pearl River, nous entendons le bruit du gong mêlé à des cris de douleur. C'est un voleur qu'on promène dans la grande rue d'un vil-

la^e mal famé. L'homme au tam-tam précède le pénitent, le bourreau le suit en le rouant de coups. Les villageois assistent bouche béante. Ce spectacle semble les amuser. J'ignore s'il les corrigera.

Il fait presque nuit. Nous sommes sur la partie sud-est de la circonférence de la ville, dans la cité des Trépassés. Figurez-vous tout un quartier habité par des cadavres. C'est ici que sont déposés provisoirement les corps des natifs de Che-kiang morts à Canton, en attendant que leurs parents viennent les chercher pour les transporter dans leur province. Chaque cercueil est placé dans une chambre ardente que précède un petit vestibule. C'est le système des corporations, si essentiellement chinois, appliqué aux morts.- La plus grande propreté règne dans cette nécropole. Pas la moindre odeur qui trahisse la décomposition. On passe de catafalque en catafalque. Un homme muni d'un flambeau nous précède. Quelle lugubre promenade !

Nous traversons les gémonies. C'est une petite rue, bordée d'un côté de boutiques où l'on fait de la poterie, et de l'autre d'un mur de brique. Heureusement on ne travaille pas de ce côté ; mais nous voyons, le long du mur, les instruments dont on se sert : des tables sur lesquelles on étend l'homme pour le hacher en morceaux , des croix, de petites cages où l'on expose les crânes, des vases remphs de colle pour décharner les têtes. Tous ces usten-

siles, on le voit bien, ont servi récemment. Ici, à l'époque des exécutions, le sol est, à la lettre, trempé de sang. Hàtons-nous de passer outre !

(2 décembre.) Le vice-roi a eu la gracieuseté, pour mon voyage à Macao, de mettre à ma disposition le Peng-chao-hoy^ vapeur de l'État, affecté au service des douanes. C'est un magnifique steamer commandé par un ancien olficier de la marine autrichienne, le capitaine Yasallo, natif de Prague. A cinq heures du matin, il vient me prendre dans son gig, et, après avoir éveillé les paisibles habitants du Shamien par le bruyant salut des canons, le pavillon rouge et blanc de l'Autriche flottant, je crois, pour la première fois, à côté du dragon du Céleste-Empire, le Peng descend le fleuve des Perles, en filant douze nœuds par heure. M. Bowra, inspecteur des douanes impériales à Canton, et M. Thomas, l'un des résidents de cette ville, veulent bien me tenir compagnie.

Qui n'a pas vu Canton n'a pas vu la Chine. Pékin est l'Asie centrale, la ville de la Bible, le camp par excellence, la tente des nomades pendant une halte. Canton représente la Chine; Pékin, la Mongolie. Canton est le centre d'une immense population civilisée, raffinée, pervertie. Dans ses rues palpite la vie chinoise. A chaque pas, l'œil est surpris, charmé, dégoûté.

A l'heure du déjeuner, nous nous réunissons dans la cabine de notre aimable capitaine. Là nous sommes en pleine Autriche : meubles, tentures, lapis de

Vienne. Sur les murs, les portraits de l'Empereur, de l'Impératrice, de rArchiduc Maximilien, et des vues de notre commune et lointaine patrie. Au repas, on sert du vin de Gumpoldskirchen, bien connu et fort apprécié du Viennois.

A deux heures de l'après-midi, le steamer double le fort da Barra, sur lequel on voit flotter les vénérables quinas de Portugal. Un quart d'heure après, nous débarquons à Macao.

Dû 2 au 4 décembre.

Sa décadence. — La question des koulis. — Progrès de 1' élément chinois. — Camoës.

Macao est une petite presqu'île formée de trois monticules réunis par une sorte de plateau tout couvert de maisons. Un isthme forme la communication avec le continent. Sous ce rapport, l'analogie avec Cadix est frappante.

C'est jour de fête. Mêlé à un groupe de jeunes élégants mis avec cette recherche exagérée et de mauvais goût qui caractérise l'Ibérien endimanché des classes moyennes, je vois arriver en chaise et descendre péniblement sur le perron de l'église les beautés macaaises tout enveloppées de leurs capas de soie noire. Elles ont le teint basané, les yeux fendus, et ressemblent à de gros paquets de chair. Suivies de leurs duègnes et domestiques malais, elles pénètrent dans l'église, et, comme cela se pratique en

Portugal, s'asseoient indolemment sur leurs talons murmurent leurs prières et font jouer leurs éventails. Si les servantes, comme toutes les femmes du peuple, ont le teint plus foncé et les yeux plus fendus que leurs maîtresses, c'est qu'elles ont plus de sang chinois ou malais dans les veines; elles sont moins grasses, et portent des capuces de calicot de couleur aussi criarde que possible. Il n'y a plus à Macao douze familles portugaises pur sang. Dans ce nombre ne sont pas compris les médecins, les fonctionnaires civils et militaires que le gouvernement envoie à certaines époques et qui, misérablement payés, sont rapatriés quand ils ont fait leur temps. Les jours où les employés portugais venaient ici pour faire fortune appartiennent à l'histoire, ou pour mieux dire aux mythes. Personne ne prospère ici, excepté les koulis- brokers et les propriétaires des maisons de jeu. Fermez celles-ci, m'a-t-on dit, supprimez la traite des koulis, et vous verrez l'herbe croître dans Macao. En dehors des Portugais, on compte trois résidents anglais et cinq allemands, les uns et les autres des négociants sans affaires- Parfois, assez rarement, le gouverneur les réunit à une soirée. Pour les races germanique et lusitanienne, c'est le seul endroit où elles se rencontrent, sauf toujours les rues qui sont désertes, et font contraste, sous ce rapport, avec le quartier chinois qui est exubérant de vie et d'activité. Là se succèdent des boutiques bien achalandées et flanquées d'énormes enseignes, des restaurants remplis de consommateurs, des tripots de jeu toujours combles. Entre une double ligne de maisons basses construites dans

le style indigène, se bousculent des colporteurs qui offrent leurs marchandises en poussant des cris aigus ou en chantant, des koulis chargés de caisses ou portant des chaises, d'innombrables piétons, hommes, femmes, enfants. C'est la vraie Chine; mais franchissez ce coin-là, et vous êtes dans une ville de province du Portugal. Personne dans les rues, si ce n'est quelques soldats qui flânent en fumant leur cheroute; très-rarement, une chaise remplie à déborder par une des dames dont nous avons fait connaissance sous le porche de Téglise. Les maisons en pierre, blanchies ou badigeonnées en rouge ou en jaune, portent le cachet de la mère patrie. On peut dire que pas une d'elles n'est plus ancienne que l'an 1622 et que très-peu sont plus modernes que 1650. Derrière les maisons et de chaque côté, au-dessus de murailles ornées de vases avec des agaves, ou couronnées de massives balustrades en pierre, nous apercevons des cèdres, des arbres des banians, des buissons exotiques aux feuilles luisantes. La magnifique cathédrale de Saint- Paul, bâtie par les jésuites à la fm du seizième siècle, et transformée en caserne sous le ministère Pombal, a été il y a quelques années dévorée par les flammes. Il n'en reste que la façade, qui, bien que surchargée d'ornements, est fort belle. Les autres églises sont des constructions baroques ou sans aucune prétention artistique. Des rampes, des escaliers, de lourds balustres vous rappellent Abrantès, Santarem, Yiseu. A chaque pas, des édifices imposants. Ce sont d'anciens couvents de moines et de religieuses, transformés aujourd'hui en casernes

sans soldats, en musées sans aucun des trésors qu'ils sont destinés à héberger, en bureaux, ceux-là bien fournis d'employés qui meurent de faim. La Pray a grande, ou le quai, est une suite de maisons tournées vers la mer et regardant au sud ; elle rappelle la Junqueira de Lisbonne. Par une hyperbole un peu forte, les Macaais la comparent à la Chiaia de Naples. Ici on jouit, en été, de la mousson du sud-ouest, et, dans toutes les saisons, d'une fort belle vue sur la côte de la terre ferme et sur l'archipel qui l'entoure. Ces îles, dépourvues de toute végétation, sauf quelques broussailles brûlées du soleil, arrêtent vos regards par leurs contours fantasques et se décorent des changeants effets de lumière que le ciel, moins beau pourtant que celui du midi de l'Europe, ne cesse de leur prodiguer.

L'élément chinois gagne constamment du terrain. Rien de plus naturel. Le Chinois représente la vie; le Portugais le sommeil, sinon la mort. Aussi voiton des Chinois établis dans beaucoup de belles et anciennes maisons portugaises. J'en ai visité quelques-unes. La métamorphose est complète. L'image de la madone, qui certes n'a manqué à aucune de ces habitations, est remplacée par l'autel des ancêtres. Plus de trace de la simplicité de l'ameublement, du dédain pour les commodités de la vie, qui caractérisent les intérieurs des gens de race ibérienne. Vous retrouvez ici les mille inutilités qui charment le Chinois riche ou aisé, les joujoux, les rouleaux d'étoffe ou de papier peint, les ustensiles étranges, les vases de porcelaine, les brimborions que nous avons habitude d'appeler chinoiseries.

Tandis que les résidents anglais et allemands se retirent parce qu'ils ne peuvent plus faire d'affaires, tandis que l'élément portugais, par une suite d'infusions multipliées de sang asiatique, se vicie et s'éteint, le Chinois, grâce à son activité et à sa sobriété merveilleuses, opère ce que son gouvernement ni par la force ni par la ruse n'a pu obtenir : il vient, sous l'ombre même du drapeau portugais, reprendre possession du territoire conquis jadis par les héros lusitaniens*.

L'accroissement de l'élément chinois, si odieux aux Portugais, a donné lieu à un règlement qui rappelle les lois par lesquelles la Californie tâche de se défendre contre l'envahissement de la race jaune. A Macao, il est défendu aux Chinois de bâtir des maisons de style indigène sur la Praya grande et dans les rues adjacentes. Mesure injuste, impolitique et impuissante. Il en résulte que les Chinois achètent les maisons portugaises. Dès que celles-ci ont passé dans les mains des indigènes, elles doublent de valeur. Je demeure ici dans un magnifique et spacieux hôtel entouré d'un beau jardin, tout près de la Praya grande. Le propriétaire, qui a des raisons pour ne pas le vendre, l'a loué à un négociant de Canton dont la famille passe ici l'été, au prix minime de quarante dollars par mois ! Vendue à des Chinois, elle représenterait au moins le double de sa valeur actuelle.

Les causes de la décadence du commerce sont :

1. Le gouvernement chinois n'a jamais reconnu l'occupation de la presau'ile de Macao par les Portugais.

la concurrence des Chinois et l'ouverture des treatyports * .

Tout conspire donc pour la ruine de Macao. C'était pourtant le grand emporium des premiers marchands portugais; c'était, depuis la moitié du seizième siècle, pour l'extrême Orient, un foyer de science catholique. C'est encore aujourd'hui le lien qui rattache ce rameau de la race portugaise à la foi et à la civilisation.

J'ai reçu plusieurs visites aujourd'hui. Le gouverneur, vice-amiral Sergio de Souza, me semble mériter sa popularité. Les rues sont propres et les routes bien entretenues; tout ce qui a rapport à l'édilité est parfait ; c'est son mérite. Les koulis lui causent beaucoup de soucis ; il m'a dit qu'il fait tout ce qu'il peut pour régulariser et moraliser la traite des jaunes. Les négociants étrangers qui sont venus me voir parlent avec amertume de la stagnation croissante du commerce : « Canton, disent-ils, n'est plus rien, et Macao n'était, pour ainsi dire, qu'une succursale de Canton. Les bâtiments qui avaient embarqué du thé noir dans ce dernier port, venaient ici compléter leur cargaison. Mais le thé n'arrive plus ni à Canton, ni à Macao. Il cherche les ports du Yang-tse-kiang. Donc, pas de bâtiments, pas d'affaires. Il n'y a que la traite des koulis qui donne des profits, et les hommes qui se respectent, les Anglais et les Allemands, ne parlicipent pas à

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