En juin et juillet
2. En novembre 1871, l'incident du mémorandum était considéré comme terminé, a Nous vous avons fait des propositions, disait le prince de Kung aux ministres. Vous n'en voulez pas? Bon, n'en parlons plus. »
nistre et les consuls de leur nation : les prêtres françcjis, par les agents de la France; les dominicains espagnols, par ceux du gouvernement espagnol ; les italiens (franciscains et prêtres de la propagande de la foi de Rome), par le ministre et les consuls du roi dTtalie. Ou bien, si le Saint-Siège s'opposait à cette solution, ne pourrait-on placer tous les missionnaires, catholiques et protestants, sous le protectorat collectif des puissances représentées à Pékin? On formerait un conseil composé des ministres de Russie, d'Angleterre, d'Allemagne et d'Italie, enfin du représentant de la France catholique, et ce conseil jugerait en dernier ressort toutes les questions relatives aux missions.
Ce projet a été sérieusement débattu à Pékin, et communiqué confidentiellement aux ministres chinois, qui l'ont accueilli avec faveur. Il n'en a pas été ainsi des missionnaires. Tous, français, espagnols, italiens, belges, ont, à l'unanimité, repoussé cette combinaison, et déclaré qu'ils préféraient le maintien du protectorat française
D'autres voix se sont élevées en faveur de la cessation de tout protectorat. L'état si florissant de l'Église en Chine sous les grands empereurs de la dynastie actuelle semblerait recommander de revenir à l'ancien état de choses. Le protectorat entraîne mille inconvénients : d'abord, et ce n'est pas le moindre, l'ingérence de ceux qui l'exercent au nom
1. J'ai appris à mon retour en Europe que le Saint-Siège a défendu aux dominicains et aux franciscains, sous peine d'excommunication, d'avoir aucun raj-port, soit officiel, soit privé, avecles représentants des gouvernements espagnol et italien.
HOMWARD-BOUND. 457
(le la France, dans des affaires essentiellement ecclésiastiques. L'envoyé à Pékin, les consuls dans les ports, obligés de sauvegarder les intérêts de l'Église, responsables dans une certaine limite de la sécurité des missionnaires, appelés, s'ils le jugent convenable, à appuyer les réclamations de ces derniers, n'ont-ils pas le droit d'exiger en retour que les protégés les tiennent un peu au courant de leur conduite, et, là où le spirituel touche au temporel ou dans les moments critiques, écoutent les conseils des représentants officiels de la puissance protectrice? Théoriquement, cette prétention n'est que logique et juste. Mais, en pratique, il en résulte des inconvénients, des difficultés inextricables, des froissements pénibles pour les deux parties, scandaleux s'ils sont ébruités, et parfois extrêmement compromettants. Rappelez-vous les malheurs de Tien-tsin : un consul qui se mêle des affaires de la mission; qui veut tout réglementer, tout diriger jusqu'à l'orphelinat des sœurs; qui ferme sa porte aux Pères parce qu'ils ont osé faire des remontrances; qui, par esprit d'opposition, se trompe sur la gravité de la situation, précisément parce que les Pères tâchent de la lui faire comprendre. Du temps de la grande Chine, les jésuites se protégeaient eux-mêmes, ou plutôt ils savaient obtenir la seule protection efficace, celle des empereurs. Sans doute les mauvais jours sont venus : les jours des persécutions. Tant pis pour les missionnaires ou plutôt tant mieux! C'est l'occasion pour eux de gagner la couronne du martyre. Et d'ailleurs la protection de la France qu'a-t-elle valu à Tien-tsin ?
Ce^ raisonnement, que je n'ai du reste entendu faire par aucun missionnaire, mais par des laïques, ne me semble guère soutenable. On ne peut pas comparer la Chine d'aujourd'hui à la Chine de Kang-hi. L'arrivée et l'établissement des Européens dans les ports, et des légations à Pékin, a complètement changé la situation. Les anciens jésuites avaient su, pendant près de deux siècles, se concilier la faveur de la cour. Personne ne les soupçonnait darrière-pensées politiques. Aujourd'hui, chaque missionnaire catholique passe pour être un agent de la France, et par conséquent est suspect. Quant aux doctrines professées par les prêtres dans leurs écoles et orphelinats, les ministres chinois ne s'en occupent guère. Ce qui leur déplaît, ce qui irrite l'opinion publique, c'est la présence des missionnaires dans l'intérieur de l'empire, leur manque de respect pour Confucius et l'introduction de rites étrangers. Ajoutez le nombre croissant des conversions. Des personnes dignes de foi m'attestent que, depuis 1860, le nombre des chrétiens (cathohques) en Chine s'est énormément accru. De là aussi un redoublement de haine et d'appréhensions de la part des lettrés, et, pour le gouvernement chinois, l'obligation de prendre des mesures restrictives ou du moins de s'en donner l'apparence.
ce Retirer, m'ont dit des membres éclairés de l'apostolat de Chine, retirer aux missionnaires toute protection diplomatique, ce serait leur enlever la jouissance des bénéfices du traité français, les mettre hors la loi, les livrer aux persécutions, aux haines des mandarins ; ce serait compromettre grave-
HOMWARD-BOUND. 459
ment l'cAistcnce môme des chrétientés. Sans doute des conflits peuvent avoir lieu entre les protecteurs et les protégés. Aucun législateur n'a encore réussi à tracer la ligne de démarcation entre le spirituel et le temporel ; car la séparation de l'Église et de l'État est une chimère, ou bien elle est le divorce entre rÉtat et l'Église, et, en dernière analyse, la dissolution de la société chrétienne. Il faut donc renoncer à l'espoir de trouver une solution, une règle générale. Mais, dans toutes les difficultés qui se présentent, prêtres et diplomates ou consuls doivent tâcher de marcher d'accord. D'ailleurs où sont ces conflits? Nous ne connaissons pas un seul cas où les missionnaires ne se soient inclinés devant la décision du ministre de France à Pékin. Si nos réclamations lui paraissent justes et non intempestives, il les appuie; dans le cas contraire, il refuse ou ajourne son concours, et tout est dit. Aujourd'hui on voit résider à Pékin des représentants de grands pays non catholiques : de la Russie, de l'Angleterre, des États- Unis. Nous n'avons qu'à nous louer de leur conduite et à les remercier de leurs sympathies; mais il nous faut, à côté d'eux, un avocat qui prenne la défense des intérêts de notre religion, et qui, grâce aux droits que lui donnent les traités, ait autorité pour parler en notre faveur, et cette mission, l'Autriche étant absente, ne peut être remplie que par la France officielle, très-catholique — en Chine. »
Quelle est la situation intérieure de l'empire? Que se passe-t-il à la cour, au sein du Tsungli-yamen,
dans les têtes et les cœurs de ces innombrables lettrés qui exercent une si grande influence sur les destinées de leur pays? On comprend combien il est difficile, même aux diplomates vivant au siège du gouvernement central, de pénétrer ces mystères. Yoici ce que j'ai pu apprendre sur ce point.
Tandis que les puissances sont résolues, m'a-t-on dit, à maintenir les positions acquises, à assurer à leurs nationaux les avantages garantis par les traités, à veiller à ce que le gouvernement impérial remplisse fidèlement ses engagements, les Chinois, au contraire, n'ont qu'un désir, celui de se soustraire aux obligations que les traités leur imposent, et de préparer dans l'ombre l'expulsion des étrangers. Ce vœu, ce sentiment plus ou moins ardent, se trouve au fond du cœur de tout Chinois. C'est surtout le rêve de la classe si influente des lettrés et des petits mandarins. Les masses, absorbées par les mi-sères de la vie quotidienne, n'ont pas le temps de s'occuper de politique. Mais les antipathies contre l'étranger n'en subsistent pas moins dans le peuple, et les lettrés ont soin de les nourrir par des rumeurs sinistres, par des bruits calomnieux, par d'innombrables libelles, par des prédictions de massacres et de pillage.
Quelle est la conduite du gouvernement central en présence de ces dispositions?
La dynastie régnante subit le sort de celles qui l'ont précédée : elle dégénère, suite naturelle de Tomnipotence dont les fils du Ciel sont investis et de la vie claustrale qu'ils sont condamnés à mener. Le fondateur et ses successeurs immédiats étaient
IIOMWARD-BOUND 461
dos hommes de valeur, des hommes d'action; mais, à peine arrivés au faite, ils commençaient à descendre. Ces races de despotes s'énervent et dépérissent promptement. Après une enfance entourée de trop de soins, après une jeunesse précoce et, grâce aux complaisances des courtisans, blasée avant le temps, vient l'âge mur qui est l'âge caduc, l'âge de l'imbécillité, de l'impuissance physique et morale. Or le gouvernement chinois est par excellence un gouvernement personnel. La volonté de l'empereur fait marcher tous les rouages de l'administration. Quand celte volonté fait défaut, la machine s'arrête. La Chine ne comporte donc pas l'existence de rois fainéants, de souverains idiots. Ainsi s'expliquent la chute des dynasties et l'élat précaire de la famille régnante.
Quant à Tung-chi, l'empereur actuel, il n'a pas encore eu l'occasion de se faire juger. On sait seulement qu'il est im.patient de se soustraire à l'autorité un peu pédante de l'impératrice régente, désireux de saisir le gouvernement, et entouré de confidents ambitieux. Ceux-ci, pareillement pressés d'avoir leur part au pouvoir, espèrent y arriver en arborant le drapeau national de la haine contre l'étranger. Les personnages les plus influents de la camarilla sont l'impératrice et le' septième prince, frère cadet de Kung qui est le sixième. Dans cette coterie, on est persuadé, et on tâche de persuader à l'empereur que les défaites subies n'ont eu d'autre cause que l'infériorité des armes chinoises ; qu'aujourd'hui les troupes impériales sont équipées et armées de manière à repousser toute
agression et à terrasser Tennemi; qu'un mot de Sa Majesté suffira pour réunir des forces innombrables et irrésistibles. Malheureusement, les membres du ministère sont d'incapables poltrons, ou plutôt ce sont des traîtres, ce sont les auteurs des traités humiliants, de l'installation des étrangers dans les ports, de tous les maux enfin qui, depuis douze ans, ont fondu sur la Chine.
L'attitude de ces courtisans qui s'appuient sur la mère du souverain, sur l'alliance étroite avec les lettrés et les petits mandarins, sur les sentiments patriotiques du pays, porte la consternation au sein du Tsungli-yamen. Et cela se conçoit; car, en Chine, les hommes d'État, en perdant le pouvoir, perdent aussi la vie. La conduite des ministres témoigne du trouble de leur esprit. Au lieu d'accepter la lutte, au lieu de démontrer à l'empereur la fausseté des accusations dont on tâche de les accabler, l'inanité des rêves qu'on caresse à la cour, l'impuissance de la Chine de sortir victorieuse d'une seconde guerre avec une ou plusieurs grandes puissances européennes, le prince de Kung, d'ailleurs le membre le plus éclairé et le plus courageux du grand conseil, et ses collègues donnent dans le piége qu'on leur tend. Ils acceptent la situation d'inculpés, protestent de leur innocence, prêtent la main à des mesures réclamées par ceux qui poussent à la guerre. C'est ainsi qu'ils ont consenti à renvoyer la plus grande partie des instructeurs et commandants étrangers des navires chinois ; qu'à leur connaissance les troupes sont systématiquement excitées contre les étrangers, et les travaux de fortification, la construc-
HOMWARD-BOUND. 463
tion de bâtiments de guerre, poussés avec vigueur. Quant aux obligations des traités, le ministère, également dans le vain espoir de désarmer ses adversaires et de se conformer aux exigences de l'opinion publique, s'étudie à restreindre autant que possible l'application des stipulations, à se montrer difficile vis-à-vis des réclamations du corps diplomatique, à élever de son côté des prétentions inadmissibles. Le fameux mémorandum sur les missionnaires ' n'a pas eu d'autre but que de faire taire pour un moment les récriminations du parti anti-étranger.
Le carnage de Tien-tsin et l'indignation qu'il a soulevée dans les concessions européennes, ont aggravé la situation. La polémique des journaux anglais publiés dans les ports, les injures qu'ils déversent constamment sur le gouvernement chinois, ne sont pas restées un secret pour les grands mandarins, qui voient, dans les articles et brochures, une ferme volonté chez les marchands anglais d'amener la guerre. Grâce aux pamphlets que les missionnaires anglais et américains font paraître en langue chinoise, la camarilla, le Tsungli-yamen, les lettrés et petits mandarins sont assez exactement informés de l'état de l'Europe, des désastres que la France vient de subir, de l'accroissement de la puissance allemande, des embarras de l'Angleterre vis-à-vis de l'Amérique et de la Russie,
Il y a donc des tiraillements dans les plus hautes sphères du gouvernement, des hésitations dangereuses mais explicables au sein du ministère, et