‹ Promenade autour du monde, 1871Chapitre 79 sur 85 · Du 9 février · texte numérisé non relu

Du 9 février

dans le pays une agitation sourde, suite de la propagande active qui se fait contre les étrangers. Du nord au sud, des bords de la mer Jaune aux frontières du Thibet, les combustibles sont accumulés par la patiente agilité qui distingue le Chinois. Les ministres tâchent, il est vrai, de maintenir la tranquillité; des instructions en ce sens, l'ordre d'étouffer les difficultés et d'éviter les conflits avec les étrangers, ont été donnés aux gouverneurs des provinces; mais, dans l'état actuel de l'opinion, une étincelle suffirait pour déterminer une explosion.

Telle semble être la situation de la Chine à l'intérieur. Jetons maintenant un regard sur ses relations avec l'étranger.

Toutes les grandes puissances, dans les onze dernières années, ont conclu des traités avec la Chine, mais la Russie et l'Angleterre ont seules , dans cet empire, à sauvegarder des intérêts permanents en ce sens quïl ne dépend pas de la volonté de ces gouvernements de les sacrifier à d'autres considérations. Un grave échec de la Russie à Pékin détruirait son prestige dans l'Asie centrale ; un échec de l'Angleterre compromettrait sa domination aux Indes.

La France protège les missionnaires et assure aux chrétiens indigènes, dans les limites des traités et de ses forces, le libre exercice du culte catholique. Belle et noble mission qu'elle s'est donnée, mais que, ce qu'à Dieu ne plaise, elle pourrait à la rigueur abandonner sans porter atteinte à sa situation de grande puissance en Europe. Au point de vue de son commerce, assez important, le gouvernement

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français a fort peu à demander à la Chine. Tous les articles français destinés à la consommation des étrangers dans les ports des traités, sauf la soie, entrent libres de droits. Quelques-uns de ces produits, par exemple la parfumerie, commencent à être appréciés par les Chinois, et, de ce chef, l'importation a augmenté dans les dernières années.

Les États-Unis s'approchent, au fur et à mesure que se multiplient les communications à la vapeur avec la Californie. Cependant le nombre des négociants américains établis en Chine est peu considérable, et quelques-uns travaillent avec des capitaux chinois. La navigation à vapeur et les intérêts qui s'y rattachent forment donc le seul lien qui unisse le Céleste-Empire à l'Amérique du Nord. Aussi le principal but de celle-ci est de découvrir des mines de charbon de terre et de les exploiter au profit de ses steamers. Militairement, sa base d'opération — ses arsenaux de l'Atlantique — se trouve plus éloignée que Portsmouth et Cherbourg. On sait d'ailleurs que sa marine de guerre n'est pas proportionnée à l'étendue de son territoire, et que l'opinion publique aux États-Unis ne favorise guère les expéditions lointaines.

La navigation marchande de l'Allemagne, toujours considérable, a un peu diminué dans les deux dernières années. Les bâtiments portant le pavillon de la Confédération germanique du Nord avaient, été durant la guerre bloqués dans les ports de Chine et de Japon par les navires de la station française, très-forte à cette époque. Cependant les Chinois prenaient l'habitude de se servir des vapeurs anglais

et américains qui font le cabotage, et il faudra quelque temps au pavillon allemand pour regagner l'importance qu'il possédait naguère. Les commerçants de cette nation établis dans l'extrême Orient réclament donc de leur gouvernement une protection plus efficace, la création d'une marine de guerre suffisante pour la défense en cas de guerre et la prise de possession d'un grand territoire où l'on puisse attirer une partie de l'émigration du Yaterland et qui devienne une sorte d'Australie allemande. On avait d'abord songé à Formose ; le climat malsain de cette île a fait abandonner cette idée. Pendant mon voyage, on parlait de la Corée. Telles sont les aspirations de la colonie allemande, peu nombreuse, mais active et entreprenante, des tradeports.

L'Autriche n'a jusqu'à présent aucun motif pour envoyer des forces navales dans l'extrême Orient. Aucun intérêt politique, aucun intérêt sérieux de commerce ne l'y appelle. Son industrie si florissante, occupée à pourvoir aux besoins de la monarchie, concourant pour certains articles avec l'industrie étrangère sur les marchés de l'Europe et du Levant, n'est pas encore en état ni obligée d'aller chercher des débouchés aux antipodes. En signant, comme toutes les autres grandes puissances, un traité avec la Chine, le gouvernement autrichien s'est assuré sa place en Asie pour des éventualités futures ; il a établi un consulat dans le plus grand port du Céleste-Empire et, afin que son consul pût procéder à l'échange des ratifications du traité, il lui a conféré un caractère diplomatique. Cette mission tempo-

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raire qui a atteint son but sera, je suppose, supprimée. Des complications sur des questions étrangères à la monarchie peuvent surgir dans ces lointains parages. Refuser, pendant qu'elle y est représentée, tout concours à ses alliés ne saurait lui convenir ; coopérer, sur une grande échelle, à la défense d'intérêts qui ne sont pas les siens, paraîtrait au point de vue d'une saine politique absolument inadmissible ; se borner, comme le ferait par exemple l'Espagne, à montrer son pavillon à la suite des flottes anglo-françaises, serait indigne du rang de premier ordre qu'elle occupe en Europe. L'absence diplomatique semble donc indiquée.

La Russie touche à l'empire du Milieu, sur une étendue de plusieurs milliers de milles. Chaque progrès nouveau qu'elle fait au centre du continent, la rapproche de la Chine ou ajoute indirectement à l'ascendant dont elle y jouit. Ses premières relations, motivées par des besoins religieux et dépourvues alors d'un caractère strictement officiel, remontent au règne de Pierre le Grand. Des prisonniers russes, amenés vers la fin du dix-septième siècle à Pékin, y avaient formé une sorte de colonie. Quoique mariés avec des Chinoises, ils avaient conservé et transmis la foi chrétienne à leurs enfents. En vertu d'une convention entre les deux cours, des prêtres du rite grec vinrent s'établir à Pékin. C'étaient les curés de la colonie russe. Cette mission ecclésiastique, dirigée par un archimandrite et se renouvelant tous les dix ans, existe encore aujourd'hui. Elle s'est toujours abstenue de faire de la propagande, et, dans plusieurs occasions importantes, elle a servi d'inter-

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médiaire entre les deux gouvernements. Les relations officielles de l'empire chinois avec l'Angleterre et la France, conséquences d'une guerre désastreuse pour lui, datent de l'année 1860. Ses rapports avec la Russie embrassent presque deux siècles.

Les résidents russes sont peu nombreux. Établis à Tien-tsin et près de Hankow sur le Yang-tse-kiang, ils font le commerce du thé. Presque tous sont Sibériens. Les principaux d'entre eux sont nés à Kiachta, c'est-à-diie sur la frontière de la Chine. Ils apprennent et parlent le chinois. Le sang tartare qui coule dans leurs veines établit une certaine affinité entre eux et les Mandjous, qui en Chine, sont la race dominante. On se connaît donc depuis longtemps, et on s'entend facilement. Aussi le peuple chinois distingue-t-il entre « les Russes » et « les étrangers. » Sous cette dernière désignation, il comprend toutes les autres nations étrangères représentées dans les ports ouverts.

La situation du ministre de Russie envers ses nationaux est celle d'un père de famille. En cas de difficultés entre des sujets russes, en cas de discussions entre Russes et Chinois, il réussit facilement à faire écouter ses conseils à ses compatriotes. Il appuie les prétentions motivées ; mais il choisit son temps, et, s'il le faut, sans provoquer de réclamations, sans faire de bruit, il subordonne les intérêts des individus aux intérêts du pays qu'il représente. Il n'a pas à compter avec l'opinion publique passionnée des « ports », avec les journaux de Shanghai et de chaque petite factorerie, avec les brochures des missionnaires américains, avec les interpellations

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du parlement anglais et les articles du Times. Mais, comme tout ce qu'il fait est connu de tout le monde, sa conduite ne manque pas de contrôle; seulement il a la liberté de la régler d'après les instructions de sa cour et d'après les conseils de sa raison et de sa conscience. Il en résulte pour lui une situation bien moins difficile que celle de ses principaux collègues, et des relations courtoi ses et presque cordiales avec le gouvernement chinois.

Le corps consulaire russe, réduit au plus strict nécessaire, se compose d'un consul général établi à Tien-tsin, qui tient l'exequatur pour tous les ports de Chine, d'un agent à Shanghai et d'un autre à Hankow, tous deux marchands.

Le Chinois est sceptique, il ne croit que ce qu'il voit, et il voit la Russie; il la voit puisqu'il la rencontre sur ses frontières : au nord-est, au nord, au nord-ouest; il la touche pour ainsi dire du doigt. Il croit donc à la Russie< Il ne peut douter de l'existence de l'Angleterre et de la France; les souvenirs pénibles qui se rattachent à la manière dont il a fait leur connaissance, sont trop récents pour s'être déjà effacés. Quant aux autres États, il ne les connaît que par ouï-dire. « L'Autriche, m'a demandé le vice-roi de Canton, un grand littérateur et un des hommes d'État les plus marquants, se trouve-t-elle au nord ou au sud de la Russie? L'Angleterre est à l'ouest. » Pour lui aussi, on le voit, le point de départ de sa connaissance du globe, c'est la Russie.

Tels sont les avantages de cette puissance en Chine. Ils se fondent sur sa situation géographique, sur une certaine affinité de race et sur la force

(les choses, sur les décrets de la Providence que l'homme d'État, à moins d'être aveugle, doit admettre, alors même qu'il lui est refusé d'en pénétrer les desseins. La Russie, je n'ai pas besoin de le dire, est surveillée de près. Des deux côtés du Pacifique, des yeux clairvoyants sont fixés sur elle. Ses progrès dans l'intérieur du continent, c'est elle-même qui les fait connaître. Les journaux de Saint-Pétersbourg, les communications des savants russes donnent occasionnellement des informations sur la marche el les succès des forces qui opèrent au centre de l'Asie. Je ne pense pas que le gouvernement cherche à les soustraire à la connaissance du monde. Les nouvelles arrivent tard, vu les distances et l'absence de communications rapides. Mais tôt ou tard on sait la vérité. On sait que la Russie, à l'égard des territoires et ports de l'Amour gelés pendant six mois, ne caresse guère de projets chimériques ; qu'elle ne songe pas à un antagonisme maritime avec d'autres puissances. On sait et on voit que, sur le haut plateau qui sépare la Sibérie des Indes, la Chine du bassin de l'Aral et de la Caspienne, la Russie marche el progresse sans cesse, obéissant, comme naguère les Anglais aux Indes, à des nécessités impérieuses, remplissant comme eux une mission qui ne pourra ne pas profiter à une grande portion du genre humain. J'ai été frappé de trouver aux États-Unis, au Japon, en Chine, parmi les résidents anglais, un grand nombre d'hommes sérieux qui, tout en prévoyant des complications si les armées russes se rapprochaient trop des Indes, jugeaient cette puissance avec impartialité.

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