LETTRE XCV
D'Agagna (ile de Gaham).
Ju E S malheureux Sandwichîens que nous avons aujourd'hui sous les yeux, sonlt grands, bien faits, mais d'une physionomie un peu repoussante. Leurs yeux ont un caractère de cruauté qui contraste avec leurs manières douces et timides ; et a quelques-uns il manque deux dents incisives supérieures, dont un usage de leur pays les a sottement privés. Tous ont les pieds très-larges, les jambes arquées; ils marchent gauchement, mais ne craignent ni les chaleurs ni les fatigues. Je savais qu'un de ces infortunés m'avait dérobé un mouchoir : je le fis appeler; et, comme pour le remercier d'un léger service pour lequel il avait déjà reçu une récompense, je lui en fis accepter un autre; le lendemain, mon mouchoir volé se trouva parmi le linge que je lui avais donné à blanchir ; et en le comptant sous mes yeux , il avait la gaucherie de me faire remarquer qu'il ne manquait rien. A-coup-sûr , chez les Spartiates, ce maladroit voleur aurait reçu une sévère correction. Pour moi, je me contentai de
lui faire croire que je tenais infiniment au mou* choir 5 afin qu'il ne se repentît pas de son sacrifice.
Les femmes sont moins bien que les hommes y et presque aussi grandes. A deux pas^ on ne reconnaît leur sexe qu'à la prodigieuse grosseur de leur sein. Elles nagent avec une adresse merveilleuse , et choisissent ordinairement, pour cet exercice, les jours où la mer est le plus courroucée. Aussi robustes que les hommes, elles sont très -propres aux travaux de la terre, et préfèrent même aux soins assez tranquilles du ménage, les occupations bien pénibles de la campagne, où, jouissant de plus de liberté, elles peuvent plus aisément se livrer à leur goût désordonné pour le libertinage. Présentez une bagatelle à une jeune Sandwichiemie ; soyez sûr cju'elle l'acceptera ^ mais soyez convaincu aussi qu'elle ne vous fera pas attendre long -temps un témoignage de reconnaissance. Votre cadeau aura bien moins de prix à ses yeux, si vous dédaignez une preuve de son affection. Elles ont en général les formes peu gracieuses, le rire très-agréjable, et les dents d'une blancheur éblouissante. Le Gouverneur nous a assuré qu'à leur arrivée , elles avaient les cheveux coupés; aujourd'hui, quelques-unes les ont d'un noir magnifique et d'une longueur surprenante. Deux d'entr'elles sont mieux que les plus jolies personnes des Mariannes ; et l'on regrçtte
encore ici une îeone fille bien belle et }>ien infor-tiinëe^ victime d'une scélératesse sans exemple. L'avefiture est récente : écoute.
Lorsque les malheureux naufragés du navire américain arrivèrent kAgagna^ M. Médinilla logea dans son palais une femme qu'il renvoya bientôt après, à la prière d'une autre maiiresfie dont les droits étaient plus anciens. En sa qualité de domestique du GouverueUr, et par conséquent de deuxième autorité de Guham ^ un certain Eustache , vomi sans doute par l'etafer en courroux , choisit pour servante cette jeune Sandwichiennc d'une beauté peu commune. Dans les premiers transports de sa passion , il l'exempta des corvées les plus pénibles; et l'infortunée , moins cruellement traitée que ses compa^ gnes, répandait parmi elles les consolations et l'espérance. O» voit quelquefois des valets impudens oser jeter les yeux sur le» conquêtes de leurs maîtres, et partager avec eux des faveurs vendues par le caprice ou le libertinage; mais je conviens cpi'U est bien plus commun de trouver des maîtres assez lâches et assez ennemtîs de leur réputation, pour ne pas rougir de convoiter et de séduire les maîtresses ou les femmes de leurs valets. Depuis AlmaVTVa, de débonnaire mémoire (et Beaumarchais n'a pas peint une fiction), jusqu'à m)s jours, qiie de jeunes insensés ont joué ce rôle honteux !
Ici ^ l'autorisation doiuiëe à un polisson de laquais * de garder pour lui la plus belle esclave^ laissait entrevoir du côté du maître une arrière^pensée 4|ui engageait le valet à beaucoup de circonspection et de vigilance. Tous ne sont pas des Figaro ; et sans être courrier d'ambassade y on est souvent force de s'éloigner de sa Suzanne y et de s'exposer aux dan*gers de se trouver un ^our le front fertilise. Dans un de ces momens si critiques pour un amant ^ si favorables au séducteur^ la jeune personne eut ordre de comparaUro devant. le Gouverneur (et ce fut encore un Basile qui se chai^ea de la com* mission^ avec invitation d'éloigné les importuns). Notre léger Ëustache arriva précisément cinq minutes avant que sa belle sortit de l'appartement du maître par exeellenee* On ignore à4a-vérité ce qui s'était passé pendant la demi^heure qu'elle y était restée ; mais le jaloux , vigilant et ol^rvateur, crut voir la camisole chiffonnée, le rouge monter aux joues (chose assez difficile sur un teint cuivré), et de l'indécision dans les réponses ; comme si un fauteuil, la présence d'un Gouverneur, lieutenant d'infanterie, et la crainte de quelques reproches, ne pouvaient pas produire ces effets. Quoi qu'il en soit , l'amant en titre , dans des preuves si insignifiantes , vit celle de la perfidie de sa maîtresse. En Espagne, un jeune cavalier aurait poignardé
4B I^ROAtËNADE
' gaîment le couple indigne qui l'avait trahi ; mai^ ici, cette vengeance était trop noble, et il eût été d'ailleurs trop difficile d'immoler deux victimes à-la-fois. On offrit à cette infortunée quelques verres d'une liqueur qu'on appelle ici touba, et dont elle était très-friande; on augmenta la dose à tel point, qu'on lui fit bientôt perdre l'usage de la raison • et le lendemain matin, au grand étonnemcnt de tout le monde , elle fut trouvée pendue au plancher , avec la corde dont le désolé Eustache s'était amusé toute la journée. On dit que le meurtrier s'est vanté de son crime; maiâ j'ai peine à le croire ; car quelques travers qti'on puisse reprocher au seigneur Médinilla, et quelque amitié qu'il ait pour son domestique, il aurait a-coup-sûr puni par un juste châtiment celui qui se serait rendu coupable d'une action aussi infâme.
LETTRE XClVI.
D'A{;agna (tle de Gufaam).
J: E N D A N T. la nuit, le Gouverneur a fait exécuter devant son palais des danses fort curieuses, qu'il appelait danses des antiques. Elles ont été suivies de quelques tableaux assez jolis, et précédées d'une comédie en quinze ou seize actes, où deux personnages grotesquement habillés, et trois petits cochons de lait, paraissaient tour -à -tour sur la scène , et excitaient les éclats de rire du parterre et des galeries.
La soirée se termina par un ballet imposant, qui nécessite quelques détails. Son nom est danse de Montésunia ; et l'on prétend qu'eUe avait lieu dans les Etats de ce Souverain, lors d'une f^te publique , ou de quelque cérémonie religieuse.
On a fait venir les costumes de l'Amérique même ; ils sont magnifiques , et leur vétusté n'en a pas terni l'éclat. La soie dont ils sont tissus est d'une extrême finesse; les fleurs et les bigarrures qui les couvrent, bien ordonnées; et les franges qui les bordent, encore brillantes. Guham saiis doute n'avait rien