‹ Promenade autour du mondeChapitre 12 sur 102 · LETTRE XCVII · texte numérisé non relu

LETTRE XCVII

B'Agagna (tle de Guham).

V-iOMME Je me suis engagé à te donner une légère esquisse des mœurs des peuples que nous trouverions sur notre passage , et des pas que les plus civilisés ont faits pour s'affranchir des préjugés et des coutumes barbares qui escortent, pour ainsi dire, l'homme appelé sauvage, j'ai puisé, dans les souvenirs que m'a laissés ma mémoire , la con- . naissance des faits qui ont marqué les différentes époques des nations dont je dois t'entretenir. Peutêtre quelques légères erreurs de date se glisserontelles dans mes récits 3 mais, à- coup -sûr, tu n'en trouveras aucune dans les faits que je rapporterai. Point de fictions dans l'histoire du Monde. Je préfère la vérité la plus abstraite , au rêve le plus bnllaiU et le plus ingénieux.

Je croîs que c'est Strabon qui ,. le premier , a remarqué que c'est a Alexandre qu'on doit la connaissance de l'Orient; aux armes des Romains^ celle de l'Occident, et aux victoires de Mithridate, celle du Nord. . . , Mais leurs conquêtes , toutes

par terre ^ et achetées avec le sang, donnaient de^ résultats peu rapides ; tandis que la soif de Ter , source première du pommerce , ouvre une route plus facile et plus certaine.

Ce ne fut que dans le quinzième siècle que deux faibles nations du Midi fir^it naître le goût des découvertes; un seul homme opéra ce chan** gement. Sa téce de feu conçut un vaste ju^ojetf et l'on ne sait ce qui lui mérite le plus l'admiration des siècles 9 ou de la persévéraffice qu'il mit à l'entreprendre, ou de l'audace et du génie qui lui en assurèrent le succès.

Christophe Oolomb , vunqueur des événamens malheureux cpn avaient poursuivi sa jeunesse , s'était retiré en Portugal. Géiies , sa patrie , rejeta ses propositions. Jean III ne daigna pas lui répondre ; et Isabelle, toute entière au dessein qu'elle avait projeté de chasser de l'Espagne les flots de Maures qui l'avaient infestée , âisait tous ses vœux de la prise de Grenade, et voyait, dans les projets d'un grand -homme, les rêves creux d'un aventurier, {Jutôi/ que la sublnne cone^ion d'un génie naissant. Grenade fut prise ; Golond) obtint le commandement de trois petits navires; l'Amérique fut découverte , et l'Elspa^fie osa se regarder comme la première nation de l'Europe.

A l'école de Christophe s,e formèrent quelques

hommes hardis fet entreprenans , qui achevèrent lieureusement ce qu'on venait d'entreprendre sous de si brillans auspices. Des fleuves de sang achetèrent le Monde qu'on avait découvert; et l'Europe enrichie ne fiit plus^ pour quelque temps ^ le théâtre des événemens les plus mémorables. Quiconque avait de l'audace^ tentait une découverte ; et les succès d'un seul homme ouvrirent une vaste carrière à ceux qui joignaient au courage, qui était alors la vertu commune, la persévérance, qui n'était le partage que de quelques-uns. Le Cap de Bonne -Espérance avait été douille, et le commerce appelait les nations dans les Moluques et sur les cotes du Bengale ; mais les dangers d'une longue et périlleuse navigation mettaient un frein k l'avarice des négocians^ Christophe Colomb y et plusieurs des compagnons de ses premiers succès, tentèrent vainement par l'Ouest une route pour les Indes-Orientales. Après des essais sans nombre, qui tirèrent de l'oubli quelques honnones aujourd'hui si célèbi'es, le Portugais Magellan, méprisé de son Souverain , et sujet volontaire du roi d'Espagne , traversa le détroit qui porte son nom , parcourut le vaste Océan-Pacifique , découvrit les Mariannes , relâcha aux Philippines , pu il périt, victime de son imprudent courage; et son navire, sous im autre chef, annonça à l'Espagne

ctoiinee^ que le grand problème^ dont s'étaient occupés les plus illustres navigateurs , était enfin résolu.

Mon but n'étant pas de te dpnner l'histoire des premiers aventuriers qui ont été pour leur patrie une source si belle de gloire et de succès, je dois franchir un long pmode, et arriver de suite à la conquête du pays qui nous occupe.

Il est a remarquer que partout où est établi le tribunal de l'inquisition , l'esprit des découvertes est arrêté, et dès-lors, le progrès des arts et des sciences ; partout aussi où les Espagnols et les Portugais ont étabU leur puissance, leurs persécutions ont fait des esclaves, et n^ont pas donné un allié. Le premier acte de leur puissance étant de vouloir changer la religion des pays vaincus, il en résulte nécessairement que des hommes entièrement étrangers aux sublimes vérités de notre doctrine, s'arment, de résistance, faute de lumières suffisantes pour les éclairer. De la , le plus faible victime du plus fort^ de la, les persécutions et les cruautés.

Les Carolines et les Mariannes avaient été découvertes; 'ces îles si fertiles étaient peuplées d'hommes assez industrieux , dont le caractère avait paru bon et confiant. Manille commençait a ^ devenir une colonie florissante j et c'est de là que

partirent les premiers navires qui résolurent la conquête de cet archipel. Joseph de Quiroga fut le premier Espagnol qui chercha à les soumettre. Il était vif, bouillant , impétueux ; il ne connaissait aucun de ces sentimens de générosité qui , plus que les armes, gagnent les esprits et soumettent les cœurs. Aussi dur envers lui-même qu'envers ses soldats , il s'exposait aux mêmes dangers , bravait les mêmes souffrances. Il pimissait par sa défaveur une action timide, et réprimait les murmures par de cruels chàti'mens. Plusieurs fois, il eut à appaiser des révoltes; et partout, sa présence d'esprit et son impétueux <50urage lui valurent de brillans succès. La résistance des Naturels était un outrage pour son cœur altier; le carnage qu'il en faisait lui ouvrit toutes les routes; et ne pouvant supporter le joug qu'on voulait lui imposer, le peuple, vaincu, mais non soimiis, se retira sur un rocher désert, Aguigan, où il cnit se soustraire à la persécution et à la tyrannie. On le poursuivit bientôt dans ce dernier asyle; et ceux qui échappèrent aux massacres furent reconduits à Guham, et traités en esclaves. *

Au milieu de ces scènes de ravage et de désolation, il est doux d'arrêter ses regards sur un spectacle qui en diminue l'horreur. La religion , armée du glaive, a souvent fait des prosélytes ; mRiis,

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la force une fois anéantie, on ne tenait plus a un culte donné par la violence irritée , et adopté par la faiblesse sans défense. La persuasion et la douceur setdes ont véritablemisit gagné les coeurs; et le nom du père Saint- Pwtores doit être aussi cher aux hahitans de cetarckipd, que l'a été celui de Las Ca^as parmi les hordes sauvages de TAhic* rique. Lui seul osait mettre un frein aux cruautés de Quiroga; et tel était Fesprit des conquérans du quinzième siècle, que ce qu'ils auraient regardé comme ime témérité impardonnable dans un soldat, ils craignaient de le réprimer dans îm ministre de ndtre religion.

Au moment même où la torche de la discorde brillait d'une clarté funeste dans toutes les parties de Gufaam , le père Saint-^f^ietares , hardi comme tous les martyrs de la foi , parcourait les campagnes sous la seule sauve-garde de l'étendard du Christ^ et avec des paroles de paix et de douceur, et le ton si insinuant de la douce persuasion , il gagnait les cceurs des habitans , et diminuait ainsi Fhorreur qu'ils avaient pour le nom Espagnol. C'était du sein des retraites encore non violées qu'il lançait des ordres sévères, que Quiroga respectant en rugissant^ mais hélas! le aièle du pieux mission-naire ne tint pas long-temips contre l'ignorance des Naturels et la barbarie des vainqueurs.

6o PROMENADE

Un de ces hommes extraordinaires que chaque terre produit pour guider les autres; intrépide par instinct , féroce par calcul , et aussi étranger aux malheurs passés qu'insensible à ceux a venir; un de ces hommes^ en un mot^ dont l'existence ne va jamais au-delà du présent^ avait opposé, aux Mariannes, quelque résistance aux armes espagnoles; et confiné dans Fintérieur de Fîle, avec im nombre assez considérable de partisans, il murmurait contre les éloges que des fugitifs donnaient à Saint-J^ictores , et ne voyait qu'une perfidie de plus dans la conduite et les insinuations du héros catholique. Cet homm.e dangereux s'appelait Matapang. Il avait confié ses deux enfans a son épouse ; et celle-ci, touchée des vertus et de la modération de Saint-- f^ictores , les lui avait donnés pour en faire des Chrétiens. U n'en fallut pas davantage à Matapang, pour résoudre dans son cœur une vengeance atroce. Dans des hommes aussi peu maîtres de leurs premiers mouvemens , l'intérêt personnel l'emporte toujours sur le bien public. Il rassembla ses camarades, leur parla avec tout le feu d'une indignation long-temps maîtrisée, réveilla dans leur âme le sentiment de la vengeance, et leur fit adroiteiïient entendre que de la mort seule du père Saint^J^ictores dépendaient désormais le salut de toiis et la fuite des

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Espagnols. Son discours ranima le courage des plus timides; chacun résolut de tendre un piège au zélé missionnaire^ et de le faire périr dans une de ces courses qu'il répétait peutr^tre avec un peu trop d'imprudence. L'occasion ne tarda pas à se ' présenter. Matapang sut l'attirer dans la retraite qu'il s'était choisie. Il le remercia d'abord des soins qu'il avait donnés à ses enfans , et le supplia de vouloir bien les conserver pour tout ce qui lui était cher. Mais pour mettre son zèle à l'épreuve , il le pria de donner le baptême à une chèvre qu'il affectionnait beaucoup. On juge de la réponse du ministre chrétien ; et comme il s'obstina à refuser ce qu'on exigeait de lui ^ Matapang y aidé de deux de ses partisans , se précipita sur lui , et le terrassa avec une espèce de hache de bois , qui était , avec la fronde , la seule arme des premiers habitans des Mariannes.

On ne sait point si Quiroga fut fâché de ce crime; mais il est certain que la vengeance fut un motif des horreurs commises par ses soldats. L'imagination se révolte au souvenir de tant de scènes de carnage j il suffît , pour en donner une idée, de dire qu'aux premiers essais des armes espagnoles, les Mariannes comptaient plus de quarante mille habitans; et qu'après deux ans, on n'en trouva que cinq mille. .

6â PROMENADE

Ce n'est qii'a cette époque qu'on fit le premier établissement. On soumit les Naturels à des lois très^ures , auxquelles ils n'avaient pas le pouvoir d'échapper : ils plièrent sous le despotisme de leurs oppresseurs ; et cette haine y qui naît du sentiment de la faiblesse contré la tyrannie^ s'est enracinée dans leur cœur.

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