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LETTRE XCIX

D'Agagna (lie de Guîiam).

Un n'a vu ici c|u'un seul exemple de petite vérole ; mais comme cette cruelle maladie est peut-être a la veille d'y pénétrer, puisque déjà eile a exercé ses ravages dans une partie du Bengale, et dans quelques îles de la Sonde , nos docteurs ont essayé d'en prévenir les suites funestes. Malheureusement le vaccin était trop vieux, et Ton il a. obtenu aucun résultat. Cette tentative cependant ne sera pas sans fruit, car le curé d'Agagnâ, qui s'est donné la peine d'assister aux nombreuT^ essais de MM. Quoy et Gaimard, se propose d'en faire venir incessamment de Manille ou de Kanton. Aussi, je pense que, si les combats de coqs lui en laissent le temps^ il sera enfin utile a la conservation du troupeau qui lui est confié.

Tu te doutes bien que la médecine et la chirurgie ont fait très-^peu de progrès à Guham, puisque les seuls remèdes en faveur sont les Kankrelas et la crème de tartre que distribuent le Gouverneur et le frère Cyriafco. Mais malgré l'excellence de leur

spécifique universel, notre infirmerie était journellement assiégée par un nombre infini de malades et de blessés, sur qui, par une fatalité inconcevable , ces remèdes n'avaient eu aucune efficacité. Il est vrai que les habitans de Guham sont difficiles à traiter, et peu habitués au ton commode des malades européens. Ici ils ne vien<r nént pas demander des remèdes^ mais ils disent , avec une risible confiance : Guérissez-moi; comme SI des docteurs étaient tenus de guérir.

Dimanche dernier , dans un moment d'impatience, un robuste paysan^ irrité de l'obstination dé sa mule (car celles d'ici sont aussi têtues que les nôtres), lui asséna un si vigoureux coup de bâton sur la tête, que la pauvre bête tomba morte. Désolé de ce malheur, le rustre accourt à notre hôpital, et, avec l'accent du repentir, il apprend à notre chirurgien la cause de sa peine, et le prie de lui prêter le secours de son art, en l'assurant de sa reconnaissanée. Le docteur tâche de le consoler de la perte qu'il vient de faire, et lui dit que puis-i que sa mule est morte , tous ses soins lui seront inutiles. On insiste , on pleure , on le supplie d'essayer, car on a beaucoup de confiance en ses remèdes ; et pour se débarrasser du désolé importun, notre chinirgien lui assure qu'il ne traite pas les bêtes. — Et qui diable guérissez -vous

donc en France » , réplique celui-ci en se retirant. Les habitans des M ariannes sont en gênerai doux et confians envers les étrangers; mais ils ainîenx qu'on en agisse familièrement avec eux. Vous ne pouvez pas leur faire un plus grand plaisir que de les tutoyer. Entrez dans une maison^ serrez la main au patron d'un air jovial^ donnez une accolade a sa femme ^ mais n'en donnez qu'une; embrassez vingt fois les filles^ asseyez-vous^ goûtez à leur frugal repas ^ dites que tout est excellent^ vous êtes bien reçu, on vous présente un hamac, une jeune personne vient . vous bercer, et vous vous endormez aux accords harmonieux quoique monotones de quelques cantiques latins ou d'une chanson chamorre. Le lendemain , on vous offre une bagatelle a votre réveil. Vous êtes le maitre de refuser; mais si vous acceptez, la reconnaissance vous dit de vous acquitter de l'obligation que vous venez de contracter, et V usage du pays vous ordonne de faire une offre double au-moins de la valeur de ce qu'on vous a donné.

Quand on n'est pas au fait de cette singulière > manoeuvre , on jsst d'abord étonné de la générosité , de ces pauvres gens; maïs dès qu'une fois vous connaissez V usage y achetez , et n'acceptez pas , si vous ne voulez pas être dévalisé. Il suffit que vous fassiez aujourd'hui le don d'un mouchoir, pour

AUTOUR Dtî MONDE. 7I

que demain on vous demande une chemise^ et dans peu de jours , un drap de lit. On est tellement soumis à cet usage à Agagna^ que si vous essayez < un jour de ne rien donner en échange de ce que vous aurez reçu, vous verrez bientôt le généreux lia|}itant vous rappeler son cadeau, vous en parler a toute heure du jour, et enfin vous le redemander sai)S rougir. Ceci est général^ et depuis le premier officier de Guham (j^enexcçpte le Gouverneur, dont nous ayons été à même d'apprécier la vraie générosité)*, jusqu'au plus misérable paysan de Tou- ^poungan, tout le monde tient à ne pas déroger à cette antique loi. Mais un exemple assez bizarre, c'est qu'ayant un jour donné, par pitié, à un malade d'Agagna, une vieille chemise, sa fille vint me la rapporter la veille de notre départ, en me disant, avec un ton de regret vraiment touchant, que son père ne pouvait me payer de mon cadeau. J'en offris une autre, dans un beau mouvement de générosité^ je donnai de {dus un baiser d'adieu à la jeune messagère , et dispensai sa famille de toute espèce de reconnaissance^

Pauvre peuple ! Je vois arriver à regret le moment de te quitter.

"^ Don Louis de Torres a des droits aussi à une exception honorable.

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