‹ Promenade autour du mondeChapitre 17 sur 102 · LETTRE CI · texte numérisé non relu

LETTRE CI

D^Âgagna (Ile de Giiham).

Je t'ai parlé de la religion de Guham^ de l'espèce de fanatisme de ses habitans^ de leur respect pour les choses sacrées^ et je t'ai dit aussi leur goût ppur le libertinage 3 écoute cette petite anecdote. Je sais que tu les aimes.

Un de nos jeunes gens^ satisfait d'une conquête qu'il avait long- temps poursuivie, conduisait sa belle prisonnière loin des regards des importuns, et dans un lieu propre a la discussion du traité qu'il voulait signer avec elle. Le glacis du fort situé sur la montagne qui domine la ville, parut convenable aux deux particsf Le gazon y est fort doux, et un superbe rideau de rimas semble vouloir en dérober la vue aux curieux. On s'était assis, car on raisonne mieux ainsi que debout; on s'était rapproché, car on se fait mieux entendre; on se tenait par la main, car ce signe d'amitié était un avantcoureur de l'intelligence qui allait régner Toutà-coup, la jeune personne parait saisie d'un éblouissement, elle tombe, et son généreux vainqueur lui

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prodigue ses soins. Un scrupule avait causé cet accident ; on craignait d'avoir fait un pact6 avec un Turc ou un Infidèle^ et les remords se faisaient déjà sentir. — Êtes -vous Chrétien^ dit la Cha^ piorre^ en se relevant d'un air effrayé? — ^^Oui, certes^ je le suis, s'écrie le dérouté législateur; mais vous-même, l'êtes-vous? — Oui, par la grâce de Dieu. Et le traité fut signé.

M. Gaimard, que je ne voulais pas nonuner, nous a protesté ce fait très-sérieusement, et je crois qu il fut témoin indiscret du traité de paix signé par les deux adversaires. Du reste, il ne paraîtra pas extraordinaire à quiconque aura vécu quelque temps à Agagna, et je ne serais pas surpris que cette jeune fille, qui se livre avec tant de confiance à un étranger, fut la même qui le lendemain ferait avec joie le sacrifice de sa belle chevelure pour en orner une image de la Vierge. Il y a dans le cœur humain des contradictions bien plus surprenantes encore.

La musique est un des plus doux passe^temps des habitans des Mariann<3s; ils se réveillent en chantant, se reposent et s'endorment en chantant. Leurs airs sept langoureux, harmonieux, à trois voix; il y a bien aussi deux ou trois boléros et quelques segadillas* ; mais on préfère communément ce qui

* Duises espagnole!.

assoupit a ce qui anime ^ et Ton peut dire en quelque sorte que leur chant est l'image de leur vie; Presque tout le monde a du goût ei fredonne assez purement ; mais leur voix est na^llarde y et convient mieux aux airs du pays, qu'au mode espagnol qui offre plus de r^sources. Les couplets nationaux sont toujours composés en l'honneur de quelque saint du Paradis, ou pour célébrer un grand évérteinent, tel que l'arrivée d'un navire. La nôtre a réveillé la verve assoupie du poète du lieu, et nous avons souvent entendu des refrains relatifs à notre voyage et k quelques personnes- de l'expédition , qui, s'ils n'annonçaient pas du trfent, montraient au-moins du goût pour la causticité.

La dansé n'est en usagé que parmi les enfans. Au son d'une mandoline ou à celui delà voix, un petit garçon et une petite fille , les bras en arrière ^ la tête droite, l'air important, se suivent avec des ^louv€^mens rapides, et avec des gestes semblables à ceux de nos bateliers. Leurs hanches s'agitent, leurs yeux se mesurent^ la jeune fille parait vouloir se défendre de la poursuite de son danseur; elle tourne autour d'un chapeau placé à terre, et son amant court après elle : cette barrière est respectée; on ne doit point la franchir; mais lorsqu'il a atteint la coquette fugitive, il est rare qu'elle ne consente pas à donner ou a laisser prendre un baiser; si le fsàf: arrive, un

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espiègle plus heureux se met en place à Fîustant, et la lassitude accorde souvent ce qu^on avait refuse a une poursuite obstinée^ à des soins tendres et

empresses Quelle analogie avec la chega de

nie-de-France! Ces petites scènes^ fort jolies^ ont lieu presque tous les soirs devant chaque maison; nous trouvions tous beaucoup de plaisir à nous y arrêter, et je crois que nous flattions le petit amoiH*propre des acteurs par notre curiosité et nos ap-* jdaudissemens, accompagnés toujours de quelcpie léger cadeau.

Je t'ai déjà parlé de fJusîeurs maladies auxquelles sont sujets les Naturels de ces îles et ceux de presque tout cet océan; mais celle cpii exerce le plus ses ravages à Otaïti, aux Sandwich et même à Timor, s'est fait à peine sentir aux Mariannes. Nos docteurs n'en ont vu aucun exemple, et €[uoique notre équipage, par sa confiance imprudente, se soit souvent exposé a ses terribles effets, on a vu avec autant d'étonnement que de plaisir que p^*soime n'en avait été atteint. Il parait qu'on a trouvé le moyen de vaincre le mal, car il y a été fort connu , dit-on, sous le nom de mal français -y mais aujourd'hui j, on n'en garde qu'un faible souvenir, et on n'en témoigne qu'une crainte assez légère. Puissentils en ignorer long-temps les redoutables atteintes!

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