LETTRE CIV
Av nom seul de cette ile^ la mémoire attristée se retrace une catastrophe effrayante qui a enleté à l'Europe et au Monde le génie le plus entreprenant qui^ depuis Colon^^ se fût illustt^ par les recherches le^ pluÀ hardies et les découycdlDs les plus glorieuses.
Cook a péri à Owhyhëe , victime de son coulage » et peut-être de son imprudence « « • • . Dès que le danger devint pressant ^ ses compagnons furieux y ne consultant que leur anooui' pour Un chef qui les avait. guides. si souvent au milieu des périls^ et sauves de plus d'un naufrage^ s'abandonnèrent à toute l'ardeur qui pouvait les animer 3 et au milieu des scènes de carnage que leurs armes meurtrières produisaient parmi les intrépides Insulaires^ ils virent tomber leur capitaine^ ku moment même où^ par ses gestes y il les exhortait à modérer leur ressentiment. Ses membres mutilés furent confiés à l'Océan qu'il avait coik|uis^ et aucun monu^ ment funèbre n'indique au navigateur le point
précis où s'est éteint ce grand homme. Les récits de son digne successeur ont consacré la pointe entre Kayakakooa et Karakakooa; mais l'œil y cherche en vain un cénotaphe qui éternise la mLémoîre de ce déplorable événement.
Il est impossible au navigateur de séparer le nom de Cook de celui d'Owhyhée, comme celui de Léonidas appelle les Thermopiles ; comme les champs de Pharsale redemandent Qésar . On cherche, sur cette terre sauvage, le tombeau de Goek, comme dans la docte Grèce celui d'Achille , avec la différence que le premier s'est illustré par des faits récens et extraordinaires; tandis qiie le second ne doit peut-être sa gloire qu'aux vers d'un poète encore plus grand que lui.
Il est certain que c'est l'Espagnol Gaëtano qui, en 1542, a abordé le premier aux îles Sandwich. Cook lui-même y a trouvé des indices certains du séjour de quelques Européens ; et la crainte que les Natiirels manifestèrent pour les armes à feu, prouvait assez clairement qu'elles leur étaient comiues. Le motif du silence et de la discrétion de Gaétano est d'ailleurs assez justifié.
Les pirates infestaient toute la côte-Ouest d'Amérique; et des combats heureux, ou une longue traversée par le cap Hom , pouvaient seuls leur fournir les moyens de renouveler leurs vivres.
Gaëtano^ après avoir trouvé cet archipel, vit bien que s'il en publiait la découverte, il deviendrait un point de ralliement pour ces écumeurs de ntier, qui déjà ne paralysaient que trop le commerce de sa patrie. Ce motif politique , et sa sage prévoyance, le déterminèrent, dans la carte qu'il publia quelcpie temps après son voyage, à diminuer d'une dizain<î la latitude et la longitude des îles Sand-wich^ ainsi , du consentement de Charles^uint, il les plaça par 9 et ii degrés, au-lieu de 19 et 21; et les guerres que l'Espagne eut a soutenir avec la France l'ayant distraite d'autres occupations , on panit d'abord n'attacher aucun intérêt à la découverte de Gaëtano.
Enfin, cet homme célèbre , qui, par son courage et sa perseyérance, avait déjà illustré son pays par tant de glorieuses entreprises, retrouva cet archipel dans son troisième voyage, et lui donna le nom du ministre qui l'avait si généreusement protégé. Hélas! l'infortuné se glorifiait sans doute alors du succès de ses recherches!
A-peine avions-nous aperçu les hautes montagnes de l'île, que je cherchais déjà, avec une inquiète sollicitude, cette pointe tachée de sang, qui semble prévenir le voyageur des périls qui l'environnent, s'il n'appelle avec lui le courage et la vigilance. Sans se souvenir des torts du navigateur
anglais^ le voyageur sage et impartial déplore un aussi grand malheur, jette un voile sur les causes qui Tont fait naître ; et, le cœur abimë de regrets, Ton accuse de férocité un peuple sauvage et intrépide, par cela seul que chez lui a été massacré un grand homme.
La prévention, quelque pardonnable qu'elle «oit, a toujours une teinte d'injustice; il est difficile, ou pour mieux dire impossible, déporter sur un objet un jugement équitable, si l'on est mu par un sentiment qui subjugue la raison. Nous l'avons éprouvé, surtout dans cette circonstance. Si nous n'avions considté que nospressentimens, nous nous serions toujours fait précéder par nos fusils et notre artillerie; ce qui, en donnant une idée de notre faiblesse, eût montré aussi une défiance ppu flatteuse pour le peuple chez lequel nous abordions , et qui peut-être eût causé de grands malheurs.
C'est le 6 août que nous avons découvert l'île d'Owhyhée; nous n'en étions qu'a line petite distance; et la terre, que nous nous attendions à voir d'une hauteur prodigieuse, ne s'élevait qiie trèsmodestement. Une île si riche en sinistres souvenirs devait provoquer nos regards. Chacun y fixait les siens. Toul-à-coup , déchirant les nuages épais qui couvraient ses flancs réguliers et son immense base, s'élança mafestueusement devant nous le
AUTOUR DU MONDE. Ql
Mowna Kah , beaucoup plus haut que le pic de Téiiériffe, et dont la tcte vaporeuse, perdue dam les hautes rëgions de Tair, étàît marquée d^un petit point brillant qui réfléchissait les rayons dti soleil, et nous indiquait la limite des neiges étemelles. A quelques centaines de toises du sommet, une légère teinte de verdure , tapissant d'immenses quartiers de lave, donnait un peu de vie à ce paysage magnifique, mais sauvage.
Pendant la nuit, nous fimes petite voile, et longeâmes la cote, pour nous rendre au mouilliage de Karakahooa. La brise était légère , la mer peu houleuse ^ mais les courans nous portaient au large. Au lever du soleil, nous nous trouvâines en face d'une montagne excessivement haute (le Moivna- Lae), d'une pente insensible, et qui nous parut aride dans toutes ses parties ; c'est un cône d'une base prodigieuse et parfaitemient régulière dans tous les sens , puisque nous ne l'avons jamais vue changer de forme, quoique nous en fussions à une petite distance, et que nous filassions cinq à six nœuds, en rasant pour ainsi dire les rochers volcaniques qui lui servent de soutien.
A dix heures, nous reconnûmes un village appelé KrajreSy composé de quelques misérables cabanes bâties sur un plateau taillé à pic, mais de peu d'élévation. Dans l'anse formée par la pointe qui la
garantit des vents d'Est et de Nord-Est^ est un autre village d'une quinzaine de maisons, hautes de quatre à cinq pieds. Les terres qui les environnent m'ont paru arides^ le sol est rougeâtre, évideniment volcanique, peu varié. Quelques taches noires faiblement prolongées et sensibles , surtout au fond des petits vallons, où l'humidité doit être plus pénétrante, indiquent les restes flétris d'une végétation qui se soutient à-peine. Les fumées qui se sont élevées du penchant des collines', nous opt convaincus que cette partie de l'île, était liabitée; mais les Naturels doivent y traîner une bien misérable existence , et y sont probablement aussi sauvages que la terre qui les nourrit. L'anse forme un coude extrêmement sensible -, les rescifs se brisent à- la pointe avec beaucoup de violence , mais ne s'étendent guère au large.
A midi, un pros simple nous accosta; il était monté par quatre Sandwichiens grands et bien faits, dont l'un monta à bord , et dansa avec beaucoup de gaîté et de souplesse. Leur physionomie avait un caractère féroce , et cependant leurs manières étaieiit douces et timides. Quelques autres pirogues à un seul balancier arrivèrent successivement; plusieurs des Naturels qui les gouvernaient nous engageaient à profiter de l'occasion , et a ne pas nous refuser aux caresses de leurs femmes, qui étaient
AUTOUR DU MONDE. qH
presque nues, et d'une laideur vraiment repoussante. Nous ne crûmes pas devoir céder à des instances si pressantes^ et je serais presque persuadé que le refus des matelots ne naquit que de la certitude où ils étaient, qu'au mouillage ils feraient acquisition de quelques Laîs plus séduisantes, avec lesquelles ils pourraient réparer le temps perdu^ et se récompenser de leur délai.
Cependant le calmé dura toute la nuit, et les courans nous drossèrent vers le Nord-Ouest. Le 7, un grand nombre de jolies pirogues, détachées dei toutes les parties de la côte, firent route avec nous* Dans la majeure partie il se trouvait des fenmies, ,qui n'attendaient pas qu'on les présentât. Leurs gestes indéceiis ; leurs mouvemens plus indécens encore , cherchaient a provoquer nos désirs, et à nous faire rougir de notre retenue. Elles se disputaient nos regards^ elles briguaient une parole , et paraissaient piquées des refus constans et peu méritoires de l'équipage. Un chef d'un petit village monta a bord, dîna avec le commandant, tandis que sa femme, qui se tenait à la porte de la salle à manger, s'échappait parfois, et venait cajoler les matelots. Il était pardonnable à un Européen, à un Français surtout, de présumer que la coquette profitait de l'absence du mari pour chercher des adorateurs, et que les caresses jqu'elle prodiguait a