‹ Promenade autour du mondeChapitre 27 sur 102 · LETTRE CIX · texte numérisé non relu

LETTRE CIX

D'Owhyhée.

JuA pirogue que le Gouverneur avait expédia auprès du Roi^ pour lui donner avis de notre arrivée^ revint peu de jours après ^ ayant à bord un Américain établi depuis quelque temps aux Sandwich; et un nommé Jack, pilote royal ^ et proche parent du Roi 9 chargé par Sa Majesté de nous féliciter de notre arrivée^ et de nous engager à nous rendre au mouillage de Toyaî, près duquel il avait établi sa demeure depuis la mort de son père^ et où nous trouverions un Français qui y jouait un certain rôle.

J'étais avec le Gouverneur, lorsque la double pirogue qui avait conduit les députés déborda de la corvette , et se dirigea vers Kajerooa, Koakini tenait à la main le portrait de Tamahamah, assez bien peint par le dessinateur de l'expédition russe commandée par M. de Kotzebue , et dont il m'avait prié de lui faire une copie. Ja^k arriva bientôt près de nous; et à -peine se furent-ils serré la main, qu'ils poussèrent ensemble de grands cris, se

frappèrent la poitrine^ baisèrent à différentes reprises le portrait du Roi; et^ pendant près d'un quart d'heure ^ répandirent des larmes avec une grande abondance. Parmi le peuple qui nous entourait^ quelques personnes , les femmes surtout^ poussaient des cris de douleur^ tandis que d'autres n'avaient pas l'air de s'apercevoir de cette scène de deuil. Quand les pleurs eurent cessé y je' demandai à Koakini le motif de cette prompte désolation; et il me dit^ en riant^ que le souvenir de la mort de Tamahamah en était cause; et dès cet instant^ il continua k s'amuser avec moi^ comme si quelques larmes répandues avaient totalement effacé de sa mémoire les vertus et les grandes actions qui les avaient fait naître. Jack conserva visiblement sa douleur un peu plus long-temps , mais donna bientôt après toute son attention aux tours d'adresse et d'escannotage que je faisais pour m'amuser de leur surprise.

Comme la ville de Kajrerooa est la plus grande et la plus importante d'Owbyhée ; qu'elle est aussi ]a plus peuplée^ je puiserai chez ses habitans les traits qui peuvent servir à les caractériser. J'attends pour te parler des mœurs de ces peuples si curieux^ une étude plus. longue, qui cependant ne pourra m'en donner qu'une idée très-imparfaite, car les hommes qui, presque partout, sont les

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mêmes dans l'ëtat de civilisation , diffèrent cependant beaucoup dans ces pays^ où^ selon l'impulsion de leurs chefs ^ la nature de leur climat, leur indépendance ou leur assujctissement, ils agissent d'après les mouvemens que la nature a mis dans leur cœur, ou selon d'antiques préjuges, ou d'après Fautorité d'un seul homme, dont l'ascendant change quelquefois une nation/

Lycurgue avait fait de sa République une réunion d'hommes sages, laborieux, bràlans défenseurs de leur liberté 5 tandis que Périclès , en introduisant dans Athènes le goût des spectades, de la magnificence, et l'amour des richesses, chassa j>our ainsi dire du cœur de ses concitoyens , ce zèle ardent pour la gloire qui avait si long-temps effraye Lacédémone ^ et du milieu de ses conquêtes, il put prévoir aisément la ruine de sa patrie, que les siècles opposent k ses lauriers.

Lorsque dans une population de trois mille âmes, au plus, on voit deux individus au-dessus de six pieds, et quatre ou cii^q de six à-peu-près^ lorsqti'on en trouve une quarantaine de cinq pieds huit à dix pouces, et un grand nombre au-dessus de trois pouces, on peut en conclure, ce me semble^ que les hommes y sont grands; et cependant Jf /«g*, dans la continuation de l'ouvrage de Cook, dît que les habitans d'Owhyhée sont d\me taille au-dessous de la

moyenne. Quant à nous^ nous en avons y^gé autrement; et dans les diverses relâches que nous avons faites dans cet archipel, nous avons souvent eu occasion de persister dans notre premier jugement. La couleur des Sandvi^ichiens est terre de Sienne mêlée a un peu de jaune. Leur chevelure serait magnifique, s'ils la laissaient croître, car elle est natureDement luisante et noire comme du jais. Leur manière de se coiffer est élégante , et ajoute encore à leur taille. En général, ils se rasent les côtés de la tête , et laissent croître au sommet tme touffe qui se pi^longe jusqu'à la nuque , ce qui imite parfaitement la crinière qu'on attache à nos casques de dragbns. Quelques-uns conservent tous leurs cheveux et les laissent flotter sur leurs épaules^ ou les nouent avec beaucoup de grâce , à la manière des Carolins. U n'y en a pas de crépus , mais j'en ai vu quelques-uns de bouclés, effet sans doute de l'habitude qu'ont tous les Sandvirichiens de tremper souvent leur tête dans l'eau. Leui'S yeux sont vifs et ont beaucoup d'expression; leur nez est un peu aplati, mais on en voit beaucoup d'aquilins. Leur bouche et leurs lèvres sont médiocrement grandes, leurs dents magnifiques, et on ne peut que les plaindre de cette fatale superstition, qui leur fait souvent mïi devoir de s'en arracher quelques-unes à la mort

d%in ami ou d'un bienfaiteur. Ils ont la poitrine large, les bras peu nerveux, le ventre peu gros, lés cuisses et les jambes assez fournies , les mains et les pieds excessivement petits. Tous, je crois, sans exception se font tatouer le corp$ ou quelques membres. Pour cet effet, ils adaptent à un petit bâton un os d'oiseau qu'ils ouvrent par le milieu , afin de lui donner deux ou trois pointes qu'ils trempent dans une couleur noire broyée avec du lait de coco et du suc de la canne à sucre ; ils appliquent ces pointes sur la partie qui doit être tortouécy tandis que de l'autre main, et avec une petite baguette de deux pieds de longueur, ils frappent légèrement sur le bâton où est amarré l'os. Cette opération doit être peu douloureuse, puisque j'ai vu de jçilnes filles, la supporter sans donner la plus légère marque de sensibilité. '

Les dessins ne sont ni aussi réguliers, ni aussi bien faits que ceux des habitans des Carolines. Tantôt c'est une partie du corps qui en est couverte , tantôt un pied, tantôt la paume de la main, quelquefois même lé dessus de la tête et le bout de la langue, comme l'épouse de Koakini et la veuve favorite de Tamahamah, En général , ils représentent des oiseaux, des éventails, des damiers, des ronds avec plusieurs diamètres; mais le plus souvent d'énormes rangées de chèvres , et presque

toujours à la partie intérieure du bras, de la jambe et des cuisses. J'ai vu plusieurs habitans tatoués d'un seul côté, ce qui produisait un effet trèssingulier : on eût dit des hommes à moitié brûlés, ou barbouillés d'encre depuis le sommet de la tête jusqu'à l'extrémité des pieds. Une bizarrerie inconcevable, c'est que souvent ils laissent un dessin a moitié fini, comme si le peintre avait été découragé, ou que le personnage qui voulait s'en parer eût changé d'avis au milieu de l'ouvrage.

Ces dessins ne déplaisent point au premier coup* d'œil et sont très-goûtés dans la suite; mais la même superstition qui les prive de leurs dents, leur fait aussi une loi de se brûler toutes les parties du corps avec un fer rouge taillé en rond, de manière qu'a la première inspection , ces taches noires et livides ressemblent assez a des cicatrices. Quelques individus en ont en grand nombre sur toutes les parties du corps, et se font gloire de les montrer aux étrangers.

Les femmes, à beaucoup près, ne sont pas aussi bien que les hommes, et leur taiUe est plutôt petite que grande. Elles ont infiniment plus de goût qu'eux pour les cicatrices dont elles couvrent tout leur corps. Les parties les plus délicates, telles que les joues et le sein, sont celles qu'elles s'appliquent à orner. Quelle coupable profanation ! La gorge

des Saudwichlennes peut, en général, rivaliser avec ce que les Anciens nous racontent de celle des Grecques et des Géorgiennes. Dégagée d'entraves et de lacets, elle acquiert toute l'élasticité et la grosseur que lui destinait la nature. Elle n'est ni trop grande, ni trop petite, mais dure et séparée; les larges épaules des filles la font encore plus ressortir, et c'est peut-être à cet avantage ainsi qu'à la petitesse de leurs pieds et de leurs mains qu'elles doivent les hommages que leur prodiguent assez volontiers les étrangers. Du reste , leur démarche n'a rien de gracieux, leur langage rien decette douceur qui caractérise les femmes des Mariannes. Elles sont d'une propreté exquise ; mais , comme je te l'ai déjà fait remarquer, elles ne se piquent jamais ni de cette modestie qui embellit même la laideur , ni de cette coquetterie qui met un prix aux faveurs et prête plus de charme aux plaisirs. Leurs gestes sont indécens , leurs agaceries obscènes, leurs regards peu expressifs. L'habitude qu'ont les plus vaines d'entr'elles de se blanchir le toupet et quelquefois tous les cheveux avec de la ch^ux vive, achève de les défigurer en leur donnant un âge qu'elles n'ont pas. Peins-toi, si tu le peux, le contraste que produit cette espèce de couronne blanche swr une peaii olivâtre et à teintes inégales. Leurs cheveux sont généralement courte; il est vrai que

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la mort de Tamahamah a, chez qùelqiie^unes, cause ce sacrifice généreux ; mais Cook avait déjà fait la même remarque. Elles ont un grand amour pour les couronnes de verdure. Les princesses et les hautes dames se sont réservé le droit exclusif de se parer de fleurs de vacoi très-jaunes, enfilées dans un jonc. J'ai remarqué qu'elles ne portaient presque toutes qu'une boucle d'oreille ^ mais ce qu'on observe le plus généralement, c'est leur passion ou plutôt leur folie pour les colliers. Elles s'en font avec des fleurs, quelquefois même avec des fruits très-grands (Jamrosa) , et toute espèce de plantes. Les personnes de considération en ont en cheveux tressés et passés dans un os recourbé, d'une grosseur vraiment colossale. On voit dans la campagne quelques jeunes personnes qui, pour garantir leur sein de l'ardeur du soleil , le couvrent parfois avec une feuille de bananier, ce qîii rappelle assez grotesquement ces naïades antiques, que l'imagination des poètes nous représente sortant des eaux pour venir folâti*er avec les mortels. Les traits des fenunes n'ont pas plus de douceur que ceux des hommes; leur voix n'est pas toujours moins sonore; et l'imprudent qui tenterait de chercher dans le crépuscule une Vénus d'Owhyhée , courrait le risque, je crois, de s'adresser souvent à un Hercule. Il ne r^ulterait de cette méprise qii'nn jietit retard > et

le demi-dieu qui dans la fable ne s'amusait qu'à combattre les géants et les monstres^ est plus humanise dans ce pays^ où il ne se plait qu'a rendre service aux étrangers.

LETTRE ex.

D'Owhyhée.

Lie 8 mai 1819^ Owhyhëe a été le théâtre d'un ëYénement terrible^ qui a plonge cette île dans la consternation^ et qui non-seulement a éteint dans le cœur de ses habitans l'orgueil qu'ils avaient puise dans le souvenir de leurs glorieuses conquêtes^ mais encore qui leur a fait entrevoir un avenir rempli de craintes et de tristesse. Je n'ai jamais pu lire^ dans Tacite, l'admirable récit de la mort de Germanicus, sans m'attendrir sur le triste sort de ce grand homme, et sans, déplorer les malheurs d'une ville livrée à la barbarie d'un tyran. Ici, dès qu'on cherche à persuader aux habitans qu'ils ont peu de chose à faire pour connaître le bonheur, leurs regards inquiets se tournent vers le passé, leur prévoyance redoute l'avenir, et leur cœur, déchiré récenunent par la mort de Tamahamah, prononce ce nom chéri avec respect, et ne trouve dans les qualités du fils aucun motif de consolation pour une si grande perte.

Les peuples de cet archipel étaient à la veille de

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recueillir les fruits de leur courage et de leur persévérance; ils allaient goûter les avantages d'une civilisation qui prenait naissance sous les plus heureux auspices; un instant les a replongés dans cette nuit dont leurs armes victorieuses venaient de déchirer les voiles.

Tamahamah, sur un lit de douleur, voyait approcher le moment qui devait l'enlever a l'amotir de ses sujets. Il venait de punir quelques rebelles révoltés , et avait établi sa puissance sur des bases fermes et dui^les. Il ne redoutait pas la mort; son grand cœur l'avait appelée et bravée mille fois au milieu des dangers; mais il regrettait une vie qui aurait pu encore être utile au peuple qu'il avait

gouverne.

A*peine eut-on des craintes pour une vie si chère, que les devins, les charlatans, les prêtres de toutes les îles furent convoqués a Kajakakooa. Soins inutiles! Tamahamah avait vécu.

Des courriers dépêchés à chaque instant du jour apportaient aux villes éloignées des nouvelles d'une santé de laquelle dépendait le bonheur ou le malheur de tous. Il sentit bien alors tout le prix de l'amour et de l'attachement des sujets pour un bon prince; mais voyant que tous les efforts étaient inutiles, il consacra encore ses derniers instans au bien-être de ses peuples.

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Il appela auprès de lui son fils et ses principaux cliefs, qui renfermèrent leur douleur pour lui faire moins regretter une vie illustrée par tant de glorieux succès; il leur en témoigna toute sa reconnaissance; et s'adressant à celui qui allait hériter de son autorité* : « Mon fils, lui dit-il, je te laisse » maître d'un pays qui doit suffire à ton amhition, » si tu es sage, mais que tu perdras, si tu cherches » à t'agrandir. Tu peux juger, par le sacrifice )) que j'ai dû faire de mon repos, de ce que m'a » coûté l'héritage que je te laisse. Les che& qui » m'entourent en ce moment ont partagé mes n dangers, et je leur dois une grande partie de la )) gloire que je me suis acquise. Ils te seront » fidèles , si tu es juste; j'en ai pour garant leur » attachement à ma personne ; mais ton inexpé- M rience pouvant t'égarer, tu dois te guider d'après » leurs conseils et leurs leçons. Ne te presse jamais » de punir une faute commise par les étrangers, w établis dans les iles; souffre même d'eux une » seconde offense, et ne cherche a les repousser >î qu'a la troisième attaque. Si tu te conduis d'après » les leçons que je te donne en ce moment, je M recevrai avec plaisir les sacrifices dont vous

)) voulez m'honorer, et les offrandes que votre

* Tous ces détails m'oût été donnés paf M. François Marin, établi depuis long-temps à Wafaoo.

M amour me destine. Adieu, mon fils^ porte mes » vœux a mes femmes et a ma mère. . • Adieu , mes )) amis. ... Je me meurs. . . .

Dès que cette triste nouvelle se fut répandue dans la ville et au loin, le peuple , à Fenvi, poussa des cris de douleur; chacun croyait avoir perdu un bienfaiteur, un père. On se frappait la poitrine , on s'arrachait les cheveux, on se roulait dans la poussière; tous les animaux domestiques qu'on put atteindre furent sacriifiës, un grand nombre de maisons renversées. Pour étermser la mémoire de ce funeste événement, presque tous les habitans se firent sauter plusieurs dents; ils gravèrent sur leur bras le nom chéri de Tamahamah , et Fépoque fatale qui leur avait enlevé un si bon prince ; les femmes firent toutes le sacrifice de leurs cheveux, et avec un fer ardent se couvrirent le corps de brûlures. A Kajrakakooa^ tout le monde se réimît sur la place publique, en remplissant Pair de gémissemens; une trop vive douleur tenait les cabanes désertes, et Ton se faisait gloire de montrer les cicatrices que Famour semblait avoir ordonnées. Ceux qui, des campagnes lointaines, se rendaient à la capitale pour se convaincre d'un si grand malheur, craignaient de s'interroger sur les routes, et se regardaient avec effroi , en se serrant la main.

Les chefs surtout, les premiers officiers qui avaient

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partagé les dangers et la gloire de Tamahamah, voyaient dans cette mort fatale le triste présage de toutes les calamités. Trois jours et trois nuits se passèrent a Kajrakakooa, sans que le peuple osât quitter la place publiqiie ; et tel était son attachement pour son Roi éteint^ que celui qui s'était le moins meurtri le corps et le visage^ honteux de marques de douleur si légères^ s'adressait de nouveau à son voisin^ le suppliait de lui faire encore sauter une ou plusieurs dents, et de lui remplir le corps de brûlures et de nouvelles cicatrices.

Ces scènes de désolation ne se passaient pas seulement à Owhyhée, et sous les yeux des principaux che&, mais eUes avaient lieu avec la même fureur, ou plutôt avec la même cruauté, dans toutes les autres îles. On n'eut pas besoin d'interdire les amusemens et les jeux : pendant plus de quinze jours on ne sortit de chez soi, ou l'on ne quitta la place publique d'où l'on voyait le tombeau à\ Tamahamah, que pour subvenir aux besoins de la vie. Les conversations ne roulaient que sur 7Vzmahamah; chacun citait de lui quelque trait de courage extraordinaire, tous vantaient sa justice et sa bonté. On s'endormait au milieu de ces entretiens consolateurs; on se réveillait au lever du soleil pour continuer les mêmes éloges. H étai^ le roi de ses peuples, le jugé de ses sujets, le

Tonw IL g

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protecteur dé Fopprûne y la terreur de ses ennemis.' Aujourd'hui que la douleur de l'avoir perdu est un peu amortie , on ne parle encore de ses vertus qu'avec attendriss^Eneat. Deut amis ne se revoient jamais sans verser de^ larmes sut le souvenir de leurs beaux jours passât et la première santé des repas est toujours adressée à Tamahamah.

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