‹ Promenade autour du mondeChapitre 29 sur 102 · LETTRE CXIII · texte numérisé non relu

LETTRE CXIII

Je t'ai peint sous les couleurs les plus sombres et pourtant les plus vraies la partie de la Nouvelle- Hollande que nous avons visitée ; je ne puis aujourr d'hui trouver des expressions asses tristes pour te doniier u^e idée de la côte devant laquelle nous sommes n^ouiUésj mais pour la caractériser en partie, je n'ai qu'à t'ossiurer qu'elle fait regretter la presqu'île Pérou, et qu'on dirait que c'est l'empire, de la mort. Nul, arbre, nul arbuste, nulle teinte de verdUre, nul quadrupède, nul oiseau, presque nul insecte pour animer ce lugubre paysage. A plus de deux lieues de distance, toute la côte est sillonnée de ravins tortueux et profonds, et coupée par de j^etits cônes et de légers monticules, soupiraux éteintsi d'antiques volcans. Des couches énormes çlç lave que battent les flots avec violence ; des rocber&ipÈiassifs, percés par les rayons d'un soleil déyora^t, et suspendus en voûte sur des précipices; des sentiers à peine formés, qu'on ne suit ({u'en frémissant, et qui se perdent par intervalles

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sur les bords rocailleux de la mer^ ou dans un lointain qu'on n'ose parcourir, tels sont les objets effrayans qui, sur cette terre inhospitalière, affligent les regards et attristent l'imagination. On déplore le malheur d'un peuple contraint souvent de parcourir d'un pas rapide ces affreux dëserts, sans trouver une légère source, un seul petit ruisseau, où il ait la douceur d'étancher sa soif, tm seul arbuste sous lequel il puisse se délasser de ses fatigues. Oh! qu'il est à plaindre l'infortuné qui ne peut pas changer de demeure, et qui a sans cesse devant les yeux un tableau qui lui rappeUe les peines qu'il a souffertes pour soutenir sa misérable vie!

C'est près de ce séjour de deuil et de tristesse que RiourioUy fils de Tamahamah^ a, depuis la mort de son père, établi son domicile et sa cour. Les raisons qu'on nous en a données ne mé paraissent pas admissibles. L'une ferait beaucoup d'honneur au prince j l'autre est trop contraire à ses intérêts.

Dans une de nos visites à M. YounCy anglais octogénaire, et dont les seuls malheurs seraient un titre à la considération des étrangers, quand même ses jolies demoiselles n'inspireraient pas le plus vif intérêt, nous avons appris que le motif qui avait déterminé Rioxxriou à s'établir auprès de cet affreux séjour, était, que cette partie de l'île se trouvant infiniment pauvre, il ne se croyait pas

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cagagë à fournir beaucoup de vivres a ses officiers^ qui d'ailleurs retiraient la plus grande partie de leur subsistance de la baîe^ qui est extrêmement poissonneuse.

Mais ici ^ il se présenterait une difficulté. La puissance de Riouriou n'est pas encore établie sur des bases. assez solides pour qu'il ose se permettre de mécontenter ses premiers officiers. Un des conjurés a déjà levé une puissante ann^; il campe à quelques lieues de TojraVy il est peut-être a la veille de tenter quelque entreprise hardie; et il n'est pas de la politique de Riouriou de montrer à ses troupes que son intérêt seul est le mobile de ses actions^ qu'U se croit assez puissant pour oser être injuste, et que tous doivent obéir à ses caprices plutôt qu'a la raison. Je croirais plutôt, et la conduite de quelques che(s qui l'entourent fortifie mon opinion, que c'est par leurs perfides conseils qu'il a fait choix d'un séjour si triste et si sauvage, et que le moment où les esprits sentiront toutes les peines qu'on leur fait déjà entrevoir , sera aussi le signal de la révolte, et peut-être de la chute de Riouriou.

Un autre motif de ce séjour à Tojraî nous a été donné par un individu dont j'aurai occasion de parler dans une autre lettre ; mais dès que j'aurai nomme sa patrie , on jugera de la foi qu'on doit ajouter à un pareil oraicle.

Ne soyez pos ëtoimës, nous dit-il d'un ton douloureux, de voir le Roi préférer ce sëjour de tristesse âuic campagnes plus riantes de Kayakakooa, ou aux jolis établîssemens qu'on trouve dans les autres îlesj la douleur de la perte de son père ëteint en lui tout autre sentiment , et le désert le plus aride est désormais le séjour que son cœur préférera. Il a juré de ne jamais remettre les pieds dans la ville où il a eu le malheur de le perdre ; Vous allez voir Riouriou, ajouta-t-il, et vous vous

attendrirez avec lui Nous l'avons vu, et it a ri

avec nous.

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tETTRE CXIV.

U NE misérable cabane en chaïune y large de donze à quinze pieds^ longue de vingt-^inq à trente^ dans laquelle on n'entre que par une porte basse et étroite, qudqueis Hottes sur lesqueUes^nt coudiés des colosses à demi nus à qui Ton domie le titre de généraux, de ministres j deux, chaises , où s'as* seyent, les jours de cérémcmie , un hcwaine grosj gras, sale , lourd , fi^ ; une fenune grande', a moitié habillée, se laissant caresser pai* tous les étran<gers, maàs n'accordant la dernière faveinr qu'à son joufflu de mari , en proie à la gale et a je ne sais combien d'autres maladies dégoûtantes,* des murs de feuilles de cocotier assez bien liées ; un toit de goémon fort négligé, qui n'est qu'un faible obstacle contre les vents et la pluie f tel est le palais du souverain desSandwichj tels sont le Roi et la Reine d'Ovrhyhée^ teHe est la digne cour qui les entoure. Une foule nombreuse de soldats armés de fusUs , qui se promenait rapidement devant cette noble demeure,. au bruit d'une clocbetie que l'un deux

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agite par intervalle, quelques canons braqués contre la mer, et un pavillon hissé au haut d!tnie longue perche indiquent qu'on se trouve aup]::ès de b demeure d'un Rôi. C'est pourtant du fond d'une cahane semblable que le génie de Tamahamah I.®*" lançait^ dans sa colère^ ces ordres terribles qui faisaient frémir ses ennemis; c'est à l'aide de ces mêmes honunes que nous voyons aujourd'hui, qu'il a osé entreprendre de si vastes projets, et qu'il a soumis tant de monde a sa domination.

La cour de son fils n'est pas toujours aussi nombreuse, ses chefs ne sont pas toujours si indolens ; lui-même se montre quelquefois avec une certaine majesté aux yeux des étrangers j et la première fois que je l'ai vu, j'avoue qu'il m'a paru représenter avec assez de dignité. Son costume était celui d'un colonel de hussards, son chapeau celui d'un maréchal de France, et sa femme était fagotée avec assez de hixe, mais dans le genre de ces Anglaises longues et serrées, que Vemet, dans la rue du Coq, expose aux risées des Parisiens désœuvrés. Leurs chaises étaient recouvertes d'un riche tapis de soie a bandes noires et jaunes, et tout cela, transporté dans un appartement plus propre , n'aurait pas laissé que de surprendre très-agréablement l'étranger, prévenu déjà contre le pays et le luxe du Souverain,

Voici à quelle occasion j'ai eu la faVeur de voir

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tant de belles choses^ et le motif cpi les a cicposées au grand jour. ,

Uindivîdu Gascon doùt je t'ai déjà parlé, et que je me propose de te présenter bientôt^ instruit que j'étais le dessinateur du bord^ vint ^e saluer a mon arrivée a terre j avec des manières tout-à-fait gracieuses, ^me conduisit, ainsi que MM. Requin et Dubaut, dans l'appartement où les veuves de Tamahamah consumaient leur vie dans une mollesse et une oisiveté qui feraient honte a des chanoines. La, pour nous -donner une idée de sa faveur et de son crédit, il s'approcha bénignement de la favorite du défunt, et lui donna de légers coups du, dos de la main sur la joue, ce qiii ne semblait pas trop l'amuser. Mais comme après ces caresses proieetrices, il lui tâtait le pouls et faisait certaines grimaces d^ dbarlatan, nous nous empressâmes de lui demander s'il exerçait aussi les fonctions de mçdecin de la cour; et dès qu'il nous eut répondu que c'était lui qui avait traité Tamahamah , nous ne fûmes plus surpris d'une mort si fatale a ces îles. Après quelques petites caressés aux autres Reines, car il nous fit entendre qu'il ne fallait mépriser personne, il leur prodigua à toutes en général les. complimens en usage dans son pays. A tant de manières ridicules, aux attojuchemens iuutiles et au ton papillonné qu'il se donnait avec les princesses,

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