LETTRE CXV
D'Owhyhëç (ttea Sandwidi).
Xl E N R I IV avait bien raison de dire à ce paysan qui se plaignait a lui de la mauvaise qualité de ses terres : Plantezr-j des Gascons , ils prennent par-* tout. Nous en avons vu un ici ^ et c'est celui que je me suis engagé à te faire connaître, cfiii prend jusqu'aux usages les plus ridicules du pays.
Il n'a pas la stature c'olossale des chefe de Tamahamah ; mais sa taille est bien de 3, pieds I o à j I pouces. Une touffe de cheveut bouclés avec art et prétention descend jusque sur sa bouche, et folâtre avec les zéphirs. Au premier coupd'œil, on porte sur M. Rives un jugement que la suite et un mûr examen fortifient de plus en plus.
D est de Bordeaux, c'est-à-dire, d'un pays où les bons mots ont pris naissance, ou l'esprit est héréditaire dans presque toutes les famiUes, et où le caractère national est l'espièglerie , la goguenarderie, et im goût particulier pour ces petits mensonges, pour ces agréables hyperboles, cj^xi font un des principaux charmes de nos entretiens familiers.
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Eloigné de sa chère capitale depuis sa plus tendre enfance^ il n'a pas saisi ^ on plutôt il n'a jamais connu la gentillesse de ses compatriotes, mais il n'a «pu en perdre tout le caractère; et ses mensonges, s'il les disait avec plus de grâce et de (inesse, seraient le seul côté pmr où on pourrait deviner sa patrie^
Le premier jour qu'il est venu présenter ses hommages a notre commandant, il était accoutré d'une manière si grotesque, que nous pensâmes d'abord que c'était un sauvage dont on avait voulu se divertir; mais dès qu'il eut prononcé: Messieurs, f ai ï honneur de* vous saluer avec le plus profond respect; nous reconnûmes avec quelque regret le héros qu'on nous avait annoncé à Kajrakakooa ; et plusieurs enfans de la Garonne que nous avions à bord, rougirent presque de leur compatriote, et furent tentés de le renier.... Un habit de soie, d'une ampleur et d'une longueur démesurées, battait ses jambes enveloppées dans des bottes à l'écuyère passablement faites; ses pantalons et ses gilets étaient fort propres; mais pour les. ajuster • à sa taille, il était forcé d'en assujétir l'ampleur par des épingles et des lacets.
Le citoyen de Bordeaux nous parut si encltanté de se trouver avec des Fnmçais, qu'il y aurait eu de la cruauté de notre part de ne pas hii rendre ses
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politesses. Nous lui témoignâmes tout le plaisir que nous avioils de le voir heureux^ car il nous avait dit qu'il Tétait; nous le félicitâmes de notre mieux de la faveur dont il jouissait auprès du Roi^ car il nous en avait glissé, comme par hasard, quelques paroles; et le commandant l'invita à déjeuna, car on était bien aise de le rapatrier avec les cuisiniers français.
Il avait été embarqué sur un navire [américain, il y a quinze à seize ans; et son goût le portant vers les aventures romanesques, il quitta la jaquette de mousse, dit adieu à ses compagnons enfumés; et, dans son orgueil, il osa entrevoir un avenir plus riant, et qui satisfaisait déjà sa jeune ambition. Il eut d'abord quelque peine a s'habituer aux usages des Sandwichiens; mais à neuf ans, la nature a beaucoup de pouvoir; et cet âge si tendre n'est pas celui qui résiste le moins aux privations et aux souffrances. J'igncHre comment il vécut les premières années de son séjour à Ovrhyhée; mais il e^t à présumer que quelque chef généreux et conor- |Milâs$ant s'inliéressa a lui , et l'aida à ne pas mou^ rir. Petit-»-petit, le jeune Rives dut apprendre la langue du pays; il s'en ^servit d'abord pour persuader a son bienfaiteur q[u'il était fils de quelque célèbre médecin*; et le voila «ur les traces de son
* Et qui ne connaît l<f 'médecin ^^es tn France !
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père, s'essayaht a enlever de^ soldats k Tàmaha-mahy et s'engagéatit tacitement a llii ért donn^ de nouveaux a Faidtî d'une éj)ou^ qu'il s'était choi^e. Le hasard guérit peut-êtt^ autant de malades qtie les bons médecins ; et M. Rives, par qUeiqites cures heureuses , dut bifeUtôt se faire une certaine réputation^ puisqti'il fut quelque tendps après eéiplbjié a là cdur*. D'fe la> quelques ternes qu'on lui donna et qu'il embellit ,• de là , uri plus grand nombre dié pratiques; de la, quelques profits, et deUx voyages en Chine, avec un navire d'Oivhyhée, pour aller chercher les remèdes qui lui étaiettt r^écessaires ; de là enfin, la mort du grand Tamàhamah.
J'aVoue franchement que je lui eti ai voulu pen- (lant quelques heures. J'étais allé à terre , dans Fiïitentîon dé revenir à bord avant l'heure du dîner. Je lie sais comment sa diable; d^éloquence me subjugua ; lirais il teSt certain que je me trouvai forcé d'accepter un dlUeV qu'il me proposa chez lé premier ministre du Roi , pompletasesWent appelé Pkt par les Anglais, auquel il m'avait annoucé sans m'en ^Vévenir. lie couvert fut btentôl mis : on servît
, * n m'a raconté ^e la iaTorite de Tamahamah, souffraot un jour de fortes coliques, fenvoya cKercherj qu'après quelques grimaces, il rentra chez lui, qu'il ^ila an gj^zon dans un Tase, qti'il jr jeik de reau , et qu'il en fit ayaler un grand Ten*e à la Reine , qui fut guérie une heure après. On lui donna pour cette cure deux belles perles , qu'il troqua à Kanton contre des drogues. Il se crut médecin.
un morceau de cochon coriace^ une calebasse à demi remplie de Poë* ^ un plat de patates douces sur quelques nattes^ et on m'invita à donner dessus. Je sentis dès-lors ma faute et la perfidie du Gascon; mais coipme il n'y avait plus moyen de reculer^ je tombai en colère sur les patates^ que je fis bientôt disparaître^ et leur laissai de. bon cœur les autres mets. Au commencement et à la fin du repas, on but de l'eau à la santé de Tamor hamah; et nous nous levâmes, eux satisfaits et rassasiés; moi, honteux comme le corbeau de la fable, et résolu comme lui de me tenir dorénavant sur mes gardes.
Cependant, le ministre nous laissa bientôt, alla vaquer à quelques affaires , et nous eûmes tout le loisir, M. Rives et moi, de faire notre cour à son épouse. Jusqu'alors c'était la plus joUe personne de nie que j'eusse vue; mais la sotte avait cru devoir se. faire sauter deux dents incisives inférieures, afin de mieux honorer la cendre de Tamahamah.
Son air espiègle, les caresses qu'elle se laissait prodiguer, la manière coquette dont elle y répondait; ses yeux fripons, ses jolies mains, son petit pied, toutes ces considérations auraient bien fait passer sur un obstacle, si M. Rives, qui probablement
^ C^est la pâte faite avec la racine du taro {Àrum esculenUim).
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avait résolu de m'être contraire ce Jour-la, eût voulu me donner un peu plus de liberté. Il tint ferme comme un roc, et ne voulut partir qu'avec moi. Nous prîmes donc congé de notre aimable hôtesse , et je ne pus m'empêchcr de la plaindre d'être -forcée de vivre dans im pays où l'on ne connaît poiiit de remèdes contre la gale.
£n sortant de la, je trouvai un de mes. amis, M. Gaimard; et nous profitâmes tous deux de Tobligeance de notre cher compatriote , pour aller auprès d'une fontaine minérale que là marée couvrait en ce moment, et pour faire une visite à un individu qu'il voulait nous montrer, et qui avait été condamné depuis peu a un supplice épouvaiilable.
Cet homme , appelé Koérani, est âgé de trentesix a quarante ans^ nous le trouvâmes vis-à-vis sa cabane, assis sur une pierre, et enveloppé d'une pièce d'étoffe bleue. U avait eu le malheur de plaire à l'épouse d'un des chefs de l'île, qui, jaloux et surveillant, le surprit un jour en flagrant délit. Il en porta ses plaintes à Tamahamah, qui condanma le galant k avoir les yeux arrachés, ce qu'on exécuta aussitôt. Les yeux étaient très-bien cicatrisés. L'infortmié qui avait soujffert cette cruelle et douloureiise opération se portait à merveille; et lorsque M. Rives lui demanda, de notre part,
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pour quel motif il avait été condamne^ nous le vîmes sourire en racontant son histoire y et le malheureux paraissait encore s'égayer aux djépens du mari. Il nous dit que les paupières^ après l'opération, avaient été enflées pendant quelques jours ^ et qu'il souffrit des douleurs assez violentes. Dans ime de mes prochaines lettres ^ je t'expliquerai comment on exécute cette opération terrible, et tu frémiras d'horreur. Tamahximah I.®^ avait rendu sans doute de grands services à l'humanité, en abolissant dans ces îles quelques usages barbares; mais qu'il en existe encore de cruels, dont ce peuple stupide n'a pas le courage de s'affranchir ! . . .
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