‹ Promenade autour du mondeChapitre 37 sur 102 · LETTRE CXX · texte numérisé non relu

LETTRE CXX

D'Owhyhée (11m Sandwich).

A.VANT de quitter le momllage de Toyaï, notre commandant a répondu favorablement à une prière de M. Young*^ en faveur du fils de son génëreuï bienfaiteur. Ce vieillard reconnaissant^ effrayé des troubles qui vont agiter sa seconde patrie^ a sup* plié M. de Freycinet de faire sentir, dans une assemblée générale des principaux chefs de File ^ que le bonheur de tous était dans la paix et l'union^ que l'unique moyen de révérer les cendres du grand Roi qu'ils pleuraient, était de se montrer fidèles à son fils, et de punir les rebelles qui oseraient attenter à sa puissance 5 que d'ailleurs les droits de Riouriou étaient sacrés, et qu'il trouve^ rait dans le souverain d'Angleterre un puissant secours contre tous ses eimemîs.

La prière de M. Yoting ne peut avoir été dictée

^ Ccit un Anglais qui aTait été etnlMrqué sur le§ navires commandés par Vancouver, et que les Sandwichiens retinrent de force à Owhyhée. Tamahamah Faimait beaucoup , et le consultait dans toutes les affaires difficiles.

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que par un sentiment généreux ^ l'intérêt personnel n'y occupe aucune place ; l'infortuné nu que peu de jours à vivre,- étendu sur un lit de douleur, il sent la mort approcher a grands pas, et, peu sensible a ses propres maux, ses derniers vœux sont pour un pays que les bienfaits de Tamahamah lui font regretter de laisser en proie aux factions qui vont le déchirer.

Le Roi, pour répondre au désir de M. Freycinet, convoqua les chefs et les veuves de son père sous un hangar. Informé du motif de cette réunion , je m'y rendis aussi, et le Capitaine et quelques membres de notre état-major ne tardèrent pas à arriver. M. Rives était l'interprète.

Le Roi était taboue ce jour là, et il ne lui fut pas permis de mettre sa tête sous le hangar. Qua*re ou cinq chefs s'amusaient à leur jeu de danies,quatre ou cinq Reines mangeaient de la poë dans leur grande calebasse j quatre ou cinq autres personnages ronflaient en faux bourdon aux pieds des princesses.

M. Freycinet , qui espérait probablement une assemblée plus nombreuse et plus auguste, demanda s'il devait commencer ^ dès que le Roi eut répondu qu'il le pouvait, un des principaux chefs noraxaé Ooro se leva et ^en alla en sifflant. Les autres écoutèrent, tandis que Riouriou causait avec un

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capitaine de navire arrive diWhahoo la veille.

La harangue fut courte ; on leur dit que la paix des peuples était le plus sûr garant de leur bonheur; que les guerres civiles déchiraient les États et les appauvrissaient; que ceux qui oseraient se déclarer contre Riouriou, se déclaraient aussi les ennemis des Anglais; que Pamitié qui régnait entre la France et l'Angleterre (et tu sais si elle est vive et sincère)^ était un assez puissant mobile pour engager cellelà a protéger de tout son pouvoir le fils de Tama^ hamah; que toute haine devait être abjurée en faveur de la mémoire d'un prince si chéri, et qu'on ne pouvait pas douter que le moment de la révolte ne fût aussi celui du châtiment des coupables ; qu'au surplus les droits de Riouriou au trône d'Owhyhée étaient incontestables , et que si quelque échec inattendu le forçait, pour quelque temps, à l'abandonner, les puissances coalisées de l'Europe ne tarderaient pas à le rétablir dans ses droits, en cimentant la paix par le sang des audacieux qui l'auraient troublée.

M. Rives essaya de traduire, dans la langue de ceux à qui >s'adressait ce discours , les phrases de l'orateur français ; et, soit que sa mémoire l'eût peu secondé, soit que le langage des Sandwichiens soit plus rapide que le nôtre , en quatre mots il finit sa besogne; et c'est sans doute asamaladre^»se

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qu41 faut attribuer le peu d'effet de cette nouvelle Catilinaire.

Après cette auguste cérémonie, le Roi remercia M. Freycinet,- M. Freycinet remercia M. Rives; M. Rives nous remercia , et fut de nouveau remercié par la Reine-mère : tout se termina en remercîmens; et pour ne pas être plus ingrat que les autres, je remerciai le sommeil de ne pas m'avoir gagné pendant la soporifique demi-heure que dura la séance ; faveur qu'il n'accorda pas à tout le monde.

Nous quittons cette île si riche en illustres souvenirs; nous allons visiter de nouvelles possessions de Tamahamahy celle-ci ne pouvant nous fournir les vivres nécessaires pour notre traversée. On jrious vante à Fenvi les agrémens diWhahoOy et les riches campagnes de Mawhée : voyons si les bienfaits du Roi mort se sont répandus loin de sa capitale.

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LETTRE CXXÏ.

De Mowhée (îles Sandwich).

XJE i5 août^ à quatre heures du matin^ nous partimes d'Owhyhée, avec une brise très-faible, qui fraîchit cependant un peu dans la matinée. Nous longeâmes Taouraé, île stérile, côte à pic, uniforme , médiocrement élevée. Nous n'y découvrîmes pas la plus légère teinte de végétation* Le sol en est rougeâtre et sillonné par intervalles; cette île est déserte, inhabitable; et à sa pointe Ouest s'étendent quelques brisans. Dès que nous l'eûmes doublée, nous vîmes le petit rocher de Morokiniy du sommet duquel s'élevait une longue colonne de fumée , qui nous aurait fait soupçonner l'existence d'un volcan, si nous n'avions eu avec nous des pilotes du pays qui nous assurèrent le contraire.

Le côté Nord-Est de Mowhée que nous avons pu distinguer, m'a paru très-aride; de hautes mon- ^gnes, séparées par une langue de terre basse, divisent les deux parties. Le côté Ouesta^t a pic; les roches voloaniques qui le dominent sont coupées à angles aigus, et forment des ravins d'une profon-

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deur rapide et efirayante. Lorsque les nuages, poussés par les vents contraires qui séjournent dans ces cavernes et s'en disputent la possession , se promènent sur les sommets verdâtres de ces mornes gigantesques, les reflets de lumière, et les teintes animées que le soleil leur prête, opposés à des points noirs et orageux , forment un paysage harmonieux et terrible. Quelques sources élevées, alimentées sans doute par Fhumidité que d'épaisses vapeurs y entretiennent, animent un peu ces roches ciselées, qu'on croirait être le séjour de la mort. Le pied de cette montagne, qui, ressemble passablement à notre CanigoUy est aride et sec ; on n'y voit aucune trace de la faible verdure qui coiux)nne quelques parties de son sommet.

Cependant, dès qu'on a longé pendant un certain temps cette partie Sud-Ouest de l'île, et qu'on se rapproche du Nord, on commence à distinguer une végétation assez vigoureuse , et des plantations de bananiers et de rima, qui rendent la vie a ce paysage, et font naître des idées riantes dans l'ârae du navigateur. Depuis la perpendiculaire du sommet le plus élevé du grand moriie jusqu'à la pointe Nord-Ouest de l'île, et même au-delà, la campagne est ravissdUfte ; et c'est avec plaisir qu'on voit tomber l'ancre au mouillage de Lahaina y ^ur jouir d'un coup-d'œil d'autant plus brillant , que tous les objets

qui entourent cette partie de Mowhée, ainsi que les lies qui ferment la baie , sont arides et repoussans.

Une chaîne de brisans s'étend tout le long de la côte; on en mouille a une encablure ou deux de distance^ sans courir le moindre danger, quoique des raffales passent quelquefois avec assez de violence. Le groupe d'îles qui entoure cette baie, ne permet pas à la mer de s'ëlevèr à luie grande hauteur; et le fond, qui en est très-bon, achève de bannir toute crainte.

L'observatoire a ^té établi sur une petite chaussée de pierres^ à côté d'une maison en maçonnerie appartenant au Roi. Des arbres touffus et de beaux cocotiers y entretiennent une agréable fraîcheur. Tandis que messieurs les astronomes observent le ciel, parcourons les campagnes; nous n'y trouverons pas la même majesté sans doute, mais la variété et l'agrément nous en dédommageront avec usure.

Les environs de Lahaina ressemblent à un jardin. U serait difficile de trouver un terrain plus fertile, et un peuple qui eût mieux su le mettre à profit. De petits sentiers hauts et soignés servent de communication entre une propriété et une autre. Souvent ils sont coupés par. des rigoles, où coule pai- «blement une eau fraîche et hmpide, qui donne la vie aux plantations, seule richesse du pays.

Des carrés creusés à deux , trois , et quelquefois

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quatre pieds de profondeur , nourrissent différentes espèces de légumes et de plantes, parmi les<q[uelles on distingue le Chou-Caraïbe, appelé ici Taro. Des allées de bananiers, de rima, de cocotiers, de Palma- Christi y du Mûrier- Papier y interceptent les rayons du soleil, et permettent la promenade, même au milieu du jour. Chaque cabane a son enclos ; chaque enclos est soigné, et suffit aux besoins d'une famille. Ici, le père remue la terre avec sa longue perche de bois rouge ou de sandal; là,^ le fils^ arrache les plantes parasites, et prépare le dîner ^ plus loin, la mère, à la porte de sa hutte, fabrique l'étoffe dont elle se vêt, tandis que sa jeune fille, affranchie de vêtemens, vous engage à profiter de sa bonne volonté et de ses caresses. Voyez le père qui sourit, s'il vous voit accepter; voyez la mère qui prépare avec empressement la place du sacrifice ; l'emarquezle fik qui appelle une sœur plus jolie, si la première n'est pas de votre goût; tout vous invite aux jouissances dans ce délicieux coin du globe, le ciel, la terre, les hommes. Etes-vous fatigué d'une loogue course: entrez dans la cabane la plus voisine; des plaisirs vous y attendent; une jeune Hébé, non celle qui verse le nectar aux Dieux, mais aussi obligeante; vous présentera sa calebasse remplie d'une eau dét ^iieuse; un jeune Ganymède va cueillir un excellent

melon ^ et vous l'ofFrir avec empressement. Vous sentez bien que vous ne pouvez vous empêcher de reconnaître tous ces sioins, toutes ces attentions^ mais il en coûte si peu pour jouir de tant d'agrémens^ que je ne crois pas qu'aucun Européen s'y refuse. Eh ! comment résister à tant de prévenances? Comment repousser une jeune fille, dont les formes gracieuses appellent la volupté sans faire rougir la pudeur? Seule avec vous, ou au milieu de se& parens, et du cercle le plus nombreux, ses caresses seront toujours les mêmes; elle ne croit pas que Fannour soit un criipe, ou que le plaisir soit interdit^ elle ne consulte jamais que son cœur; et son cœur lui dit : Jouis, jeune fille; ne laisse pas faner inutilement tes beaux jours; vois comme les années s'échappent avec rapidité; apprends que c'est le bonheur seul qui fait la vie; les jours que tu pa^ seras sans le goûter, ou du-moins sans le sentir, tu dois les retrancher de ton existence.

L'espace cultivé par les habitans de Lahaina peut avoir trois lieues de longueur sur une dans sa plus grande largeur; hors de là, tout est sec, tout est aride, tout rappelle l'image de la mort. Cependant le terrain est le même, Jes ressources les méines, l'agrément le même. ' Pourquoi donc xîet abandon qui parait si coupable? par une conséquence naturelle des raisonnemens de ce peuple.

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Il a le nécessaire à côté d'e chez lui; à quoibôp aller au loin chercher le superflu? .... Le superflu est perdu pour ces hommes. Vingt arpens de terre ne les feront pas mieux dîner que leur carré de iaro ; il est si rare que des navires viennent relâcher chez eux, que le désir d'en voir arriver, et Fennui d'ime longue attente , détruiraient les avantages qu'ils pourraient se procurer par leurs échanges. Ah ! laissons ces peuples si bons a leurs premières habitudes, à leurs premiers penchans; pourquoi leur apporter des désirs et des besoins? Si le repos, l'aisance , la tranquillité , le plaisir font le bonheur, ils sont heureux : que leur faut -il encore? Voulez -vous leur proposer en échange l'intérêt, l'amour de la gloire , l'avarice, la jalousie, et toutes les passions qu'ils ignorent, et qui régnent dans notre sage Europe ? ils vont se rire de vous, vous laisser a vos préjugés, et retourner gaîment k leurs cabanes.

J'ai remarqué ici les mêmes usages, les mêmes goûts qu'a Owhyhée,' j'y ai trouvé la même joie, la même bienveillance. Le peuple SJVhahoo est-il aussi heureux ?

Dans une de mes courses, j'entendis un jour des cris sortir d'un petit enclos auprès duquel j'avais déjà passé. Plusieurs de mes camarades que je rencontrai se dirigèrent avec moi vers le lieu d'où ils

AUTOUR DU MOiïDE. IqS

parlaient, et nous vîmes une jeune personne assise à terre-, entourée d'une quinzaine de femmes qui la maçaient avec force, et qui poussaient jusqu'au . Ciel des cris violens. Nous nous approchâmes avec attendrissement , et demandâmes le motif d'une désolation si générale : les pleurs cessèrent^ on nous fit entendre qu'on cherchait a guérir une malade^ que ces cris la rendraient a la santé; et on continua de plus belle. Il n'en faudrait pas davantage chez nous pour' achever un infirme; mais ici, plus la douleur s'exprime par de forts gémissemens, plus le remède est efficace. Ce qu'il y a de particulier dans ces scènes de désolation, c'est que, dès qu'on est las de pleurer, on se tait, on cause,. on rit, et l'on hurle de nouveau deux minutes après : c'est ce dont nous avons été témoins

ici-méme.

Ces macérations^ et quelques racines du pays , sont toute la médecine de ces bonnes gens; la chirurgie n'a pas fait plus de progrès, et je ne crois pas que le docteur bordelais en étende bien loin les limites.

Les pleurs versés pour la santé de cette jeune fille malade et ceux sur la mort de Tamahamah sont les seuls que j'aie vu répandre aux Sandwich. Les nôtres ont -ils toujours, ont -ils souvent des causes aussi nobles , aussi innocentes ?

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